La Débâcle

Chapter 35

Chapter 353,874 wordsPublic domain

Tous les deux donc, Jean et Maurice, s'en allèrent par le chemin que ce dernier avait suivi déjà, le long de la Meuse. Le parc de la tour à Glaire et la maison d'habitation étaient dévastés, pillés, les pelouses ravinées comme par un orage, les arbres abattus, les bâtiments envahis. Une foule en guenilles, des soldats couverts de boue, les joues creuses, les yeux luisants de fièvre, y campaient en bohémiens, vivaient en loups dans les chambres souillées, n'osant sortir, de peur de perdre leur place pour la nuit. Et, plus loin, sur les pentes, ils traversèrent la cavalerie et l'artillerie, si correctes jusque-là, déchues elles aussi, se désorganisant sous cette torture de la faim, qui affolait les chevaux et jetait les hommes à travers champs, en bandes dévastatrices. À droite, ils virent, devant le moulin, une queue interminable d'artilleurs et de chasseurs d'Afrique défilant avec lenteur: le meunier leur vendait de la farine, deux poignées dans leur mouchoir pour un franc. Mais la crainte de trop attendre les fit passer outre, avec l'espoir de trouver mieux, dans le village d'Iges; et ce fut une consternation, lorsqu'ils l'eurent visité, nu et morne, pareil à un village d'Algérie, après un passage de sauterelles: plus une miette de vivres, ni pain, ni légumes, ni viande, les misérables maisons comme raclées avec les ongles. On disait que le général Lebrun était descendu chez le maire. Vainement, il s'était efforcé d'organiser un service de bons, payables après la campagne, de façon à faciliter l'approvisionnement des troupes. Il n'y avait plus rien, l'argent devenait inutile. La veille encore, on payait un biscuit deux francs, une bouteille de vin sept francs, un petit verre d'eau-de- vie vingt sous, une pipe de tabac dix sous. Et, maintenant, des officiers devaient garder la maison du général, ainsi que les masures voisines, le sabre au poing, car de continuelles bandes de rôdeurs enfonçaient les portes, volaient jusqu'à l'huile des lampes pour la boire.

Trois zouaves appelèrent Maurice et Jean. À cinq, on ferait de la besogne.

-- Venez donc... Y a des chevaux qui claquent, et si on avait seulement du bois sec...

Puis, ils se ruèrent sur une maison de paysan, cassèrent les portes des armoires, arrachèrent le chaume de la toiture. Des officiers qui arrivaient au pas de course, en les menaçant de leurs revolvers, les mirent en fuite.

Jean, quand il vit les quelques habitants restés à Iges aussi misérables et affamés que les soldats, regretta d'avoir dédaigné la farine, au moulin.

-- Faut retourner, peut-être qu'il y en a encore.

Mais Maurice commençait à être si las, si épuisé d'inanition, que Jean le laissa dans un trou des carrières, assis sur une roche, en face du large horizon de Sedan. Lui, après une queue de trois quarts d'heure, revint enfin avec un torchon plein de farine. Et ils ne trouvèrent rien autre chose que de la manger ainsi, à poignées. Ce n'était pas mauvais, ça ne sentait rien, un goût fade de pâte. Pourtant, ce déjeuner les réconforta un peu. Ils eurent même la chance de trouver, dans la roche, un réservoir naturel d'eau de pluie, assez pure, auquel ils se désaltérèrent avec délices.

Puis, comme Jean proposait de rester là l'après-midi, Maurice eut un geste violent.

-- Non, non, pas là!... J'en tomberais malade, d'avoir ça longtemps sous les yeux...

De sa main tremblante, il indiquait l'horizon immense, le Hattoy, les plateaux de Floing et d'Illy, le bois de la Garenne, ces champs exécrables du massacre et de la défaite.

-- Tout à l'heure, pendant que je t'attendais, j'ai dû me décider à tourner le dos, car j'aurais fini par hurler de rage, oui! Hurler comme un chien qu'on exaspère... Tu ne peux t'imaginer le mal que ça me fait, ça me rend fou!

Jean le regardait, étonné de cet orgueil saignant, inquiet de surprendre de nouveau dans ses yeux cet égarement de folie qu'il avait remarqué déjà. Il affecta de plaisanter.

-- Bon! c'est facile, nous allons changer de pays.

