Chapter 21
Ni l'une ni l'autre ne parlèrent plus, serrées dans une affectueuse étreinte, si profondément dissemblables pourtant. Elles entendaient les battements de leurs coeurs, elles auraient pu en comprendre la langue différente, l'une toute à sa joie, se dépensant, se partageant, l'autre enfoncée dans un dévouement unique, du grand héroïsme muet des âmes fortes.
-- C'est vrai qu'on se bat! finit par s'écrier Gilberte. Il faut que je m'habille bien vite.
Depuis que régnait le silence, en effet, le bruit des détonations semblait grandir. Et elle sauta du lit, elle se fit aider, sans vouloir appeler la femme de chambre, se chaussant, passant tout de suite une robe, pour être prête à recevoir et à descendre, s'il le fallait. Comme elle achevait rapidement de se coiffer, on frappa, et elle courut ouvrir, en reconnaissant la voix de la vieille Madame Delaherche.
-- Mais parfaitement, chère mère, vous pouvez entrer.
Avec son étourderie habituelle, elle l'introduisit, sans remarquer que les gants d'ordonnance étaient là encore, sur le guéridon. Vainement, Henriette se précipita pour les saisir et les jeter derrière un fauteuil. Madame Delaherche avait dû les voir, car elle demeura quelques secondes suffoquée, comme si elle ne pouvait reprendre haleine. Elle eut un involontaire regard autour de la chambre, s'arrêta au lit drapé de rouge, resté grand ouvert, dans son désordre.
-- Alors, c'est Madame Weiss qui est montée vous réveiller... Vous avez pu dormir, ma fille...
Évidemment, elle n'était pas venue pour dire cela. Ah! ce mariage que son fils avait voulu faire contre son gré, dans la crise de la cinquantaine, après vingt ans d'un ménage glacé avec une femme maussade et maigre, lui si raisonnable jusque-là, tout emporté maintenant d'un désir de jeunesse pour cette jolie veuve, si légère et si gaie!
Elle s'était bien promis de veiller sur le présent, et voilà le passé qui revenait! Mais devait-elle parler? Elle ne vivait plus que comme un blâme muet dans la maison, elle se tenait toujours enfermée dans sa chambre, d'une grande rigidité de dévotion. Cette fois pourtant, l'injure était si grave, qu'elle résolut de prévenir son fils.
Gilberte, rougissante, répondait:
-- Oui, j'ai eu tout de même quelques heures de bon sommeil... Vous savez que Jules n'est pas rentré...
D'un geste, Madame Delaherche l'interrompit.
Depuis que le canon tonnait, elle s'inquiétait, guettait le retour de son fils. Mais c'était une mère héroïque. Et elle se ressouvint de ce qu'elle était montée faire.
-- Votre oncle, le colonel, nous envoie le major Bouroche, avec un billet écrit au crayon, pour nous demander si nous ne pourrions pas laisser installer ici une ambulance... Il sait que nous avons de la place, dans la fabrique, et j'ai déjà mis la cour et le séchoir à la disposition de ces messieurs... Seulement, vous devriez descendre.
-- Oh! tout de suite, tout de suite! dit Henriette, qui se rapprocha. Nous allons aider.
Gilberte elle-même se montra très émue, très passionnée pour ce rôle nouveau d'infirmière. Elle prit à peine le temps de nouer sur ses cheveux une dentelle; et les trois femmes descendirent. En bas, comme elles arrivaient sous le vaste porche, elles virent un rassemblement dans la rue, par la porte ouverte à deux battants. Une voiture basse arrivait lentement, une sorte de carriole, attelée d'un seul cheval, qu'un lieutenant de zouaves conduisait par la bride. Et elles crurent que c'était un premier blessé qu'on leur amenait.
-- Oui, oui! C'est ici, entrez!
Mais on les détrompa. Le blessé qui se trouvait couché au fond de la carriole, était le maréchal De Mac-Mahon, la fesse gauche à demi emportée, et que l'on ramenait à la Sous-Préfecture, après lui avoir fait un premier pansement, dans une petite maison de jardinier. Il était nu-tête, à moitié dévêtu, les broderies d'or de son uniforme salies de poussière et de sang. Sans parler, il avait levé la tête, il regardait, d'un air vague. Puis, ayant aperçu les trois femmes, saisies, les mains jointes devant ce grand malheur qui passait, l'armée tout entière frappée dans son chef, dès les premiers obus, il inclina légèrement la tête, avec un faible et paternel sourire. Autour de lui, quelques curieux s'étaient découverts. D'autres, affairés, racontaient déjà que le général Ducrot venait d'être nommé général en chef. Il était sept heures et demie.
