Chapter 48
Mais, d'un geste terrifié, Jean le fit taire, comme s'il avait craint qu'un tel blasphème ne leur portât malheur. Était-ce possible qu'un garçon qu'il aimait tant, si instruit, si délicat, en fût arrivé à des idées pareilles? Et il ramait plus fort, car il avait dépassé le pont de Solférino, il se trouvait maintenant dans un large espace découvert. La clarté devenait telle, que la rivière était éclairée comme par le soleil de midi, tombant d'aplomb, sans une ombre. On distinguait les moindres détails avec une précision singulière, les moires du courant, les tas de graviers des berges, les petits arbres des quais. Surtout, les ponts apparaissaient, d'une blancheur éclatante, si nets, qu'on en aurait compté les pierres; et l'on aurait dit, d'un incendie à l'autre, de minces passerelles intactes, au-dessus de cette eau braisillante. Par moments, au milieu de la clameur grondante et continue, de brusques craquements se faisaient entendre. Des rafales de suie tombaient, le vent apportait des odeurs empestées. Et l'épouvantement, c'était que Paris, les autres quartiers lointains, là-bas, au fond de la trouée de la Seine, n'existaient plus. À droite, à gauche, la violence des incendies éblouissait, creusait au delà un abîme noir. On ne voyait plus qu'une énormité ténébreuse, un néant, comme si Paris tout entier, gagné par le feu, fût dévoré, eût déjà disparu dans une éternelle nuit. Et le ciel aussi était mort, les flammes montaient si haut, qu'elles éteignaient les étoiles.
Maurice, que le délire de la fièvre soulevait, eut un rire de fou.
-- Une belle fête au Conseil d'État et aux Tuileries... On a illuminé les façades, les lustres étincellent, les femmes dansent... Ah! dansez, dansez donc, dans vos cotillons qui fument, avec vos chignons qui flamboient...
De son bras valide, il évoquait les galas de Gomorrhe et de Sodome, les musiques, les fleurs, les jouissances monstrueuses, les palais crevant de telles débauches, éclairant l'abomination des nudités d'un tel luxe de bougies, qu'ils s'étaient incendiés eux-mêmes. Soudain, il y eut un fracas épouvantable. C'était, aux Tuileries, le feu, venu des deux bouts, qui atteignait la salle des maréchaux. Les tonneaux de poudre s'enflammaient, le pavillon de l'horloge sautait, avec une violence de poudrière. Une gerbe immense monta, un panache qui emplit le ciel noir, le bouquet flamboyant de l'effroyable fête.
-- Bravo, la danse! cria Maurice, comme à une fin de spectacle, lorsque tout retombe aux ténèbres.
Jean, bégayant, le supplia de nouveau, en phrases éperdues. Non, non! Il ne fallait point vouloir le mal! Si c'était la destruction de tout, eux-mêmes allaient donc périr? Et il n'avait plus qu'une hâte, aborder, échapper au terrible spectacle. Pourtant, il eut la prudence de dépasser encore le pont de la Concorde, de façon à ne débarquer que sur la berge du quai de la conférence, après le coude de la Seine. Et, à ce moment critique, au lieu de laisser aller le canot, il perdit quelques minutes à l'amarrer solidement, dans son respect instinctif du bien des autres. Son plan était de gagner la rue des Orties, par la place de la Concorde et la rue Saint-Honoré. Après avoir fait asseoir Maurice sur la berge, il monta seul l'escalier du quai, il fut repris d'inquiétude, en comprenant quelle peine ils auraient à franchir les obstacles entassés là. C'était l'imprenable forteresse de la Commune, la terrasse des Tuileries armée de canons, les rues royale, Saint- florentin et de Rivoli barrées par de hautes barricades, solidement construites; et cela expliquait la tactique de l'armée de Versailles, dont les lignes, cette nuit-là, formaient un immense angle rentrant, le sommet à la place de la Concorde, les deux extrémités, l'une, sur la rive droite, à la gare des marchandises de la compagnie du nord, l'autre, sur la rive gauche, à un bastion des remparts, près de la porte d'Arcueil. Mais le jour allait naître, les communards avaient évacué les Tuileries et les barricades, la troupe venait de s'emparer du quartier, au milieu d'autres incendies, douze autres maisons qui brûlaient depuis neuf heures du soir, au carrefour de la rue Saint-Honoré et de la rue royale.
