Chapter 44
Depuis que Madame Delaherche était entrée, Gilberte ne la quittait pas des yeux, le coeur serré d'angoisse. Allait-elle parler, dire ce qu'elle venait de voir, empêcher son fils de partir? La vieille dame, silencieuse, avait, dès la porte, fixé, elle aussi, les regards sur sa belle-fille. Dans son rigorisme, elle éprouvait sans doute le soulagement qui avait rendu Henriette tolérante. Mon Dieu! Puisque c'était avec ce jeune homme, ce Français qui s'était battu si bravement, ne devait-elle pas pardonner, comme elle avait pardonné déjà pour le capitaine Beaudoin? Ses yeux s'adoucirent, elle détourna la tête. Son fils pouvait s'absenter, Edmond protégerait Gilberte contre le Prussien. Elle eut même un faible sourire, elle qui ne s'était pas égayée depuis la bonne nouvelle de Coulmiers.
-- Au revoir, dit-elle en embrassant Delaherche. Fais tes affaires et reviens-nous vite.
Et elle s'en alla, elle rentra lentement, de l'autre côté du palier, dans la chambre murée, où le colonel, de son air de stupeur, regardait l'ombre, en dehors du pâle rond de clarté qui tombait de la lampe.
Le soir même, Henriette retourna à Remilly; et, trois jours plus tard, elle eut la joie de voir, un matin, le père Fouchard rentrer à la ferme tranquillement, comme s'il revenait à pied de conclure un marché dans le voisinage. Il s'assit, il mangea un morceau de pain, avec du fromage. Puis, à toutes les questions, il répondit sans hâte, de l'air d'un homme qui n'avait jamais eu peur. Pourquoi donc l'aurait-on retenu? Il n'avait rien fait de mal. Ce n'était pas lui qui avait tué le Prussien, n'est-ce pas? Alors, il s'était contenté de dire aux autorités: «cherchez, moi je ne sais rien.» et il avait bien fallu le lâcher, ainsi que le maire, puisqu'on n'avait pas de preuves contre eux. Mais ses yeux de paysan rusé et goguenard luisaient, dans sa joie muette d'avoir roulé tous ces sales bougres, dont il commençait à avoir assez, à présent qu'ils le chicanaient sur la qualité de sa viande.
Décembre s'acheva, Jean voulut partir. Maintenant, sa jambe était solide, le docteur déclarait qu'il pouvait aller se battre. Et ce fut, pour Henriette, une grande peine, qu'elle s'efforça de cacher. Depuis la désastreuse bataille de Champigny, aucune nouvelle de Paris ne leur était venue. Ils savaient simplement que le régiment de Maurice, exposé à un feu terrible, avait perdu beaucoup d'hommes. Puis, toujours ce grand silence, aucune lettre, jamais la moindre ligne pour eux, lorsqu'il savait que des familles de Raucourt et de Sedan avaient reçu des dépêches, par des voies détournées. Peut-être le pigeon qui portait les nouvelles si ardemment attendues, avait-il rencontré quelque épervier vorace; ou peut-être était-il tombé, à la lisière d'un bois, traversé par la balle d'un Prussien. Mais, surtout, ce qui les hantait, c'était la crainte que Maurice ne fût mort. Ce silence de la grande ville, là-bas, muette sous l'étreinte de l'investissement, était devenu, dans l'angoisse de leur attente, un silence de tombe. Ils avaient perdu l'espoir de rien apprendre, et, lorsque Jean exprima sa volonté formelle de partir, Henriette n'eut que cette plainte sourde:
-- Mon Dieu! C'est donc fini, je vais donc rester seule!
Le désir de Jean était d'aller rejoindre l'armée du nord, que le général Faidherbe venait de reconstituer. Depuis que le corps du général de Manteuffel avait poussé jusqu'à Dieppe, cette armée défendait trois départements séparés du reste de la France, le nord, le Pas-De-calais et la Somme; et le projet de Jean, d'une exécution facile, était simplement de gagner Bouillon, puis de faire le tour par la Belgique. Il savait qu'on achevait de former le 23e corps, avec tous les anciens soldats de Sedan et de Metz qu'on pouvait rallier. Il entendait dire que le général Faidherbe reprenait l'offensive, et il fixa définitivement son départ au dimanche suivant, lorsqu'il apprit la bataille de Pont-Noyelle, cette bataille au résultat indécis, que les Français avaient failli gagner.
