Chapter 43
Aussi Delaherche finit-il par se départir de son attitude froide. Les familles bourgeoises s'étaient enfermées au fond de leurs appartements, évitant tout rapport avec les officiers qu'elles logeaient. Mais lui, agité de son continuel besoin de parler, de plaire, de jouir de la vie, souffrait beaucoup de ce rôle de vaincu boudeur. Sa grande maison silencieuse et glacée, où chacun vivait à part, dans une raideur de rancune, lui pesait terriblement aux épaules. Aussi commença-t-il, un jour, par arrêter M de Gartlauben dans l'escalier, pour le remercier de ses services. Et, peu à peu, l'habitude fut prise, les deux hommes échangèrent quelques paroles, quand ils se rencontrèrent; de sorte qu'un soir le capitaine Prussien se trouva assis, dans le cabinet du fabricant, au coin de la cheminée où brûlaient d'énormes bûches de chêne, fumant un cigare, causant en ami des nouvelles récentes. Pendant les premiers quinze jours, Gilberte ne parut pas, il affecta d'ignorer son existence, bien qu'au moindre bruit il tournât vivement les yeux vers la porte de la chambre voisine. Il semblait vouloir faire oublier sa situation de vainqueur, se montrait d'esprit dégagé et large, plaisantait volontiers certaines réquisitions qui prêtaient à rire. Ainsi, un jour qu'on avait réquisitionné un cercueil et un bandage, ce bandage et ce cercueil l'amusèrent beaucoup. Pour le reste, le charbon de terre, l'huile, le lait, le sucre, le beurre, le pain, la viande, sans compter des vêtements, des poêles, des lampes, enfin tout ce qui se mange et tout ce qui sert à la vie quotidienne, il avait un haussement d'épaules: mon Dieu! Que voulez-vous? C'était vexatoire sans doute, il convenait même qu'on demandait trop; seulement, c'était la guerre, il fallait bien vivre en pays ennemi. Delaherche, qu'irritaient ces réquisitions incessantes, gardait son franc parler, les épluchait chaque soir, comme s'il eût examiné le livre de sa cuisine. Pourtant, ils n'eurent qu'une discussion vive, au sujet de la contribution d'un million, dont le préfet Prussien De Rethel venait de frapper le département des Ardennes, sous le prétexte de compenser les pertes causées à l'Allemagne par les vaisseaux de guerre Français et par l'expulsion des allemands domiciliés en France. Dans la répartition, Sedan devait payer quarante-deux mille francs. Et il s'épuisa à faire comprendre à son hôte que cela était inique, que la situation de la ville se trouvait exceptionnelle, qu'elle avait déjà trop souffert pour être ainsi frappée. D'ailleurs, tous deux sortaient plus intimes de ces explications, lui enchanté de s'être étourdi du flot de sa parole, le Prussien content d'avoir fait preuve d'une urbanité toute parisienne.
Un soir, de son air gai d'étourderie, Gilberte entra. Elle s'arrêta, en jouant la surprise. M de Gartlauben s'était levé, et il eut la discrétion de se retirer presque tout de suite. Mais, le lendemain, il trouva Gilberte installée, il reprit sa place au coin du feu. Alors, commencèrent des soirées charmantes, que l'on passait dans ce cabinet de travail, et non dans le salon, ce qui établissait une distinction subtile. Même, plus tard, lorsque la jeune femme eut consenti à faire de la musique à son hôte, qui l'adorait, elle se rendait seule dans le salon voisin, en laissait simplement la porte ouverte. Par ce rude hiver, les vieux chênes des Ardennes brûlaient à grande flamme, au fond de la haute cheminée, on prenait vers dix heures une tasse de thé, on causait dans la bonne chaleur de la vaste pièce. Et M de Gartlauben était visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui coquetait avec lui comme elle faisait autrefois, à Charleville, avec les amis du capitaine Beaudoin. Il se soignait davantage, se montrait d'une galanterie outrée, se contentait de la moindre faveur, tourmenté de l'unique souci de n'être pas pris pour un barbare, un soldat grossier violentant les femmes.
