Chapter 37
-- Es-tu fou! Ils tireront, nous y resterons tous les deux.
Mais, d'un geste, Maurice disait qu'il y avait des chances pour qu'on les manquât, et puis, après tout, que, s'ils y restaient, ce serait tant pis!
-- Bon! continua Jean, mais Qu'est-ce que nous deviendrons, ensuite, avec nos uniformes? Tu vois bien que la campagne est pleine de postes Prussiens. Il faudrait au moins d'autres vêtements... C'est trop dangereux, mon petit, jamais je ne te laisserai faire une pareille folie.
Et il dut le retenir, il lui avait pris le bras, il le serrait contre lui, comme s'ils se fussent soutenus mutuellement, pendant qu'il continuait à le calmer, de son air bourru et tendre.
Derrière leur dos, à ce moment, des voix chuchotantes leur firent tourner la tête. C'étaient Chouteau et Loubet, partis le matin, en même temps qu'eux, de la presqu'île d'Iges, et qu'ils avaient évités jusque-là. Maintenant, les deux gaillards marchaient sur leurs talons. Chouteau devait avoir entendu les paroles de Maurice, son plan de fuite au travers d'un taillis, car il le reprenait pour son compte. Il murmurait dans leur cou:
-- Dites donc, nous en sommes. C'est une riche idée, de foutre le camp. Déjà, des camarades sont partis, nous n'allons bien sûr pas nous laisser traîner comme des chiens jusque dans le pays à ces cochons... Hein? à nous quatre, ça va-t-il, de prendre un courant d'air?
Maurice s'enfiévrait de nouveau, et Jean dut se retourner, pour dire au tentateur:
-- Si tu es pressé, cours devant... Qu'est-ce que tu espères donc?
Devant le clair regard du caporal, Chouteau se troubla un peu. Il lâcha la raison vraie de son insistance.
-- Dame! Si nous sommes quatre, ça sera plus commode... Y en aura toujours bien un ou deux qui passeront.
Alors, d'un signe énergique de la tête, Jean refusa tout à fait. Il se méfiait du monsieur, comme il disait, il craignait quelque traîtrise. Et il lui fallut employer toute son autorité sur Maurice, pour l'empêcher de céder, car une occasion se présentait justement, on longeait un petit bois très touffu, qu'un champ obstrué de broussailles séparait seul de la route. Traverser ce champ au galop, disparaître dans le fourré, n'était-ce pas le salut?
Jusque-là, Loubet n'avait rien dit. Son nez inquiet flairait le vent, ses yeux vifs de garçon adroit guettaient la minute favorable, dans sa résolution bien arrêtée de ne pas aller moisir en Allemagne. Il devait se fier à ses jambes et à sa malignité, qui l'avaient toujours tiré d'affaire. Et, brusquement, il se décida.
-- Ah! zut! j'en ai assez, je file!
D'un bond, il s'était jeté dans le champ voisin, lorsque Chouteau l'imita, galopant à son côté. Tout de suite, deux Prussiens de l'escorte se mirent à leur poursuite, sans qu'aucun autre songeât à les arrêter d'une balle. Et la scène fut si brève, qu'on ne put d'abord s'en rendre compte. Loubet, faisant des crochets parmi les broussailles, allait s'échapper sûrement, tandis que Chouteau, moins agile, était déjà sur le point d'être pris. Mais, d'un suprême effort, celui-ci regagna du terrain, se jeta entre les jambes du camarade, qu'il culbuta; et, pendant que les deux Prussiens se précipitaient sur l'homme à terre, pour le maintenir, l'autre sauta dans le bois, disparut. Quelques coups de feu partirent, on se souvenait des fusils. Il y eut même, parmi les arbres, une tentative de battue, inutile.
À terre, cependant, les deux soldats assommaient Loubet. Hors de lui, le capitaine s'était précipité, parlant de faire un exemple; et, devant cet encouragement, les coups de pied, les coups de crosse continuaient de pleuvoir, si bien que, lorsqu'on releva le malheureux, il avait un bras cassé et la tête fendue. Il expira, avant d'arriver à Mouzon, dans la petite charrette d'un paysan, qui avait bien voulu le prendre.
-- Tu vois, se contenta de murmurer Jean à l'oreille de Maurice.