Alors, ils errèrent jusqu'à la fin du jour, au hasard des sentiers. Ils visitèrent la partie plate de la presqu'île, dans l'espérance d'y trouver des pommes de terre encore; mais les artilleurs, ayant pris les charrues, avaient retourné les champs, glanant, ramassant tout. Ils revinrent sur leurs pas, ils traversèrent de nouveau des foules désoeuvrées et mourantes, des soldats promenant leur faim, semant le sol de leurs corps engourdis, tombés d'épuisement par centaines, au grand soleil. Eux-mêmes, à chaque heure, succombaient, devaient s'asseoir. Puis, une sourde exaspération les remettait debout, ils recommençaient à rôder, comme aiguillonnés par l'instinct de l'animal qui cherche sa nourriture. Cela semblait durer depuis des mois, et les minutes coulaient pourtant, rapides. Dans l'intérieur des terres, du côté de Donchery, ils eurent peur des chevaux, ils durent s'abriter derrière un mur, ils restèrent là longtemps, à bout de forces, regardant de leurs yeux vagues ces galops de bêtes folles passer sur le ciel rouge du couchant.

Ainsi que Maurice l'avait prévu, les milliers de chevaux emprisonnés avec l'armée, et qu'on ne pouvait nourrir, étaient un danger qui croissait de jour en jour. D'abord, ils avaient mangé l'écorce des arbres, ensuite ils s'étaient attaqués aux treillages, aux palissades, à toutes les planches qu'ils rencontraient, et maintenant ils se dévoraient entre eux. On les voyait se jeter les uns sur les autres, pour s'arracher les crins de la queue, qu'ils mâchaient furieusement, au milieu d'un flot d'écume. Mais, la nuit surtout, ils devenaient terribles, comme si l'obscurité les eût hantés de cauchemars. Ils se réunissaient, se ruaient sur les rares tentes debout, attirés par la paille. Vainement, les hommes, pour les écarter, avaient allumé de grands feux, qui semblaient les exciter davantage. Leurs hennissements étaient si lamentables, si effrayants, qu'on aurait dit des rugissements de bêtes fauves. On les chassait, ils revenaient plus nombreux et plus féroces. Et, à chaque instant, dans les ténèbres, on entendait le long cri d'agonie de quelque soldat perdu, que l'enragé galop venait d'écraser.

Le soleil était encore sur l'horizon, lorsque Jean et Maurice, en route pour retourner au campement, eurent la surprise de rencontrer les quatre hommes de l'escouade, terrés dans un fossé, ayant l'air de comploter là quelque mauvais coup. Loubet, tout de suite, les appela, et Chouteau leur dit:

-- C'est par rapport au dîner de ce soir... Nous allons crever, voici trente-six heures que nous ne nous sommes rien mis dans le ventre... Alors, comme il y a là des chevaux, et que ce n'est pas mauvais, la viande des chevaux...

-- N'est-ce pas? Caporal, vous en êtes, continua Loubet, parce que plus nous serons, mieux ça vaudra, avec une si grosse bête... Tenez! Il y en a un, là-bas, que nous guettons depuis une heure, ce grand rouge qui a l'air malade. Ce sera plus facile de l'achever.

Et il montrait un cheval que la faim venait d'abattre, au bord d'un champ ravagé de betteraves. Tombé sur le flanc, il relevait par moments la tête, promenait ses yeux mornes, avec un grand souffle triste.

-- Ah! comme c'est long! grogna Lapoulle, que son gros appétit torturait. Je vas l'assommer, voulez-vous?

Mais Loubet l'arrêta. Merci! Pour se faire une sale histoire avec les Prussiens, qui avaient défendu, sous peine de mort, de tuer un seul cheval, dans la crainte que la carcasse abandonnée n'engendrât la peste. Il fallait attendre la nuit close. Et c'était pourquoi, tous les quatre, ils étaient dans le fossé, à guetter, les yeux luisants, ne quittant pas la bête.

-- Caporal, demanda Pache, d'une voix un peu tremblante, vous qui avez de l'idée, si vous pouviez le tuer sans lui faire du mal?