Et la vie se trouva ainsi comme dédoublée, dans la vaste maison noire de la rue Maqua. Tandis qu'aux repas Edmond, avec sa jolie figure de chérubin blessé, répondait par monosyllabes au bavardage ininterrompu de Delaherche, en rougissant dès que Gilberte le priait de lui passer le sel, tandis que le soir M de Gartlauben, les yeux pâmés, assis dans le cabinet de travail, écoutait une sonate de Mozart que la jeune femme jouait pour lui au fond du salon, la pièce voisine où vivaient le colonel De Vineuil et Madame Delaherche restait silencieuse, les persiennes closes, la lampe éternellement allumée, ainsi qu'un tombeau éclairé par un cierge. Décembre avait enseveli la ville sous la neige, les nouvelles désespérées s'y étouffaient dans le grand froid. Après la défaite du général Ducrot à Champigny, après la perte d'Orléans, il ne restait plus qu'un sombre espoir, celui que la terre de France devînt la terre vengeresse, la terre exterminatrice, dévorant les vainqueurs. Que la neige tombât donc à flocons plus épais, que le sol se fendît sous les morsures de la gelée, pour que l'Allemagne entière y trouvât son tombeau! Et une angoisse nouvelle serrait le coeur de Madame Delaherche. Une nuit que son fils était absent, appelé en Belgique par ses affaires, elle avait entendu, en passant devant la chambre de Gilberte, un léger bruit de voix, des baisers étouffés, mêlés de rires. Saisie, elle était rentrée chez elle, dans l'épouvante de l'abomination qu'elle soupçonnait: ce ne pouvait être que le Prussien qui se trouvait là, elle croyait bien avoir remarqué déjà des regards d'intelligence, elle restait écrasée sous cette honte dernière. Ah! cette femme que son fils avait amenée, malgré elle, dans la maison, cette femme de plaisir, à qui elle avait déjà pardonné une fois, en ne parlant pas, après la mort du capitaine Beaudoin! Et cela recommençait, et c'était cette fois la pire infamie! Qu'allait-elle faire? Une telle monstruosité ne pouvait continuer sous son toit. Le deuil de la réclusion où elle vivait en était accru, elle avait des journées d'affreux combat. Les jours où elle rentrait chez le colonel, plus sombre, muette pendant des heures, avec des larmes dans les yeux, il la regardait, il s'imaginait que la France venait de subir une défaite de plus.
Ce fut à ce moment qu'Henriette tomba un matin rue Maqua, pour intéresser les Delaherche au sort de l'oncle Fouchard. Elle avait entendu parler avec des sourires de l'influence toute-puissante que Gilberte possédait sur M de Gartlauben. Aussi resta-t-elle un peu gênée, devant Madame Delaherche, qu'elle rencontra la première, dans l'escalier, remontant chez le colonel, et à qui elle crut devoir expliquer le but de sa visite.
-- Oh! Madame, que vous seriez bonne d'intervenir!... Mon oncle est dans une position terrible, on parle de l'envoyer en Allemagne.
La vieille dame, qui l'aimait pourtant, eut un geste de colère.
-- Mais, ma chère enfant, je n'ai aucun pouvoir... Il ne faut pas s'adresser à moi...
Puis, malgré l'émotion où elle la voyait:
-- Vous arrivez très mal, mon fils part ce soir pour Bruxelles... D'ailleurs, il est comme moi, sans puissance aucune... Adressez- vous donc à ma belle-fille, qui peut tout.
Et elle laissa Henriette interdite, convaincue maintenant qu'elle tombait dans un drame de famille. Depuis la veille, Madame Delaherche avait pris la résolution de tout dire à son fils, avant le départ de celui-ci pour la Belgique, où il allait traiter un achat important de houille, dans l'espoir de remettre en marche les métiers de sa fabrique. Jamais elle ne tolérerait que l'abomination recommençât, à côté d'elle, pendant cette nouvelle absence. Elle attendait donc pour parler d'être certaine qu'il ne renverrait pas son départ à un autre jour, comme il le faisait depuis une semaine. C'était l'écroulement de la maison, le Prussien chassé, la femme elle aussi jetée à la rue, son nom affiché ignominieusement contre les murs, ainsi qu'on avait menacé de le faire, pour toute Française qui se livrerait à un allemand.
Lorsque Gilberte aperçut Henriette, elle poussa un cri de joie.
-- Ah! que je suis heureuse de te voir!... Il me semble qu'il y a si longtemps, et l'on vieillit si vite, au milieu de ces vilaines histoires!
