La Débâcle

Chapter 26

Chapter 263,818 wordsPublic domain

Elle était très pâle, elle leva la tête, jeta un coup d'oeil autour d'elle, avec un frisson. Puis, l'involontaire, l'invincible sourire revint sur ses lèvres.

-- Oh! oui, effrayant, tous ces hommes que l'on coupe... C'est drôle que je reste là, sans m'évanouir.

Madame Delaherche avait regardé son fils baiser les cheveux de la jeune femme. Elle eut un geste, comme pour l'écarter, en songeant à l'autre, à l'homme qui avait dû baiser aussi ces cheveux-là, la nuit dernière. Mais ses vieilles mains tremblèrent, elle murmura:

-- Que de souffrances, mon Dieu! On oublie les siennes.

Delaherche partit, en expliquant qu'il allait revenir tout de suite, avec des renseignements certains. Dès la rue Maqua, il fut surpris du nombre de soldats qui rentraient, sans armes, l'uniforme en lambeaux, souillé de poussière. Il ne put d'ailleurs tirer aucun détail précis de ceux qu'il s'efforça d'interroger: les uns répondaient, hébétés, qu'ils ne savaient pas; les autres en disaient si long, dans une telle furie de gestes, une telle exaltation de paroles, qu'ils ressemblaient à des fous. Machinalement, alors, il se dirigea de nouveau vers la Sous- Préfecture, avec la pensée que toutes les nouvelles affluaient là. Comme il traversait la place du collège, deux canons, sans doute les deux seules pièces qui restaient d'une batterie, arrivèrent au galop, s'échouèrent contre un trottoir. Dans la Grande-Rue, il dut s'avouer que la ville commençait à s'encombrer des premiers fuyards: trois hussards démontés, assis sous une porte, se partageaient un pain; deux autres, à petits pas, menaient leurs chevaux par la bride, ignorant à quelle écurie les conduire; des officiers couraient éperdus, sans avoir l'air de savoir où ils allaient. Sur la place Turenne, un sous-lieutenant lui conseilla de ne pas s'attarder, car des obus y tombaient fréquemment, un éclat venait même d'y briser la grille qui entourait la statue du grand capitaine, vainqueur du Palatinat. Et, en effet, comme il filait rapidement dans la rue de la Sous-Préfecture, il vit deux projectiles éclater, avec un fracas épouvantable, sur le pont de Meuse.

Il restait planté devant la loge du concierge, cherchant un prétexte pour demander et questionner un des aides de camp, lorsqu'une voix jeune l'appela.

-- Monsieur Delaherche!... Entrez vite, il ne fait pas bon dehors.

C'était Rose, son ouvrière, à laquelle il ne songeait pas. Grâce à elle, toutes les portes allaient s'ouvrir. Il entra dans la loge, consentit à s'asseoir.

-- Imaginez-vous que maman en est malade, elle s'est couchée. Vous voyez, il n'y a que moi, parce que papa est garde national à la citadelle... Tout à l'heure, l'empereur a voulu montrer encore qu'il était brave, et il est ressorti, il a pu aller au bout de la rue, jusqu'au pont. Un obus est même tombé devant lui, le cheval d'un de ses écuyers a été tué. Et puis, il est revenu... N'est-ce pas, que voulez-vous qu'il fasse?

-- Alors, vous savez où nous en sommes... Qu'est-ce qu'ils disent, ces messieurs?

Elle le regarda, étonnée. Elle restait d'une fraîcheur gaie, avec ses cheveux fins, ses yeux clairs d'enfant qui s'agitait, empressée, au milieu de ces abominations, sans trop les comprendre.

-- Non, je ne sais rien... Vers midi, j'ai monté une lettre pour le maréchal De Mac-Mahon. L'empereur était avec lui... Ils sont restés près d'une heure enfermés ensemble, le maréchal dans son lit, l'empereur assis contre le matelas, sur une chaise... ça, je le sais, parce que je les ai vus, quand on a ouvert la porte.

-- Alors, qu'est-ce qu'ils se disaient?

De nouveau, elle le regarda, et elle ne put s'empêcher de rire.

-- Mais je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache? Personne au monde ne sait ce qu'ils se sont dit.

C'était vrai, il eut un geste pour s'excuser de sa question sotte. Pourtant, l'idée de cette conversation suprême le tracassait: quel intérêt elle avait dû offrir! à quel parti avaient-ils pu s'arrêter?