D'un geste de révolte, Jean refusa la cruelle besogne. Cette pauvre bête agonisante, oh! Non, non! Son premier mouvement venait d'être de fuir, d'emmener Maurice, pour ne prendre part ni l'un ni l'autre à l'affreuse boucherie. Mais, en voyant son compagnon si pâle, il se gronda ensuite de sa sensibilité. Après tout, mon Dieu! Les bêtes, c'était fait pour nourrir les gens. On ne pouvait pas se laisser mourir de faim, quand il y avait là de la viande. Et il fut content de voir Maurice se ragaillardir un peu à l'espoir qu'on dînerait, il dit lui-même de son air de bonne humeur:

-- Ma foi, non, je n'ai pas d'idée, et s'il faut le tuer, sans lui faire du mal...

-- Oh! Moi, je m'en fiche, interrompit Lapoulle. Vous allez voir!

Quand les deux nouveaux venus se furent assis dans le fossé, l'attente recommença. De temps à autre, un des hommes se levait, s'assurait que le cheval était bien toujours là, tendant le cou vers les souffles frais de la Meuse, vers le soleil couchant, pour en boire encore toute la vie. Puis, enfin, lorsque le crépuscule vint lentement, les six furent debout, dans ce guet sauvage, impatients de la nuit si paresseuse, regardant de toutes parts, avec une inquiétude effarée, si personne ne les voyait.

-- Ah! zut! cria Chouteau, c'est le moment!

La campagne restait claire, d'une clarté louche d'entre chien et loup. Et Lapoulle courut le premier, suivi des cinq autres. Il avait pris dans le fossé une grosse pierre ronde, il se rua sur le cheval, se mit à lui défoncer le crâne, de ses deux bras raidis, comme avec une massue. Mais, dès le second coup, le cheval fit un effort pour se remettre debout. Chouteau et Loubet s'étaient jetés en travers de ses jambes, tâchaient de le maintenir, criaient aux autres de les aider. Il hennissait d'une voix presque humaine, éperdue et douloureuse, se débattait, les aurait cassés comme verre, s'il n'avait pas été déjà à demi mort d'inanition. Cependant, sa tête remuait trop, les coups ne portaient plus, Lapoulle ne pouvait le finir.

-- Nom de Dieu! Qu'il a les os durs!... Tenez-le donc, que je le crève!

Jean et Maurice, glacés, n'entendaient pas les appels de Chouteau, restaient les bras ballants, sans se décider à intervenir.

Et Pache, brusquement, dans un élan instinctif de religieuse pitié, tomba sur la terre à deux genoux, joignit les mains, se mit à bégayer des prières, comme on en dit au chevet des agonisants.

-- Seigneur, prenez pitié de lui...

Une fois encore, Lapoulle frappa à faux, n'enleva qu'une oreille au misérable cheval, qui se renversa, avec un grand cri.

-- Attends, attends! gronda Chouteau. Il faut en finir, il nous ferait pincer... Ne le lâche pas, Loubet!

Dans sa poche, il venait de prendre son couteau, un petit couteau dont la lame n'était guère plus longue que le doigt. Et, vautré sur le corps de la bête, un bras passé à son cou, il enfonça cette lame, fouilla dans cette chair vivante, tailla des morceaux jusqu'à ce qu'il eût trouvé et tranché l'artère. D'un bond, il s'était jeté de côté, le sang jaillissait, se dégorgeait comme du canon d'une fontaine, tandis que les pieds s'agitaient et que de grands frissons convulsifs couraient sur la peau. Il fallut près de cinq minutes au cheval pour mourir. Ses grands yeux élargis, pleins d'une épouvante triste, s'étaient fixés sur les hommes hagards qui attendaient qu'il fût mort. Ils se troublèrent et s'éteignirent.

-- Mon Dieu, bégayait Pache toujours à genoux, secourez-le, ayez- le en votre sainte garde...

Ensuite, quand il ne remua plus, ce fut un gros embarras, pour en tirer un bon morceau. Loubet, qui avait fait tous les métiers, indiquait bien comment il fallait s'y prendre, si l'on voulait avoir le filet. Mais, boucher maladroit, n'ayant d'ailleurs que le petit couteau, il se perdit dans cette chair toute chaude, encore palpitante de vie. Et Lapoulle, impatient, s'étant mis à l'aider en ouvrant le ventre, sans nécessité aucune, le carnage devint abominable. Une hâte féroce dans le sang et les entrailles répandues, des loups qui fouillaient à pleins crocs la carcasse d'une proie.

