La Débâcle

Chapter 45

Chapter 453,798 wordsPublic domain

Et Maurice s'isolait de ses camarades, avait une haine grandissante contre son métier de soldat, qui le parquait à l'abri du Mont-Valérien, oisif et inutile. Aussi faisait-il naître les occasions, s'échappant avec plus de hâte pour venir dans ce Paris, où était son coeur. Il ne se trouvait à l'aise qu'au milieu de la foule, il voulait se forcer à espérer comme elle. Souvent, il allait voir partir les ballons, qui, tous les deux jours, s'enlevaient de la gare du nord, emportant des pigeons voyageurs et des dépêches. Dans le triste ciel d'hiver, les ballons montaient, disparaissaient; et les coeurs se serraient d'angoisse, lorsque le vent les poussait vers l'Allemagne. Beaucoup devaient s'être perdus. Lui-même avait écrit deux fois à sa soeur Henriette, sans savoir si elle recevait ses lettres. Le souvenir de sa soeur, le souvenir de Jean, étaient si reculés, là-bas, au fond de ce vaste monde d'où rien n'arrivait plus, qu'il songeait rarement à eux, comme à des affections laissées dans une autre existence. Son être était trop plein de la continuelle tempête d'abattement et d'exaltation où il vivait. Puis, dès les premiers jours de janvier, ce fut une autre colère qui le souleva, celle du bombardement des quartiers de la rive gauche. Il avait fini par attribuer à des raisons d'humanité les retards des Prussiens, dus simplement à des difficultés d'installation. Maintenant qu'un obus avait tué deux petites filles au Val-De-Grâce, il était plein d'un mépris furieux contre ces barbares qui assassinaient les enfants, qui menaçaient de brûler les musées et les bibliothèques. D'ailleurs, après les premiers jours d'effroi, Paris reprenait sous les bombes sa vie d'héroïque entêtement.

Depuis l'échec de Champigny, il n'y avait plus eu qu'une nouvelle tentative malheureuse, du côté du Bourget; et, le soir où, sous le feu des grosses pièces battant les forts, le plateau d'Avron dut être évacué, Maurice partagea l'irritation dont la violence gagna toute la ville. Le souffle d'impopularité croissante qui menaçait d'emporter le général Trochu et le gouvernement de la défense nationale, en fut accru, au point de les forcer à tenter un suprême et inutile effort. Pourquoi refusaient-ils de mener au feu les trois cent mille gardes nationaux, qui ne cessaient de s'offrir, de réclamer leur part au danger? C'était la sortie torrentielle qu'on exigeait depuis le premier jour, Paris rompant ses digues, noyant les Prussiens sous le flot colossal de son peuple. Il fallut bien céder à ce voeu de bravoure, malgré la certitude d'une nouvelle défaite; mais, pour restreindre le massacre, on se contenta d'employer, avec l'armée active, les cinquante-Neuf bataillons de la garde nationale mobilisée. Et, la veille du 19 janvier, ce fut comme une fête: une foule énorme, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, regarda défiler les régiments, qui, musique en tête, chantaient des chants patriotiques. Des enfants, des femmes les accompagnaient, des hommes montaient sur les bancs pour leur crier des souhaits enflammés de victoire. Puis, le lendemain, la population entière se porta vers l'arc de triomphe, une folie d'espoir l'envahit, lorsque, le matin, arriva la nouvelle de l'occupation de Montretout. Des récits épiques couraient sur l'élan irrésistible de la garde nationale, les Prussiens étaient culbutés, Versailles allait être pris avant le soir. Aussi quel effondrement, à la nuit tombante, quand l'échec inévitable fut connu! Tandis que la colonne de gauche occupait Montretout, celle du centre, qui avait franchi le mur du parc de Buzenval, se brisait contre un second mur intérieur. Le dégel était venu, une petite pluie persistante avait détrempé les routes, et les canons, ces canons fondus à l'aide de souscriptions, dans lesquels Paris avait mis de son âme, ne purent arriver. À droite, la colonne du général Ducrot, engagée trop tard, restait en arrière. On était au bout de l'effort, le général Trochu dut donner l'ordre d'une retraite générale. On abandonna Montretout, on abandonna Saint-cloud, que les Prussiens incendièrent. Et, dès que la nuit fut noire, il n'y eut plus, à l'horizon de Paris, que cet incendie immense.

