Chapter 7
Vers neuf heures, le 106e quitta la route de Châlons, pour prendre, à gauche, celle de Suippe, un autre ruban tout droit, à l'infini. On marchait par deux files espacées, laissant le milieu de la route libre. Les officiers s'y avançaient à l'aise, seuls; et Maurice avait remarqué leur air soucieux, qui contrastait avec la belle humeur, la satisfaction gaillarde des soldats, heureux comme des enfants de marcher enfin. Même, l'escouade se trouvant presque en tête, il apercevait de loin le colonel, M De Vineuil, dont l'allure sombre, la grande taille raidie, balancée au pas du cheval, le frappait. On avait relégué la musique à l'arrière, avec les cantines du régiment. Puis, accompagnant la division, venaient les ambulances et le train des équipages, que suivait le convoi du corps tout entier, un immense convoi, des fourragères, des fourgons fermés pour les provisions, des chariots pour les bagages, un défilé de voitures de toutes sortes, qui tenait plus de cinq kilomètres, et dont, aux rares coudes de la route, on apercevait l'interminable queue. Enfin, à l'extrême bout, des troupeaux fermaient la colonne, une débandade de grands boeufs piétinant dans un flot de poussière, la viande encore sur pied, poussée à coups de fouet, d'une peuplade guerrière en migration.
Cependant, Lapoulle, de temps à autre, remontait son sac, d'un haussement d'épaule. Sous le prétexte qu'il était le plus fort, on le chargeait des ustensiles communs à toute l'escouade, la grande marmite et le bidon, pour la provision d'eau. Cette fois même, on lui avait confié la pelle de la compagnie, en lui persuadant que c'était un honneur. Et il ne se plaignait pas, il riait d'une chanson dont Loubet, le ténor de l'escouade, charmait la longueur de la route. Loubet, lui, avait un sac célèbre, dans lequel on trouvait de tout: du linge, des souliers de rechange, de la mercerie, des brosses, du chocolat, un couvert et une timbale, sans compter les vivres réglementaires, des biscuits, du café; et, bien que les cartouches y fussent aussi, qu'il y eût encore, sur le sac, la couverture roulée, la tente-abri et ses piquets, tout cela paraissait léger, tellement il savait, selon son mot, bien faire sa malle.
-- Foutu pays tout de même! répétait de loin en loin Chouteau, en jetant un regard de mépris sur ces plaines mornes de la Champagne pouilleuse.
Les vastes étendues de terre crayeuse continuaient, se succédaient sans fin. Pas une ferme, pas une âme, rien que des vols de corbeaux tachant de noir l'immensité grise. À gauche, très loin, des bois de pin, d'une verdure sombre, couronnaient les lentes ondulations qui bornaient le ciel; tandis que, sur la droite, on devinait le cours de la Vesle, à une ligne d'arbres continue. Et là, derrière les coteaux, on voyait, depuis une lieue, monter une fumée énorme, dont les flots amassés finissaient par barrer l'horizon d'une effrayante nuée d'incendie.
-- Qu'est-ce qui brûle donc, là-bas? demandaient des voix de tous côtés.
Mais l'explication courut d'un bout à l'autre de la colonne. C'était le camp de Châlons qui flambait depuis deux jours, incendié par ordre de l'empereur, pour sauver des mains des Prussiens les richesses entassées. La cavalerie d'arrière-garde avait, disait-on, été chargée de mettre le feu à un grand baraquement, appelé le magasin jaune, plein de tentes, de piquets, de nattes, et au magasin neuf, un immense hangar fermé, où s'empilaient des gamelles, des souliers, des couvertures, de quoi équiper cent autres mille hommes. Des meules de fourrage, allumées elles aussi, fumaient comme des torches gigantesques. Et, à ce spectacle, devant ces tourbillons livides qui débordaient des collines lointaines, emplissant le ciel d'un irréparable deuil, l'armée, en marche par la grande plaine triste, était tombée dans un lourd silence. Sous le soleil, on n'entendait plus que la cadence des pas, tandis que les têtes, malgré elles, se tournaient toujours vers les fumées grossissantes, dont la nuée de désastre sembla suivre la colonne pendant toute une lieue encore.