Ce fut encore le docteur Dalichamp qui offrit de le conduire à Bouillon, dans son cabriolet. Il était d'un courage, d'une bonté inépuisables. À Raucourt, que ravageait le typhus, apporté par les Bavarois, il avait des malades dans toutes les maisons, en dehors des deux ambulances qu'il visitait, celle de Raucourt même et celle de Remilly. Son ardent patriotisme, son besoin de protester contre les inutiles violences, l'avaient deux fois fait arrêter, puis relâcher par les Prussiens. Aussi riait-il d'un bon rire, le matin où il arriva avec sa voiture, pour prendre Jean, heureux de faire échapper un autre de ces vaincus de Sedan, tout ce pauvre et brave monde, comme il disait, qu'il soignait, qu'il aidait de sa bourse. Jean, qui souffrait de la question d'argent, sachant Henriette pauvre, avait accepté les cinquante francs que le docteur lui offrait pour son voyage.
Le père Fouchard, pour les adieux, fit bien les choses. Il envoya Silvine chercher deux bouteilles de vin, il voulut que tout le monde bût un verre à l'extermination des allemands. Lui, gros monsieur désormais, tenait son magot, caché quelque part; et, tranquille depuis que les francs-tireurs des bois de Dieulet avaient disparu, traqués comme des fauves, il n'avait plus que le désir de jouir de la paix prochaine, lorsqu'elle serait conclue. Même, dans un accès de générosité, il venait de donner des gages à Prosper, pour l'attacher à la ferme, que le garçon, d'ailleurs, n'avait pas l'envie de quitter. Il trinqua avec Prosper, il voulut trinquer aussi avec Silvine, dont il avait eu un instant l'idée de faire sa femme, tant il la voyait sage, tout entière à sa besogne; mais à quoi bon? Il sentait bien qu'elle ne se dérangerait plus, qu'elle serait encore là, lorsque Charlot, grandi, partirait comme soldat à son tour. Et, quand il eut trinqué avec le docteur, avec Henriette, avec Jean, il s'écria:
-- À la santé de tous! Que chacun fasse son affaire et ne se porte pas plus mal que moi!
Henriette avait absolument voulu accompagner Jean jusqu'à Sedan. Il était en bourgeois, avec un paletot et un chapeau rond, prêtés par le docteur. Ce jour-là, le soleil luisait sur la neige, par le grand froid terrible. On ne devait que traverser la ville; mais, lorsque Jean sut que son colonel était toujours chez les Delaherche, une grande envie lui vint d'aller le saluer; et, en même temps, il remercierait le fabricant de ses bontés. Ce fut sa dernière douleur, dans cette ville de désastre et de deuil. Comme ils arrivaient à la fabrique de la rue Maqua, une fin tragique y bouleversait la maison. Gilberte s'effarait, Madame Delaherche pleurait de grosses larmes silencieuses, tandis que son fils, remonté de ses ateliers, où le travail avait un peu repris, poussait des exclamations de surprise. On venait de trouver le colonel, sur le parquet de sa chambre, tombé comme une masse, mort. L'éternelle lampe brûlait seule, dans la pièce close. Appelé en hâte, un médecin n'avait pas compris, ne découvrant aucune cause probable, ni anévrisme, ni congestion. Le colonel était mort, foudroyé, sans qu'on sût d'où était venue la foudre; et, le lendemain seulement, on ramassa un morceau de vieux journal, qui avait servi de couverture à un livre, et où se trouvait le récit de la reddition de Metz.
-- Ma chère, dit Gilberte à Henriette, Monsieur de Gartlauben, tout à l'heure, en descendant l'escalier, a ôté son chapeau devant la porte de la pièce où repose le corps de mon oncle... C'est Edmond qui l'a vu, et, n'est-ce pas? C'est un homme décidément très bien.
