Chapter 32
-- Si vous croyez qu'on peut savoir! Il y a eu tant de choses, tant de choses! De toute cette sacrée bataille, tenez! Je ne serais pas fichu d'en conter long comme ça... Non! Pas même les endroits par où j'ai passé... On est comme des idiots, ma parole!
Et, après avoir avalé un verre de vin, il resta morne, les yeux perdus, là-bas, dans les ténèbres de sa mémoire.
-- Tout ce que je me rappelle, c'est que la nuit déjà tombait, au moment où j'ai repris connaissance... Lorsque j'avais culbuté, en chargeant, le soleil était très haut. Depuis des heures, je devais être là, la jambe droite écrasée sous mon vieux Zéphir, qui, lui, avait reçu une balle en plein poitrail... Je vous assure que ça n'avait rien de gai, cette position-Là, des tas de camarades morts, et pas un chat de vivant, et l'idée que j'allais crever moi aussi, si personne ne venait me ramasser... Doucement, j'avais tâché de dégager ma hanche; mais impossible, Zéphir pesait bien comme les cinq cent mille diables. Il était chaud encore. Je le caressais, je l'appelais, avec des mots gentils. Et c'est ça, voyez-vous, que jamais je n'oublierai: il a rouvert les yeux, il a fait un effort pour relever sa pauvre tête, qui traînait par terre, à côté de la mienne. Alors, nous avons causé: «mon pauvre vieux, que je lui ai dit, ce n'est pas pour te le reprocher, mais tu veux donc me voir claquer avec toi, que tu me tiens si fort?» naturellement, il n'a pas répondu oui. Ca n'empêche que j'ai lu dans son regard trouble la grosse peine qu'il avait de me quitter. Et je ne sais pas comment ça s'est fait, s'il l'a voulu ou si ça n'a été qu'une convulsion, mais il a eu une brusque secousse qui l'a jeté de côté. J'ai pu me mettre debout, ah! dans un sacré état, la jambe lourde comme du plomb... N'importe, j'ai pris la tête de Zéphir entre mes bras, en continuant à lui dire des choses, tout ce qui me venait du coeur, que c'était un bon cheval, que je l'aimais bien, que je me souviendrais toujours de lui. Il m'écoutait, il paraissait si content! Puis, il a eu encore une secousse, et il est mort, avec ses grands yeux vides, qui ne m'avaient pas quitté... Tout de même, c'est drôle, et l'on ne me croira pas: la vérité pure est pourtant qu'il avait dans les yeux de grosses larmes... Mon pauvre Zéphir, il pleurait comme un homme...
Étranglé de chagrin, Prosper dut s'interrompre, pleurant encore lui-même. Il avala un nouveau verre de vin, il continua son histoire, en phrases coupées, incomplètes. La nuit se faisait davantage, il n'y avait plus qu'un rouge rayon de lumière, au ras du champ de bataille, projetant à l'infini l'ombre immense des chevaux morts. Lui, sans doute, était resté longtemps près du sien, incapable de s'éloigner, avec sa jambe lourde. Puis, une brusque épouvante l'avait fait marcher quand même, le besoin de ne pas être seul, de se retrouver avec des camarades, pour avoir moins peur. Ainsi, de partout, des fossés, des broussailles, de tous les coins perdus, les blessés oubliés se traînaient, tâchaient de se rejoindre, faisaient des groupes à quatre ou cinq, des petites sociétés, où il était moins dur de râler ensemble et de mourir. Ce fut ainsi que, dans le bois de la Garenne, il tomba sur deux soldats du 43e, qui n'avaient pas une égratignure, mais qui étaient là, terrés comme des lièvres, attendant la nuit. Quand ils surent qu'il connaissait les chemins, ils lui dirent leur idée, filer en Belgique, gagner la frontière à travers bois, avant le jour. Il refusa d'abord de les conduire, il aurait préféré gagner tout de suite Remilly, certain d'y trouver un refuge; seulement, où se procurer une blouse et un pantalon? Sans compter que, du bois de la Garenne à Remilly, d'un bord de la vallée à l'autre, il ne fallait point espérer traverser les nombreuses lignes Prussiennes. Aussi finit-il par consentir à servir de guide aux deux camarades. Sa jambe s'était échauffée, ils eurent la chance de se faire donner un pain dans une ferme. Neuf heures sonnèrent à un clocher lointain, comme ils se remettaient en route. Le seul grand danger qu'ils coururent, ce fut à La Chapelle, où ils se jetèrent au beau milieu d'un poste ennemi, qui prit les armes et tira dans les ténèbres, tandis que, se glissant à plat ventre, galopant à quatre pattes, ils regagnaient les taillis, sous le sifflement des balles. Dès lors, ils ne quittèrent plus les bois, l'oreille aux aguets, les mains tâtonnantes. Au détour d'un sentier, ils rampèrent, ils sautèrent aux épaules d'une sentinelle perdue, dont ils ouvrirent la gorge d'un coup de couteau. Ensuite, les chemins furent libres, ils continuèrent en riant et en sifflant. Et, vers trois heures du matin, ils arrivèrent dans un petit village belge, chez un fermier brave homme, qui, réveillé, leur ouvrit tout de suite sa grange, où ils dormirent profondément sur des bottes de foin.
