Chapter 20
Le feu redoublait, la batterie voisine venait d'être renforcée de deux pièces; et, dans ce fracas croissant, la peur, la peur folle s'empara de Maurice. Il n'avait pas eu d'abord cette sueur froide, cette défaillance douloureuse au creux de l'estomac, cet irrésistible besoin de se lever, de s'en aller au galop, hurlant. Sans doute, maintenant, n'y avait-il là qu'un effet de la réflexion, ainsi qu'il arrive chez les natures affinées et nerveuses. Mais Jean, qui le surveillait, le saisit de sa forte main, le garda rudement près de lui, en lisant cette crise lâche, dans le vacillement trouble de ses yeux. Il l'injuriait tout bas, paternellement, tâchait de lui faire honte, en paroles violentes, car il savait que c'est à coups de pied qu'on rend le courage aux hommes. D'autres aussi grelottaient, Pache qui avait des larmes plein les yeux, qui se lamentait d'une plainte involontaire et douce, d'un cri de petit enfant, qu'il ne pouvait retenir. Et il arriva à Lapoulle un accident, un tel bouleversement d'entrailles, qu'il se déculotta, sans avoir le temps de gagner la haie voisine. On le hua, on jeta des poignées de terre à sa nudité, étalée ainsi aux balles et aux obus. Beaucoup étaient pris de la sorte, se soulageaient, au milieu d'énormes plaisanteries, qui rendaient du courage à tous.
-- Bougre de lâche, répétait Jean à Maurice, tu ne vas pas être malade comme eux... Je te fous ma main sur la figure, moi! Si tu ne te conduis pas bien.
Il le réchauffait par ces bourrades, lorsque, brusquement, à quatre cents mètres devant eux, ils aperçurent une dizaine d'hommes, vêtus d'uniformes sombres, sortant d'un petit bois. C'étaient enfin des Prussiens, dont ils reconnaissaient les casques à pointe, les premiers Prussiens qu'ils voyaient depuis le commencement de la campagne, à portée de leurs fusils. D'autres escouades suivirent la première; et, devant elles, on distinguait les petites fumées de poussière, que les obus soulevaient du sol. Tout cela était fin et précis, les Prussiens avaient une netteté délicate, pareils à de petits soldats de plomb, rangés en bon ordre. Puis, comme les obus pleuvaient plus fort, ils reculèrent, ils disparurent de nouveau derrière les arbres.
Mais la compagnie Beaudoin les avait vus, et elle les voyait toujours là. Les chassepots étaient partis d'eux-mêmes. Maurice, le premier, déchargea le sien. Jean, Pache, Lapoulle, tous les autres l'imitèrent. Il n'y avait pas eu d'ordre, le capitaine voulut arrêter le feu; et il ne céda que sur un grand geste de Rochas, disant la nécessité de ce soulagement. Enfin, on tirait donc, on employait donc ces cartouches qu'on promenait depuis plus d'un mois, sans en brûler une seule! Maurice surtout en était ragaillardi, occupant sa peur, s'étourdissant des détonations. La lisière du bois restait morne, pas une feuille ne bougeait, pas un Prussien n'avait reparu; et l'on tirait toujours sur les arbres immobiles.
Puis, ayant levé la tête, Maurice fut surpris d'apercevoir à quelques pas le colonel De Vineuil, sur son grand cheval, l'homme et la bête impassibles, comme s'ils étaient de pierre. Face à l'ennemi, le colonel attendait sous les balles. Tout le 106e devait s'être replié là, d'autres compagnies étaient terrées dans les champs voisins, la fusillade gagnait de proche en proche. Et le jeune homme vit aussi, un peu en arrière, le drapeau, au bras solide du sous-lieutenant qui le portait. Mais ce n'était plus le fantôme de drapeau, noyé dans le brouillard du matin. Sous le soleil ardent, l'aigle dorée rayonnait, la soie des trois couleurs éclatait en notes vives, malgré l'usure glorieuse des batailles. En plein ciel bleu, au vent de la canonnade, il flottait comme un drapeau de victoire.