-- Maintenant, reprit Rose, l'empereur est rentré dans son cabinet, où il est en conférence avec deux généraux qui viennent d'arriver du champ de bataille...

Elle s'interrompit, jeta un coup d'oeil vers le perron.

-- Tenez! en voici un, de ces généraux... Et, tenez! voici l'autre.

Vivement, il sortit, reconnut le général Douay et le général Ducrot, dont les chevaux attendaient. Il les regarda se remettre en selle, puis galoper. Après l'abandon du plateau d'Illy, ils étaient accourus, chacun de son côté, pour avertir l'empereur que la bataille était perdue. Ils donnaient des détails précis sur la situation, l'armée et Sedan se trouvaient dès lors enveloppés de toutes parts, le désastre allait être effroyable.

Dans son cabinet, l'empereur se promena quelques minutes en silence, de son pas vacillant de malade. Il n'y avait plus là qu'un aide de camp, debout et muet, près d'une porte. Et lui marchait toujours, de la cheminée à la fenêtre, la face ravagée, tiraillée à présent par un tic nerveux. Le dos semblait se courber davantage, comme sous l'écroulement d'un monde; tandis que l'oeil mort, voilé des paupières lourdes, disait la résignation du fataliste qui avait joué et perdu contre le destin la partie dernière. Chaque fois, pourtant, qu'il revenait devant la fenêtre entr'ouverte, un tressaillement l'y arrêtait une seconde.

À une de ces stations si courtes, il eut un geste tremblant, il murmura:

-- Oh! ce canon, ce canon qu'on entend depuis ce matin!

De là, en effet, le grondement des batteries de la Marfée et de Frénois arrivait avec une violence extraordinaire. C'était un roulement de foudre dont tremblaient les vitres et les murs eux- mêmes, un fracas obstiné, incessant, exaspérant. Et il devait songer que la lutte, désormais, était sans espoir, que toute résistance devenait criminelle. À quoi bon du sang versé encore, des membres broyés, des têtes emportées, des morts toujours, ajoutés aux morts épars dans la campagne? Puisqu'on était vaincu, que c'était fini, pourquoi se massacrer davantage? Assez d'abomination et de douleur criait sous le soleil.

L'empereur, revenu devant la fenêtre, se remit à trembler, en levant les mains.

-- Oh! ce canon, ce canon qui ne cesse pas!

Peut-être la pensée terrible des responsabilités se levait-elle en lui, avec la vision des cadavres sanglants que ses fautes avaient couchés là-bas, par milliers; et peut-être n'était-ce que l'attendrissement de son coeur pitoyable de rêveur, de bon homme hanté de songeries humanitaires. Dans cet effrayant coup du sort qui brisait et emportait sa fortune, ainsi qu'un brin de paille, il trouvait des larmes pour les autres, éperdu de la boucherie inutile qui continuait, sans force pour la supporter davantage. Maintenant, cette canonnade scélérate lui cassait la poitrine, redoublait son mal.

-- Oh! ce canon, ce canon, faites-le taire tout de suite, tout de suite!

Et cet empereur qui n'avait plus de trône, ayant confié ses pouvoirs à l'impératrice-régente, ce chef d'armée qui ne commandait plus, depuis qu'il avait remis au maréchal Bazaine le commandement suprême, eut alors un réveil de sa puissance, l'irrésistible besoin d'être le maître une dernière fois. Depuis Châlons, il s'était effacé, n'avait pas donné un ordre, résigné à n'être qu'une inutilité sans nom et encombrante, un paquet gênant, emporté parmi les bagages des troupes. Et il ne se réveillait empereur que pour la défaite; le premier, le seul ordre qu'il devait donner encore, dans la pitié effarée de son coeur, allait être de hisser le drapeau blanc sur la citadelle, afin de demander un armistice.

-- Oh! Ce canon, ce canon!... Prenez un drap, une nappe, n'importe quoi! Courez vite, dites qu'on le fasse taire!

L'aide de camp se hâta de sortir, et l'empereur continua sa marche vacillante, de la cheminée à la fenêtre, pendant que les batteries tonnaient toujours, secouant la maison entière.

En bas, Delaherche causait encore avec Rose, lorsqu'un sergent de service accourut.

