Chapter 40
Jean, toutefois, durant les longues après-midi où il se retrouvait seul, ne pouvait s'empêcher de songer. Ce qu'il éprouvait pour elle, c'était une reconnaissance infinie, une sorte de respect dévot, qui lui aurait fait écarter, comme sacrilège, toute pensée d'amour. Et, cependant, il se disait que, s'il avait eu une femme comme celle-là, si tendre, si douce, si active, la vie serait devenue une véritable existence de paradis. Son malheur, les années mauvaises qu'il avait passées à Rognes, le désastre de son mariage, la mort violente de sa femme, tout ce passé lui revenait dans un regret de tendresse, dans un espoir vague, à peine formulé, de tenter encore le bonheur. Il fermait les yeux, il laissait un demi-sommeil le reprendre, et alors il se voyait confusément à Remilly, remarié, propriétaire d'un champ qui suffisait à nourrir un ménage de braves gens sans ambition. Cela était si léger, que cela n'existait pas, n'existerait certainement jamais. Il ne se croyait plus capable que d'amitié, il n'aimait ainsi Henriette que parce qu'il était le frère de Maurice. Puis, ce rêve indéterminé de mariage avait fini par être comme une consolation, une de ces imaginations qu'on sait irréalisables et dont on caresse ses heures de tristesse.
Henriette, elle, n'en était pas même effleurée. Au lendemain du drame atroce de Bazeilles, son coeur restait meurtri; et, s'il y entrait un soulagement, une tendresse nouvelle, ce ne pouvait être qu'à son insu: tout un de ces sourds cheminements de la graine qui germe, sans que rien, au regard, révèle le travail caché. Elle ignorait jusqu'au plaisir qu'elle avait fini par prendre à rester des heures près du lit de Jean, à lui lire ces journaux, qui ne leur apportaient pourtant que du chagrin. Jamais sa main, en rencontrant la sienne, n'avait eu même une tiédeur; jamais l'idée du lendemain ne l'avait laissée rêveuse, avec le souhait d'être aimée encore. Pourtant, elle n'oubliait, elle n'était consolée que dans cette chambre. Quand elle se trouvait là, s'occupant avec sa douceur active, son coeur se calmait, il lui semblait que son frère reviendrait prochainement, que tout s'arrangerait très bien, qu'on finirait par être tous heureux, en ne se quittant plus. Et elle en parlait sans trouble, tellement il lui paraissait naturel que les choses fussent ainsi, sans qu'il lui vînt à la pensée de s'interroger davantage, dans le don chaste et ignoré de tout son coeur.
Mais, un après-midi, comme elle se rendait à l'ambulance, la terreur qui la glaça, en apercevant dans la cuisine un capitaine Prussien et deux autres officiers, lui fit comprendre la grande affection qu'elle éprouvait pour Jean. Ces hommes, évidemment, avaient appris la présence du blessé à la ferme, et ils venaient le réclamer: c'était le départ inévitable, la captivité en Allemagne, au fond de quelque forteresse. Elle écouta, tremblante, le coeur battant à grands coups.
Le capitaine, un gros homme qui parlait Français, faisait de violents reproches au père Fouchard.
-- Ca ne peut pas durer, vous vous fichez de nous... Je suis venu moi-même pour vous avertir que, si le cas se reproduit, je vous en rendrai responsable, oui! Je saurai prendre des mesures!
Très tranquille, le vieux affectait l'ahurissement, comme s'il n'avait pas compris, les mains ballantes.
-- Comment ça, monsieur, comment ça?
-- Ah! ne m'échauffez pas les oreilles, vous savez très bien que les trois vaches que vous nous avez vendues dimanche étaient pourries... Parfaitement, pourries, enfin malades, crevées de maladie infecte, car elles ont empoisonné mes hommes, et il y en a deux qui doivent en être morts à l'heure qu'il est.
Du coup, Fouchard joua la révolte, l'indignation.
-- Pourries, mes vaches! De la si belle viande, de la viande que l'on donnerait à une accouchée, pour lui refaire des forces!
Et il larmoya, se tapa sur la poitrine, cria qu'il était honnête, qu'il aimerait mieux se couper de sa propre chair, à lui, que d'en vendre de la mauvaise. Depuis trente ans, on le connaissait, personne au monde ne pouvait dire qu'il n'avait pas eu son poids, en bonne qualité.