En bas, lorsque Jean fut redescendu sur la berge, il trouva Maurice somnolent, comme hébété après sa crise de surexcitation.
-- Ca ne va pas être facile... Au moins, pourras-tu marcher encore, mon petit?
-- Oui, oui, ne t'inquiète pas. J'arriverai toujours, mort ou vivant.
Et il eut surtout de la peine à monter l'escalier de pierre. Puis, en haut, sur le quai, il marcha lentement, au bras de son compagnon, d'un pas de somnambule. Bien que le jour ne se levât pas encore, le reflet des incendies voisins éclairait la vaste place d'une aube livide. Ils en traversèrent la solitude, le coeur serré de cette morne dévastation. Aux deux bouts, de l'autre côté du pont et à l'extrémité de la rue royale, on distinguait confusément les fantômes du Palais-Bourbon et de la Madeleine, labourés par la canonnade. La terrasse des Tuileries, battue en brèche, s'était en partie écroulée. Sur la place même, des balles avaient troué le bronze des fontaines, le tronc géant de la statue de Lille gisait par terre, coupé en deux par un obus, tandis que la statue de Strasbourg, à côté, voilée de crêpe, semblait porter le deuil de tant de ruines. Et il y avait là, près de l'obélisque intact, dans une tranchée, un tuyau à gaz, fendu par quelque coup de pioche, qu'un hasard avait allumé, et qui lâchait, avec un bruit strident, un long jet de flamme.
Jean évita la barricade qui fermait la rue royale, entre le ministère de la marine et le garde-meuble, sauvés du feu. Il entendait, derrière les sacs et les tonneaux de terre dont elle était faite, de grosses voix de soldats. En avant, un fossé la défendait, plein d'eau croupie, où nageait un cadavre de fédéré; et, par une brèche, on apercevait les maisons du carrefour Saint- Honoré, qui achevaient de brûler, malgré les pompes venues de la banlieue, dont on distinguait le ronflement. À droite et à gauche, les petits arbres, les kiosques des marchandes de journaux, étaient brisés, criblés de mitraille. De grands cris s'élevaient, les pompiers venaient de découvrir, dans une cave, sept locataires d'une des maisons, à moitié carbonisés.
Bien que la barricade, barrant la rue Saint-florentin et la rue de Rivoli, parût plus formidable encore, avec ses hautes constructions savantes, Jean avait eu l'instinct d'y sentir le passage moins dangereux. Elle était en effet complètement évacuée, sans que la troupe eût encore osé l'occuper. Des canons y dormaient, dans un lourd abandon. Pas une âme derrière cet invincible rempart, rien qu'un chien errant qui se sauva. Mais, comme Jean se hâtait, dans la rue Saint-florentin, soutenant Maurice affaibli, ce qu'il craignait arriva, ils se heurtèrent contre toute une compagnie du 88e de ligne, qui avait tourné la barricade.
-- Mon capitaine, expliqua-t-il, c'est un camarade que ces brigands viennent de blesser, et que je conduis à l'ambulance.
La capote, jetée sur les épaules de Maurice, le sauva, et le coeur de Jean sautait à se rompre, pendant qu'ils descendaient enfin ensemble la rue Saint-Honoré. Le jour pointait à peine, des coups de feu partaient des rues transversales, car on se battait encore dans tout le quartier. Ce fut un miracle, s'ils purent atteindre la rue des frondeurs, sans faire d'autre mauvaise rencontre. Ils n'allaient plus que très lentement, ces trois ou quatre cents mètres à parcourir semblèrent interminables. Puis, rue des frondeurs, ils tombèrent dans un poste de communards; mais ceux- ci, effrayés, croyant à l'arrivée de tout un régiment, prirent la fuite. Et il ne restait qu'un bout de la rue d'Argenteuil à suivre, pour être rue des Orties.
Ah! cette rue des Orties, avec quelle fièvre d'impatience Jean la souhaitait, depuis quatre grandes heures! Lorsqu'ils y entrèrent, ce fut une délivrance. Elle était noire, déserte, silencieuse, comme à cent lieues de la bataille. La maison, une vieille et étroite maison sans concierge dormait d'un sommeil de mort.