Le soleil était déjà haut, lorsque Prosper se réveilla. En ouvrant les yeux, tandis que les camarades ronflaient encore, il aperçut leur hôte, en train d'atteler un cheval à une grande carriole, chargée de pains, de riz, de café, de sucre, toutes sortes de provisions, cachées sous des sacs de charbon de bois; et il apprit que le brave homme avait en France, à Raucourt, deux filles mariées, auxquelles il allait porter ces provisions, les sachant dans un dénuement complet, à la suite du passage des Bavarois. Dès le matin, il s'était procuré le sauf-Conduit nécessaire. Tout de suite, Prosper fut saisi d'un désir fou, s'asseoir lui aussi sur le banc de la carriole, retourner là-bas, dans le coin de terre, dont la nostalgie l'angoissait déjà. Rien n'était plus simple, il descendrait à Remilly, que le fermier se trouvait forcé de traverser. Et ce fut arrangé en trois minutes, on lui prêta le pantalon et la blouse tant souhaités, le fermier le donna partout comme son garçon; de sorte que, vers six heures, il débarqua devant l'église, après n'avoir été arrêté que deux ou trois fois par des postes allemands.
-- Non, j'en avais assez! répéta Prosper, après un silence. Encore si l'on avait tiré de nous quelque chose de bon, comme là-bas, en Afrique! Mais aller à gauche pour revenir à droite, sentir qu'on ne sert absolument à rien, ça finit par ne pas être une existence... Et puis, maintenant, mon pauvre Zéphir est mort, je serais tout seul, je n'ai plus qu'à me remettre à la terre. N'est- ce pas? ça vaudra mieux que d'être prisonnier chez les Prussiens... Vous avez des chevaux, père Fouchard, vous verrez si je les aime et si je les soigne!
L'oeil du vieux avait brillé. Il trinqua encore, il conclut sans hâte:
-- Mon Dieu! Puisque ça te rend service, je veux bien tout de même, je te prends... Mais, quant aux gages, faudra n'en parler que lorsque la guerre sera finie, car je n'ai vraiment besoin de personne, et les temps sont trop durs.
Silvine, qui était restée assise, avec Charlot sur les genoux, n'avait pas quitté Prosper des yeux. Lorsqu'elle le vit se lever, pour se rendre tout de suite à l'écurie et faire la connaissance des bêtes, elle demanda de nouveau:
-- Alors, vous n'avez pas vu Honoré?
Cette question qui revenait si brusquement, le fit tressaillir, comme si elle éclairait d'une lumière subite un coin obscur de sa mémoire. Il hésita encore, se décida pourtant.
-- Écoutez, je n'ai pas voulu vous faire de la peine tout à l'heure, mais je crois bien qu'Honoré est resté là-bas.
-- Comment, resté?
-- Oui, je crois que les Prussiens lui ont fait son affaire... Je l'ai vu à moitié renversé sur un canon, la tête droite, avec un trou sous le coeur.