-- Je ne sais pas bien quel morceau ça peut être, dit enfin Loubet en se relevant, les bras chargés d'un lambeau énorme de viande. Mais voilà tout de même de quoi nous en mettre par-dessus les yeux.

Jean et Maurice, saisis d'horreur, avaient détourné la tête. Cependant, la faim les pressait, ils suivirent la bande, quand elle galopa, pour ne point se faire surprendre près du cheval entamé. Chouteau venait de faire une trouvaille, trois grosses betteraves, oubliées, qu'il emportait. Loubet, pour se décharger les bras, avait jeté la viande sur les épaules de Lapoulle; tandis que Pache portait la marmite de l'escouade, qu'ils traînaient avec eux, en cas de chasse heureuse. Et les six galopaient, galopaient, sans reprendre haleine, comme poursuivis.

Tout d'un coup, Loubet arrêta les autres.

-- C'est bête, faudrait savoir où nous allons faire cuire ça.

Jean, qui se calmait, proposa les carrières. Elles n'étaient pas à plus de trois cents mètres, il y avait là des trous cachés, où l'on pouvait allumer du feu, sans être vu. Mais, quand ils y furent, toutes sortes de difficultés se présentèrent. D'abord, la question du bois; et heureusement qu'ils découvrirent la brouette d'un cantonnier, dont Lapoulle fendit les planches, à coups de talon. Ensuite, ce fut l'eau potable qui manquait absolument. Dans la journée, le grand soleil avait séché les petits réservoirs naturels d'eau de pluie. Il existait bien une pompe, mais elle était trop loin, au château de la tour à Glaire, et l'on y faisait queue jusqu'à minuit, heureux encore lorsqu'un camarade, dans la bousculade, ne renversait pas du coude votre gamelle. Quant aux quelques puits du voisinage, ils étaient taris depuis deux jours, on n'en tirait plus que de la boue. Restait seulement l'eau de la Meuse, dont la berge se trouvait de l'autre côté de la route.

-- J'y vas avec la marmite, proposa Jean.

Tous se récrièrent.

-- Ah! non! nous ne voulons pas être empoisonnés, c'est plein de morts!

La Meuse, en effet, roulait des cadavres d'hommes et de chevaux. On en voyait, à chaque minute, passer, le ventre ballonné, déjà verdâtres, en décomposition. Beaucoup s'étaient arrêtés dans les herbes, sur les bords, empestant l'air, agités par le courant d'un frémissement continu. Et presque tous les soldats qui avaient bu de cette eau abominable, s'étaient trouvés pris de nausées et de dysenterie, à la suite d'affreuses coliques.

Il fallait se résigner pourtant. Maurice expliqua que l'eau, après avoir bouilli, ne serait plus dangereuse.

-- Alors, j'y vas, répéta Jean, qui emmena Lapoulle.

Lorsque la marmite fut enfin au feu, pleine d'eau, avec la viande dedans, la nuit noire était venue. Loubet avait épluché les betteraves, pour les faire cuire dans le bouillon, un vrai fricot de l'autre monde, comme il disait; et tous activaient la flamme, en poussant sous la marmite les débris de la brouette. Leurs grandes ombres dansaient bizarrement, au fond de ce trou de roches. Puis, il leur devint impossible d'attendre davantage, ils se jetèrent sur le bouillon immonde, ils se partagèrent la viande avec leurs doigts égarés et tremblants, sans prendre le temps d'employer le couteau. Mais, malgré eux, leur coeur se soulevait. Ils souffraient surtout du manque de sel, leur estomac se refusait à garder cette bouillie fade des betteraves, ces morceaux de chair à moitié cuite, gluante, d'un goût d'argile. Presque tout de suite, des vomissements se déclarèrent. Pache ne put continuer, Chouteau et Loubet injurièrent cette satanée rosse de cheval, qu'ils avaient eu tant de peine à mettre en pot-au-feu, et qui leur fichait la colique. Seul, Lapoulle dîna copieusement; mais il faillit en crever, la nuit, lorsqu'il fut retourné avec les trois autres, sous les peupliers du canal, pour y dormir.

En chemin, Maurice, sans une parole, saisissant le bras de Jean, l'avait entraîné par un sentier de traverse. Les camarades lui causaient une sorte de dégoût furieux, il venait de faire un projet, celui d'aller coucher dans le petit bois, où il avait passé la première nuit. C'était une bonne idée, que Jean approuva beaucoup, lorsqu'il se fut allongé sur le sol en pente, très sec, abrité par d'épais feuillages. Ils y restèrent jusqu'au grand jour, ils y dormirent même d'un profond sommeil, ce qui leur rendit quelque force.