Pourquoi ne vaincrait-on pas, maintenant qu'on se battait? Et Maurice, et tous les autres, s'enrageaient, brûlaient leur poudre, à fusiller le bois lointain, où tombait une pluie lente et silencieuse de petites branches.
III
Henriette ne put dormir de la nuit. La pensée de savoir son mari à Bazeilles, si près des lignes allemandes, la tourmentait. Vainement, elle se répétait sa promesse de revenir au premier danger; et, à chaque instant, elle tendait l'oreille, croyant l'entendre. Vers dix heures, au moment de se mettre au lit, elle ouvrit la fenêtre, s'accouda, s'oublia.
La nuit était très sombre, à peine distinguait-elle, en bas, le pavé de la rue des Voyards, un étroit couloir obscur, étranglé entre les vieilles maisons. Au loin, du côté du collège, il n'y avait que l'étoile fumeuse d'un réverbère. Et il montait de là un souffle salpêtré de cave, le miaulement d'un chat en colère, des pas lourds de soldat égaré. Puis, dans Sedan entier, derrière elle, c'étaient des bruits inaccoutumés, des galops brusques, des grondements continus, qui passaient comme des frissons de mort. Elle écoutait, son coeur battait à grands coups, et elle ne reconnaissait toujours point le pas de son mari, au détour de la rue.
Des heures s'écoulèrent, elle s'inquiétait maintenant des lointaines lueurs aperçues dans la campagne, par-dessus les remparts. Il faisait si sombre, qu'elle tâchait de reconstituer les lieux. En bas, cette grande nappe pâle, c'étaient bien les prairies inondées. Alors, quel était donc ce feu, qu'elle avait vu briller et s'éteindre, là-haut, sans doute sur la Marfée? Et, de toutes parts, il en flambait d'autres, à Pont-Maugis, à Noyers, à Frénois, des feux mystérieux qui vacillaient comme au-dessus d'une multitude innombrable, pullulant dans l'ombre. Puis, davantage encore, des rumeurs extraordinaires la faisaient tressaillir, le piétinement d'un peuple en marche, des souffles de bêtes, des chocs d'armes, toute une chevauchée au fond de ces ténèbres d'enfer. Brusquement, éclata un coup de canon, un seul, formidable, effrayant dans l'absolu silence qui suivit. Elle en eut le sang glacé. Qu'était-ce donc? Un signal sans doute, la réussite de quelque mouvement, l'annonce qu'ils étaient prêts, là- bas, et que le soleil pouvait paraître.
Vers deux heures, toute habillée, Henriette vint se jeter sur son lit, en négligeant même de fermer la fenêtre. La fatigue, l'anxiété l'écrasaient. Qu'avait-elle, à grelotter ainsi de fièvre, elle si calme d'habitude, marchant d'un pas si léger, qu'on ne l'entendait pas vivre? Et elle sommeilla péniblement, engourdie, avec la sensation persistante du malheur qui pesait dans le ciel noir. Tout d'un coup, au fond de son mauvais sommeil, le canon recommença, des détonations sourdes, lointaines; et il ne cessait plus, régulier, entêté. Frissonnante, elle se mit sur son séant. Où était-elle donc? Elle ne reconnaissait plus, elle ne voyait plus la chambre, qu'une épaisse fumée semblait emplir. Puis, elle comprit: des brouillards, qui s'étaient levés du fleuve voisin, avaient dû envahir la pièce. Dehors, le canon redoublait. Elle sauta du lit, elle courut à la fenêtre, pour écouter.
Quatre heures sonnaient à un clocher de Sedan. Le petit jour pointait, louche et sale dans la brume roussâtre. Impossible de rien voir, elle ne distinguait même plus les bâtiments du collège, à quelques mètres. Où tirait-on, mon Dieu? Sa première pensée fut pour son frère Maurice, car les coups étaient si assourdis, qu'ils lui semblaient venir du nord, par-dessus la ville. Puis, elle n'en put douter, on tirait là, devant elle, et elle trembla pour son mari. C'était à Bazeilles, certainement. Pourtant, elle se rassura pendant quelques minutes, les détonations lui paraissaient être, par moments, à sa droite. On se battait peut-être à Donchery, dont elle savait qu'on n'avait pu faire sauter le pont. Et ensuite la plus cruelle indécision s'empara d'elle: était-ce à Donchery, était-ce à Bazeilles? Il devenait impossible de s'en rendre compte, dans le bourdonnement qui lui emplissait la tête. Bientôt, son tourment fut tel, qu'elle se sentit incapable de rester là davantage, à attendre. Elle frémissait d'un besoin immédiat de savoir, elle jeta un châle sur ses épaules et sortit, allant aux nouvelles.