Il y eut un silence. Silvine avait blêmi affreusement, tandis que le père Fouchard, saisi, remettait sur la table son verre, où il avait achevé de vider la bouteille.
-- Vous en êtes bien sûr? reprit-elle d'une voix étranglée.
-- Dame! Aussi sûr qu'on peut l'être d'une chose qu'on a vue... C'était sur un petit monticule, à côté de trois arbres, et il me semble que j'irais, les yeux fermés.
En elle, c'était un écroulement. Ce garçon qui lui avait pardonné, qui s'était lié d'une promesse, qu'elle devait épouser, dès qu'il rentrerait du service, la campagne finie! Et on le lui avait tué, il était là-bas, avec un trou sous le coeur! Jamais elle n'avait senti qu'elle l'aimait si fort, tellement un besoin de le revoir, de l'avoir malgré tout à elle, même dans la terre, la soulevait, la jetait hors de sa passivité habituelle.
Elle posa rudement Charlot, elle s'écria:
-- Bon! je ne croirai ça que lorsque j'aurai vu, moi aussi... Puisque vous savez où c'est, vous allez m'y conduire. Et, si c'est vrai, si nous le retrouvons, nous le ramènerons.
Des larmes l'étouffaient, elle s'affaissa sur la table, secouée de longs sanglots, pendant que le petit, stupéfait d'avoir été bousculé par sa mère, éclatait aussi en pleurs. Elle le reprit, le serra contre elle, avec des paroles éperdues, bégayées.
-- Mon pauvre enfant! Mon pauvre enfant!
Le père Fouchard restait consterné. Il aimait tout de même son fils, à sa manière. Des souvenirs anciens durent lui revenir, de très loin, du temps où sa femme vivait, où Honoré allait encore à l'école; et deux grosses larmes parurent également dans ses yeux rouges, coulèrent le long du cuir tanné de ses joues. Depuis plus de dix ans, il n'avait pas pleuré. Des jurons lui échappaient, il finissait par se fâcher de ce fils qui était à lui, qu'il ne verrait plus jamais pourtant.
-- Nom de Dieu! C'est vexant, de n'avoir qu'un garçon, et qu'on vous le prenne!
Mais, quand le calme fut un peu revenu, Fouchard fut très ennuyé d'entendre que Silvine parlait toujours d'aller chercher le corps d'Honoré, là-bas. Elle s'obstinait, sans cris maintenant, dans un silence désespéré et invincible; et il ne la reconnaissait plus, elle si docile, faisant toutes les besognes en fille résignée: ses grands yeux de soumission qui suffisaient à la beauté de son visage avaient pris une décision farouche, tandis que son front restait pâle, sous le flot de ses épais cheveux bruns. Elle venait d'arracher un fichu rouge qu'elle avait aux épaules, elle s'était mise toute en noir, comme une veuve. Vainement, il lui représenta la difficulté des recherches, les dangers qu'elle pouvait courir, le peu d'espoir qu'il y avait de retrouver le corps. Elle cessait même de répondre, il voyait bien qu'elle partirait seule, qu'elle ferait quelque folie, s'il ne s'en occupait pas, ce qui l'inquiétait plus encore, à cause des complications où cela pouvait le jeter avec les autorités Prussiennes. Aussi finit-il par se décider à se rendre chez le maire de Remilly, qui était un peu son cousin, et à eux deux ils arrangèrent une histoire: Silvine fut donnée pour la veuve véritable d'Honoré, Prosper devint son frère; de sorte que le colonel Bavarois, installé en bas du village, à l'hôtel de la croix de Malte, voulut bien délivrer un laissez-Passer pour le frère et la soeur, les autorisant à ramener le corps du mari, s'ils le découvraient. La nuit était venue, tout ce qu'on put obtenir de la jeune femme, ce fut qu'elle attendrait le jour pour se mettre en marche.