Elle l'avait entraînée dans sa chambre, elle la fit asseoir sur la chaise longue, se serra contre elle.
-- Voyons, tu vas déjeuner avec nous... Mais, auparavant, causons. Tu dois avoir tant de choses à me dire!... Je sais que tu es sans nouvelles de ton frère. Hein? Ce pauvre Maurice, comme je le plains, dans ce Paris sans gaz, sans bois, sans pain peut-être!... Et ce garçon que tu soignes, l'ami de ton frère? Tu vois qu'on m'a déjà fait des bavardages... Est-ce que c'est pour lui que tu viens?
Henriette tardait à répondre, prise d'un grand trouble intérieur. N'était-ce pas, au fond, pour Jean qu'elle venait, pour être certaine que, l'oncle relâché, on n'inquiéterait plus son cher malade? Cela l'avait emplie de confusion, d'entendre Gilberte parler de lui, et elle n'osait plus dire le motif véritable de sa visite, la conscience désormais souffrante, répugnant à employer l'influence louche qu'elle lui croyait.
-- Alors, répéta Gilberte, d'un air de malignité, c'est pour ce garçon que tu as besoin de nous?
Et, comme Henriette, acculée, parlait enfin de l'arrestation du père Fouchard:
-- Mais, c'est vrai! Suis-je assez sotte! Moi qui en causais encore ce matin!... Oh! Ma chère, tu as bien fait de venir, il faut s'occuper de ton oncle tout de suite, parce que les derniers renseignements que j'ai eus ne sont pas bons. Ils veulent faire un exemple.
-- Oui, j'ai songé à vous autres, continua Henriette d'une voix hésitante. J'ai pensé que tu me donnerais un bon conseil, que tu pourrais peut-être agir...
La jeune femme eut un bel éclat de rire.
-- Es-tu bête, je vais faire relâcher ton oncle avant trois jours!... On ne t'a donc pas dit que j'ai ici, dans la maison, un capitaine Prussien qui fait tout ce que je veux? ... Tu entends, ma chère, il n'a rien à me refuser!
Et elle riait plus fort, simplement écervelée dans son triomphe de coquette, tenant les deux mains de son amie, qu'elle caressait, et qui ne trouvait pas de remerciements, pleine de malaise, tourmentée de la crainte que ce ne fût là un aveu. Quelle sérénité, quelle gaieté fraîche pourtant!
-- Laisse-moi faire, je te renverrai contente ce soir.
Lorsqu'on passa dans la salle à manger, Henriette resta surprise de la délicate beauté d'Edmond, qu'elle ne connaissait pas. Il la ravissait comme une jolie chose. Était-ce possible que ce garçon se fût battu et qu'on eût osé lui casser le bras? La légende de sa grande bravoure achevait de le rendre charmant, et Delaherche, qui avait accueilli Henriette en homme heureux de voir une figure nouvelle, ne cessa, pendant qu'on servait des côtelettes et des pommes de terre en robe de chambre, de faire l'éloge de son secrétaire, aussi actif et bien élevé qu'il était beau. Le déjeuner, ainsi à quatre, dans la salle à manger bien chaude, prit le tour d'une intimité délicieuse.
-- Et c'est pour nous intéresser au sort du père Fouchard que vous êtes venue? reprit le fabricant. Çà m'ennuie beaucoup d'être forcé de partir ce soir... Mais ma femme va vous arranger ça, elle est irrésistible, elle obtient tout ce qu'elle veut.
Il riait, il disait ces choses avec une bonhomie parfaite, simplement flatté de ce pouvoir dont il tirait lui-même quelque orgueil. Puis, brusquement:
-- À propos, ma chère, Edmond ne t'a pas dit sa trouvaille?
-- Non, quelle trouvaille? demanda gaiement Gilberte, en tournant vers le jeune sergent ses jolis yeux de caresse.
Mais celui-ci rougissait, comme sous l'excès du plaisir, chaque fois qu'une femme le regardait de la sorte.
-- Mon Dieu! Madame, il ne s'agit simplement que de la vieille dentelle, que vous regrettiez de ne pas avoir, pour garnir votre peignoir mauve... J'ai eu hier la chance de découvrir cinq mètres d'ancien point de Bruges, vraiment très beau, et à bon compte. La marchande viendra vous les montrer tout à l'heure.