-- Et l'empereur? demanda Henriette à un libraire, debout devant sa porte.
-- Il y a près d'une heure qu'il est passé, répondit le voisin. Je l'ai accompagné, je l'ai vu sortir par la porte de Balan... Le bruit court qu'un boulet lui a emporté la tête.
Mais l'épicier d'en face se fâchait.
-- Laissez donc! des mensonges! Il n'y a que les braves gens qui y laisseront la peau!
Vers la place du collège, la carriole qui emportait le maréchal, se perdait au milieu de la foule grossie, parmi laquelle circulaient déjà les plus extraordinaires nouvelles du champ de bataille. Le brouillard se dissipait, les rues s'emplissaient de soleil.
Mais une voix rude cria de la cour:
-- Mesdames, ce n'est pas dehors, c'est ici qu'on a besoin de vous!
Elles rentrèrent toutes trois, elles se trouvèrent devant le major Bouroche qui avait déjà jeté dans un coin son uniforme, pour revêtir un grand tablier blanc. Sa tête énorme aux durs cheveux hérissés, son mufle de lion flambait de hâte et d'énergie, au- dessus de toute cette blancheur, encore sans tache. Et il leur apparut si terrible qu'elles lui appartinrent du coup, obéissant à un signe, se bousculant pour le satisfaire.
-- Nous n'avons rien... Donnez-moi du linge, tâchez de trouver encore des matelas, montrez à mes hommes où est la pompe...
Elles coururent, se multiplièrent, ne furent plus que ses servantes.
C'était un très bon choix que la fabrique pour une ambulance. Il y avait là surtout le séchoir, une immense salle fermée par de grands vitrages, où l'on pouvait installer aisément une centaine de lits; et, à côté, se trouvait un hangar, sous lequel on allait être à merveille pour faire les opérations: une longue table venait d'y être apportée, la pompe n'était qu'à quelques pas, les petits blessés pourraient attendre sur la pelouse voisine. Puis, cela était vraiment agréable, ces beaux ormes séculaires qui donnaient une ombre délicieuse.
Bouroche avait préféré s'établir tout de suite dans Sedan, prévoyant le massacre, l'effroyable poussée qui allait y jeter les troupes. Il s'était contenté de laisser près du 7e corps, en arrière de Floing, deux ambulances volantes et de premiers secours, d'où l'on devait lui envoyer les blessés, après les avoir pansés sommairement. Toutes les escouades de brancardiers étaient là-bas, chargées de ramasser sous le feu les hommes qui tombaient, ayant avec elles le matériel des voitures et des fourgons. Et Bouroche, sauf deux de ses aides restés sur le champ de bataille, avait amené son personnel, deux majors de seconde classe et trois sous-aides, qui sans doute suffiraient aux opérations. En outre, il y avait là trois pharmaciens et une douzaine d'infirmiers.
Mais il ne décolérait pas, ne pouvant rien faire sans passion.
-- Qu'est-ce que vous fichez donc? Serrez-moi ces matelas davantage!... On mettra de la paille dans ce coin, si c'est nécessaire.
Le canon grondait, il savait bien que d'un instant à l'autre la besogne allait arriver, des voitures pleines de chair saignante; et il installait violemment la grande salle encore vide. Puis, sous le hangar, ce furent d'autres préparatifs: les caisses de pansement et de pharmacie rangées, ouvertes sur une planche, des paquets de charpie, des bandes, des compresses, des linges, des appareils à fractures; tandis que, sur une autre planche, à côté d'un gros pot de cérat et d'un flacon de chloroforme, les trousses s'étalaient, l'acier clair des instruments, les sondes, les pinces, les couteaux, les ciseaux, les scies, un arsenal, toutes les formes aiguës et coupantes de ce qui fouille, entaille, tranche, abat. Mais les cuvettes manquaient.