Le lendemain, jamais Fouchard ne voulut laisser atteler un de ses chevaux, dans la crainte de ne pas le revoir. Qui lui disait que les Prussiens ne confisqueraient pas la bête et la voiture? Enfin, il consentit de mauvaise grâce à prêter l'âne, un petit âne gris, dont l'étroite charrette était encore assez grande pour contenir un mort. Longuement, il donna des instructions à Prosper, qui avait bien dormi, mais que la pensée de l'expédition rendait soucieux, maintenant que, reposé, il tâchait de se souvenir. À la dernière minute, Silvine alla chercher la couverture de son propre lit, qu'elle plia au fond de la charrette. Et, comme elle partait, elle revint en courant embrasser Charlot.
-- Père Fouchard, je vous le confie, veillez bien à ce qu'il ne joue pas avec les allumettes.
-- Oui, oui! Sois tranquille!
Les préparatifs avaient traîné, il était près de sept heures, lorsque Silvine et Prosper, derrière l'étroite charrette que le petit âne gris tirait, la tête basse, descendirent les pentes raides de Remilly. Il avait plu abondamment pendant la nuit, les chemins se trouvaient changés en fleuves de boue; et de grandes nuées livides couraient dans le ciel, d'une tristesse morne.
Prosper, voulant couper au plus court, avait résolu de traverser Sedan. Mais, avant Pont-Maugis, un poste Prussien arrêta la charrette, la retint pendant plus d'une heure; et, lorsque le laissez-Passer eut circulé entre les mains de quatre ou cinq chefs, l'âne put reprendre sa marche, à la condition de faire le grand tour par Bazeilles, en s'engageant à gauche dans un chemin de traverse. Aucune raison ne fut donnée, sans doute craignait-on d'encombrer la ville davantage. Quand Silvine passa la Meuse sur le pont du chemin de fer, ce pont funeste qu'on n'avait pas fait sauter et qui du reste avait coûté si cher aux Bavarois, elle aperçut le cadavre d'un artilleur descendant d'un air de flânerie, au fil de l'eau. Une touffe d'herbe l'accrocha, il demeura un instant immobile, puis il tourna sur lui-même, il repartit.
Dans Bazeilles, que l'âne traversa au pas, d'un bout à l'autre, c'était la destruction, tout ce que la guerre peut faire d'abominables ruines, quand elle passe, dévastatrice, en furieux ouragan. Déjà, on avait relevé les morts, il n'y avait plus sur le pavé du village un seul cadavre; et la pluie lavait le sang, des flaques restaient rouges, avec des débris louches, des lambeaux où l'on croyait reconnaître encore des cheveux. Mais l'effroi qui serrait les coeurs, venait des décombres, de ce Bazeilles si riant trois jours plus tôt, avec ses gaies maisons au milieu de ses jardins, à cette heure effondré, anéanti, ne montrant que des pans de muraille noircis par les flammes. L'église brûlait toujours, un vaste bûcher de poutres fumantes, au milieu de la place, d'où s'élevait continuellement une grosse colonne de fumée noire, élargie au ciel en un panache de deuil. Des rues entières avaient disparu, plus rien d'un côté ni de l'autre, rien que des tas de moellons calcinés bordant les ruisseaux, dans un gâchis de suie et de cendre, une boue d'encre épaisse noyant tout. Aux quatre coins des carrefours, les maisons d'angle se trouvaient rasées, comme emportées par le vent de feu qui avait soufflé là. D'autres avaient moins souffert, une restait debout, isolée, tandis que celles de gauche et de droite semblaient hachées par la mitraille, dressant leurs carcasses pareilles à des squelettes vides. Et une insupportable odeur s'exhalait, la nausée de l'incendie, l'âcreté du pétrole surtout, versé à flots sur les parquets. Puis, c'était aussi la désolation muette de ce qu'on avait essayé de sauver, des pauvres meubles jetés par les fenêtres, écrasés sur le trottoir, les tables infirmes aux jambes cassées, les armoires aux flancs ouverts, à la poitrine fendue, du linge qui traînait, déchiré, souillé, toutes les tristes miettes du pillage en train de se fondre sous la pluie. Par une façade béante, à travers des planchers écroulés, on apercevait une pendule intacte, sur une cheminée, tout en haut d'un mur.
-- Ah! les cochons! grognait Prosper, en qui le sang du soldat qu'il était encore l'avant-veille, s'échauffait, à voir une abomination semblable.