Elle fut ravie, elle l'aurait embrassé.
-- Oh! Que vous êtes gentil, je vous récompenserai!
Puis, comme on servait encore une terrine de foies gras, achetée en Belgique, la conversation tourna, s'arrêta un instant au poisson de la Meuse qui mourait empoisonné, finit par tomber sur le danger de peste qui menaçait Sedan, au prochain dégel. En novembre, des cas d'épidémie s'étaient déjà déclarés. On avait eu beau, après la bataille, dépenser six mille francs pour balayer la ville, brûler en tas les sacs, les gibernes, tous les débris louches: les campagnes environnantes n'en soufflaient pas moins des odeurs nauséabondes, à la moindre humidité, tellement elles étaient gorgées de cadavres, à peine enfouis, mal recouverts de quelques centimètres de terre. Partout, des tombes bossuaient les champs, le sol se fendait sous la poussée intérieure, la putréfaction suintait et s'exhalait. Et l'on venait, les jours précédents, de découvrir un autre foyer d'infection, la Meuse, d'où l'on avait pourtant retiré déjà plus de douze cents corps de chevaux. L'opinion générale était qu'il n'y restait plus un cadavre humain, lorsqu'un garde champêtre, en regardant avec attention, à plus de deux mètres de profondeur, avait aperçu sous l'eau des blancheurs, qu'on aurait pris pour des pierres: c'étaient des lits de cadavres, des corps éventrés que le ballonnement, rendu impossible, n'avait pu ramener à la surface. Depuis près de quatre mois, ils séjournaient là, dans cette eau, parmi les herbes. Les coups de croc ramenaient des bras, des jambes, des têtes. Rien que la force du courant détachait et emportait parfois une main. L'eau se troublait, de grosses bulles de gaz montaient, crevaient à la surface, empestant l'air d'une odeur infecte.
-- Cela va bien qu'il gèle, fit remarquer Delaherche. Mais, dès que la neige disparaîtra, il va falloir procéder à des recherches, désinfecter tout ça, autrement nous y resterions tous.
Et, sa femme l'ayant supplié en riant de passer à des sujets plus propres, pendant qu'on mangeait, il conclut simplement:
-- Dame! Voilà le poisson de la Meuse compromis pour longtemps.
Mais on avait fini, on servait le café, quand la femme de chambre annonça que M de Gartlauben demandait la faveur d'entrer un instant. Ce fut un émoi, car il n'était jamais venu à cette heure, en plein jour. Tout de suite, Delaherche avait dit de l'introduire, voyant là une circonstance heureuse qui allait permettre de lui présenter Henriette. Et le capitaine, lorsqu'il aperçut une autre jeune femme, outra encore sa politesse. Il accepta même une tasse de café, qu'il buvait sans sucre, comme il avait vu beaucoup de personnes le boire, à Paris. D'ailleurs, s'il avait insisté pour être reçu, c'était uniquement dans le désir d'apprendre tout de suite à madame qu'il venait d'obtenir la grâce d'un de ses protégés, un malheureux ouvrier de la fabrique, emprisonné à la suite d'une rixe avec un soldat Prussien.
Alors, Gilberte profita de l'occasion pour parler du père Fouchard.
-- Capitaine, je vous présente une de mes plus chères amies... Elle désire se mettre sous votre protection, elle est la nièce du fermier qu'on a arrêté à Remilly, vous savez bien, à la suite de cette histoire de francs-tireurs.
-- Ah! oui, l'affaire de l'espion, le malheureux qu'on a trouvé dans un sac... Oh! C'est grave, très grave! Je crains bien de ne rien pouvoir.
-- Capitaine, vous me feriez tant de plaisir!
Elle le regardait de ses yeux de caresse, il eut une satisfaction béate, s'inclina d'un air de galante obéissance. Tout ce qu'elle voudrait!
-- Monsieur, je vous en serai bien reconnaissante, articula avec peine Henriette, prise d'un insurmontable malaise, à la pensée soudaine de son mari, de son pauvre Weiss, fusillé là-bas, à Bazeilles.