La gaieté revint à la grande halte, dans un chaume, où les soldats purent s'asseoir sur leurs sacs, pour manger un morceau. Les gros biscuits, carrés, servaient à tremper la soupe; mais les petits, ronds, croquants et légers, étaient une vraie friandise, qui avait le seul défaut de donner une soif terrible. Invité, Pache à son tour chanta un cantique, que toute l'escouade reprit en choeur. Jean, bon enfant, souriait, laissait faire, tandis que Maurice reprenait confiance, à voir l'entrain de tous, le bel ordre et la belle humeur de cette première journée de marche. Et le reste de l'étape fut franchi du même pas gaillard. Pourtant, les huit derniers kilomètres semblèrent durs. On venait de laisser à droite le village de Prosnes, on avait quitté la grand'route pour couper à travers des terrains incultes, des landes sablonneuses plantées de petits bois de pins; et la division entière, suivie de l'interminable convoi, tournait au milieu de ces bois, dans ce sable, où l'on enfonçait jusqu'à la cheville. Le désert s'était encore élargi, on ne rencontra qu'un maigre troupeau de moutons, gardé par un grand chien noir.
Enfin, vers quatre heures, le 106e s'arrêta à Dontrien, un village bâti au bord de la Suippe. La petite rivière court parmi des bouquets d'arbres, la vieille église est au milieu du cimetière, qu'un marronnier immense couvre tout entier de son ombre. Et ce fut sur la rive gauche, dans un pré en pente, que le régiment dressa ses tentes. Les officiers disaient que les quatre corps d'armée, ce soir-là, allaient bivouaquer sur la ligne de la Suippe, d'Auberive à Heutrégiville, en passant par Dontrien, Béthiniville et Pont-Faverger, un front de bandière qui avait près de cinq lieues.
Tout de suite, Gaude sonna à la distribution, et Jean dut courir, car le caporal était le grand pourvoyeur, toujours en alerte. Il avait emmené Lapoulle, ils revinrent au bout d'une demi-heure, chargés d'une côte de boeuf saignante et d'un fagot de bois. On avait déjà, sous un chêne, abattu et dépecé trois bêtes du troupeau qui suivait. Lapoulle dut retourner chercher le pain, qu'on cuisait à Dontrien même, depuis midi, dans les fours du village. Et, ce premier jour, tout fut vraiment en abondance, sauf le vin et le tabac, dont jamais d'ailleurs aucune distribution ne devait être faite.
Comme Jean était de retour, il trouva Chouteau en train de dresser la tente, aidé de Pache. Il les regarda un instant, en ancien soldat d'expérience, qui n'aurait pas donné quatre sous de leur besogne.
-- Ca va bien qu'il fera beau cette nuit, dit-il enfin. Autrement, s'il ventait, nous irions nous promener dans la rivière... Faudra que je vous apprenne.
Et il voulut envoyer Maurice à la provision d'eau, avec le grand bidon. Mais celui-ci, assis dans l'herbe, s'était déchaussé, pour examiner son pied droit.
-- Tiens! Qu'est-ce que vous avez donc?
-- C'est le contrefort qui m'a écorché le talon... Mes autres souliers s'en allaient, et j'ai eu la bêtise, à Reims, d'acheter ceux-ci, qui me chaussaient bien. J'aurais dû choisir des bateaux.
Jean s'était mis à genoux et avait pris le pied, qu'il retournait avec précaution, comme un pied d'enfant, en hochant la tête.
-- Vous savez, ce n'est pas drôle, ça... Faites attention. Un soldat qui n'a plus ses pieds, ça n'est bon qu'à être fichu au tas de cailloux. Mon capitaine, en Italie, disait toujours qu'on gagne les batailles avec ses jambes.
Aussi commanda-t-il à Pache d'aller chercher l'eau. Du reste, la rivière coulait à cinquante mètres. Et Loubet, pendant ce temps, ayant allumé le bois au fond du trou qu'il venait de creuser en terre, put tout de suite installer le pot-au-feu, la grande marmite remplie d'eau, dans laquelle il plongea la viande artistement ficelée. Dès lors, ce fut une béatitude, à regarder bouillir la soupe. L'escouade entière, libérée des corvées, s'était allongée sur l'herbe, autour du feu, en famille, pleine d'une sollicitude attendrie pour cette viande qui cuisait; tandis que Loubet, gravement, avec sa cuiller, écumait le pot. Ainsi que les enfants et les sauvages, ils n'avaient d'autre instinct que de manger et de dormir, dans cette course à l'inconnu, sans lendemain.