D'un regard, là-bas, vers le bois impénétrable, tous deux disaient leur colère contre le bandit qui galopait, libre maintenant; tandis qu'ils finissaient par se sentir pleins de pitié pour le pauvre diable, sa victime, un fricoteur qui ne valait sûrement pas cher, mais tout de même un garçon gai, débrouillard et pas bête. Voilà comment il se faisait que, si malin qu'on fût, on se laissait tout de même manger un jour!
À Mouzon, malgré cette leçon terrible, Maurice fut de nouveau hanté par son idée fixe de fuir. On était arrivé dans un tel état de lassitude, que les Prussiens durent aider les prisonniers, pour dresser les quelques tentes mises à leur disposition. Le campement se trouvait, près de la ville, dans un terrain bas et marécageux; et le pis était qu'un autre convoi y ayant campé la veille, le sol disparaissait sous l'ordure: un véritable cloaque, d'une saleté immonde. Il fallut, pour se protéger, étaler à terre de larges pierres plates, qu'on eut la chance de découvrir près de là. La soirée, d'ailleurs, fut moins dure, la surveillance des Prussiens se relâchait un peu, depuis que le capitaine avait disparu, installé sans doute dans quelque auberge. D'abord, les sentinelles tolérèrent que des enfants jetassent aux prisonniers des fruits, des pommes et des poires, par-dessus leurs têtes. Ensuite, elles laissèrent les habitants du voisinage envahir le campement, de sorte qu'il y eut bientôt une foule de marchands improvisés, des hommes et des femmes qui débitaient du pain, du vin, même des cigares. Tous ceux qui avaient de l'argent, mangèrent, burent, fumèrent. Sous le pâle crépuscule, cela mettait comme un coin de marché forain, d'une bruyante animation.
Mais, derrière leur tente, Maurice s'exaltait, répétait à Jean:
-- Je ne peux plus, je filerai, dès que la nuit va être noire... Demain, nous nous éloignerons de la frontière, il ne sera plus temps.
-- Eh bien! Filons, finit par dire Jean, à bout de résistance, cédant lui aussi à cette hantise de la fuite. Nous le verrons, si nous y laissons la peau.
Seulement, il dévisagea dès lors les vendeurs, autour de lui. Des camarades venaient de se procurer des blouses et des pantalons, le bruit courait que des habitants charitables avaient créé de véritables magasins de vêtements, pour faciliter les évasions de prisonniers. Et, presque tout de suite, son attention fut attirée par une belle fille, une grande blonde de seize ans, aux yeux superbes, qui tenait à son bras trois pains dans un panier. Elle ne criait pas sa marchandise comme les autres, elle avait un sourire engageant et inquiet, la démarche hésitante. Lui, la regarda fixement, et leurs regards se rencontrèrent, restèrent un instant l'un dans l'autre. Alors, elle s'approcha, avec son sourire embarrassé de belle fille qui s'offrait.
-- Voulez-vous du pain?
Il ne répondit pas, l'interrogea d'un petit signe. Puis, comme elle disait oui, de la tête, il se hasarda, à voix très basse.
-- Il y a des vêtements?
-- Oui, sous les pains.
Et, très haut, elle se décida à crier sa marchandise: «du pain! Du pain! Qui achète du pain?» Mais, quand Maurice voulut lui glisser vingt francs, elle retira la main d'un geste brusque, elle se sauva, après leur avoir laissé le panier. Ils la virent pourtant qui se retournait encore, qui leur jetait le rire tendre et ému de ses beaux yeux.
Lorsqu'ils eurent le panier, Jean et Maurice tombèrent dans un trouble extrême. Ils s'étaient écartés de leur tente, et jamais ils ne purent la retrouver, tellement ils s'effaraient. Où se mettre? Comment changer de vêtements? Ce panier, que Jean portait d'un air gauche, il leur semblait que tout le monde le fouillait des yeux, en voyait au grand jour le contenu. Enfin, ils se décidèrent, entrèrent dans la première tente vide, où, éperdument, ils passèrent chacun un pantalon et une blouse, après avoir remis sous les pains leurs effets d'uniforme. Et ils abandonnèrent le tout. Mais ils n'avaient trouvé qu'une casquette de laine, dont Jean avait forcé Maurice à se coiffer. Lui, nu-tête, exagérant le péril, se croyait perdu. Aussi s'attardait-il, en quête d'une coiffure quelconque, lorsque l'idée lui vint d'acheter son chapeau à un vieil homme très sale qui vendait des cigares.