-- Elles étaient saines comme l'oeil, monsieur, et si vos soldats ont eu la colique, c'est peut-être qu'ils en ont trop mangé; à moins que des malfaiteurs n'aient mis de la drogue dans la marmite...
Il l'étourdissait ainsi d'un flot de paroles, d'hypothèses si saugrenues, que le capitaine, hors de lui, finit par couper court.
-- En voilà assez! Vous êtes averti, prenez garde!... Et il y a autre chose, nous vous soupçonnons, dans ce village, de faire tous bon accueil aux francs-tireurs des bois de Dieulet, qui nous ont encore tué une sentinelle avant-Hier... Entendez-vous, prenez garde!
Quand les Prussiens furent partis, le père Fouchard haussa les épaules, avec un ricanement d'infini dédain. Des bêtes crevées, bien sûr qu'il leur en vendait, il ne leur faisait même manger que de ça! Toutes les charognes que les paysans lui apportaient, ce qui mourait de maladie et ce qu'il ramassait dans les fossés, est- ce que ce n'était pas bon pour ces sales bougres?
Il cligna un oeil, il murmura d'un air de triomphe goguenard, en se tournant vers Henriette rassurée:
-- Dis donc, petite, quand on pense qu'il y a des gens qui racontent, comme ça, que je ne suis pas patriote!... Hein? Qu'ils en fassent autant, qu'ils leur foutent donc de la carne, et qu'ils empochent leurs sous... Pas patriote! Mais, nom de Dieu! J'en aurai plus tué avec mes vaches malades que bien des soldats avec leurs chassepots!
Jean, lorsqu'il sut l'histoire, s'inquiéta pourtant. Si les autorités allemandes se doutaient que les habitants de Remilly accueillaient les francs-tireurs des bois de Dieulet, elles pouvaient d'une heure à l'autre faire des perquisitions et le découvrir. L'idée de compromettre ses hôtes, de causer le moindre ennui à Henriette, lui était insupportable. Mais elle le supplia, elle obtint qu'il resterait quelques jours encore, car sa blessure se cicatrisait lentement, il n'avait pas les jambes assez solides pour rejoindre un des régiments en campagne, dans le nord ou sur la Loire.
Et ce furent alors, jusqu'au milieu de décembre, les journées les plus frissonnantes, les plus navrées de leur solitude. Le froid était devenu si intense, que le poêle n'arrivait pas à chauffer la grande pièce nue. Quand ils regardaient par la fenêtre la neige épaisse qui couvrait le sol, ils songeaient à Maurice, enseveli, là-bas, dans ce Paris glacé et mort, dont ils n'avaient aucune nouvelle certaine. Toujours, les mêmes questions revenaient: que faisait-il, pourquoi ne donnait-il aucun signe de vie? Ils n'osaient se dire leurs affreuses craintes, une blessure, une maladie, la mort peut-être. Les quelques renseignements vagues qui continuaient à leur parvenir par les journaux, n'étaient point faits pour les rassurer. Après de prétendues sorties heureuses, démenties sans cesse, le bruit avait couru d'une grande victoire, remportée le 2 décembre, à Champigny, par le général Ducrot; mais ils surent ensuite que, dès le lendemain, abandonnant les positions conquises, il s'était vu forcé de repasser la Marne. C'était, à chaque heure, Paris étranglé d'un lien plus étroit, la famine commençante, la réquisition des pommes de terre après celle des bêtes à cornes, le gaz refusé aux particuliers, bientôt les rues noires, sillonnées par le vol rouge des obus. Et tous deux ne se chauffaient plus, ne mangeaient plus, sans être hantés par l'image de Maurice et de ces deux millions de vivants, enfermés dans cette tombe géante.