Mais Maurice venait de trouver dans son sac un journal acheté à Reims, et Chouteau demanda:
-- Y a-t-il des nouvelles des Prussiens? Faut nous lire ça!
On faisait bon ménage, sous l'autorité grandissante de Jean. Maurice, complaisamment, lut les nouvelles intéressantes, pendant que Pache, la couturière de l'escouade, lui raccommodait sa capote, et que Lapoulle nettoyait son fusil. D'abord, ce fut une grande victoire de Bazaine, qui avait culbuté tout un corps Prussien dans les carrières de Jaumont; et ce récit imaginaire était accompagné de circonstances dramatiques, les hommes et les chevaux s'écrasant parmi les roches, un anéantissement complet, pas même des cadavres entiers à mettre en terre. Ensuite, c'étaient des détails copieux sur le pitoyable état des armées allemandes, depuis qu'elles se trouvaient en France: les soldats, mal nourris, mal équipés, tombés à l'absolu dénuement, mouraient en masse, le long des chemins, frappés d'affreuses maladies. Un autre article disait que le roi de Prusse avait la diarrhée et que Bismarck s'était cassé la jambe, en sautant par la fenêtre d'une auberge, dans laquelle des zouaves avaient failli le prendre. Bon, tout cela! Lapoulle en riait à se fendre les mâchoires, pendant que Chouteau et les autres, sans émettre l'ombre d'un doute, crânaient à l'idée de ramasser bientôt les Prussiens, comme des moineaux dans un champ, après la grêle. Et surtout on se tordait de la culbute de Bismarck. Oh! Les zouaves et les turcos, c'en étaient des braves, ceux-là! Toutes sortes de légendes circulaient, l'Allemagne tremblait et se fâchait, en disant qu'il était indigne d'une nation civilisée de se faire défendre ainsi par des sauvages. Bien que décimés déjà à Froeschwiller, ils semblaient encore intacts et invincibles.
Six heures sonnèrent au petit clocher de Dontrien, et Loubet cria:
-- À la soupe!
L'escouade, religieusement, fit le rond. Au dernier moment, Loubet avait découvert des légumes, chez un paysan voisin. Régal complet, une soupe qui embaumait la carotte et le poireau, quelque chose de doux à l'estomac comme du velours. Les cuillers tapaient dur dans les petites gamelles. Puis, Jean, qui distribuait les portions, dut partager le boeuf, ce jour-là, avec la justice la plus stricte, car les yeux s'étaient allumés, il y aurait eu des grognements, si un morceau avait paru plus gros que l'autre. On torcha tout, on s'en mit jusqu'aux yeux.
-- Ah! nom de Dieu! Déclara Chouteau, en se renversant sur le dos, quand il eut fini, ça vaut tout de même mieux qu'un coup de pied au derrière!
Et Maurice était très plein et très heureux, lui aussi, ne songeant plus à son pied dont la cuisson se calmait. Il acceptait maintenant ce compagnonnage brutal, redescendu à une égalité bon enfant, devant les besoins physiques de la vie en commun. La nuit, également, il dormit du profond sommeil de ses cinq camarades de tente, tous en tas, contents d'avoir chaud, sous l'abondante rosée qui tombait. Il faut dire que, poussé par Loubet, Lapoulle était allé prendre, à une meule voisine, de grandes brassées de paille, dans lesquelles les six gaillards ronflèrent comme dans de la plume. Et, sous la nuit claire, d'Auberive à Heutrégiville, le long des rives aimables de la Suippe, lente parmi les saules, les feux des cent mille hommes endormis éclairaient les cinq lieues de plaine, comme une traînée d'étoiles.