-- Vous avez bien des terrines, des seaux, des marmites, enfin ce que vous voudrez... Nous n'allons pas nous barbouiller de sang jusqu'au nez, bien sûr!... Et des éponges, tâchez de m'avoir des éponges!
Madame Delaherche se hâta, revint suivie de trois servantes, les bras chargés de toutes les terrines qu'elle avait pu trouver. Debout devant les trousses, Gilberte avait appelé Henriette d'un signe, en les lui montrant avec un léger frisson. Toutes deux se prirent la main, restèrent là, silencieuses, mettant dans leur étreinte la sourde terreur, la pitié anxieuse qui les bouleversaient.
-- Hein? ma chère, dire qu'on pourrait vous couper quelque chose!
-- Pauvres gens!
Sur la grande table, Bouroche venait de faire placer un matelas, qu'il garnissait d'une toile cirée, lorsqu'un piétinement de chevaux se fit entendre sous le porche. C'était une première voiture d'ambulance, qui entra dans la cour. Mais elle ne contenait que dix petits blessés, assis face à face, la plupart ayant un bras en écharpe, quelques-uns atteints à la tête, le front bandé. Ils descendirent, simplement soutenus; et la visite commença.
Comme Henriette aidait doucement un soldat tout jeune, l'épaule traversée d'une balle, à retirer sa capote, ce qui lui arrachait des cris, elle remarqua le numéro de son régiment.
-- Mais vous êtes du 106e! Est-ce que vous appartenez à la compagnie Beaudoin?
Non, il était de la compagnie Ravaud. Mais il connaissait tout de même le caporal Jean Macquart, il crut pouvoir dire que l'escouade de celui-ci n'avait pas encore été engagée. Et ce renseignement, si vague, suffit pour donner de la joie à la jeune femme: son frère vivait, elle serait tout à fait soulagée, lorsqu'elle aurait embrassé son mari, qu'elle continuait à attendre d'une minute à l'autre.
À ce moment, Henriette, ayant levé la tête, fut saisie d'apercevoir, à quelques pas d'elle, au milieu d'un groupe, Delaherche, racontant les terribles dangers qu'il venait de courir, de Bazeilles à Sedan. Comment se trouvait-il là? Elle ne l'avait pas vu entrer.
-- Et mon mari n'est pas avec vous?
Mais Delaherche, que sa mère et sa femme questionnaient complaisamment, ne se hâtait point.
-- Attendez, tout à l'heure.
Puis, reprenant son récit:
-- De Bazeilles à Balan, j'ai failli être tué vingt fois. Une grêle, un ouragan de balles et d'obus!... Et j'ai rencontré l'empereur, oh! très brave... Ensuite, de Balan ici, j'ai pris ma course...
Henriette lui secoua le bras.
-- Mon mari?
-- Weiss? mais il est resté là-bas, Weiss!
-- Comment, là-bas?
-- Oui, il a ramassé le fusil d'un soldat mort, il se bat.
-- Il se bat, pourquoi donc?
-- Oh! un enragé! Jamais il n'a voulu me suivre, et je l'ai lâché, naturellement.
Les yeux fixes, élargis, Henriette le regardait.
Il y eut un silence. Puis, tranquillement, elle se décida.
-- C'est bon, j'y vais.
Elle y allait, comment? Mais c'était impossible, c'était fou! Delaherche reparlait des balles, des obus qui balayaient la route. Gilberte lui avait repris les mains pour la retenir, tandis que Madame Delaherche s'épuisait aussi à lui démontrer l'aveugle témérité de son projet. De son air doux et simple, elle répéta:
-- Non, c'est inutile, j'y vais.
Et elle s'obstina, n'accepta que la dentelle noire que Gilberte avait sur la tête. Espérant encore la convaincre, Delaherche finit par déclarer qu'il l'accompagnerait, au moins jusqu'à la porte de Balan. Mais il venait d'apercevoir le factionnaire qui, au milieu de la bousculade causée par l'installation de l'ambulance, n'avait pas cessé de marcher à petits pas devant la remise, où se trouvait enfermé le trésor du 7e corps; et il se souvint, il fut pris de peur, il alla s'assurer d'un coup d'oeil que les millions étaient toujours là. Henriette, déjà, s'engageait sous le porche.