De toutes parts, d'ailleurs, du nord comme du centre, les nouvelles s'aggravaient. Dans le nord, le 22e corps d'armée, formé de gardes mobiles, de compagnies de dépôt, de soldats et d'officiers échappés aux désastres de Sedan et de Metz, avait dû abandonner Amiens, pour se retirer du côté d'Arras; et, à son tour, Rouen venait de tomber entre les mains de l'ennemi, sans que cette poignée d'hommes, débandés, démoralisés, l'eussent défendu sérieusement. Dans le centre, la victoire de Coulmiers, remportée le 9 novembre par l'armée de la Loire, avait fait naître d'ardentes espérances: Orléans réoccupé, les Bavarois en fuite, la marche par étampes, la délivrance prochaine de Paris. Mais, le 5 décembre, le prince Frédéric-Charles reprenait Orléans, coupait en deux l'armée de la Loire, dont trois corps se repliaient sur Vierzon et Bourges, tandis que deux autres, sous les ordres du général Chanzy, reculaient jusqu'au Mans, dans une retraite héroïque, toute une semaine de marches et de combats. Les Prussiens étaient partout, à Dijon comme à Dieppe, au Mans comme à Vierzon. Puis c'était, presque chaque matin, le lointain fracas de quelque place forte qui capitulait sous les obus. Dès le 28 septembre, Strasbourg avait succombé, après quarante-six jours de siège et trente-sept de bombardement, les murs hachés, les monuments criblés par près de deux cent mille projectiles. Déjà, la citadelle de Laon avait sauté, Toul s'était rendu; et venait ensuite le défilé sombre: Soissons avec ses cent vingt-Huit canons, Verdun qui en comptait cent trente-six, Neufbrisach cent, La Fère soixante-dix, Montmédy soixante-cinq. Thionville était en flammes, Phalsbourg n'ouvrait ses portes que dans sa douzième semaine de furieuse résistance. Il semblait que la France entière brûlât, s'effondrât, au milieu de l'enragée canonnade.
Un matin que Jean voulait absolument partir, Henriette lui prit les mains, le retint d'une étreinte désespérée.
-- Non, non! Je vous en supplie, ne me laissez pas seule... Vous êtes trop faible, attendez quelques jours, rien que quelques jours encore... Je promets de vous laisser partir, quand le docteur dira que vous êtes assez fort pour retourner vous battre.
V
Par cette soirée glacée de décembre, Silvine et Prosper se trouvaient seuls, avec Charlot, dans la grande cuisine de la ferme, elle cousant, lui en train de se fabriquer un beau fouet. Il était sept heures, on avait dîné à six, sans attendre le père Fouchard, qui devait s'être attardé à Raucourt, où la viande manquait; et Henriette, dont c'était, cette nuit-là, le tour de veillée, à l'ambulance, venait de partir, en recommandant bien à Silvine de ne pas se coucher, sans aller garnir de charbon le poêle de Jean.
Dehors, le ciel était très noir, sur la neige blanche. Pas un bruit ne venait du village enseveli, on n'entendait dans la salle que le couteau de Prosper, très appliqué à orner de losanges et de rosaces le manche de cornouiller. Par moments, il s'arrêtait, il regardait Charlot, dont la grosse tête blonde vacillait, prise de sommeil. L'enfant ayant fini par s'endormir, il sembla que le silence augmentait encore. Doucement, la mère avait écarté la chandelle, pour que son petit n'en eût pas la clarté sur les paupières; puis, cousant toujours, elle était tombée dans une rêverie profonde.
Et ce fut alors, après avoir encore hésité, que Prosper se décida.
-- Écoutez donc, Silvine, j'ai quelque chose à vous dire... Oui, j'ai attendu d'être seul avec vous...
Inquiète déjà, elle avait levé les yeux.
-- Voici la chose... Pardonnez-moi de vous faire de la peine, mais il vaut mieux que vous soyez prévenue... J'ai vu ce matin, à Remilly, au coin de l'église, j'ai vu Goliath, comme je vous vois en ce moment, oh! En plein, il n'y a pas d'erreur!
Elle devint toute blême, les mains tremblantes, ne trouvant à bégayer qu'une plainte sourde.
-- Mon Dieu! Mon Dieu!
Prosper continua en phrases prudentes, raconta ce qu'il avait appris dans la journée, en questionnant les uns et les autres. Personne ne doutait plus que Goliath fût un espion, qui s'était installé autrefois dans le pays, pour en connaître les routes, les ressources, les moindres façons d'être. On rappelait son séjour à la ferme du père Fouchard, la façon brusque dont il en était parti, les places qu'il avait faites ensuite, du côté de Beaumont et de Raucourt. Et, maintenant, le voilà qui était revenu, occupant à la commandature de Sedan une situation indéterminée, parcourant de nouveau les villages, comme chargé de dénoncer les uns, de taxer les autres, de veiller au bon fonctionnement des réquisitions dont on écrasait les habitants. Ce matin-là, il avait terrorisé Remilly, au sujet d'une livraison de farine, incomplète et trop lente.