Cette fois, Maurice lui-même sentit que c'était la fin. Durant quatre heures, sous le terrible feu des retranchements Prussiens, il était resté dans le parc de Buzenval, avec des gardes nationaux; et, les jours suivants, quand il fut rentré, il exalta leur courage. La garde nationale s'était en effet bravement conduite. Dès lors, la défaite ne venait-elle pas forcément de l'imbécillité et de la trahison des chefs? Rue de Rivoli, il rencontra des attroupements qui criaient: «À bas Trochu! vive la Commune!» c'était le réveil de la passion révolutionnaire, une nouvelle poussée d'opinion, si inquiétante, que le gouvernement de la défense nationale, pour ne pas être emporté, crut devoir forcer le général Trochu à se démettre, et le remplaça par le général Vinoy. Ce jour même, dans une réunion publique de Belleville, où il était entré, Maurice entendit réclamer de nouveau l'attaque en masse. L'idée était folle, il le savait, et son coeur battit pourtant, devant cette obstination à vaincre. Quand tout est fini, ne reste-t-il pas à tenter le miracle? La nuit entière, il rêva de prodiges.

Huit longs jours encore s'écoulèrent. Paris agonisait, sans une plainte. Les boutiques ne s'ouvraient plus, les rares passants ne rencontraient plus de voitures, dans les rues désertes. On avait mangé quarante mille chevaux, on en était arrivé à payer très cher les chiens, les chats et les rats. Depuis que le blé manquait, le pain, fait de riz et d'avoine, était un pain noir, visqueux, d'une digestion difficile; et, pour en obtenir les trois cents grammes du rationnement, les queues interminables, devant les boulangeries, devenaient mortelles. Ah! ces douloureuses stations du siège, ces pauvres femmes grelottantes sous les averses, les pieds dans la boue glacée, toute la misère héroïque de la grande ville qui ne voulait pas se rendre! La mortalité avait triplé, les théâtres étaient transformés en ambulances. Dès la nuit, les anciens quartiers luxueux tombaient à une paix morne, à des ténèbres profondes, pareils à des faubourgs de cité maudite, ravagée par la peste. Et, dans ce silence, dans cette obscurité, on n'entendait que le fracas continu du bombardement, on ne voyait que les éclairs des canons, qui embrasaient le ciel d'hiver.

Tout d'un coup, le 29 janvier, Paris sut que, depuis l'avant- veille, Jules Favre traitait avec M De Bismarck, pour obtenir un armistice; et, en même temps, il apprenait qu'il n'y avait plus que dix jours de pain, à peine le temps de ravitailler la ville. C'était la capitulation brutale qui s'imposait. Paris, morne, dans la stupeur de la vérité qu'on lui disait enfin, laissa faire. Ce même jour, à minuit, le dernier coup de canon fut tiré. Puis, le 29, lorsque les allemands eurent occupé les forts, Maurice revint camper, avec le 115e, du côté de Montrouge, en dedans des fortifications. Et alors commença pour lui une existence vague, pleine de paresse et de fièvre. La discipline s'était fort relâchée, les soldats se débandaient, attendaient en flânant d'être renvoyés chez eux. Mais lui restait éperdu, d'une nervosité ombrageuse, d'une inquiétude qui se tournait en exaspération, au moindre heurt. Il lisait avidement les journaux révolutionnaires, et cet armistice de trois semaines, uniquement conclu pour permettre à la France de nommer une assemblée qui déciderait de la paix, lui semblait un piège, une trahison dernière. Même si Paris se trouvait forcé de capituler, il était, avec Gambetta, pour la continuation de la guerre sur la Loire et dans le nord. Le désastre de l'armée de l'est, oubliée, forcée de passer en Suisse, l'enragea. Ensuite, ce furent les élections qui achevèrent de l'affoler: c'était bien ce qu'il avait prévu, la province poltronne, irritée de la résistance de Paris, voulant la paix quand même, ramenant la monarchie, sous les canons encore braqués des Prussiens. Après les premières séances de Bordeaux, Thiers, élu dans vingt-six départements, acclamé chef du pouvoir exécutif, devint à ses yeux le monstre, l'homme de tous les mensonges et de tous les crimes. Et il ne décoléra plus, cette paix conclue par une assemblée monarchique lui paraissait le comble de la honte, il délirait à la seule idée des dures conditions, l'indemnité des cinq milliards, Metz livrée, l'Alsace abandonnée, l'or et le sang de la France coulant par cette plaie, ouverte à son flanc, inguérissable.