Mais Edmond, qui s'en était allé discrètement, dès l'arrivée du capitaine, venait de reparaître, pour dire un mot à l'oreille de Gilberte. Elle se leva avec vivacité, conta l'histoire de la dentelle, que la marchande apportait; et elle suivit le jeune homme, en s'excusant. Alors, restée seule en compagnie des deux hommes, Henriette put s'isoler, assise dans une embrasure de fenêtre, tandis qu'ils continuaient de causer très haut.
-- Capitaine, vous accepterez bien un petit verre... Voyez-vous, je ne me gêne pas, je vous dis tout ce que je pense, parce que je connais la largeur de votre esprit. Eh bien! Je vous assure que votre préfet a tort de vouloir saigner encore la ville de ces quarante-deux mille francs... Songez donc au total de nos sacrifices, depuis le commencement. D'abord, à la veille de la bataille, toute une armée Française, épuisée, affamée. Ensuite, vous autres, qui aviez les dents longues aussi. Rien que les passages de ces troupes, les réquisitions, les réparations, les dépenses de toute sorte nous ont coûté un million et demi. Mettez- en autant pour les ruines occasionnées par la bataille, les destructions, les incendies: ça fait trois millions. Enfin, j'évalue bien à deux millions la perte éprouvée par l'industrie et le commerce... Hein? Qu'est-ce que vous en dites? Nous voilà au chiffre de cinq millions, pour une ville de treize mille habitants! Et vous nous demandez encore quarante-deux mille francs de contribution, je ne sais sous quel prétexte! Est-ce que c'est juste, est-ce que c'est raisonnable?
M de Gartlauben hochait la tête, se contentait de répondre:
-- Que voulez-vous? C'est la guerre, c'est la guerre!
Et l'attente se prolongeait, les oreilles d'Henriette bourdonnaient, toutes sortes de vagues et tristes pensées l'assoupissaient à demi, dans l'embrasure de la fenêtre, pendant que Delaherche donnait sa parole d'honneur que jamais Sedan n'aurait pu faire face à la crise, dans le manque total du numéraire, sans l'heureuse création d'une monnaie fiduciaire locale, du papier-Monnaie de la caisse du crédit industriel, qui avait sauvé la ville d'un désastre financier.
-- Capitaine, vous reprendrez bien un petit verre de cognac.
Et il sauta à un autre sujet.
-- Ce n'est pas la France qui a fait la guerre, c'est l'empire... Ah! l'empereur m'a bien trompé. Tout est fini avec lui, nous nous laisserions démembrer plutôt... Tenez! Un seul homme a vu clair en juillet, oui! Monsieur Thiers, dont le voyage actuel, au travers des capitales de l'Europe, est encore un grand acte de sagesse et de patriotisme. Tous les voeux des gens raisonnables l'accompagnent, puisse-t-il réussir!
D'un geste, il acheva sa pensée, car il eût jugé malséant, devant un Prussien, même sympathique, d'exprimer un désir de paix. Mais ce désir, il était ardemment en lui, comme au fond de toute l'ancienne bourgeoisie plébiscitaire et conservatrice. On allait être à bout de sang et d'argent, il fallait se rendre; et une sourde rancune contre Paris qui s'entêtait dans sa résistance, montait de toutes les provinces occupées. Aussi conclut-il à voix plus basse, faisant allusion aux proclamations enflammées de Gambetta:
-- Non, non! Nous ne pouvons pas être avec les fous furieux. Ca devient du massacre... Moi, je suis avec Monsieur Thiers, qui veut les élections; et, quant à leur république, mon Dieu! Ce n'est pas elle qui me gêne, on la gardera s'il le faut, en attendant mieux.
Très poliment, M de Gartlauben continuait à hocher la tête d'un air d'approbation, en répétant:
-- Sans doute, sans doute...
Henriette, dont le malaise avait grandi, ne put rester davantage. C'était, en elle, une irritation sans cause précise, un besoin de ne plus être là; et elle se leva doucement, elle sortit, à la recherche de Gilberte, qui se faisait si longtemps attendre.
Mais, comme elle entrait dans la chambre à coucher, elle resta stupéfaite, en apercevant, étendue sur la chaise longue, son amie en larmes, bouleversée par une émotion extraordinaire.
-- Eh bien! Quoi donc? Que t'arrive-t-il?