-- Mademoiselle, on ne trouve plus rien, je ne puis pas mettre la main sur une bonne... Vous n'auriez pas un linge, un morceau de linge blanc?

-- Voulez-vous une serviette?

-- Non, non, ce n'est pas assez grand... Une moitié de drap par exemple.

Déjà, Rose, obligeante, s'était précipitée vers l'armoire.

-- C'est que je n'ai pas de drap coupé... Un grand linge blanc, non! Je ne vois rien qui fasse l'affaire... Ah! tenez, voulez-vous une nappe?

-- Une nappe, parfait! c'est tout à fait ça.

Et il ajouta, en s'en allant:

-- On va en faire un drapeau blanc, qu'on hissera sur la citadelle, pour demander la paix... Merci bien, mademoiselle.

Delaherche eut un sursaut de joie involontaire.

Enfin, on allait donc être tranquille! Puis, cette joie lui parut antipatriotique, il la refréna. Mais son coeur soulagé battait quand même, et il regarda un colonel et un capitaine, suivis du sergent, qui sortaient à pas précipités de la Sous-Préfecture. Le colonel portait, sous le bras, la nappe roulée. Il eut l'idée de les suivre, il quitta Rose, laquelle était très fière d'avoir fourni ce linge. À ce moment, deux heures sonnaient.

Devant l'Hôtel de Ville, Delaherche fut bousculé par tout un flot de soldats hagards qui descendaient du faubourg de la cassine. Il perdit de vue le colonel, il renonça à la curiosité d'aller voir hisser le drapeau blanc. On ne le laisserait certainement pas entrer dans le donjon; et, d'autre part, comme il entendait raconter que des obus tombaient sur le collège, il était envahi d'une inquiétude nouvelle: peut-être bien que sa fabrique flambait, depuis qu'il l'avait quittée. Il se précipita, repris de sa fièvre d'agitation, se satisfaisant à courir ainsi. Mais des groupes barraient les rues, des obstacles déjà renaissaient à chaque carrefour. Rue Maqua seulement, il eut un soupir d'aise, quand il aperçut la monumentale façade de sa maison intacte, sans une fumée ni une étincelle. Il entra, il cria de loin à sa mère et à sa femme:

-- Tout va bien, on hisse le drapeau blanc, on va cesser le feu!

Puis, il s'arrêta, car l'aspect de l'ambulance était vraiment effroyable.

Dans le vaste séchoir, dont on laissait la grande porte ouverte, non seulement tous les matelas étaient occupés, mais il ne restait même plus de place sur la litière étalée au bout de la salle. On commençait à mettre de la paille entre les lits, on serrait les blessés les uns contre les autres. Déjà, on en comptait près de deux cents, et il en arrivait toujours. Les larges fenêtres éclairaient d'une clarté blanche toute cette souffrance humaine entassée. Parfois, à un mouvement trop brusque, un cri involontaire s'élevait. Des râles d'agonie passaient dans l'air moite. Tout au fond, une plainte douce, presque chantante, ne cessait pas. Et le silence se faisait plus profond, une sorte de stupeur résignée, le morne accablement d'une chambre de mort, que coupaient seuls les pas et les chuchotements des infirmiers. Les blessures, pansées à la hâte sur le champ de bataille, quelques- unes même demeurées à vif, étalaient leur détresse, entre les lambeaux des capotes et des pantalons déchirés. Des pieds s'allongeaient, chaussés encore, broyés et saignants. Des genoux et des coudes, comme rompus à coups de marteau, laissaient pendre des membres inertes. Il y avait des mains cassées, des doigts qui tombaient, retenus à peine par un fil de peau. Les jambes et les bras fracturés semblaient les plus nombreux, raidis de douleur, d'une pesanteur de plomb. Mais, surtout, les inquiétantes blessures étaient celles qui avaient troué le ventre, la poitrine ou la tête. Des flancs saignaient par des déchirures affreuses, des noeuds d'entrailles s'étaient faits sous la peau soulevée, des reins entamés, hachés, tordaient les attitudes en des contorsions frénétiques. De part en part, des poumons étaient traversés, les uns d'un trou si mince, qu'il ne saignait pas, les autres d'une fente béante d'où la vie coulait en un flot rouge; et les hémorragies internes, celles qu'on ne voyait point, foudroyaient les hommes, tout d'un coup délirants et noirs. Enfin, les têtes avaient souffert plus encore: mâchoires fracassées, bouillie sanglante des dents et de la langue; orbites défoncées, l'oeil à moitié sorti; crânes ouverts, laissant voir la cervelle. Tous ceux dont les balles avaient touché la moelle ou le cerveau, étaient comme des cadavres, dans l'anéantissement du coma; tandis que les autres, les fracturés, les fiévreux, s'agitaient, demandaient à boire, d'une voix basse et suppliante.