-- J'ai les clefs dans ma poche, bégaya Maurice. La grande est celle de la rue, la petite, celle de ma chambre, tout en haut.
Et il succomba, il s'évanouit, entre les bras de Jean, dont l'inquiétude et l'embarras furent extrêmes. Il en oublia de refermer la porte de la rue, et dut le monter à tâtons, dans cet escalier inconnu, en évitant les chocs, de peur d'amener du monde. Puis, en haut, il se perdit, il lui fallut poser le blessé sur une marche, chercher la porte, à l'aide d'allumettes qu'il avait heureusement; et ce fut seulement lorsqu'il l'eut trouvée, qu'il redescendit le prendre. Enfin, il le coucha sur le petit lit de fer, en face de la fenêtre, dominant Paris, qu'il ouvrit toute large, dans un besoin de grand air et de lumière. Le jour naissait, il tomba devant le lit, sanglotant, assommé et sans force, sous le réveil de cette affreuse pensée qu'il avait tué son ami.
Des minutes durent s'écouler, il fut à peine surpris, en apercevant soudain Henriette. Rien n'était plus naturel, son frère était mourant, elle arrivait. Il ne l'avait pas même vue entrer, peut-être se trouvait-elle là depuis des heures. Maintenant, affaissé sur une chaise, il la regardait stupidement s'agiter, sous le coup de mortelle douleur qui l'avait frappée, à la vue de son frère sans connaissance, couvert de sang. Il finit par avoir un souvenir, il demanda:
-- Dites donc, vous avez refermé la porte de la rue?
Bouleversée, elle répondit affirmativement, d'un signe de tête; et, comme elle venait enfin lui donner ses deux mains, dans un besoin d'affection et de secours, il reprit:
-- Vous savez, c'est moi qui l'ai tué...
Elle ne comprenait pas, elle ne le croyait pas. Il sentait les deux petites mains rester calmes dans les siennes.
-- C'est moi qui l'ai tué... Oui, là-bas, sur une barricade... Il se battait d'un côté, moi de l'autre...
Les petites mains se mirent à trembler.
-- On était comme des hommes soûls, on ne savait plus ce qu'on faisait... C'est moi qui l'ai tué...
Alors, Henriette retira ses mains, frissonnante, toute blanche, avec des yeux de terreur qui le regardaient fixement. C'était donc la fin de tout, et rien n'allait donc survivre, dans son coeur broyé? Ah! ce Jean, à qui elle pensait le soir même, heureuse du vague espoir de le revoir peut-être! Et il avait fait cette chose abominable, et il venait pourtant de sauver encore Maurice, puisque c'était lui qui l'avait rapporté là, au travers de tant de dangers! Elle ne pouvait plus lui abandonner ses mains, sans un recul de tout son être. Mais elle eut un cri, où elle mit la dernière espérance de son coeur combattu.
-- Oh! je le guérirai, il faut que je le guérisse maintenant!
Pendant ses longues veillées à l'ambulance de Remilly, elle était devenue très experte à soigner, à panser les blessures. Et elle voulut tout de suite examiner celles de son frère, qu'elle déshabilla, sans le tirer de son évanouissement. Mais, quand elle défit le pansement sommaire imaginé par Jean, il s'agita, il eut un faible cri, en ouvrant de grands yeux de fièvre. Tout de suite, d'ailleurs, il la reconnut, il sourit.
-- Tu es donc là? Ah! que je suis content de te voir avant de mourir!
Elle le fit taire, d'un beau geste de confiance.
-- Mourir, mais je ne veux pas! je veux que tu vives!... Ne parle plus, laisse-moi faire!