Le lendemain était un jeudi. Mais ils ne savaient plus comment ils vivaient, ils furent simplement heureux de ce que le beau temps semblait se rétablir. Jean décida Maurice, malgré sa répugnance, à retourner au bord du canal, pour voir si leur régiment ne devait pas partir ce jour-là. Chaque jour, maintenant, il y avait des départs de prisonniers, des colonnes de mille à douze cents hommes, qu'on dirigeait sur les forteresses de l'Allemagne. L'avant-veille, ils avaient vu, devant le poste Prussien, un convoi d'officiers et de généraux qui allaient, à Pont-à-Mousson, prendre le chemin de fer. C'était, chez tous, une fièvre, une furieuse envie de quitter cet effroyable camp de la misère. Ah! si leur tour pouvait être venu! Et, quand ils retrouvèrent le 106e toujours campé sur la berge, dans le désordre croissant de tant de souffrances, ils en eurent un véritable désespoir.

Pourtant, ce jour-là, Jean et Maurice crurent qu'ils mangeraient. Depuis le matin, tout un commerce s'était établi entre les prisonniers et les Bavarois, par-dessus le canal: on leur jetait de l'argent dans un mouchoir, et ils renvoyaient le mouchoir avec du gros pain bis ou du tabac grossier, à peine sec. Même des soldats qui n'avaient pas d'argent, étaient arrivés à faire des affaires, en leur lançant des gants blancs d'ordonnance, dont ils semblaient friands. Pendant deux heures, le long du canal, ce moyen barbare d'échange fit voler les paquets. Mais, Maurice ayant envoyé une pièce de cent sous dans sa cravate, le Bavarois qui lui renvoyait un pain, le jeta de telle sorte, soit maladresse, soit farce méchante, que le pain tomba à l'eau. Alors, parmi les allemands, ce furent des rires énormes. Deux fois, Maurice s'entêta, et deux fois le pain fit un plongeon. Puis, attirés par les rires, des officiers accoururent, qui défendirent à leurs hommes de rien vendre aux prisonniers, sous peine de punitions sévères. Le commerce cessa, Jean dut calmer Maurice qui montrait les deux poings à ces voleurs, en leur criant de lui renvoyer ses pièces de cent sous.

La journée, malgré son grand soleil, fut terrible encore. Il y eut deux alertes, deux appels de clairon, qui firent courir Jean devant le hangar, où les distributions étaient censées avoir lieu. Mais, les deux fois, il ne reçut que des coups de coude, dans la bousculade. Les Prussiens, si remarquablement organisés, continuaient à montrer une incurie brutale à l'égard de l'armée vaincue. Sur les réclamations des généraux Douay et Lebrun, ils avaient bien fait amener quelques moutons, ainsi que des voitures de pains; seulement, les précautions étaient si mal prises, que les moutons se trouvaient enlevés, les voitures pillées, dès le pont, de sorte que les troupes campées à plus de cent mètres, ne recevaient toujours rien. Il n'y avait guère que les rôdeurs, les détrousseurs de convois, qui mangeaient. Aussi Jean, comprenant le truc, comme il disait, finit-il par amener Maurice près du pont, pour guetter eux aussi la nourriture.

Il était quatre heures déjà, ils n'avaient rien mangé encore, par ce beau jeudi ensoleillé, lorsqu'ils eurent la joie, tout d'un coup, d'apercevoir Delaherche. Quelques bourgeois de Sedan obtenaient ainsi, à grand-peine, l'autorisation d'aller voir les prisonniers, auxquels ils portaient des provisions; et Maurice, plusieurs fois déjà, avait dit sa surprise de n'avoir aucune nouvelle de sa soeur. Dès qu'ils reconnurent de loin Delaherche, chargé d'un panier, ayant un pain sous chaque bras, ils se ruèrent; mais ils arrivèrent encore trop tard, une telle poussée s'était produite, que le panier et un des pains venaient d'y rester, enlevés, disparus, sans que le fabricant de drap eût pu lui-même se rendre compte de cet arrachement.