Alors, dans les derniers jours de février, Maurice se décida à déserter. Un article du traité disait que les soldats campés à Paris seraient désarmés et renvoyés chez eux. Il n'attendit pas, il lui semblait que son coeur serait arraché, s'il quittait le pavé de ce Paris glorieux, que la faim seule avait pu réduire; et il disparut, il loua, rue des Orties, en haut de la butte des moulins, dans une maison à six étages, une étroite chambre meublée, une sorte de belvédère, d'où l'on voyait la mer sans bornes des toitures, depuis les Tuileries jusqu'à la bastille. Un ancien camarade de la faculté de droit lui avait prêté cent francs. D'ailleurs, dès qu'il fut installé, il se fit inscrire dans un bataillon de la garde nationale, et les trente sous de la paye devaient lui suffire. La pensée d'une existence tranquille, égoïste, en province, lui faisait horreur. Même les lettres qu'il recevait de sa soeur Henriette, à laquelle il avait écrit, dès le lendemain de l'armistice, le fâchaient, avec leurs supplications, leur désir ardent de le voir venir se reposer à Remilly. Il refusait, il irait plus tard, lorsque les Prussiens ne seraient plus là.

Et la vie de Maurice vagabonda, oisive, dans une fièvre grandissante. Il ne souffrait plus de la faim, il avait dévoré le premier pain blanc avec délices. Paris, alcoolisé, où n'avait manqué ni l'eau-de-vie ni le vin, vivait grassement à cette heure, tombait à une ivrognerie continue. Mais c'était la prison toujours, les portes gardées par les allemands, une complication de formalités qui empêchait de sortir. La vie sociale n'avait pas repris, aucun travail, aucune affaire encore; et il y avait là tout un peuple dans l'attente, ne faisant rien, finissant de se détraquer, au clair soleil du printemps naissant. Pendant le siège, au moins, le service militaire fatiguait les membres, occupait la tête; tandis que, maintenant, la population avait glissé d'un coup à une vie d'absolue paresse, dans l'isolement où elle demeurait du monde entier. Lui, comme les autres, flânait du matin au soir, respirait l'air vicié par tous les germes de folie qui, depuis des mois, montaient de la foule. La liberté illimitée, dont on jouissait, achevait de tout détruire. Il lisait les journaux, fréquentait les réunions publiques, haussait parfois les épaules aux âneries trop fortes, rentrait quand même le cerveau hanté de violences, prêt aux actes désespérés, pour la défense de ce qu'il croyait être la vérité et la justice. Et, de sa petite chambre, d'où il dominait la ville, il faisait encore des rêves de victoire, il se disait qu'on pouvait sauver la France, sauver la république, tant que la paix ne serait pas signée.