Puis, à côté, sous le hangar où l'on opérait, c'était une autre horreur. Dans cette première bousculade, on ne procédait qu'aux opérations urgentes, celles que nécessitait l'état désespéré des blessés. Toute crainte d'hémorragie décidait Bouroche à l'amputation immédiate. De même, il n'attendait pas pour chercher les projectiles au fond des plaies et les enlever, s'ils s'étaient logés dans quelque zone dangereuse, la base du cou, la région de l'aisselle, la racine de la cuisse, le pli du coude ou le jarret. Les autres blessures, qu'il préférait laisser en observation, étaient simplement pansées par les infirmiers, sur ses conseils. Déjà, il avait fait pour sa part quatre amputations, en les espaçant, en se donnant le repos d'extraire quelques balles entre les opérations graves; et il commençait à se fatiguer. Il n'y avait que deux tables, la sienne et une autre, où travaillait un de ses aides. On venait de tendre un drap entre les deux, afin que les opérés ne pussent se voir. Et l'on avait beau les laver à l'éponge, les tables restaient rouges; tandis que les seaux qu'on allait jeter à quelques pas, sur une corbeille de marguerites, ces seaux dont un verre de sang suffisait à rougir l'eau claire, semblaient être des seaux de sang pur, des volées de sang noyant les fleurs de la pelouse. Bien que l'air entrât librement, une nausée montait de ces tables, de ces linges, de ces trousses, dans l'odeur fade du chloroforme.

Pitoyable en somme, Delaherche frémissait de compassion, lorsque l'entrée d'un landau, sous le porche, l'intéressa. On n'avait plus trouvé sans doute que cette voiture de maître, et l'on y avait entassé des blessés. Ils y tenaient huit, les uns sur les autres. Le fabricant eut un cri de surprise terrifiée, en reconnaissant, dans le dernier qu'on descendit, le capitaine Beaudoin.

-- Oh! mon pauvre ami!... Attendez! Je vais appeler ma mère et ma femme.

Elles accoururent, laissant le soin de rouler des bandes à deux servantes. Les infirmiers qui avaient saisi le capitaine, l'emportaient dans la salle; et ils allaient le coucher en travers d'un tas de paille, lorsque Delaherche aperçut, sur un matelas, un soldat qui ne bougeait plus, la face terreuse, les yeux ouverts.

-- Dites donc, mais il est mort, celui-là!

-- Tiens! C'est vrai, murmura un infirmier. Pas la peine qu'il encombre!

Lui et un camarade prirent le corps, l'emportèrent au charnier qu'on avait établi derrière les cytises. Une douzaine de morts, déjà, s'y trouvaient rangés, raidis dans le dernier râle, les uns les pieds étirés, comme allongés par la souffrance, les autres déjetés, tordus en des postures atroces. Il y en avait qui ricanaient, les yeux blancs, les dents à nu sous les lèvres retroussées; tandis que plusieurs, la figure longue, affreusement triste, pleuraient encore de grosses larmes. Un, très jeune, petit et maigre, la tête à moitié emportée, serrait sur son coeur, de ses deux mains convulsives, une photographie de femme, une de ces pâles photographies de faubourg, éclaboussée de sang. Et, aux pieds des morts, pêle-mêle, des jambes et des bras coupés s'entassaient aussi, tout ce qu'on rognait, tout ce qu'on abattait sur les tables d'opération, le coup de balai de la boutique d'un boucher, poussant dans un coin les déchets, la chair et les os.

Devant le capitaine Beaudoin, Gilberte avait frémi. Mon Dieu! Qu'il était pâle, couché sur ce matelas, la face toute blanche sous la saleté qui la souillait! Et la pensée que, quelques heures auparavant, il l'avait tenue entre ses bras, plein de vie et sentant bon, la glaçait d'effroi. Elle s'était agenouillée.

-- Quel malheur, mon ami! Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?