Cependant, lorsque Henriette eut examiné le bras traversé, les côtes atteintes, elle s'assombrit, ses yeux se troublèrent. Vivement, elle prenait possession de la chambre, parvenait à trouver un peu d'huile, déchirait de vieilles chemises pour en faire des bandes, tandis que Jean descendait chercher une cruche d'eau. Il n'ouvrait plus la bouche, il la regarda laver les blessures, les panser adroitement, incapable de l'aider, anéanti, depuis qu'elle était là. Quand elle eut fini, voyant son inquiétude, il offrit pourtant de se mettre en quête d'un médecin. Mais elle avait toute son intelligence nette: non, non! Pas le premier médecin venu, qui livrerait peut-être son frère! Il fallait un homme sûr, on pouvait attendre quelques heures. Enfin, comme Jean parlait de s'en aller, pour rejoindre son régiment, il fut entendu que, dès qu'il lui serait possible de s'échapper, il reviendrait, en tâchant de ramener un chirurgien avec lui.
Il ne partit pas encore, il semblait ne pouvoir se résoudre à quitter cette chambre, toute pleine du malheur qu'il avait fait. Après avoir été refermée un instant, la fenêtre venait d'être ouverte de nouveau. Et, de son lit, la tête haute, le blessé regardait, tandis que les deux autres avaient, eux aussi, les regards perdus au loin, dans le lourd silence qui avait fini par les accabler.
De cette hauteur de la butte des moulins, toute une grande moitié de Paris s'étendait sous eux, d'abord les quartiers du centre, du faubourg Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, puis le cours entier de la Seine, avec le pullulement lointain de la rive gauche, une mer de toitures, de cimes d'arbres, de clochers, de dômes et de tours. Le jour grandissait, l'abominable nuit, une des plus affreuses de l'histoire, était finie. Mais, dans la pure clarté du soleil levant, sous le ciel rose, les incendies continuaient. En face, on apercevait les Tuileries qui brûlaient toujours, la caserne d'Orsay, les palais du Conseil d'État et de la Légion d'Honneur, dont les flammes, pâlies par la pleine lumière, donnaient au ciel un grand frisson. Même, au delà des maisons de la rue de Lille et de la rue du Bac, d'autres maisons devaient flamber, car des colonnes de flammèches montaient du carrefour de la Croix-Rouge, et plus loin encore, de la rue Vavin et de la rue Notre-Dame-des- Champs. Sur la droite, tout près, s'achevaient les incendies de la rue Saint-Honoré, tandis que, sur la gauche, au Palais-Royal et au nouveau Louvre, avortaient des feux tardifs, mis vers le matin. Mais, surtout, ce qu'ils ne s'expliquèrent pas d'abord, c'était une grosse fumée noire que le vent d'ouest poussait jusque sous la fenêtre. Depuis trois heures du matin, le ministère des finances brûlait, sans flammes hautes, se consumait en épais tourbillons de suie, tellement le prodigieux amas des paperasses s'étouffait, sous les plafonds bas, dans ces constructions de plâtre. Et, s'il n'y avait plus là, au-dessus du réveil de la grande ville, l'impression tragique de la nuit, l'épouvante d'une destruction totale, la Seine roulant des braises, Paris allumé aux quatre bouts, une tristesse désespérée et morne passait sur les quartiers épargnés, avec cette épaisse fumée continue, dont le nuage s'élargissait toujours. Bientôt le soleil, qui s'était levé limpide, en fut caché; et il ne resta que ce deuil, dans le ciel fauve.
Maurice, que le délire devait reprendre, murmura, avec un geste lent qui embrassait l'horizon sans bornes:
-- Est-ce que tout brûle? Ah! que c'est long!
Des larmes étaient montées aux yeux d'Henriette, comme si son malheur s'était accru encore de ces désastres immenses, où avait trempé son frère. Et Jean, qui n'osa ni lui reprendre la main, ni embrasser son ami, partit alors d'un air fou.
-- Au revoir, à tout à l'heure!
Il ne put revenir que le soir, vers huit heures, après la nuit tombée. Malgré sa grande inquiétude, il était heureux: son régiment, qui ne se battait plus, venait de passer en seconde ligne, et avait reçu l'ordre de garder le quartier; de sorte que, bivouaquant avec sa compagnie sur la place du carrousel, il espérait pouvoir monter, chaque soir, prendre des nouvelles du blessé. Et il ne revenait pas seul, un hasard lui avait fait rencontrer l'ancien major du 106e, qu'il amenait dans un coup de désespoir, n'ayant pu trouver un autre médecin, en se disant que, tout de même, ce terrible homme, à tête de lion, était un brave homme.