Il serrait les poings, il fallut que Silvine, très pâle, le calmât du regard, à chaque factionnaire qu'ils rencontraient, le long de la route. Les Bavarois avaient en effet posé des sentinelles près des maisons qui brûlaient encore; et ces hommes, le fusil chargé, la baïonnette au canon, semblaient garder les incendies, pour que la flamme achevât son oeuvre. D'un geste menaçant, d'un cri guttural, quand on s'entêtait, ils en écartaient les simples curieux, les intéressés aussi qui rôdaient aux alentours. Des groupes d'habitants, à distance, restaient muets, avec des frémissements de rage contenus. Une femme, toute jeune, les cheveux épars, la robe souillée de boue, s'obstinait devant le tas fumant d'une petite maison, dont elle voulait fouiller les braises ardentes, malgré le factionnaire qui en défendait l'approche. On disait que cette femme avait eu son enfant brûlé dans cette maison. Et, tout d'un coup, comme le Bavarois l'écartait d'une main brutale, elle se retourna, elle lui vomit à la face son furieux désespoir, des injures de sang et de fange, des mots immondes qui la soulageaient un peu, enfin. Il devait ne pas comprendre, il la regardait, inquiet, reculant. Trois camarades accoururent, le délivrèrent de la femme, qu'ils emmenèrent, hurlante. Devant les décombres d'une autre maison, un homme et deux fillettes, tous les trois tombés sur le sol de fatigue et de misère, sanglotaient, ne sachant où aller, ayant vu là s'envoler en cendre tout ce qu'ils possédaient. Mais une patrouille passa, qui dissipa les curieux, et la route redevint déserte, avec les seules sentinelles, mornes et dures, veillant d'un oeil oblique à faire respecter leur consigne scélérate.
-- Les cochons, les cochons! répéta Prosper sourdement. Ca ferait plaisir d'en étrangler un ou deux.
Silvine, de nouveau, le fit taire. Elle frissonna. Dans une remise épargnée par le feu, un chien, enfermé, oublié depuis deux jours, hurlait d'une plainte continue, si lamentable, qu'une terreur traversa le ciel bas, d'où une petite pluie grise venait de se mettre à tomber. Et ce fut à ce moment, devant le parc de Montivilliers, qu'ils firent une rencontre. Trois grands tombereaux étaient là, à la file, chargés de morts, de ces tombereaux de la salubrité, que l'on emplit à la pelle, le long des rues, chaque matin, de la desserte de la veille; et, de même, on venait de les emplir de cadavres, les arrêtant à chaque corps que l'on y jetait, repartant avec le gros bruit des roues pour s'arrêter plus loin, parcourant Bazeilles entier, jusqu'à ce que le tas débordât. Ils attendaient, immobiles sur la route, qu'on les conduisît à la décharge publique, au charnier voisin. Des pieds sortaient, dressés en l'air. Une tête retombait, à demi arrachée. Lorsque les trois tombereaux, de nouveau, s'ébranlèrent, cahotant dans les flaques, une main livide qui pendait, très longue, vint frotter contre une roue; et la main peu à peu s'usait, écorchée, mangée jusqu'à l'os.
Dans le village de Balan, la pluie cessa. Prosper décida Silvine à manger un morceau de pain qu'il avait eu la précaution d'emporter. Il était déjà onze heures. Mais, comme ils arrivaient près de Sedan, un poste Prussien les arrêta encore; et, cette fois, ce fut terrible, l'officier s'emportait, refusait même de rendre le laissez-Passer, qu'il déclarait faux, en un Français très correct, d'ailleurs. Des soldats, sur son ordre, avaient poussé l'âne et la petite charrette sous un hangar. Que faire? comment continuer la route? Silvine, qui se désespérait, eut alors une idée, en songeant au cousin Dubreuil, ce parent du père Fouchard, qu'elle connaissait et dont la propriété, l'ermitage, se trouvait à quelques cents pas, en haut des ruelles dominant le faubourg. Peut-être l'écouterait-on, lui, un bourgeois. Elle emmena Prosper, puisqu'on les laissait libres, à la condition de garder la charrette. Ils coururent, ils trouvèrent la grille de l'ermitage grande ouverte. Et, de loin, comme ils s'engageaient dans l'allée des ormes séculaires, un spectacle qu'ils aperçurent les étonna beaucoup.