Et, machinalement, elle avait tiré son mouchoir, elle lui en essuyait la figure, ne pouvant le tolérer ainsi, sali de sueur, de terre et de poudre. Il lui semblait qu'elle le soulageait, en le nettoyant un peu.

-- N'est-ce pas? ce n'est rien, ce n'est que votre jambe.

Le capitaine, dans une sorte de somnolence, ouvrait les yeux, péniblement. Il avait reconnu ses amis, il s'efforçait de leur sourire.

-- Oui, la jambe seulement... Je n'ai pas même senti le coup, j'ai cru que je faisais un faux pas et que je tombais...

Mais il parlait avec difficulté.

-- Oh! J'ai soif, j'ai soif!

Alors, Madame Delaherche, penchée à l'autre bord du matelas, s'empressa. Elle courut chercher un verre et une carafe d'eau, dans laquelle on avait versé un peu de cognac. Et, lorsque le capitaine eut vidé le verre avidement, elle dut partager le reste de la carafe aux blessés voisins: toutes les mains se tendaient, des voix ardentes la suppliaient. Un zouave, qui ne put en avoir, sanglota.

Delaherche, cependant, tâchait de parler au major, afin d'obtenir, pour le capitaine, un tour de faveur. Bouroche venait d'entrer dans la salle, avec son tablier sanglant, sa large face en sueur, que sa crinière léonine semblait incendier; et, sur son passage, les hommes se soulevaient, voulaient l'arrêter, chacun brûlant de passer tout de suite, d'être secouru et de savoir: «à moi, monsieur le major, à moi!» des balbutiements de prière le suivaient, des doigts tâtonnants effleuraient ses vêtements. Mais lui, tout à son affaire, soufflant de lassitude, organisait son travail, sans écouter personne. Il se parlait à voix haute, il les comptait du doigt, leur donnait des numéros, les classait: celui- ci, celui-là, puis cet autre; un, deux, trois; une mâchoire, un bras, une cuisse; tandis que l'aide qui l'accompagnait, tendait l'oreille, pour tâcher de se souvenir.

-- Monsieur le major, dit Delaherche, il y a là un capitaine, le capitaine Beaudoin...

Bouroche l'interrompit.

-- Comment, Beaudoin est ici!... Ah! le pauvre bougre!

Il alla se planter devant le blessé. Mais, d'un coup d'oeil, il dut voir la gravité du cas, car il reprit aussitôt, sans même se baisser pour examiner la jambe atteinte:

-- Bon! on va me l'apporter tout de suite, dès que j'aurai fait l'opération qu'on prépare.

Et il retourna sous le hangar, suivi par Delaherche, qui ne voulait pas le lâcher, de crainte qu'il n'oubliât sa promesse.

Cette fois, il s'agissait de la désarticulation d'une épaule, d'après la méthode de Lisfranc, ce que les chirurgiens appelaient une jolie opération, quelque chose d'élégant et de prompt, en tout quarante secondes à peine. Déjà, on chloroformait le patient, pendant qu'un aide lui saisissait l'épaule à deux mains, les quatre doigts sous l'aisselle, le pouce en dessus. Alors, Bouroche, armé du grand couteau long, après avoir crié: «asseyez- le!», empoigna le deltoïde, transperça le bras, trancha le muscle; puis, revenant en arrière, il détacha la jointure d'un seul coup; et le bras était tombé, abattu en trois mouvements. L'aide avait fait glisser ses pouces, pour boucher l'artère humérale. «Recouchez-le!» Bouroche eut un rire involontaire en procédant à la ligature, car il n'avait mis que trente-cinq secondes. Il ne restait plus qu'à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu'une épaulette à plat. Cela était joli, à cause du danger, un homme pouvant se vider de tout son sang en trois minutes par l'artère humérale, sans compter qu'il y a péril de mort, chaque fois qu'on assoit un blessé, sous l'action du chloroforme.

Delaherche, glacé, aurait voulu fuir. Mais il n'en eut pas le temps, le bras était déjà sur la table. Le soldat amputé, une recrue, un paysan solide, qui sortait de sa torpeur, aperçut ce bras qu'un infirmier emportait, derrière les cytises. Il regarda vivement son épaule, la vit tranchée et saignante. Et il se fâcha, furieux.

-- Ah! nom de Dieu! c'est bête, ce que vous avez fait là!