Au soleil levant, on fit le café, les grains pilés dans une gamelle avec la crosse du fusil, et jetés dans l'eau bouillante, puis le marc précipité au fond, à l'aide d'une goutte d'eau froide. Ce matin-là, le lever de l'astre était d'une magnificence royale, au milieu de grandes nuées de pourpre et d'or; mais Maurice lui-même ne voyait plus ces spectacles des horizons et du ciel, et Jean seul, en paysan réfléchi, regardait d'un air inquiet l'aube rouge qui annonçait de la pluie. Aussi, avant le départ, comme on venait de distribuer le pain cuit la veille, et que l'escouade avait reçu trois pains longs, il blâma fortement Loubet et Pache de les avoir attachés sur leurs sacs. Les tentes étaient pliées, les sacs ficelés, on ne l'écouta point. Six heures sonnaient à tous les clochers des villages, lorsque l'armée entière s'ébranla, reprenant gaillardement sa marche en avant, dans l'espoir matinal de cette journée nouvelle.
Le 106e, pour aller rejoindre la route de Reims à Vouziers, coupa presque tout de suite par des chemins de traverse, monta à travers des chaumes, pendant plus d'une heure. En bas, vers le nord, on apercevait parmi des arbres Béthiniville, où l'on disait que l'empereur avait couché. Et, lorsqu'on fut sur la route de Vouziers, les plaines de la veille recommencèrent, la Champagne pouilleuse acheva de dérouler ses champs pauvres, d'une désespérante monotonie. Maintenant, c'était l'Arne, un maigre ruisseau, qui coulait à gauche, tandis que les terres nues s'étendaient à droite, à l'infini, prolongeant l'horizon de leurs lignes plates. On traversa des villages, Saint-Clément, dont l'unique rue serpente aux deux bords de la route, Saint-Pierre, gros bourg de richards qui avaient barricadé leurs portes et leurs fenêtres. La grande halte eut lieu, vers dix heures, près d'un autre village, Saint-Etienne, où les soldats eurent la joie de trouver encore du tabac. Le 7e corps s'était divisé en plusieurs colonnes, le 106e marchait seul, n'ayant derrière lui qu'un bataillon de chasseurs et que l'artillerie de réserve; et, vainement, Maurice se retournait, aux coudes des routes, pour revoir l'immense convoi qui l'avait intéressé la veille: les troupeaux s'en étaient allés, il n'y avait plus que des canons roulant, grandis par ces plaines rases, comme des sauterelles sombres et hautes sur pattes. Mais, après Saint-Etienne, le chemin devint abominable, un chemin qui montait par ondulations lentes, au milieu de vastes champs stériles, dans lesquels ne poussaient que les éternels bois de pins, à la verdure noire, si triste au milieu des terres blanches. On n'avait pas encore traversé une pareille désolation. Mal empierré, détrempé par les dernières pluies, le chemin était un véritable lit de boue, de l'argile grise délayée, où les pieds se collaient comme dans de la poix. La fatigue fut extrême, les hommes n'avançaient plus, épuisés. Et, pour comble d'ennui, des averses brusques se mirent à tomber, d'une violence terrible. L'artillerie, embourbée, faillit rester en route.
Chouteau, qui portait le riz de l'escouade, hors d'haleine, furieux de la charge dont il était écrasé, jeta le paquet, croyant n'être vu de personne. Loubet l'avait aperçu.
-- T'as tort, c'est pas à faire, ces coups-là, parce qu'ensuite les camarades se brossent le ventre.
-- Ah! ouiche! répondit Chouteau, puisqu'on a de tout, on nous en donnera d'autre, à l'étape.
Et Loubet, qui portait le lard, convaincu par le raisonnement, se débarrassa à son tour.
Maurice, lui, souffrait de plus en plus de son pied, dont le talon devait s'être enflammé de nouveau. Il traînait la jambe, si douloureusement, que Jean céda à une sollicitude grandissante.
-- Hein! ça ne va pas, ça recommence?
Puis, comme on faisait une courte halte pour laisser souffler les hommes, il lui donna un bon conseil.
-- Déchaussez-vous, marchez le pied nu, la boue fraîche calmera la brûlure.
En effet, Maurice put de cette façon continuer à suivre, sans trop de peine; et un profond sentiment de reconnaissance l'envahit. C'était une véritable chance, pour une escouade, d'avoir un caporal pareil, ayant servi, sachant les tours du métier: un paysan mal dégrossi, évidemment; mais tout de même un brave homme.