Quand Bouroche, qui ne savait pour quel blessé ce soldat suppliant le dérangeait, et qui grognait d'être monté si haut, eut compris qu'il avait sous les yeux un communard, il entra d'abord dans une violente colère.
-- Tonnerre de Dieu! est-ce que vous vous fichez de moi? ... Des brigands qui sont las de voler, d'assassiner et d'incendier!... Son affaire est claire, à votre bandit, et je me charge de le faire guérir, oui! avec trois balles dans la tête!
Mais la vue d'Henriette, si pâle dans sa robe noire, avec ses beaux cheveux blonds dénoués, le calma brusquement.
-- C'est mon frère, monsieur le major, et c'est un de vos soldats de Sedan.
Il ne répondit pas, débanda les plaies, les examina en silence, tira des fioles de sa poche et refit un pansement, en montrant à la jeune femme comment on devait s'y prendre. Puis, de sa voix rude, il demanda tout à coup au blessé:
-- Pourquoi t'es-tu mis du côté des gredins, pourquoi as-tu fait une saleté pareille?
Maurice, les yeux luisants, le regardait depuis qu'il était là, sans ouvrir la bouche. Il répondit ardemment, dans sa fièvre:
-- Parce qu'il y a trop de souffrance, trop d'iniquité et trop de honte!
Alors, Bouroche eut un grand geste, comme pour dire qu'on allait loin, quand on entrait dans ces idées-là. Il fut sur le point de parler encore, finit par se taire. Et il partit, en ajoutant simplement:
-- Je reviendrai.
Sur le palier, il déclara à Henriette qu'il n'osait répondre de rien. Le poumon était touché sérieusement, une hémorragie pouvait se produire, qui foudroierait le blessé.
Lorsque Henriette rentra, elle s'efforça de sourire, malgré le coup qu'elle venait de recevoir en plein coeur. Est-ce qu'elle ne le sauverait pas, est-ce qu'elle n'allait pas empêcher cette affreuse chose, leur éternelle séparation à tous les trois, qui étaient là réunis encore, dans leur ardent souhait de vie? De la journée, elle n'avait pas quitté cette chambre, une vieille voisine s'était chargée obligeamment de ses commissions. Et elle revint reprendre sa place, près du lit, sur une chaise.
Mais, cédant à son excitation fiévreuse, Maurice questionnait Jean, voulait savoir. Celui-ci ne disait pas tout, évitait de conter l'enragée colère qui montait contre la Commune agonisante, dans Paris délivré. On était déjà au mercredi. Depuis le dimanche soir, depuis deux grands jours, les habitants avaient vécu au fond de leurs caves, suant la peur; et, le mercredi matin, lorsqu'ils avaient pu se hasarder, le spectacle des rues défoncées, les débris, le sang, les effroyables incendies surtout, venaient de les jeter à une exaspération vengeresse. Le châtiment allait être immense. On fouillait les maisons, on jetait aux pelotons des exécutions sommaires le flot suspect des hommes et des femmes qu'on ramassait. Dès six heures du soir, ce jour-là, l'armée de Versailles était maîtresse de la moitié de Paris, du parc de Montsouris à la gare du nord, en passant par les grandes voies. Et les derniers membres de la Commune, une vingtaine, avaient dû se réfugier boulevard Voltaire, à la mairie du XIe arrondissement.
Un silence se fit, Maurice murmura, les yeux au loin sur la ville, par la fenêtre ouverte à l'air tiède de la nuit:
-- Enfin, ça continue, Paris brûle!