-- Ah! mes pauvres amis! Balbutia-t-il, stupéfait, bouleversé, lui qui arrivait le sourire aux lèvres, l'air bonhomme et pas fier, dans son désir de popularité.

Jean s'était emparé du dernier pain, le défendait; et, tandis que Maurice et lui, assis au bord de la route, le dévoraient à grosses bouchées, Delaherche donnait des nouvelles. Sa femme, Dieu merci! Allait très bien. Seulement, il avait des inquiétudes pour le colonel, qui était tombé dans un grand accablement, bien que sa mère continuât à lui tenir compagnie du matin au soir.

-- Et ma soeur? demanda Maurice.

-- Votre soeur, c'est vrai!... Elle m'accompagnait, c'était elle qui portait les deux pains. Seulement, elle a dû rester là-bas, de l'autre côté du canal. Jamais le poste n'a consenti à la laisser passer... Vous savez que les Prussiens ont rigoureusement interdit aux femmes l'entrée de la presqu'île.

Alors, il parla d'Henriette, de ses tentatives vaines pour voir son frère et lui venir en aide. Un hasard l'avait mise, dans Sedan, face à face avec le cousin Gunther, le capitaine de la garde Prussienne. Il passait de son air sec et dur, en affectant de ne pas la reconnaître. Elle-même, le coeur soulevé, comme devant un des assassins de son mari, avait d'abord hâté le pas. Puis, dans un brusque revirement, qu'elle ne s'expliquait point, elle était revenue, lui avait tout dit, la mort de Weiss, d'une voix rude de reproche. Et il n'avait eu qu'un geste vague, en apprenant cette mort affreuse d'un parent: c'était le sort de la guerre, lui aussi aurait pu être tué. Sur son visage de soldat, à peine un frémissement avait-il couru. Ensuite, lorsqu'elle lui avait parlé de son frère prisonnier, en le suppliant d'intervenir, pour qu'elle pût le voir, il s'était refusé à toute démarche. La consigne était formelle, il parlait de la volonté allemande comme d'une religion. En le quittant, elle avait eu la sensation nette qu'il se croyait en France comme un justicier, avec l'intolérance et la morgue de l'ennemi héréditaire, grandi dans la haine de la race qu'il châtiait.

-- Enfin, conclut Delaherche, vous aurez toujours mangé, ce soir; et ce qui me désespère, c'est que je crains bien de ne pouvoir obtenir une autre permission.

Il leur demanda s'ils n'avaient pas de commissions à lui donner, il se chargea obligeamment de lettres écrites au crayon, que d'autres soldats lui confièrent, car on avait vu des Bavarois allumer leur pipe, en riant, avec les lettres qu'ils avaient promis de faire parvenir.

Puis, comme Maurice et Jean l'accompagnaient jusqu'au pont, Delaherche s'écria:

-- Mais, tenez! La voici là-bas, Henriette!... Vous la voyez bien qui agite son mouchoir.

Au delà de la ligne des sentinelles, en effet, parmi la foule, on distinguait une petite figure mince, un point blanc qui palpitait dans le soleil. Et tous deux, très émus, les yeux humides, levèrent les bras, répondirent d'un furieux branle de la main.

Ce fut le lendemain, un vendredi, que Maurice passa la plus abominable des journées. Pourtant, après une nouvelle nuit tranquille dans le petit bois, il avait eu la chance de manger encore du pain, Jean ayant découvert, au château de Villette, une femme qui en vendait, à dix francs la livre. Mais, ce jour-là, ils assistèrent à une effrayante scène, dont le cauchemar les hanta longtemps.

La veille, Chouteau avait remarqué que Pache ne se plaignait plus, l'air étourdi et content, comme un homme qui aurait dîné à sa faim. Tout de suite, il eut l'idée que le sournois devait avoir une cachette quelque part, d'autant plus que, ce matin-là, il venait de le voir s'éloigner pendant près d'une heure, puis reparaître, avec un sourire en dessous la bouche pleine. Sûrement, une aubaine lui était tombée, des provisions ramassées dans quelque bagarre. Et Chouteau exaspérait Loubet et Lapoulle, ce dernier surtout. Hein? Quel sale individu, s'il avait à manger, de ne pas partager avec les camarades!

-- Vous ne savez pas, ce soir, nous allons le suivre... Nous verrons s'il ose s'emplir tout seul, quand de pauvres bougres crèvent à côté de lui.