-- Fichtre! dit Prosper, en voilà qui se la coulent douce!
C'était, au bas du perron, sur le gravier fin de la terrasse, toute une réunion joyeuse. Autour d'un guéridon à tablette de marbre, des fauteuils et un canapé de satin bleu-Ciel formaient le cercle, étalant au plein air un salon étrange, que la pluie devait tremper depuis la veille. Deux zouaves, vautrés aux deux bouts du canapé, semblaient éclater de rire. Un petit fantassin, qui occupait un fauteuil, penché en avant, avait l'air de se tenir le ventre. Trois autres s'accoudaient nonchalamment aux bras de leurs sièges, tandis qu'un chasseur avançait la main, comme pour prendre un verre sur le guéridon. Évidemment, ils avaient vidé la cave et faisaient la fête.
-- Comment peuvent-ils encore être là? murmurait Prosper, de plus en plus stupéfié, à mesure qu'il avançait. Les bougres, ils se fichent donc des Prussiens?
Mais Silvine, dont les yeux se dilataient, jeta un cri, eut un brusque geste d'horreur. Les soldats ne bougeaient pas, ils étaient morts. Les deux zouaves, raidis, les mains tordues, n'avaient plus de visage, le nez arraché, les yeux sautés des orbites. Le rire de celui qui se tenait le ventre venait de ce qu'une balle lui avait fendu les lèvres, en lui cassant les dents. Et cela était vraiment atroce, ces misérables qui causaient, dans leurs attitudes cassées de mannequins, les regards vitreux, les bouches ouvertes, tous glacés, immobiles à jamais. S'étaient-ils traînés à cette place, vivants encore, pour mourir ensemble? étaient-ce plutôt les Prussiens qui avaient fait la farce de les ramasser, puis de les asseoir en rond, par une moquerie de la vieille gaieté Française?
-- Drôle de rigolade tout de même! reprit Prosper, pâlissant.
Et, regardant les autres morts, en travers de l'allée, au pied des arbres, dans les pelouses, cette trentaine de braves parmi lesquels le corps du lieutenant Rochas gisait, troué de blessures, enveloppé du drapeau, il ajouta d'un air sérieux de grand respect:
-- On s'est joliment bûché par ici! ça m'étonnerait, si nous y trouvions le bourgeois que vous cherchez.
Déjà, Silvine entrait dans la maison, dont les fenêtres et les portes défoncées bâillaient à l'air humide. En effet, il n'y avait évidemment là personne, les maîtres devaient être partis avant la bataille. Puis, comme elle s'entêtait et qu'elle pénétrait dans la cuisine, elle laissa de nouveau échapper un cri d'effroi. Sous l'évier, deux corps avaient roulé, un zouave, un bel homme à barbe noire, et un Prussien énorme, les cheveux rouges, tous les deux enlacés furieusement. Les dents de l'un étaient entrées dans la joue de l'autre, les bras raidis n'avaient pas lâché prise, faisant encore craquer les colonnes vertébrales rompues, nouant les deux corps d'un tel noeud d'éternelle rage, qu'il allait falloir les enterrer ensemble.
Alors, Prosper se hâta d'emmener Silvine, puisqu'ils n'avaient rien à faire dans cette maison ouverte, habitée par la mort. Et, lorsque, désespérés, ils furent revenus au poste qui avait retenu l'âne et la charrette, ils eurent la chance de trouver, avec l'officier si rude, un général, en train de visiter le champ de bataille. Celui-ci voulut prendre connaissance du laissez-Passer, puis il le rendit à Silvine, il eut un geste de pitié, pour dire qu'on laissât aller cette pauvre femme, avec son âne, en quête du corps de son mari. Sans attendre, suivis de l'étroite charrette, elle et son compagnon remontèrent vers le fond de Givonne, obéissant à la défense nouvelle qui leur était faite de traverser Sedan.