C'était vrai, les flammes avaient reparu, dès la tombée du jour; et, de nouveau, le ciel s'empourprait d'une lueur scélérate. Dans l'après-midi, lorsque la poudrière du Luxembourg avait sauté avec un fracas épouvantable, le bruit s'était répandu que le Panthéon venait de crouler au fond des catacombes. Toute la journée d'ailleurs, les incendies de la veille avaient continué, le palais du Conseil d'État et les Tuileries brûlaient, le ministère des Finances fumait à gros tourbillons. Dix fois, il avait fallu fermer la fenêtre, sous la menace d'une nuée de papillons noirs, des vols incessants de papiers brûlés, que la violence du feu emportait au ciel, d'où ils retombaient en pluie fine; et Paris entier en fut couvert, et l'on en ramassa jusqu'en Normandie, à vingt lieues. Puis, maintenant, ce n'étaient pas seulement les quartiers de l'ouest et du sud qui flambaient, les maisons de la rue Royale, celles du carrefour de la Croix-Rouge et de la rue Notre-Dame-des-Champs. Tout l'est de la ville semblait en flammes, l'immense brasier de l'Hôtel de Ville barrait l'horizon d'un bûcher géant. Et il y avait encore là, allumés comme des torches, le Théâtre-Lyrique, la mairie du ive arrondissement, plus de trente maisons des rues voisines; sans compter le théâtre de la Porte-Saint-Martin, au nord, qui rougeoyait à l'écart, ainsi qu'une meule, au fond des champs ténébreux. Des vengeances particulières s'exerçaient, peut-être aussi des calculs criminels s'acharnaient-ils à détruire certains dossiers. Il n'était même plus question de se défendre, d'arrêter par le feu les troupes victorieuses. Seule, la démence soufflait, le Palais de Justice, l'Hôtel-Dieu, Notre-Dame venaient d'être sauvés, au petit bonheur du hasard. Détruire pour détruire, ensevelir la vieille humanité pourrie sous les cendres d'un monde, dans l'espoir qu'une société nouvelle repousserait heureuse et candide, en plein paradis terrestre des primitives légendes!
-- Ah! la guerre, l'exécrable guerre! dit à demi-voix Henriette, en face de cette cité de ruines, de souffrance et d'agonie.
N'était-ce pas, en effet, l'acte dernier et fatal, la folie du sang qui avait germé sur les champs de défaite de Sedan et de Metz, l'épidémie de destruction née du siège de Paris, la crise suprême d'une nation en danger de mort, au milieu des tueries et des écroulements?
Mais Maurice, sans quitter des yeux les quartiers qui brûlaient, là-bas, bégaya lentement, avec peine:
-- Non, non, ne maudis pas la guerre... Elle est bonne, elle fait son oeuvre...
Jean l'interrompit d'un cri de haine et de remords.
-- Sacré bon Dieu! quand je te vois là, et quand c'est par ma faute... Ne la défends plus, c'est une sale chose que la guerre!
Le blessé eut un geste vague.
-- Oh! moi, qu'est-ce que ça fait? il y en a bien d'autres!... C'est peut-être nécessaire, cette saignée. La guerre, c'est la vie qui ne peut pas être sans la mort.
Et les yeux de Maurice se fermèrent, dans la fatigue de l'effort que lui avaient coûté ces quelques mots. D'un signe, Henriette avait prié Jean de ne pas discuter. Toute une protestation la soulevait elle-même, sa colère contre la souffrance humaine, malgré son calme de femme frêle et si brave, avec ses regards limpides où revivait l'âme héroïque du grand-père, le héros des légendes napoléoniennes.
Deux jours se passèrent, le jeudi et le vendredi, au milieu des mêmes incendies et des mêmes massacres. Le fracas du canon ne cessait pas; les batteries de Montmartre, dont l'armée de Versailles s'était emparée, canonnaient sans relâche celles que les fédérés avaient installées à Belleville et au Père-Lachaise; et ces dernières tiraient au hasard sur Paris: des obus étaient tombés rue Richelieu et à la place Vendôme. Le 25 au soir, toute la rive gauche était entre les mains des troupes. Mais, sur la rive droite, les barricades de la place du Château-D'eau et de la place de la Bastille tenaient toujours. Il y avait là deux véritables forteresses que défendait un feu terrible, incessant. Au crépuscule, dans la débandade des derniers membres de la Commune, Delescluze avait pris sa canne, et il était venu, d'un pas de promenade, tranquillement, jusqu'à la barricade qui fermait le boulevard Voltaire, pour y tomber foudroyé, en héros. Le lendemain, le 26, dès l'aube, le Château-D'eau et la Bastille furent emportés, les communards n'occupèrent plus que la Villette, Belleville et Charonne, de moins en moins nombreux, réduits à la poignée de braves qui voulaient mourir. Et, pendant deux jours, ils devaient résister encore et se battre, furieusement.