-- À trois sous pièce, à cinq sous les deux, les cigares de Bruxelles!
Depuis la bataille de Sedan, il n'y avait plus de douane, tout le flot belge entrait librement; et le vieil homme en guenilles venait de réaliser de très beaux bénéfices, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir de grosses prétentions, lorsqu'il eut compris pourquoi l'on voulait acheter son chapeau, un feutre graisseux, troué de part en part. Il ne le lâcha que contre deux pièces de cent sous, en geignant qu'il allait sûrement s'enrhumer.
Jean, d'ailleurs, venait d'avoir une autre idée, celle de lui acheter aussi son fonds de magasin, les trois douzaines de cigares qu'il promenait encore. Et, sans attendre, le chapeau enfoncé sur les yeux, il cria, d'une voix traînante:
-- À trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de Bruxelles!
Cette fois, c'était le salut. Il fit signe à Maurice de le précéder. Celui-ci avait eu la chance de ramasser par terre un parapluie; et, comme il tombait quelques gouttes d'eau, il l'ouvrit tranquillement, pour traverser la ligne des sentinelles.
-- À trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de Bruxelles!
En quelques minutes, Jean fut débarrassé de sa marchandise. On se pressait, on riait: en voilà donc un qui était raisonnable, qui ne volait pas le pauvre monde! Attirés par le bon marché, des Prussiens s'approchèrent aussi, et il dut faire du commerce avec eux. Il avait manoeuvré de façon à franchir l'enceinte gardée, il vendit ses deux derniers cigares à un gros sergent barbu, qui ne parlait pas un mot de Français.
-- Ne marche donc pas si vite, sacré bon Dieu! répétait Jean dans le dos de Maurice. Tu vas nous faire reprendre.
Leurs jambes, malgré eux, les emportaient. Il leur fallut un effort immense pour s'arrêter un instant à l'angle de deux routes, parmi des groupes qui stationnaient devant une auberge. Des bourgeois causaient là, l'air paisible, avec des soldats allemands; et ils affectèrent d'écouter, ils risquèrent même quelques mots, sur la pluie qui pourrait bien se remettre à tomber toute la nuit. Un homme, un monsieur gras, qui les regardait avec persistance, les faisait trembler.
Puis, comme il souriait d'un air très bon, ils se risquèrent, tout bas.
-- Monsieur, le chemin pour aller en Belgique est-il gardé?
-- Oui, mais traversez d'abord ce bois, puis prenez à gauche, à travers champs.
Dans le bois, dans le grand silence noir des arbres immobiles, quand ils n'entendirent plus rien, que plus rien ne remua et qu'ils se crurent sauvés, une émotion extraordinaire les jeta aux bras l'un de l'autre. Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C'était la détente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur allait peut-être avoir pitié d'eux. Et ils se serraient d'une étreinte éperdue, dans la fraternité de tout ce qu'ils venaient de souffrir ensemble; et le baiser qu'ils échangèrent alors leur parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel qu'ils n'en recevraient jamais d'une femme, l'immortelle amitié, l'absolue certitude que leurs deux coeurs n'en faisaient plus qu'un, pour toujours.
-- Mon petit, reprit Jean d'une voix tremblante, quand ils se furent dégagés, c'est déjà très bon d'être ici, mais nous ne sommes pas au bout... Faudrait s'orienter un peu.
Maurice, bien qu'il ne connût pas ce point de la frontière, jura qu'il suffisait de marcher devant soi. Tous deux alors, l'un derrière l'autre, se glissèrent, filèrent avec précaution, jusqu'à la lisière des taillis. Là, se rappelant l'indication du bourgeois obligeant, ils voulurent tourner à gauche, pour couper à travers des chaumes. Mais, comme ils rencontraient une route, bordée de peupliers, ils aperçurent le feu d'un poste Prussien, qui barrait le passage. La baïonnette d'une sentinelle luisait, des soldats achevaient leur soupe en causant. Et ils rebroussèrent chemin, se rejetèrent au fond du bois, avec la terreur d'être poursuivis. Ils croyaient entendre des voix, des pas, ils battirent ainsi les fourrés pendant près d'une heure, perdant toute direction, tournant sur eux-mêmes, emportés parfois dans un galop, comme des bêtes fuyant sous les broussailles, parfois immobilisés, suant l'angoisse, devant des chênes immobiles qu'ils prenaient pour des Prussiens. Enfin, ils débouchèrent de nouveau sur le chemin bordé de peupliers, à dix pas de la sentinelle, près des soldats, en train de se chauffer tranquillement.