Le 1er mars, les Prussiens devaient entrer dans Paris, et un long cri d'exécration et de colère sortait de tous les coeurs Maurice n'assistait plus à une réunion publique, sans entendre accuser l'assemblée, Thiers, les hommes du 4 septembre, de cette honte suprême, qu'ils n'avaient pas voulu épargner à la grande ville héroïque. Lui-même, un soir, s'emporta jusqu'à prendre la parole, pour crier que Paris entier devait aller mourir aux remparts, plutôt que de laisser pénétrer un seul Prussien. Dans cette population, détraquée par des mois d'angoisse et de famine, tombée désormais à une oisiveté pleine de cauchemars, ravagée de soupçons, devant les fantômes qu'elle se créait, l'insurrection poussait ainsi naturellement, s'organisait au plein jour. C'était une de ces crises morales, qu'on a pu observer à la suite de tous les grands sièges, l'excès du patriotisme déçu, qui, après avoir vainement enflammé les âmes, se change en un aveugle besoin de vengeance et de destruction. Le comité central, que les délégués de la garde nationale avaient élu, venait de protester contre toute tentative de désarmement. Une grande manifestation se produisit, sur la place de la bastille, des drapeaux rouges, des discours de flamme, un concours immense de foule, le meurtre d'un misérable agent de police, lié sur une planche, jeté dans le canal, achevé à coups de pierre. Et, deux jours plus tard, dans la nuit du 26 février, Maurice, réveillé par le rappel et le tocsin, vit passer sur le boulevard des Batignolles des bandes d'hommes et de femmes qui traînaient des canons, s'attela lui-même à une pièce avec vingt autres, en entendant dire que le peuple était allé prendre ces canons, place Wagram, pour que l'assemblée ne les livrât pas aux Prussiens. Il y en avait cent soixante-dix, les attelages manquaient, le peuple les tira avec des cordes, les poussa avec les poings, les monta jusqu'au sommet de Montmartre, dans un élan farouche de horde barbare qui sauve ses Dieux. Lorsque, le 1er mars, les Prussiens durent se contenter d'occuper pendant un jour le quartier des Champs-Élysées, parqués dans des barrières, ainsi qu'un troupeau de vainqueurs inquiets, Paris lugubre ne bougea pas, les rues désertes, les maisons closes, la ville entière morte, voilée de l'immense crêpe de son deuil.

Deux autres semaines se passèrent, Maurice ne savait plus comment coulait sa vie, dans l'attente de cette chose indéfinie et monstrueuse qu'il sentait venir. La paix était définitivement conclue, l'assemblée devait s'installer à Versailles le 20 mars; et, pour lui, rien n'était fini pourtant, quelque revanche effroyable allait commencer. Le 18 mars, comme il se levait, il reçut une lettre d'Henriette, où elle le suppliait encore de la rejoindre à Remilly, en le menaçant tendrement de se mettre en route elle-même, s'il tardait trop à lui faire cette grande joie. Elle lui parlait ensuite de Jean, elle lui contait comment, après l'avoir quittée dès la fin de décembre pour rejoindre l'armée du nord, il était tombé malade d'une mauvaise fièvre, dans un hôpital de Belgique; et, la semaine précédente, il venait seulement de lui écrire que, malgré son état de faiblesse, il partait pour Paris, où il était résolu à reprendre du service. Henriette terminait en priant son frère de lui donner des nouvelles bien exactes sur Jean, dès qu'il l'aurait vu. Alors, Maurice, cette lettre ouverte sous les yeux, fut envahi d'une rêverie tendre. Henriette, Jean, sa soeur tant aimée, son frère de misère et de pitié, mon Dieu! Que ces êtres chers étaient loin de ses pensées de chaque heure, depuis que la tempête habitait en lui! Cependant, comme sa soeur l'avertissait qu'elle n'avait pu donner à Jean l'adresse de la rue des Orties, il se promit de le chercher, ce jour-là, en allant voir aux bureaux militaires. Mais il était à peine descendu, il traversait la rue Saint-Honoré, lorsque deux camarades de son bataillon lui apprirent les événements de la nuit et de la matinée, à Montmartre. Et tous les trois prirent le pas de course, la tête perdue.