Jamais encore Jean n'avait embrassé Henriette. Avant de remonter dans le cabriolet, avec le docteur, il voulut la remercier de ses bons soins, de l'avoir soigné et aimé comme un frère. Mais il ne trouva pas les mots, il ouvrit les bras, il l'embrassa en sanglotant. Elle était éperdue, elle lui rendit son baiser. Quand le cheval partit, il se retourna, leurs mains s'agitèrent, tandis qu'ils répétaient d'une voix bégayante:
-- Adieu! Adieu!
Cette nuit-là, Henriette, rentrée à Remilly, était de service à l'ambulance. Pendant sa longue veillée, elle fut encore prise d'une affreuse crise de larmes, et elle pleura, elle pleura infiniment, en étouffant sa peine entre ses deux mains jointes.
VII
Au lendemain de Sedan, les deux armées allemandes s'étaient remises à rouler leurs flots d'hommes vers Paris, l'armée de la Meuse arrivait au nord par la vallée de la Marne, tandis que l'armée du prince royal de Prusse, après avoir passé la Seine à Villeneuve-Saint-Georges, se dirigeait sur Versailles, en contournant la ville au sud. Et, ce tiède matin de septembre, quand le général Ducrot, auquel on avait confié le 14e corps, à peine formé, résolut d'attaquer cette dernière, pendant sa marche de flanc, Maurice qui campait dans les bois, à gauche de Meudon, avec son nouveau régiment, le 115e, ne reçut l'ordre de marcher que lorsque le désastre était déjà certain. Quelques obus avaient suffi, une effroyable panique s'était déclarée dans un bataillon de zouaves composé de recrues, le reste des troupes venait d'être emporté, au milieu d'une débandade telle, que ce galop de déroute ne s'arrêta que derrière les remparts, dans Paris, où l'alarme fut immense. Toutes les positions en avant des forts du sud étaient perdues; et, le soir même, le dernier fil qui reliait la ville à la France, le télégraphe du chemin de fer de l'ouest, fut coupé. Paris était séparé du monde.
Ce fut, pour Maurice, une soirée d'affreuse tristesse. Si les allemands avaient osé, ils auraient campé la nuit sur la place du Carrousel. Mais c'étaient des gens d'absolue prudence, résolus à un siège classique, ayant réglé déjà les points exacts de l'investissement, le cordon de l'armée de la Meuse au nord, de Croissy à la Marne, en passant par Épinay, l'autre cordon de la troisième armée au midi, de Chennevières à Châtillon et à Bougival, pendant que le grand quartier Prussien, le roi Guillaume, M De Bismarck et le général de Moltke régnaient à Versailles. Ce blocus géant, auquel on ne croyait pas, était un fait accompli. Cette ville, avec son enceinte bastionnée de huit lieues et demie de tour, avec ses quinze forts et ses six redoutes détachées, allait se trouver comme en prison. Et l'armée de défense ne comptait que le 13e corps, sauvé et ramené par le général Vinoy, le 14e en voie de formation, confié au général Ducrot, réunissant à eux deux un effectif de quatre-vingt mille soldats, auxquels il fallait ajouter les quatorze mille hommes de la marine, les quinze mille des corps francs, les cent quinze mille de la garde mobile, sans parler des trois cent mille gardes nationaux, répartis dans les neuf secteurs des remparts. S'il y avait là tout un peuple, les soldats aguerris et disciplinés manquaient. On équipait les hommes, on les exerçait, Paris n'était plus qu'un immense camp retranché. Les préparatifs de défense s'enfiévraient d'heure en heure, les routes coupées, les maisons de la zone militaire rasées, les deux cents canons de gros calibre et les deux mille cinq cents autres pièces utilisées, d'autres canons fondus, tout un arsenal sortant du sol, sous le grand effort patriotique du ministre Dorian. Après la rupture des négociations de Ferrières, lorsque Jules Favre eut fait connaître les exigences de M De Bismarck, la cession de l'Alsace, la garnison de Strasbourg prisonnière, trois milliards d'indemnité, un cri de colère s'éleva, la continuation de la guerre, la résistance fut acclamée, comme une condition indispensable à la vie de la France. Même sans espoir de vaincre, Paris devait se défendre, pour que la patrie vécût.