-- Pas de chance! gronda Maurice, c'est un bois enchanté.
Mais, cette fois, on les avait entendus. Des branches s'étaient cassées, des pierres roulaient. Et, comme au qui vive de la sentinelle, ils se mirent à galoper, sans répondre, le poste prit les armes, des coups de feu partirent, criblant de balles le taillis.
-- Nom de Dieu! Jura d'une voix sourde Jean, qui retint un cri de douleur.
Il venait de recevoir dans le mollet gauche un coup de fouet, dont la violence l'avait culbuté contre un arbre.
-- Touché? demanda Maurice, anxieux.
-- Oui, à la jambe, c'est foutu!
Tous deux écoutaient encore, haletants, avec l'épouvante d'entendre un tumulte de poursuite, sur leurs talons. Mais les coups de feu avaient cessé, et rien ne bougeait plus, dans le grand silence frissonnant qui retombait. Le poste, évidemment, ne se souciait pas de s'engager parmi les arbres.
Jean, qui s'efforçait de se remettre debout, étouffa une plainte. Et Maurice le soutint.
-- Tu ne peux plus marcher?
-- Je crois bien que non!
Une colère l'envahit, lui si calme. Il serrait les poings, il se serait battu.
-- Ah! bon Dieu de bon Dieu! Si ce n'est pas une malchance! Se laisser abîmer la patte, lorsqu'on a tant besoin de courir! Ma parole, c'est à se ficher au fumier!... File tout seul, toi!
Gaiement, Maurice se contenta de répondre:
-- Tu es bête!
Il lui avait pris le bras, il l'aidait, tous les deux ayant la hâte de s'éloigner. Au bout de quelques pas, faits péniblement, d'un héroïque effort, ils s'arrêtèrent, de nouveau inquiets, en apercevant devant eux une maison, une sorte de petite ferme, à la lisière du bois. Pas une lumière ne luisait aux fenêtres, la porte de la cour était grande ouverte, sur le bâtiment vide et noir. Et, quand ils se furent enhardis jusqu'à pénétrer dans cette cour, ils s'étonnèrent d'y trouver un cheval tout sellé, sans que rien indiquât pourquoi ni comment il était là. Peut-être le maître allait-il revenir, peut-être gisait-il derrière quelque buisson, la tête trouée. Jamais ils ne le surent.
Mais un projet brusque était né chez Maurice, qui en parut tout ragaillardi.
-- Écoute, la frontière est trop loin, et puis, décidément, il faudrait un guide... Tandis que, si nous allions à Remilly, chez l'oncle Fouchard, je serais certain de t'y conduire les yeux fermés, tellement je connais les moindres chemins de traverse... Hein? C'est une idée, je vais te hisser sur ce cheval, et l'oncle Fouchard nous prendra bien toujours.
D'abord, il voulut lui examiner la jambe. Il y avait deux trous, la balle devait être ressortie après avoir cassé le tibia. L'hémorragie était faible, il se contenta de bander fortement le mollet avec son mouchoir.
-- File donc tout seul! répétait Jean.
-- Tais-toi, tu es bête!