Ah! cette journée du 18 mars, de quelle exaltation décisive elle souleva Maurice! Plus tard, il ne put se souvenir nettement de ce qu'il avait dit, de ce qu'il avait fait. D'abord, il se revoyait galopant, furieux de la surprise militaire qu'on avait tentée avant le jour, pour désarmer Paris, en reprenant les canons de Montmartre. Depuis deux jours, Thiers, arrivé de Bordeaux, méditait évidemment ce coup de force, afin que l'assemblée pût sans crainte proclamer la monarchie, à Versailles. Puis, il se revoyait, à Montmartre même, vers neuf heures, enflammé par les récits de victoire qu'on lui faisait, l'arrivée furtive de la troupe, l'heureux retard des attelages qui avait permis aux gardes nationaux de prendre les armes, les soldats n'osant tirer sur les femmes et les enfants, mettant la crosse en l'air, fraternisant avec le peuple. Puis, il se revoyait courant Paris, comprenant dès midi que Paris appartenait à la Commune, sans même qu'il y eût de bataille: Thiers et les ministres en fuite du ministère des affaires étrangères où ils s'étaient réunis, tout le gouvernement en déroute sur Versailles, les trente mille hommes de troupes emmenés à la hâte, laissant plus de cinq mille des leurs, au travers des rues. Puis, vers cinq heures et demie, à un angle du boulevard extérieur, il se revoyait au milieu d'un groupe de forcenés, écoutant sans indignation le récit abominable du meurtre des généraux Lecomte et Clément Thomas. Ah! des généraux! il se rappelait ceux de Sedan, des jouisseurs et des incapables! Un de plus, un de moins, ça n'importait guère! Et le reste de la journée s'achevait dans la même exaltation, qui déformait pour lui toutes choses, une insurrection que les pavés eux-mêmes semblaient avoir voulue, grandie et d'un coup maîtresse dans la fatalité imprévue de son triomphe, livrant enfin à dix heures du soir l'Hôtel de Ville aux membres du comité central, étonnés d'y être.

Mais un souvenir, pourtant, restait très net dans la mémoire de Maurice: sa rencontre brusque avec Jean. Depuis trois jours, ce dernier se trouvait à Paris, où il était arrivé sans un sou, hâve encore, épuisé par la fièvre de deux mois qui l'avait retenu au fond d'un hôpital de Bruxelles; et, tout de suite, ayant retrouvé un ancien capitaine du 106e, le capitaine Ravaud, il s'était fait engager dans la nouvelle compagnie du 124e, que celui-ci commandait. Il y avait repris ses galons de caporal, il venait, ce soir-là, de quitter justement la caserne du Prince-Eugène le dernier, avec son escouade, pour gagner la rive gauche, où toute l'armée avait reçu l'ordre de se concentrer, lorsque, sur le boulevard Saint-Martin, un flot de foule arrêta ses hommes. On criait, on parlait de les désarmer. Très calme, il répondait qu'on lui fichât la paix, que tout ça ne le regardait pas, qu'il voulait simplement obéir à sa consigne, sans faire de mal à personne. Mais il y eut un cri de surprise, Maurice qui s'était approché, se jetait à son cou, l'embrassait fraternellement.

-- Comment, c'est toi!... Ma soeur m'a écrit. Moi qui voulais, ce matin, aller te demander aux bureaux de la guerre!

De grosses larmes de joie avaient troublé les yeux de Jean.

-- Ah! mon pauvre petit, que je suis content de te revoir!... Moi aussi, je t'ai cherché; mais où aller te prendre, dans cette grande gueuse de ville?

La foule grondait toujours, et Maurice se retourna.

-- Citoyens, laissez-moi donc leur parler! Ce sont de braves gens, je réponds d'eux.

Il prit les deux mains de son ami, et à voix plus basse:

-- N'est-ce pas, tu restes avec nous?

Le visage de Jean exprima une surprise profonde.

-- Avec vous, comment ça?

Puis, un instant, il l'écouta s'irriter contre le gouvernement, contre l'armée, rappeler tout ce qu'on avait souffert, expliquer qu'on allait enfin être les maîtres, punir les incapables et les lâches, sauver la république. Et, à mesure qu'il s'efforçait de le comprendre, sa calme figure de paysan illettré s'assombrissait d'un chagrin croissant.

-- Ah! non, non! mon petit, je ne reste pas, si c'est pour cette belle besogne... Mon capitaine m'a dit d'aller à Vaugirard, avec mes hommes, et j'y vais. Quand le tonnerre de Dieu y serait, j'irais tout de même. C'est naturel, tu dois sentir ça.

Il s'était mis à rire, plein de simplicité. Il ajouta:

-- C'est toi qui vas venir avec nous.