Bouroche, exténué, ne répondait point. Puis, l'air brave homme:

-- J'ai fait pour le mieux, je ne voulais pas que tu claques, mon garçon... D'ailleurs, je t'ai consulté, tu m'as dit oui.

-- J'ai dit oui, j'ai dit oui! est-ce que je savais, moi!

Et sa colère tomba, il se mit à pleurer à chaudes larmes.

-- Qu'est-ce que vous voulez que je foute, maintenant?

On le remporta sur la paille, on lava violemment la toile cirée et la table; et les seaux d'eau rouge qu'on jeta de nouveau, à la volée, au travers de la pelouse, ensanglantèrent la corbeille blanche de marguerites.

Mais Delaherche s'étonnait d'entendre toujours le canon. Pourquoi donc ne se taisait-il pas? La nappe de Rose, maintenant, devait être hissée sur la citadelle. Et on aurait dit, au contraire, que le tir des batteries Prussiennes augmentait d'intensité. C'était un vacarme à ne pas s'entendre, un ébranlement secouant les moins nerveux de la tête aux pieds, dans une angoisse croissante. Cela ne devait guère être bon, pour les opérateurs et pour les opérés, ces secousses qui vous arrachaient le coeur. L'ambulance entière en était bousculée, enfiévrée, jusqu'à l'exaspération.

-- C'était fini, qu'ont-ils donc à continuer? s'écria Delaherche, qui prêtait anxieusement l'oreille, croyant à chaque seconde entendre le dernier coup.

Puis, comme il revenait vers Bouroche, pour lui rappeler le capitaine, il eut l'étonnement de le trouver par terre, au milieu d'une botte de paille, couché sur le ventre, les deux bras nus jusqu'aux épaules, enfoncés dans deux seaux d'eau glacée. À bout de force morale et physique, le major se délassait là, anéanti, terrassé par une tristesse, une désolation immense, dans une de ces minutes d'agonie du praticien qui se sent impuissant. Celui-ci pourtant était un solide, une peau dure et un coeur ferme. Mais il venait d'être touché par l'»à quoi bon?» le sentiment qu'il ne ferait jamais tout, qu'il ne pouvait pas tout faire, l'avait brusquement paralysé. À quoi bon? Puisque la mort serait quand même la plus forte!

Deux infirmiers apportaient sur un brancard le capitaine Beaudoin.

-- Monsieur le major, se permit de dire Delaherche, voici le capitaine.

Bouroche ouvrit les yeux, retira ses bras des deux seaux, les secoua, les essuya dans la paille. Puis, se soulevant sur les genoux:

-- Ah! oui, foutre! à un autre... Voyons, voyons, la journée n'est pas finie.

Et il était debout, rafraîchi, secouant sa tête de lion aux cheveux fauves, remis d'aplomb par la pratique et par l'impérieuse discipline.

Gilberte et Madame Delaherche avaient suivi le brancard; et elles restèrent à quelques pas, lorsqu'on eut couché le capitaine sur le matelas, recouvert de la toile cirée.

-- Bon! c'est au-dessus de la cheville droite, disait Bouroche, qui causait beaucoup, pour occuper le blessé. Pas mauvais, à cette place. On s'en tire très bien... Nous allons examiner ça.

Mais la torpeur où était Beaudoin, le préoccupait visiblement. Il regardait le pansement d'urgence, un simple lien, serré et maintenu sur le pantalon par un fourreau de baïonnette. Et, entre ses dents, il grognait, demandant quel était le salop qui avait fichu ça. Puis, tout d'un coup, il se tut. Il venait de comprendre: c'était sûrement pendant le transport, au fond du landau empli de blessés, que le bandage avait dû se détendre, glissant, ne comprimant plus la plaie, ce qui avait occasionné une très abondante hémorragie.

Violemment, Bouroche s'emporta contre un infirmier qui l'aidait.

-- Bougre d'empoté, coupez donc vite!

L'infirmier coupa le pantalon et le caleçon, coupa le soulier et la chaussette. La jambe, puis le pied apparurent, d'une nudité blafarde, tachée de sang. Et il y avait là, au-dessus de la cheville, un trou affreux, dans lequel l'éclat d'obus avait enfoncé un lambeau de drap rouge. Un bourrelet de chair déchiquetée, la saillie du muscle, sortait en bouillie de la plaie.