En bas, dans la rue des Voyards, Henriette eut une courte hésitation, tellement la ville lui sembla noire encore, sous le brouillard opaque qui la noyait. Le petit jour n'était point descendu jusqu'au pavé humide, entre les vieilles façades enfumées. Rue au beurre, au fond d'un cabaret borgne, où clignotait une chandelle, elle n'aperçut que deux turcos ivres, avec une fille. Il lui fallut tourner dans la rue Maqua, pour trouver quelque animation: des soldats furtifs dont les ombres filaient le long des trottoirs, des lâches peut-être, en quête d'un abri; un grand cuirassier perdu, lancé à la recherche de son capitaine, frappant furieusement aux portes; tout un flot de bourgeois qui suaient la peur de s'être attardés et qui se décidaient à s'empiler dans une carriole, pour voir s'il ne serait pas temps encore de gagner Bouillon, en Belgique, où la moitié de Sedan émigrait depuis deux jours. Instinctivement, elle se dirigeait vers la Sous-Préfecture, certaine d'y être renseignée; et l'idée lui vint de couper par les ruelles, désireuse d'éviter toute rencontre. Mais, rue du Four et rue des Laboureurs, elle ne put passer: des canons s'y trouvaient, une file sans fin de pièces, de caissons, de prolonges, qu'on avait dû parquer dès la veille dans ce recoin, et qui semblait y avoir été oubliée. Pas un homme même ne les gardait. Cela lui fit froid au coeur, toute cette artillerie inutile et morne, dormant d'un sommeil d'abandon au fond de ces ruelles désertes. Alors, elle dut revenir, par la place du collège, vers la Grande-Rue, où, devant l'hôtel de l'Europe, des ordonnances tenaient en main des chevaux, en attendant des officiers supérieurs, dont les voix hautes s'élevaient dans la salle à manger, violemment éclairée. Place du rivage et place Turenne, il y avait plus de monde encore, des groupes d'habitants inquiets, des femmes, des enfants mêlés à de la troupe débandée, effarée; et, là, elle vit un général sortir en jurant de l'hôtel de la croix d'or, puis galoper rageusement, au risque de tout écraser. Un instant, elle parut vouloir entrer à l'Hôtel de Ville; enfin, elle prit la rue du Pont-de-Meuse, pour pousser jusqu'à la Sous-Préfecture.
Et jamais Sedan ne lui avait fait cette impression de ville tragique, ainsi vu, sous le petit jour sale, noyé de brouillard. Les maisons semblaient mortes; beaucoup, depuis deux jours, se trouvaient abandonnées et vides; les autres restaient hermétiquement closes, dans l'insomnie peureuse qu'on y sentait. C'était tout un matin grelottant, avec ces rues à demi désertes encore, seulement peuplées d'ombres anxieuses, traversées de brusques départs, au milieu du ramas louche qui traînait déjà de la veille. Le jour allait grandir et la ville s'encombrer, submergée sous le désastre. Il était cinq heures et demie, on entendait à peine le bruit du canon, assourdi entre les hautes façades noires.
À la Sous-Préfecture, Henriette connaissait la fille de la concierge, Rose, une petite blonde, l'air délicat et joli, qui travaillait à la fabrique Delaherche. Tout de suite, elle entra dans la loge. La mère n'était pas là, mais Rose l'accueillit avec sa gentillesse.
-- Oh! Ma chère dame, nous ne tenons plus debout. Maman vient d'aller se reposer un peu. Pensez donc! La nuit entière, il a fallu être sur pied, avec ces allées et venues continuelles.
Et, sans attendre d'être questionnée, elle en disait, elle en disait, enfiévrée de tout ce qu'elle voyait d'extraordinaire depuis la veille.