Un dimanche de la fin septembre, Maurice fut envoyé en corvée, à l'autre bout de la ville, et les rues qu'il suivit, les places qu'il traversa, l'emplirent d'une nouvelle espérance. Depuis la déroute de Châtillon, il lui semblait que les coeurs s'étaient haussés pour la grande besogne. Ah! ce Paris qu'il avait connu si âpre à jouir, si près des dernières fautes, il le retrouvait simple, d'une bravoure gaie, ayant accepté tous les sacrifices. On ne rencontrait que des uniformes, les plus désintéressés portaient un képi de garde national. Comme une horloge géante dont le ressort éclate, la vie sociale s'était arrêtée brusquement, l'industrie, le commerce, les affaires; et il ne restait qu'une passion, la volonté de vaincre, l'unique sujet dont on parlait, qui enflammait les coeurs et les têtes, dans les réunions publiques, pendant les veillées des corps de garde, parmi les continuels attroupements de foule barrant les trottoirs. Ainsi mises en commun, les illusions emportaient les âmes, une tension jetait ce peuple au danger des folies généreuses. C'était déjà toute une crise de nervosité maladive qui se déclarait, une épidémique fièvre exagérant la peur comme la confiance, lâchant la bête humaine débridée, au moindre souffle. Et Maurice assista, rue des martyrs, à une scène qui le passionna: tout un assaut, une bande furieuse se ruant contre une maison dont on avait vu une des fenêtres hautes, la nuit entière, éclairée d'une vive clarté de lampe, un évident signal aux Prussiens de Bellevue, par-dessus Paris. Des bourgeois hantés vivaient sur leurs toits, pour surveiller les environs. La veille, on avait voulu noyer dans le bassin des Tuileries un misérable qui consultait un plan de la ville, ouvert sur un banc.
Cette maladie du soupçon, Maurice, autrefois d'esprit si dégagé, venait de la contracter lui aussi, dans l'ébranlement de tout ce qu'il avait cru jusque-là. Il ne désespérait plus, comme au soir de la panique de Châtillon, anxieux de savoir si l'armée Française retrouverait jamais la virilité de se battre: la sortie du 30 septembre sur L'Hay et Chevilly, celle du 13 octobre où les mobiles avaient enlevé Bagneux, enfin celle du 21 octobre, dans laquelle son régiment s'était emparé un instant du parc de la Malmaison, lui avaient rendu toute sa foi, cette flamme de l'espoir qu'une étincelle suffisait à rallumer et qui le consumait. Si les Prussiens l'avaient arrêtée sur tous les points, l'armée ne s'en était pas moins bravement battue, elle pouvait vaincre encore. Mais la souffrance de Maurice venait de ce grand Paris, qui sautait de l'illusion extrême au pire découragement, hanté par la peur de la trahison, dans son besoin de victoire. Est-ce qu'après l'empereur et le maréchal De Mac-Mahon, le général Trochu, le général Ducrot n'allaient pas être les chefs médiocres, les ouvriers inconscients de la défaite? Le même mouvement qui avait emporté l'empire, menaçait d'emporter le gouvernement de la défense nationale, toute une impatience des violents à prendre le pouvoir, pour sauver la France. Déjà, Jules Favre et les autres membres étaient plus impopulaires que les anciens ministres tombés de Napoléon III. Puisqu'ils ne voulaient pas battre les Prussiens, ils n'avaient qu'à céder la place à d'autres, aux révolutionnaires certains de vaincre, en décrétant la levée en masse, en accueillant les inventeurs qui offraient de miner la banlieue ou d'anéantir l'ennemi sous une pluie nouvelle de feu grégeois.