-- Vous êtes prévenue, répéta Prosper en finissant, et vous saurez, comme ça, ce que vous aurez à faire, quand il viendra ici...
Elle l'interrompit, d'un cri de terreur.
-- Vous croyez qu'il viendra?
-- Dame! ça me semble indiqué... Il faudrait qu'il ne fût guère curieux, puisqu'il n'a jamais vu le petit, tout en sachant qu'il existe... Et, en outre, il y a vous, pas plus laide que ça, qui êtes bonne à revoir.
Mais, d'un geste de supplication, elle le fit taire. Réveillé par le bruit, Charlot avait levé la tête. Les yeux vagues, comme au sortir d'un rêve, il se rappela l'injure que lui avait apprise quelque farceur du village, il déclara de son air grave de petit bonhomme de trois ans:
-- Cochons, les Prussiens!
Sa mère, follement, le prit dans ses bras, l'assit sur ses genoux. Ah! le pauvre être, sa joie et son désespoir, qu'elle aimait de toute son âme et qu'elle ne pouvait regarder sans pleurer, ce fils de sa chair qu'elle souffrait d'entendre appeler méchamment le Prussien par les gamins de son âge, lorsqu'ils jouaient avec lui sur la route! Elle le baisa, comme pour lui rentrer les paroles dans la bouche.
-- Qui est-ce qui t'a appris de vilains mots? C'est défendu, il ne faut pas les répéter, mon chéri.
Alors, avec l'obstination des enfants, Charlot, étouffant de rire, se hâta de recommencer:
-- Cochons, les Prussiens!
Puis, voyant sa mère éclater en larmes, il se mit à pleurer lui aussi, pendu à son cou. Mon Dieu! De quel malheur nouveau était- elle donc menacée? N'était-ce point assez d'avoir perdu, avec Honoré, le seul espoir de sa vie, la certitude d'oublier et d'être heureuse encore? Il fallait que l'autre homme ressuscitât, pour achever son malheur.
-- Allons, murmura-t-elle, viens dormir, mon chéri. Je t'aime bien tout de même, car tu ne sais pas la peine que tu me fais.
Et elle laissa un instant seul Prosper, qui, pour ne pas la gêner en la regardant, avait affecté de se remettre à sculpter soigneusement le manche de son fouet.
Mais, avant d'aller coucher Charlot, Silvine le menait d'habitude dire bonsoir à Jean, avec qui l'enfant était grand ami. Ce soir- là, comme elle entrait, sa chandelle à la main, elle aperçut le blessé assis sur son séant, les yeux grands ouverts au milieu des ténèbres. Tiens, il ne dormait donc pas? Ma foi, non! Il rêvassait à toutes sortes de choses, seul dans le silence de cette nuit d'hiver. Et, pendant qu'elle bourrait le poêle de charbon, il joua un instant avec Charlot, qui se roulait sur le lit, ainsi qu'un jeune chat. Il connaissait l'histoire de Silvine, il avait de l'amitié pour cette fille brave et soumise, si éprouvée par le malheur, en deuil du seul homme qu'elle eût aimé, n'ayant gardé d'autre consolation que ce pauvre petit, dont la naissance restait son tourment. Aussi, lorsque, le poêle couvert, elle s'approcha pour le lui reprendre des bras, remarqua-t-il, à ses yeux rouges, qu'elle avait pleuré. Quoi donc? On venait encore de lui faire du souci? Mais elle ne voulut pas répondre: plus tard, elle lui dirait ça, si ça en valait la peine. Mon Dieu! est-ce que l'existence, pour elle, maintenant, n'était pas un continuel chagrin?
Enfin, Silvine emportait Charlot, quand un bruit de pas et de voix se fit entendre, dans la cour de la ferme. Et Jean, surpris, écoutait.
-- Qu'y a-t-il donc? Ce n'est point le père Fouchard qui rentre, je n'ai pas entendu les roues de la carriole.
Du fond de sa chambre écartée, il avait fini par se rendre ainsi compte de la vie intérieure de la ferme, dont les moindres rumeurs lui étaient devenues familières. L'oreille tendue, il reprit tout de suite:
-- Ah! oui, ce sont ces hommes, les francs-tireurs des bois de Dieulet, qui viennent aux provisions.