On n'arriva que tard à Contreuve, où l'on devait bivouaquer, après avoir traversé la route de Châlons à Vouziers et être descendu, par une côte raide, dans le ravin de Semide. Le pays changeait, c'étaient déjà les Ardennes.
Et, des vastes coteaux nus, choisis pour le campement du 7e corps, dominant le village, on apercevait au loin la vallée de l'Aisne, perdue dans la fumée pâle des averses.
À six heures, Gaude n'avait pas encore sonné à la distribution. Alors, Jean, pour s'occuper, inquiet d'ailleurs du grand vent qui se levait, voulut en personne planter la tente. Il montra à ses hommes comment il fallait choisir un terrain en pente légère, enfoncer les piquets de biais, creuser une rigole autour de la toile, pour l'écoulement des eaux. Maurice, à cause de son pied, se trouvait exempté de toute corvée; et il regardait, surpris de l'adresse intelligente de ce gros garçon, d'allure si lourde. Lui, était brisé de fatigue, mais soutenu par l'espoir qui rentrait dans tous les coeurs. On avait rudement marché depuis Reims, soixante kilomètres en deux étapes. Si l'on continuait de ce train, et toujours droit devant soi, nul doute qu'on ne culbutât la deuxième armée allemande, pour donner la main à Bazaine, avant que la troisième, celle du prince royal de Prusse, qu'on disait à Vitry-Le-François, eût trouvé le temps de remonter sur Verdun.
-- Ah çà! est-ce qu'on va nous laisser crever de faim? demanda Chouteau, en constatant, à sept heures, qu'aucune distribution n'était encore faite.
Prudemment, Jean avait toujours commandé à Loubet d'allumer du feu, puis de mettre dessus la marmite pleine d'eau; et, comme on n'avait pas de bois, il avait dû fermer les yeux, lorsque celui- ci, pour s'en procurer, s'était contenté d'arracher les treillages d'un jardin voisin. Mais, quand il parla de faire du riz au lard, il fallut bien lui avouer que le riz et le lard étaient restés dans la boue du chemin de Saint-Etienne. Chouteau mentait effrontément, jurait que le paquet devait s'être détaché de son sac, sans qu'il s'en aperçût.
-- Vous êtes des cochons! cria Jean, furieux. Jeter du manger, quand il y a tant de pauvres bougres qui ont le ventre vide!
C'était comme pour les trois pains, attachés sur les sacs: on ne l'avait pas écouté, les averses venaient de les détremper, à tel point qu'ils s'étaient fondus, une vraie bouillie, impossible à se mettre sous la dent.
-- Nous sommes propres! répétait-il. Nous qui avions de tout, nous voilà sans une croûte... Ah! vous êtes de rudes cochons!
Justement, on sonnait au sergent, pour un service d'ordre, et le sergent Sapin, de son air mélancolique, vint avertir les hommes de sa section que, toute distribution étant impossible, ils eussent à se suffire avec leurs vivres de campagne. Le convoi, disait-on, était resté en route, à cause du mauvais temps. Quant au troupeau, il devait s'être égaré, à la suite d'ordres contraires. Plus tard, on sut que le 5e et le 12e corps étant remontés, ce jour-là, du côté de Rethel, où allait s'installer le quartier général, toutes les provisions des villages avaient reflué vers cette ville, ainsi que les populations, enfiévrées du désir de voir l'empereur; de sorte que, devant le 7e corps, le pays s'était vidé: plus de viande, plus de pain, plus même d'habitants. Et, pour comble de misère, un malentendu avait envoyé les approvisionnements de l'intendance sur le Chesne-Populeux. Pendant la campagne entière, ce fut le continuel désespoir des misérables intendants, contre lesquels tous les soldats criaient, et dont la faute n'était souvent que d'être exacts à des rendez-vous donnés, où les troupes n'arrivaient pas.
-- Sales cochons, répéta Jean hors de lui, c'est bien fait pour vous! Et vous ne méritez pas la peine que je vais avoir à vous déterrer quelque chose, parce que, tout de même, mon devoir est de ne pas vous laisser claquer en route!
Il partit à la découverte, comme tout bon caporal devait le faire, emmenant avec lui Pache, qu'il aimait pour sa douceur, bien qu'il le trouvât trop enfoncé dans les curés.