-- Attendez-moi donc! Vous êtes aussi enragée que votre mari, ma parole!
D'ailleurs, une nouvelle voiture d'ambulance entrait, ils durent la laisser passer. Celle-ci, plus petite, à deux roues seulement, contenait deux grands blessés, couchés sur des sangles. Le premier qu'on descendit, avec toutes sortes de précautions, n'était plus qu'une masse de chairs sanglantes, une main cassée, le flanc labouré par un éclat d'obus. Le second avait la jambe droite broyée. Et tout de suite Bouroche, faisant placer celui-ci sur la toile cirée du matelas, commença la première opération, au milieu du continuel va-et-vient des infirmiers et de ses aides. Madame Delaherche et Gilberte, assises près de la pelouse, roulaient des bandes.
Dehors, Delaherche avait rattrapé Henriette.
-- Voyons, ma chère Madame Weiss, vous n'allez pas faire cette folie... Comment voulez-vous rejoindre Weiss là-bas? Il ne doit même plus y être, il s'est sans doute jeté à travers champs pour revenir... Je vous assure que Bazeilles est inabordable.
Mais elle ne l'écoutait pas, marchait plus vite, s'engageait dans la rue du Ménil, pour gagner la porte de Balan. Il était près de neuf heures, et Sedan n'avait plus le frisson noir du matin, le réveil désert et tâtonnant, dans l'épais brouillard. Un soleil lourd découpait nettement les ombres des maisons, le pavé s'encombrait d'une foule anxieuse, que traversaient de continuels galops d'estafettes. Des groupes surtout se formaient autour des quelques soldats sans armes qui étaient rentrés déjà, les uns blessés légèrement, les autres dans une exaltation nerveuse extraordinaire, gesticulant et criant. Et pourtant la ville aurait encore eu à peu près son aspect de tous les jours, sans les boutiques aux volets clos, sans les façades mortes, où pas une persienne ne s'ouvrait. Puis, c'était ce canon, ce canon continu, dont toutes les pierres, le sol, les murs, jusqu'aux ardoises des toits, tremblaient.
Delaherche était en proie à un combat intérieur fort désagréable, partagé entre son devoir d'homme brave qui lui commandait de ne pas quitter Henriette, et sa terreur de refaire le chemin de Bazeilles sous les obus. Tout d'un coup, comme ils arrivaient à la porte de Balan, un flot d'officiers à cheval qui rentraient, les sépara. Des gens s'écrasaient près de cette porte, attendant des nouvelles. Vainement, il courut, chercha la jeune femme: elle devait être hors de l'enceinte, hâtant le pas sur la route. Et, sans pousser le zèle plus loin, il se surprit à dire tout haut:
-- Ah, tant pis! c'est trop bête!
Alors, Delaherche flâna dans Sedan, en bourgeois curieux qui ne voulait rien perdre du spectacle, travaillé cependant d'une inquiétude croissante. Qu'est-ce que tout cela allait devenir? Et, si l'armée était battue, la ville n'aurait-elle pas à souffrir beaucoup? Les réponses à ces questions qu'il se posait restaient obscures, trop dépendantes des événements. Mais il n'en commençait pas moins à trembler pour sa fabrique, son immeuble de la rue Maqua, d'où il avait du reste déménagé toutes ses valeurs, enfouies en un lieu sûr. Il se rendit à l'Hôtel de Ville, y trouva le conseil municipal siégeant en permanence, s'y oublia longtemps, sans rien apprendre de nouveau, sinon que la bataille tournait fort mal. L'armée ne savait plus à qui obéir, rejetée en arrière par le général Ducrot, pendant les deux heures où il avait eu le commandement, ramenée en avant par le général de Wimpffen, qui venait de lui succéder; et ces oscillations incompréhensibles, ces positions qu'il fallait reconquérir après les avoir abandonnées, toute cette absence de plan et d'énergique direction précipitait le désastre.