-- Vite! murmura Silvine en s'en allant et en le laissant de nouveau dans l'obscurité, il faut que je me dépêche, pour qu'ils aient leurs pains.
En effet, des poings tapaient à la porte de la cuisine, et Prosper, ennuyé d'être seul, hésitait, parlementait. Quand le maître n'était pas là, il n'aimait guère ouvrir, par crainte des dégâts dont on l'aurait rendu responsable. Mais il eut la chance que, justement, à cette minute, la carriole du père Fouchard dévala par la route en pente, avec le trot assourdi du cheval dans la neige. Et ce fut le vieux qui reçut les hommes.
-- Ah! bon! c'est vous trois... Qu'est-ce que vous m'apportez, sur cette brouette?
Sambuc, avec sa maigreur de bandit, enfoncé dans une blouse de laine bleue, trop large, ne l'entendit même pas, exaspéré contre Prosper, son honnête homme de frère, comme il disait, qui se décidait seulement à ouvrir la porte.
-- Dis donc, toi! est-ce que tu nous prends pour des mendiants, à nous laisser dehors par un temps pareil?
Mais, tandis que Prosper, très calme, haussant les épaules sans répondre, faisait rentrer le cheval et la carriole, ce fut de nouveau le père Fouchard qui intervint, penché sur la brouette.
-- Alors, c'est deux moutons crevés que vous m'apportez... Ca va bien qu'il gèle, sans quoi ils ne sentiraient guère bon.
Cabasse et Ducat, les deux lieutenants de Sambuc, qui l'accompagnaient dans toutes ses expéditions, se récrièrent.
-- Oh! dit le premier, avec sa vivacité criarde de provençal, ils n'ont pas plus de trois jours... C'est des bêtes mortes à la ferme des Raffins, où il y a un sale coup de maladie sur les animaux.
-- _Procumbit humi bos_, déclama l'autre, l'ancien huissier que son goût trop vif pour les petites filles avait déclassé et qui aimait à citer du latin.
D'un hochement de tête, le père Fouchard continuait à déprécier la marchandise, qu'il affectait de trouver trop avancée. Et il conclut, en entrant dans la cuisine avec les trois hommes:
-- Enfin, il faudra qu'ils s'en contentent... Ca va bien qu'à Raucourt ils n'ont plus une côtelette. Quand on a faim, n'est-ce pas? On mange de tout.
Et, ravi au fond, il appela Silvine qui revenait de coucher Charlot.
-- Donne des verres, nous allons boire un coup à la crevaison de Bismarck.
Fouchard entretenait ainsi de bonnes relations avec les francs- tireurs des bois de Dieulet, qui, depuis bientôt trois mois, sortaient au crépuscule de leurs taillis impénétrables, rôdaient par les routes, tuaient et dévalisaient les Prussiens qu'ils pouvaient surprendre, se rabattaient sur les fermes, rançonnaient les paysans, quand le gibier ennemi venait à manquer. Ils étaient la terreur des villages, d'autant plus qu'à chaque convoi attaqué, à chaque sentinelle égorgée, les autorités allemandes se vengeaient sur les bourgs voisins, qu'ils accusaient de connivence, les frappant d'amendes, emmenant les maires prisonniers, brûlant les chaumières. Et, si les paysans, malgré la bonne envie qu'ils en avaient, ne livraient pas Sambuc et sa bande, c'était simplement par crainte de recevoir quelque balle, au détour d'un sentier, dans le cas où le coup n'aurait pas réussi.
Lui, Fouchard, avait eu l'extraordinaire idée de faire du commerce avec eux. Battant le pays en tous sens, aussi bien les fossés que les étables, ils étaient devenus ses pourvoyeurs de bêtes crevées. Pas un boeuf ni un mouton ne mourait, dans un rayon de trois lieues, sans qu'ils vinssent l'enlever, de nuit, pour le lui apporter. Et il les payait en provisions, en pains surtout, des fournées de pains que Silvine cuisait exprès. D'ailleurs, s'il ne les aimait guère, il avait une admiration secrète pour les francs- tireurs, des gaillards adroits qui faisaient leurs affaires en se fichant du monde; et, bien qu'il tirât une fortune de ses marchés avec les Prussiens, il riait en dedans, d'un rire de sauvage, quand il apprenait qu'on venait encore d'en trouver un, au bord d'une route, la gorge ouverte.