Les pleurs de la jeune femme redoublèrent, elle se refusait à parler, envahie maintenant d'une confusion qui lui jetait tout le sang de son coeur au visage. Et, enfin, balbutiante, se cachant dans les bras grands ouverts, tendus vers elle:
-- Oh! Ma chérie, si tu savais... Jamais je n'oserais te dire... Et pourtant je n'ai que toi, tu peux seule me donner peut-être un bon conseil...
Elle eut un frémissement, elle bégaya davantage.
-- J'étais avec Edmond... Alors, à l'instant, Madame Delaherche vient de me surprendre...
-- Comment, de te surprendre?
-- Oui, nous étions là, il me tenait, il m'embrassait...
Et, baisant Henriette, la serrant dans ses bras tremblants, elle lui dit tout.
-- Oh! Ma chérie, ne me juge pas trop mal, ça me ferait tant de peine!... Je sais bien, je t'avais juré que ça ne recommencerait jamais. Mais tu as vu Edmond, il est si brave, et il est si joli! Puis, songe donc, ce pauvre jeune homme, blessé, malade, loin de sa mère! Avec ça, il n'a jamais été riche, on a tout mangé chez lui, pour le faire instruire... Je t'assure, je n'ai pas pu refuser.
Henriette l'écoutait, effarée, ne revenant pas de sa surprise.
-- Comment! C'était avec le petit sergent!... Mais, ma chère, tout le monde te croit la maîtresse du Prussien!
Du coup, Gilberte se releva, s'essuya les yeux, protestant.
-- La maîtresse du Prussien... Ah! non, par exemple! Il est affreux, il me répugne... Pour qui me prend-On? comment peut-on me croire capable d'une pareille infamie? Non, non, jamais! j'aimerais mieux mourir!
Dans sa révolte, elle était devenue grave, d'une beauté douloureuse et irritée qui la transfigurait. Et, brusquement, sa gaieté coquette, son insoucieuse légèreté revinrent, au milieu d'un invincible rire.
-- Ca, c'est vrai, je m'amuse de lui. Il m'adore, et je n'ai qu'à le regarder, pour qu'il obéisse... Si tu savais comme c'est drôle, de se moquer ainsi de ce gros homme, qui a toujours l'air de croire qu'on va enfin le récompenser!
-- Mais c'est un jeu très dangereux, dit sérieusement Henriette.
-- Crois-tu? Qu'est-ce que je risque? Lorsqu'il s'apercevra qu'il ne doit compter sur rien, il ne pourra que se fâcher et s'en aller... Et puis, non! jamais il ne s'en apercevra! Tu ne connais pas l'homme, il est de ceux avec lesquels les femmes vont aussi loin qu'elles veulent, sans danger. Pour ça, vois-tu, j'ai un sens qui m'a toujours avertie. Il a bien trop de vanité, jamais il n'admettra que je me sois moquée de lui... Et tout ce que je lui permettrai, ce sera d'emporter mon souvenir, avec la consolation de se dire qu'il a agi correctement, en galant homme qui a longtemps habité Paris.
Elle s'égayait, elle ajouta:
-- En attendant, il va faire remettre en liberté l'oncle Fouchard, et il n'aura pour sa peine qu'une tasse de thé, sucrée de ma main.
Mais, tout d'un coup, elle revint à ses craintes, à l'effroi d'avoir été surprise. Des larmes reparurent au bord de ses paupières.
-- Mon Dieu! Et Madame Delaherche? ... Que va-t-il se passer? Elle ne m'aime guère, elle est capable de tout dire à mon mari.
Henriette avait fini par se remettre. Elle essuya les yeux de son amie, elle la força de réparer le désordre de ses vêtements.
-- Écoute, ma chère, je n'ai pas la force de te gronder, et pourtant tu sais si je te blâme! Mais on m'avait fait une telle peur avec ton Prussien, j'ai redouté des choses si laides, que l'autre histoire, ma foi! Est un soulagement... Calme-toi, tout peut s'arranger.
C'était fort sage, d'autant plus que Delaherche, presque aussitôt, entra avec sa mère. Il expliqua qu'il venait d'envoyer chercher la voiture qui devait le conduire en Belgique, décidé à prendre le train pour Bruxelles, le soir même. Il voulait donc faire ses adieux à sa femme. Puis, se tournant vers Henriette:
-- Soyez tranquille, Monsieur de Gartlauben, en me quittant, m'a promis de s'occuper de votre oncle; et, quand je ne serai plus là, ma femme fera le reste.