Mais, d'un geste de furieuse révolte, Maurice lui avait lâché les mains. Et tous deux restèrent quelques secondes face à face, l'un dans l'exaspération du coup de démence qui emportait Paris entier, ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier règne, l'autre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore d'avoir poussé à part, dans la terre du travail et de l'épargne. Tous les deux étaient frères pourtant, un lien solide les attachait, et ce fut un arrachement, lorsque, soudain, une bousculade qui se produisit, les sépara.

-- Au revoir, Maurice!

-- Au revoir, Jean!

C'était un régiment, le 79e, dont la masse compacte, débouchant d'une rue voisine, venait de rejeter la foule sur les trottoirs. Il y eut de nouveaux cris, mais on n'osa barrer la chaussée aux soldats, que les officiers entraînaient. Et la petite escouade du 124e, ainsi dégagée, put suivre, sans être retenue davantage.

-- Au revoir, Jean!

-- Au revoir, Maurice!

De la main, ils se saluaient encore, cédant à la fatalité violente de cette séparation, restant quand même le coeur plein l'un de l'autre.

Les jours suivants, Maurice oublia d'abord, au milieu des événements extraordinaires qui se précipitaient. Le 19, Paris s'était réveillé sans gouvernement, plus surpris qu'effrayé d'apprendre le coup de panique qui venait d'emporter à Versailles, pendant la nuit, l'armée, les services publics, les ministres; et, comme le temps était superbe, par ce beau dimanche de mars, Paris descendit tranquillement dans les rues regarder les barricades. Une grande affiche blanche du comité central, convoquant le peuple pour des élections communales, semblait très sage. On s'étonnait simplement de la voir signée par des noms profondément inconnus. À cette aube de la Commune, Paris était contre Versailles, dans la rancune de ce qu'il avait souffert et dans les soupçons qui le hantaient. C'était, d'ailleurs, l'anarchie absolue, la lutte des maires et du comité central, les inutiles efforts de conciliation tentés par les premiers, tandis que l'autre, peu sûr encore d'avoir pour lui toute la garde nationale fédérée, continuait à ne revendiquer modestement que les libertés municipales. Les coups de feu tirés contre la manifestation pacifique de la place Vendôme, les quelques victimes dont le sang avait rougi le pavé, jetèrent, au travers de la ville, le premier frisson de terreur. Et, pendant que l'insurrection triomphante s'emparait définitivement de tous les ministères et de toutes les administrations publiques, la colère et la peur étaient grandes à Versailles, le gouvernement se pressait de réunir des forces militaires suffisantes, pour repousser une attaque qu'il sentait prochaine. Les meilleures troupes des armées du nord et de la Loire étaient appelées en hâte, une dizaine de jours avaient suffi pour réunir près de quatre-vingt mille hommes, et la confiance revenait si rapide, que, dès le 2 avril, deux divisions, ouvrant les hostilités, enlevèrent aux fédérés Puteaux et Courbevoie.

Ce fut le lendemain seulement que Maurice, parti avec son bataillon à la conquête de Versailles, revit se dresser, dans la fièvre de ses souvenirs, la figure triste de Jean, lui criant au revoir. L'attaque des versaillais avait stupéfié et indigné la garde nationale. Trois colonnes, une cinquantaine de mille hommes, s'étaient rués dès le matin, par Bougival et par Meudon, pour s'emparer de l'assemblée monarchiste et de Thiers l'assassin. C'était la sortie torrentielle, si ardemment exigée pendant le siège, et Maurice se demandait où il allait revoir Jean, si ce n'était pas là-bas, parmi les morts du champ de bataille. Mais la déroute fut trop prompte, son bataillon atteignait à peine le plateau des bergères, sur la route de Rueil, lorsque, tout d'un coup, des obus, lancés du Mont-Valérien, tombèrent dans les rangs. Il y eut une stupeur, les uns croyaient que le fort était occupé par des camarades, les autres racontaient que le commandant avait pris l'engagement de ne pas tirer. Et une terreur folle s'empara des hommes, les bataillons se débandèrent, rentrèrent au galop dans Paris, tandis que la tête de la colonne, prise par un mouvement tournant du général Vinoy, allait se faire massacrer dans Rueil.