À la veille du 31 octobre, Maurice fut ainsi ravagé par ce mal de la défiance et du rêve. Il acceptait maintenant des imaginations dont il aurait souri autrefois. Pourquoi pas? est-ce que l'imbécillité et le crime n'étaient pas sans bornes? est-ce que le miracle ne devenait pas possible, au milieu des catastrophes qui bouleversaient le monde? Il avait toute une longue rancune amassée, depuis l'heure où il avait appris Froeschwiller, là-bas, devant Mulhouse; il saignait de Sedan, ainsi que d'une plaie vive, toujours irritée, que le moindre revers suffisait à rouvrir; il gardait l'ébranlement de chacune des défaites, le corps appauvri, la tête affaiblie par une si longue suite de jours sans pain, de nuits sans sommeil, jeté dans l'effarement de cette existence de cauchemars, ne sachant même plus s'il vivait; et l'idée que tant de souffrances aboutiraient à une catastrophe nouvelle, irrémédiable, l'affolait, faisait de ce lettré un être d'instinct, retourné à l'enfance, sans cesse emporté par l'émotion du moment. Tout, la destruction, l'extermination plutôt que de donner un sou de la fortune, un pouce du territoire de la France! En lui, s'achevait l'évolution qui, sous le coup des premières batailles perdues, avait détruit la légende napoléonienne, le bonapartisme sentimental qu'il devait aux récits épiques de son grand-père. Déjà même, il n'en était plus à la république théorique et sage, il versait dans les violences révolutionnaires, croyait à la nécessité de la terreur, pour balayer les incapables et les traîtres, en train d'égorger la patrie. Aussi, le 31 octobre, fut- il de coeur avec les émeutiers, lorsque les nouvelles désastreuses se succédèrent coup sur coup: la perte du Bourget, si vaillamment conquis par les volontaires de la presse, dans la nuit du 27 au 28; l'arrivée de M Thiers à Versailles, de retour de son voyage au travers des capitales de l'Europe, d'où il revenait, disait-on, pour traiter au nom de Napoléon III; enfin, la reddition de Metz, dont il apportait l'effroyable certitude, au milieu des bruits vagues qui couraient déjà, le dernier coup de massue, un autre Sedan, d'une honte plus grande. Et, le lendemain, quand il apprit les événements de l'Hôtel de Ville, les émeutiers vainqueurs un instant, les membres du gouvernement de la défense nationale prisonniers jusqu'à quatre heures du matin, sauvés seulement alors par un revirement de la population, exaspérée contre eux d'abord, inquiète ensuite, à la pensée de l'insurrection victorieuse, il regretta cet avortement, cette commune, d'où le salut serait venu peut-être, l'appel aux armes, la patrie en danger, tous les classiques souvenirs d'un peuple libre qui ne veut pas mourir. M Thiers n'osa même pas entrer dans Paris, et l'on fut sur le point d'illuminer, après la rupture des négociations.
Alors, le mois de novembre se passa dans une impatience fiévreuse. De petits combats eurent lieu, auxquels Maurice ne prit aucune part. Il bivouaquait maintenant du côté de Saint-ouen, il s'échappait à chaque occasion, dévoré d'un continuel besoin de nouvelles. Comme lui, Paris attendait, anxieux. L'élection des maires semblait avoir apaisé les passions politiques; mais presque tous les élus appartenaient aux partis extrêmes, il y avait là, pour l'avenir, un symptôme redoutable. Et ce que Paris attendait, dans cette accalmie, c'était la grande sortie tant réclamée, la victoire, la délivrance. Cela, de nouveau, ne faisait aucun doute: on culbuterait les Prussiens, on leur passerait sur le ventre. Des préparatifs étaient faits dans la presqu'île de Gennevilliers, le point jugé le plus favorable pour une trouée. Puis, un matin, on eut la joie folle des bonnes nouvelles de Coulmiers, Orléans repris, l'armée de la Loire en marche, déjà campée à étampes, disait-on. Tout fut changé, il ne s'agissait plus que d'aller lui donner la main, de l'autre côté de la Marne. On avait réorganisé les forces militaires, créé trois armées, l'une composée des bataillons de la garde