-- À votre santé! reprit-il en trinquant avec les trois hommes.
Puis, se torchant les lèvres d'un revers de main:
-- Dites donc, ils en ont fait une histoire, pour ces deux uhlans qu'ils ont ramassés sans tête, près de Villecourt... Vous savez que Villecourt brûle depuis hier: une sentence, comme ils disent, qu'ils ont portée contre le village, pour le punir de vous avoir accueillis... Faut être prudent, vous savez, et ne pas revenir tout de suite. On vous portera le pain là-bas.
Sambuc ricanait violemment, en haussant les épaules. Ah, ouiche! Les Prussiens pouvaient courir! Et, tout d'un coup, il se fâcha, tapa du poing sur la table.
-- Tonnerre de Dieu! Les uhlans, c'est gentil, mais c'est l'autre que je voudrais tenir entre quatre-z-yeux, vous le connaissez bien, l'autre, l'espion, celui qui a servi chez vous...
-- Goliath, dit le père Fouchard.
Toute saisie, Silvine, qui venait de reprendre sa couture, s'arrêta, écoutant.
-- C'est ça, Goliath!... Ah! le brigand, il connaît les bois de Dieulet comme ma poche, il est capable de nous faire pincer, un de ces matins; d'autant plus qu'il s'est vanté, aujourd'hui, à la croix de Malte, de nous régler notre compte avant huit jours... Un sale bougre qui a pour sûr conduit les Bavarois, la veille de Beaumont, n'est-ce pas? Vous autres!
-- Aussi vrai que voilà une chandelle qui nous éclaire! Confirma Cabasse.
-- _Per amica silentia lunae_, ajouta Ducat, dont les citations s'égaraient parfois.
Mais Sambuc, d'un nouveau coup de poing, ébranlait la table.
-- Il est jugé, il est condamné, le brigand!... Si vous savez un jour par où il doit passer, prévenez-moi donc, et sa tête ira rejoindre celle des uhlans dans la Meuse, ah! tonnerre de Dieu, oui, je vous en réponds!
Il y eut un silence. Silvine les regardait, les yeux fixes, très pâle.
-- Tout ça, c'est des choses dont on ne doit pas causer, reprit prudemment le père Fouchard. À votre santé, et bonsoir!
Ils achevèrent la seconde bouteille. Prosper, étant revenu de l'écurie, donna un coup de main, pour charger, en travers de la brouette, à la place des deux moutons morts, les pains que Silvine avait mis dans un sac. Mais il ne répondit même pas, il tourna le dos, quand son frère et les deux autres s'en allèrent, disparurent avec la brouette, dans la neige, en répétant:
-- Bien le bonsoir, au plaisir!
Le lendemain, après le déjeuner, comme le père Fouchard se trouvait seul, il vit entrer Goliath en personne, grand, gros, le visage rose, avec son tranquille sourire. S'il éprouva un saisissement, à cette brusque apparition, il n'en laissa rien paraître. Il clignait les paupières, tandis que l'autre s'avançait et lui serrait rondement la main.
-- Bonjour, père Fouchard.
Alors seulement, il sembla le reconnaître.
-- Tiens! c'est toi, mon garçon... Oh! tu as encore forci. Comme te voilà gras!
Et il le dévisageait, vêtu d'une sorte de capote en gros drap bleu, coiffé d'une casquette de même étoffe, l'air cossu et content de lui. Du reste, il n'avait aucun accent, parlait avec la lenteur empâtée des paysans du pays.
-- Mais oui, c'est moi, père Fouchard... Je n'ai pas voulu revenir par ici, sans vous dire un petit bonjour.
Le vieux restait méfiant. Qu'est-ce qu'il venait faire, celui-là? Avait-il su la visite des francs-tireurs à la ferme, la veille? Il fallait voir. Tout de même, comme il se présentait poliment, le mieux était de lui rendre sa politesse.
-- Eh bien! Mon garçon, puisque tu es si gentil, nous boirons un coup.
Il prit la peine d'aller chercher deux verres et une bouteille. Tout ce vin bu lui saignait le coeur, mais il fallait savoir offrir, dans les affaires. Et la scène de la soirée recommença, ils trinquèrent avec les mêmes gestes, les mêmes paroles.
-- À votre santé, père Fouchard.
-- À la tienne, mon garçon.