Mais, depuis un instant, Loubet avait avisé, à deux ou trois cents mètres, une petite ferme, une des dernières habitations de Contreuve, où il lui avait semblé distinguer tout un gros commerce. Il appela Chouteau et Lapoulle, en disant:
-- Filons de notre côté. J'ai idée qu'il y a du fourbi, là-bas.
Et Maurice fut laissé à la garde de la marmite d'eau qui bouillait, avec l'ordre d'entretenir le feu. Il s'était assis sur sa couverture, le pied déchaussé, pour que la plaie séchât. La vue du camp l'intéressait, toutes les escouades en l'air, depuis qu'elles n'attendaient plus les distributions. Cette vérité se faisait en lui que certaines manquaient toujours de tout, tandis que d'autres vivaient dans une continuelle abondance, selon la prévoyance et l'adresse du caporal et des hommes. Au milieu de l'énorme agitation qui l'entourait, à travers les faisceaux et les tentes, il en remarquait qui n'avaient pas même pu allumer leur feu, d'autres résignées déjà, couchées pour la nuit, d'autres, au contraire, en train de manger de grand appétit, on ne savait quoi, de bonnes choses. Et ce qui le frappait d'autre part, c'était le bel ordre de l'artillerie de réserve, campée au-dessus de lui, sur le coteau. À son coucher, le soleil parut entre deux nuages, embrasa les canons, que les artilleurs avaient déjà lavés de la boue des chemins.
Cependant, dans la petite ferme que Loubet et les camarades guignaient, le chef de leur brigade, le général Bourgain- Desfeuilles, venait de s'installer commodément. Il avait trouvé un lit possible, il était attablé devant une omelette et un poulet rôti, ce qui le rendait d'une humeur charmante; et, comme le colonel De Vineuil s'était trouvé là, pour un détail de service, il l'avait invité à dîner. Tous deux mangeaient donc, servis par un grand diable blond, au service du fermier depuis trois jours seulement, et qui se disait Alsacien, un expatrié emporté dans la débâcle de Froeschwiller. Le général parlait librement devant cet homme, commentait la marche de l'armée, puis l'interrogeait sur la route et les distances, oubliant qu'il n'était point des Ardennes. L'ignorance absolue que montraient les questions, finit par émouvoir le colonel. Lui, avait habité Mézières. Il donna quelques indications précises, qui arrachèrent ce cri au général:
-- C'est idiot tout de même! Comment voulez-vous qu'on se batte dans un pays qu'on ne connaît pas!
Le colonel eut un vague geste désespéré. Il savait que, dès la déclaration de guerre, on avait distribué à tous les officiers des cartes d'Allemagne, tandis que pas un, certainement, ne possédait une carte de France. Depuis un mois, ce qu'il voyait et ce qu'il entendait l'anéantissait. Il ne lui restait que son courage, dans son autorité de chef un peu faible et borné, qui le faisait aimer plutôt que craindre de son régiment.
-- On ne peut pas manger tranquille! cria brusquement le général. Qu'est-ce qu'ils ont à brailler comme ça? ... Allez donc voir, l'Alsacien!
Mais le fermier parut, exaspéré, gesticulant, sanglotant. On le pillait, des chasseurs et des zouaves mettaient sa maison à sac. D'abord, il avait eu la faiblesse d'ouvrir boutique, étant le seul du village qui eût des oeufs, des pommes de terre, des lapins. Il vendait sans trop voler, empochait l'argent, livrait la marchandise; si bien que les acheteurs, toujours plus nombreux, le débordant, l'étourdissant, avaient fini par le bousculer et par tout prendre, en ne payant plus. Pendant la campagne, si bien des paysans cachèrent tout, refusèrent un verre d'eau, ce fut dans cette peur des poussées lentes et irrésistibles de la marée d'hommes qui les jetait hors de chez eux et emportait la maison.
-- Eh! Mon brave, fichez-moi la paix! Répondit le général contrarié. Il faudrait en fusiller une douzaine par jour, de ces coquins! est-ce qu'on peut?
Et il fit fermer la porte, pour ne pas être obligé de sévir, pendant que le colonel expliquait qu'il n'y avait pas eu de distributions et que les hommes avaient faim.