Puis, Delaherche poussa jusqu'à la Sous-Préfecture, pour savoir si l'empereur n'avait pas reparu. On ne put lui donner que des nouvelles du maréchal De Mac-Mahon, dont un chirurgien avait pansé la blessure peu dangereuse, et qui était tranquillement dans son lit. Mais, vers onze heures, comme il battait de nouveau le pavé, il fut arrêté un instant, dans la Grande-Rue, devant l'hôtel de l'Europe, par un lent cortège, des cavaliers couverts de poussière, dont les mornes chevaux marchaient au pas. Et, à la tête, il reconnut l'empereur, qui rentrait après avoir passé quatre heures sur le champ de bataille. La mort n'avait pas voulu de lui, décidément. Sous la sueur d'angoisse de cette marche au travers de la défaite, le fard s'en était allé des joues, les moustaches cirées s'étaient amollies, pendantes, la face terreuse avait pris l'hébètement douloureux d'une agonie. Un officier, qui descendit devant l'hôtel, se mit à expliquer au milieu d'un groupe la route parcourue, de la Moncelle à Givonne, tout le long de la petite vallée, parmi les soldats du 1er corps, que les saxons avaient refoulés sur la rive droite du ruisseau; et l'on était revenu par le chemin creux du fond de Givonne, dans un tel encombrement déjà, que même, si l'empereur avait désiré retourner sur le front des troupes, il n'aurait pu le faire que très difficilement. D'ailleurs, à quoi bon?
Comme Delaherche écoutait ces détails, une détonation violente ébranla le quartier. C'était un obus qui venait de démolir une cheminée, rue sainte-Barbe, près du donjon. Il y eut un sauve-qui- peut, des cris de femmes s'élevèrent. Lui, s'était collé contre un mur, lorsqu'une nouvelle détonation brisa les vitres d'une maison voisine. Cela devenait terrible, si l'on bombardait Sedan; et il rentra au pas de course rue Maqua, il fut pris d'un tel besoin de savoir, qu'il ne s'arrêta point, monta vivement sur les toits, ayant là-haut une terrasse, d'où l'on dominait la ville et les environs.
Tout de suite, il fut un peu rassuré. Le combat avait lieu par- dessus la ville, les batteries allemandes de la Marfée et de Frénois allaient, au delà des maisons, balayer le plateau de l'Algérie; et il s'intéressa même au vol des obus, à la courbe immense de légère fumée qu'ils laissaient sur Sedan, pareils à des oiseaux invisibles au fin sillage de plumes grises. Il lui parut d'abord évident que les quelques obus qui avaient crevé des toitures, autour de lui, étaient des projectiles égarés. On ne bombardait pas encore la ville. Puis, en regardant mieux, il crut comprendre qu'ils devaient être des réponses aux rares coups tirés par les canons de la place. Il se tourna, examina, vers le nord, la citadelle, tout cet amas compliqué et formidable de fortifications, les pans de murailles noirâtres, les plaques vertes des glacis, un pullulement géométrique de bastions, surtout les trois cornes géantes, celles des écossais, du grand jardin et de la Rochette, aux angles menaçants; et c'était ensuite, comme un prolongement cyclopéen, du côté de l'ouest, le fort de Nassau, que suivait le fort du Palatinat, au-dessus du faubourg du Ménil. Il en eut à la fois une impression mélancolique d'énormité et d'enfantillage. À quoi bon, maintenant, avec ces canons, dont les projectiles volaient si aisément d'un bout du ciel à l'autre? La place, d'ailleurs, n'était pas armée, n'avait ni les pièces nécessaires, ni les munitions, ni les hommes. Depuis trois semaines à peine, le gouverneur avait organisé une garde nationale, des citoyens de bonne volonté, qui devaient servir les quelques pièces en état. Et c'était ainsi qu'au Palatinat trois canons tiraient, tandis qu'il y en avait bien une demi-douzaine à la porte de Paris. Seulement, on n'avait que sept ou huit gargousses à brûler par pièce, on ménageait les coups, on n'en lâchait qu'un par demi-heure, et pour l'honneur simplement, car les obus ne portaient pas, tombaient dans les prairies, en face. Aussi, dédaigneuses, les batteries ennemies ne répondaient-elles que de loin en loin, comme par charité.