Lorsque Jean fut solidement installé sur la selle, Maurice prit la bride du cheval, et l'on partit. Il devait être près de onze heures, il comptait bien faire en trois heures le trajet, même si l'on ne marchait qu'au pas. Mais la pensée d'une difficulté imprévue le désespéra un instant: comment allaient-ils traverser la Meuse, pour passer sur la rive gauche? Le pont de Mouzon était certainement gardé. Enfin, il se rappela qu'il y avait un bac, en aval, à Villers; et, au petit bonheur, comptant que la chance leur serait enfin favorable, il se dirigea vers ce village, à travers les prairies et les labours de la rive droite. Tout se présenta assez bien d'abord, ils n'eurent qu'à éviter une patrouille de cavalerie, ils restèrent près d'un quart d'heure immobiles, dans l'ombre d'un mur. La pluie s'était remise à tomber, la marche devenait seulement très pénible pour lui, forcé de piétiner parmi les terres détrempées, à côté du cheval, heureusement un brave homme de cheval, fort docile. À Villers, la chance fut en effet pour eux: le bac, qui venait justement, à cette heure de nuit, de passer un officier Bavarois, put les prendre tout de suite, les déposer sur l'autre rive, sans encombre. Et les dangers, les fatigues terribles ne commencèrent qu'au village, où ils faillirent rester entre les mains des sentinelles, échelonnées tout le long de la route de Remilly. De nouveau, ils se rejetèrent dans les champs, au hasard des petits chemins creux, des sentiers étroits, à peine frayés. Les moindres obstacles les obligeaient à des détours énormes. Ils franchissaient les haies et les fossés, s'ouvraient un passage au coeur des taillis impénétrables. Jean, pris par la fièvre, sous la pluie fine, s'était affaissé en travers de la selle, à moitié évanoui, cramponné des deux mains à la crinière du cheval; tandis que Maurice, qui avait passé la bride dans son bras droit, devait lui soutenir les jambes, pour qu'il ne glissât pas. Pendant plus d'une lieue, pendant près de deux heures encore, cette marche épuisante s'éternisa, au milieu des cahots, des glissements brusques, des pertes d'équilibre, dans lesquelles, à chaque instant, la bête et les deux hommes manquaient de s'effondrer. Ils n'étaient plus qu'un convoi d'extrême misère, couverts de boue, le cheval tremblant sur les pieds, l'homme qu'il portait inerte, comme expiré dans un dernier hoquet, l'autre, éperdu, hagard, allant toujours, par l'unique effort de sa charité fraternelle. Le jour se levait, il pouvait être cinq heures, lorsqu'ils arrivèrent enfin à Remilly.
Dans la cour de sa petite ferme, qui dominait le village, au sortir du défilé d'Haraucourt, le père Fouchard chargeait sa carriole de deux moutons tués la veille. La vue de son neveu, dans un si triste équipage, le bouscula à un tel point, qu'il s'écria brutalement, après les premières explications:
-- Que je vous garde, toi et ton ami? ... Pour avoir des histoires avec les Prussiens, ah! non, par exemple! J'aimerais mieux crever tout de suite!
Pourtant, il n'osa empêcher Maurice et Prosper de descendre Jean de cheval et de l'allonger sur la grande table de la cuisine. Silvine courut chercher son propre traversin, qu'elle glissa sous la tête du blessé, toujours évanoui. Mais le vieux grondait, exaspéré de voir cet homme sur sa table, disant qu'il y était fort mal, demandant pourquoi on ne le portait pas tout de suite à l'ambulance, puisqu'on avait la chance d'avoir une ambulance à Remilly, près de l'église, dans l'ancienne maison d'école, un reste de couvent, où se trouvait une grande salle très commode.
-- À l'ambulance! Se récria Maurice à son tour, pour que les Prussiens l'envoient en Allemagne, après sa guérison, puisque tout blessé leur appartient!... Est-ce que vous vous fichez de moi, l'oncle? Je ne l'ai pas amené jusqu'ici pour le leur rendre.
Les choses se gâtaient, l'oncle parlait de les flanquer à la porte, lorsque le nom d'Henriette fut prononcé.
-- Comment, Henriette? demanda le jeune homme.
Et il finit par savoir que sa soeur était à Remilly depuis l'avant-veille, si mortellement triste de son deuil, que le séjour de Sedan, où elle avait vécu heureuse, lui était devenu intolérable. Une rencontre avec le docteur Dalichamp, de Raucourt, qu'elle connaissait, l'avait décidée à venir s'installer chez le père Fouchard, dans une petite chambre, pour se donner tout entière aux blessés de l'ambulance voisine. Cela seul, disait- elle, la distrairait. Elle payait sa pension, elle était, à la ferme, la source de mille douceurs qui la faisaient regarder par le vieux d'un oeil de complaisance. Quand il gagnait, c'était toujours beau.