nationale, sous les ordres du général Clément Thomas, l'autre formée des 13e et 14e corps, augmentée des meilleurs éléments pris un peu partout, que le général Ducrot devait conduire à la grande attaque, l'autre enfin, la troisième, l'armée de réserve, faite uniquement de garde mobile et confiée au général Vinoy. Et une foi absolue soulevait Maurice, quand, le 28 novembre, il vint coucher dans le bois de Vincennes, avec le 115e. Les trois corps de la deuxième armée étaient là, on racontait que le rendez-vous, donné à l'armée de la Loire, était pour le lendemain, à Fontainebleau. Puis, tout de suite, ce furent les malchances, les fautes habituelles, une crue subite qui empêcha de jeter les ponts de bateaux, des ordres fâcheux qui attardèrent les mouvements. La nuit suivante, le 115e, un des premiers, passa la rivière; et, dès dix heures, sous un feu effroyable, Maurice pénétra dans le village de Champigny. Il était comme fou, son chassepot lui brûlait les doigts, malgré le froid terrible. Son unique vouloir, depuis qu'il marchait, était d'aller ainsi en avant, toujours, jusqu'à ce qu'on eût rejoint les camarades de la province, là-bas. Mais, en face de Champigny et de Bry, l'armée venait de se heurter contre les murs des parcs de Coeuilly et de Villiers, des murs d'un demi-kilomètre, dont les Prussiens avaient fait des forteresses imprenables. C'était la borne, où tous les courages échouèrent. Dès lors, il n'y eut plus qu'hésitation et recul, le troisième corps s'était attardé, le premier et le deuxième, immobilisés déjà, défendirent deux jours Champigny, qu'ils durent abandonner dans la nuit du 2 décembre, après leur stérile victoire. Cette nuit-là, toute l'armée revint camper sous les arbres du bois de Vincennes, blancs de givre; et Maurice, les pieds morts, la face contre la terre glacée, pleura.
Ah! les mornes et tristes journées, après l'avortement de cet immense effort! La grande sortie, préparée depuis si longtemps, la poussée irrésistible qui devait délivrer Paris, venait d'échouer; et, trois jours plus tard, une lettre du général de Moltke annonçait que l'armée de la Loire, battue, avait de nouveau abandonné Orléans. C'était le cercle qui se resserrait plus étroit, impossible désormais à rompre. Mais Paris, dans sa fièvre de désespoir, semblait trouver des forces nouvelles de résistance. Les menaces de famine commençaient. Dès le milieu d'octobre, on avait rationné la viande. En décembre, il ne restait pas une bête des grands troupeaux de boeufs et de moutons lâchés au travers du bois de Boulogne, dans la poussière de leur piétinement continu, et l'on s'était mis à abattre les chevaux. Les provisions, plus tard les réquisitions de farine et de blé devaient donner quatre mois de pain. Quand les farines s'étaient épuisées, il avait fallu construire des moulins dans les gares. Le combustible aussi manquait, on le réservait pour moudre les grains, cuire le pain, fabriquer les armes. Et Paris, sans gaz, éclairé par de rares lampes à pétrole, Paris grelottant sous son manteau de glace, Paris à qui on rationnait son pain noir et sa viande de cheval, espérait quand même, parlait de Faidherbe au nord, de Chanzy sur la Loire, de Bourbaki dans l'est, comme si quelque prodige allait les amener victorieux sous les murs. Devant les boulangeries et les boucheries, les longues queues qui attendaient, dans la neige, s'égayaient encore parfois, à la nouvelle de grandes victoires imaginaires. Après l'abattement de chaque défaite, l'illusion tenace renaissait, flambait plus haute, parmi cette foule hallucinée de souffrance et de faim. Sur la place du Château- D'eau, un soldat ayant parlé de se rendre, les passants avaient failli le massacrer. Tandis que l'armée, à bout de courage et sentant venir la fin, demandait la paix, la population réclamait encore la sortie en masse, la sortie torrentielle, le peuple entier, les femmes, les enfants eux-mêmes, se ruant sur les Prussiens, en un fleuve débordé qui renverse et emporte tout.