Là-bas, ce qui intéressait Delaherche, c'étaient ces batteries. Il fouillait de ses yeux vifs les coteaux de la Marfée, lorsqu'il eut l'idée de la lunette d'approche qu'il s'amusait autrefois à braquer sur les environs, du haut de la terrasse. Il descendit la chercher, remonta, l'installa; et, comme il s'orientait, faisant à petits mouvements défiler les terres, les arbres, les maisons, il tomba, au-dessus de la grande batterie de Frénois, sur le groupe d'uniformes que Weiss avait deviné de Bazeilles, à l'angle d'un bois de pins. Mais lui, grâce au grandissement, aurait compté les officiers de cet état-major, tellement il les voyait avec netteté. Plusieurs étaient à demi couchés dans l'herbe, d'autres debout formaient des groupes; et, en avant, il y avait un homme seul, l'air sec et mince, à l'uniforme sans éclat, dans lequel pourtant il sentit le maître. C'était bien le roi de Prusse, à peine haut comme la moitié du doigt, un de ces minuscules soldats de plomb des jouets d'enfant. Il n'en fut du reste certain que plus tard, il ne l'avait plus quitté de l'oeil, revenant toujours à cet infiniment petit, dont la face, grosse comme une lentille, ne mettait qu'un point blême sous le vaste ciel bleu.
Il n'était pas midi encore, le roi constatait la marche mathématique, inexorable de ses armées, depuis neuf heures. Elles allaient, elles allaient toujours selon les chemins tracés, complétant le cercle, refermant pas à pas, autour de Sedan, leur muraille d'hommes et de canons. Celle de gauche, venue par la plaine rase de Donchery, continuait à déboucher du défilé de Saint-Albert, dépassait Saint-Menges, commençait à gagner Fleigneux; et il voyait distinctement, derrière le XIe corps violemment aux prises avec les troupes du général Douay, se couler le Ve corps, qui profitait des bois pour se diriger sur le calvaire d'Illy; tandis que des batteries s'ajoutaient aux batteries, une ligne de pièces tonnantes sans cesse prolongée, l'horizon entier peu à peu en flammes. L'armée de droite occupait désormais tout le vallon de la Givonne, le XIIe corps s'était emparé de la Moncelle, la garde venait de traverser Daigny, remontant déjà le ruisseau, en marche également vers le calvaire, après avoir forcé le général Ducrot à se replier derrière le bois de la Garenne. Encore un effort, et le prince royal de Prusse donnerait la main au prince royal de Saxe, dans ces champs nus, à la lisière même de la forêt des Ardennes. Au sud de la ville, on ne voyait plus Bazeilles, disparu dans la fumée des incendies, dans la fauve poussière d'une lutte enragée.
Et le roi, tranquille, regardait, attendait depuis le matin. Une heure, deux heures encore, peut-être trois: ce n'était qu'une question de temps, un rouage poussait l'autre, la machine à broyer était en branle et achèverait sa course. Sous l'infini du ciel ensoleillé, le champ de bataille se rétrécissait, toute cette mêlée furieuse de points noirs se culbutait, se tassait de plus en plus autour de Sedan. Des vitres luisaient dans la ville, une maison semblait brûler, à gauche, vers le faubourg de la Cassine. Puis, au delà, dans les champs redevenus déserts, du côté de Donchery et du côté de Carignan, c'était une paix chaude et lumineuse, les eaux claires de la Meuse, les arbres heureux de vivre, les grandes terres fécondes, les larges prairies vertes, sous l'ardeur puissante de midi.
D'un mot, le roi avait demandé un renseignement. Sur l'échiquier colossal, il voulait savoir et tenir dans sa main cette poussière d'hommes qu'il commandait. À sa droite, un vol d'hirondelles, effrayées par le canon, tourbillonna, s'enleva très haut, se perdit vers le sud.
IV
Sur la route de Balan, Henriette d'abord put marcher d'un pas rapide. Il n'était guère plus de neuf heures, la chaussée large, bordée de maisons et de jardins, se trouvait libre encore, obstruée pourtant de plus en plus, à mesure qu'on approchait du bourg, par les habitants qui fuyaient et par des mouvements de troupe. À chaque nouveau flot de foule, elle se serrait contre les murs, elle se glissait, passait quand même. Et, mince, effacée dans sa robe sombre, ses beaux cheveux blonds et sa petite face pâle à demi disparus sous le fichu de dentelle noire, elle échappait aux regards, rien ne ralentissait son pas léger et silencieux.