-- Ah! ma soeur est ici! répétait Maurice. C'est donc ça que Monsieur Delaherche voulait me dire, avec son grand geste que je ne comprenais pas!... Eh bien! Si elle est ici, ça va tout seul, nous restons.
Tout de suite, il voulut aller lui-même, malgré sa fatigue, la chercher à l'ambulance, où elle avait passé la nuit; tandis que l'oncle se fâchait maintenant de ne pouvoir filer avec sa carriole et ses deux moutons, pour son commerce de boucher ambulant, au travers des villages, tant que cette sacrée affaire de blessé qui lui tombait sur les bras, ne serait pas finie.
Lorsque Maurice ramena Henriette, ils surprirent le père Fouchard en train d'examiner soigneusement le cheval, que Prosper venait de conduire à l'écurie. Une bête fatiguée, mais diablement solide, et qui lui plaisait! En riant, le jeune homme dit qu'il lui en faisait cadeau. Henriette, de son côté, le prit à part, lui expliqua que Jean payerait, qu'elle-même se chargeait de lui, qu'elle le soignerait dans la petite chambre, derrière l'étable, où certes pas un Prussien n'irait le chercher. Et le père Fouchard, maussade, mal convaincu encore qu'il trouverait au fond de tout ça un vrai bénéfice, finit cependant par monter dans sa carriole et par s'en aller, en la laissant libre d'agir à sa guise.
Alors, en quelques minutes, aidée de Silvine et de Prosper, Henriette organisa la chambre, y fit porter Jean, que l'on coucha dans un lit tout frais, sans qu'il donnât d'autres signes de vie que des balbutiements vagues. Il ouvrait les yeux, regardait, ne semblait voir personne. Maurice achevait de boire un verre de vin et de manger un reste de viande, tout d'un coup anéanti, dans la détente de sa fatigue, lorsque le docteur Dalichamp arriva, comme tous les matins, pour sa visite à l'ambulance; et le jeune homme trouva encore la force de le suivre, avec sa soeur, au chevet du blessé, anxieux de savoir.
Le docteur était un homme court, à la grosse tête ronde, dont le collier de barbe et les cheveux grisonnaient. Son visage coloré s'était durci, pareil à ceux des paysans, dans sa continuelle vie au grand air, toujours en marche pour le soulagement de quelque souffrance; tandis que ses yeux vifs, son nez têtu, ses lèvres bonnes disaient son existence entière de brave homme charitable, un peu braque parfois, médecin sans génie, dont une longue pratique avait fait un excellent guérisseur.
Lorsqu'il eut examiné Jean, toujours assoupi, il murmura:
-- Je crains bien que l'amputation ne devienne nécessaire.
Ce fut un chagrin pour Maurice et Henriette.
Pourtant, il ajouta:
-- Peut-être pourra-t-on lui conserver sa jambe, mais il faudra de grands soins, et ce sera très long... En ce moment, il est sous le coup d'une telle dépression physique et morale, que l'unique chose à faire est de le laisser dormir... Nous verrons demain.
Puis, quand il l'eut pansé, il s'intéressa à Maurice, qu'il avait connu enfant, autrefois.
-- Et vous, mon brave, vous seriez mieux dans un lit que sur cette chaise.
Comme s'il n'entendait pas, le jeune homme regardait fixement devant lui, les yeux perdus. Dans l'ivresse de sa fatigue, une fièvre remontait, une surexcitation nerveuse extraordinaire, toutes les souffrances, toutes les révoltes amassées depuis le commencement de la campagne. La vue de son ami agonisant, le sentiment de sa propre défaite, nu, sans armes, bon à rien, la pensée que tant d'héroïques efforts avaient abouti à une pareille détresse, le jetaient dans un besoin frénétique de rébellion contre le destin. Enfin, il parla.
-- Non, non! Ce n'est pas fini, non! Il faut que je m'en aille... Non! Puisque lui, maintenant, en a pour des semaines, pour des mois peut-être, à être là, je ne puis pas rester, je veux m'en aller tout de suite... N'est-ce pas? Docteur, vous m'aiderez, vous me donnerez bien les moyens de m'échapper et de rentrer à Paris.
Tremblante, Henriette l'avait saisi entre ses bras.