-- Le maréchal, lui, a bien dormi. Mais c'est ce pauvre empereur! Non, vous ne pouvez pas savoir ce qu'il souffre!... Imaginez-vous qu'hier soir j'étais montée pour aider à donner du linge. Alors, voilà qu'en passant dans la pièce qui touche au cabinet de toilette, j'ai entendu des gémissements, oh! Des gémissements, comme si quelqu'un était en train de mourir. Et je suis restée tremblante, le coeur glacé, en comprenant que c'était l'empereur... Il paraît qu'il a une maladie affreuse qui le force à crier ainsi. Quand il y a du monde, il se retient; mais, dès qu'il est seul, c'est plus fort que sa volonté, il crie, il se plaint, à vous faire dresser les cheveux sur la tête.
-- Où se bat-on depuis ce matin, le savez-vous? demanda Henriette, en tâchant de l'interrompre.
Rose, d'un geste, écarta la question; et elle continua:
-- Alors, vous comprenez, j'ai voulu savoir, je suis remontée quatre ou cinq fois cette nuit, j'ai collé mon oreille à la cloison... Il se plaignait toujours, il n'a pas cessé de se plaindre, sans pouvoir fermer l'oeil un instant, j'en suis bien sûre... Hein? C'est terrible, de souffrir de la sorte, avec les tracas qu'il doit avoir dans la tête! Car il y a un gâchis, une bousculade! Ma parole, ils ont tous l'air d'être fous! Et toujours du monde nouveau qui arrive, et les portes qui battent, et des gens qui se fâchent, et d'autres qui pleurent, et un vrai pillage dans la maison en l'air, des officiers buvant aux bouteilles, couchant dans les lits avec leurs bottes!... Tenez! C'est encore l'empereur qui est le plus gentil et qui tient le moins de place, dans le coin où il se cache pour crier.
Puis, comme Henriette répétait sa question:
-- Où l'on se bat? C'est à Bazeilles qu'on se bat depuis ce matin!... Un soldat à cheval est venu le dire au maréchal, qui tout de suite s'est rendu chez l'empereur, pour l'avertir... Voici dix minutes déjà que le maréchal est parti, et je crois bien que l'empereur va le rejoindre, car on l'habille, là-haut... Je viens de voir à l'instant qu'on le peignait et qu'on le bichonnait, avec toutes sortes d'histoires sur la figure.
Mais Henriette, sachant enfin ce qu'elle désirait, se sauva.
-- Merci, Rose. Je suis pressée.
Et la jeune fille l'accompagna jusqu'à la rue, complaisante, lui jetant encore:
-- Toute à votre service, Madame Weiss. Je sais bien qu'avec vous, on peut tout dire.
Vivement, Henriette retourna chez elle, rue des Voyards. Elle était convaincue de trouver son mari rentré; et même elle pensa qu'en ne la voyant pas au logis, il devait être très inquiet, ce qui lui fit encore hâter le pas. Comme elle approchait de la maison, elle leva la tête, croyant l'apercevoir là-haut, penché à la fenêtre, en train de guetter son retour. Mais la fenêtre, toujours grande ouverte, était vide. Et, lorsqu'elle fut montée, qu'elle eut donné un coup d'oeil dans les trois pièces, elle resta saisie, serrée au coeur, de n'y retrouver que le brouillard glacial, dans l'ébranlement continu du canon. Là-bas, on tirait toujours. Elle se remit un instant à la fenêtre. Maintenant, renseignée, bien que le mur des brumes matinales restât impénétrable, elle se rendait parfaitement compte de la lutte engagée à Bazeilles, le craquement des mitrailleuses, les volées fracassantes des batteries Françaises répondant aux volées lointaines des batteries allemandes. On aurait dit que les détonations se rapprochaient, la bataille s'aggravait de minute en minute.
Pourquoi Weiss ne revenait-il pas? Il avait si formellement promis de rentrer, à la première attaque! Et l'inquiétude d'Henriette croissait, elle s'imaginait des obstacles, la route coupée, les obus rendant déjà la retraite trop dangereuse. Peut-être même était-il arrivé un malheur. Elle en écartait la pensée, trouvant dans l'espoir un ferme soutien d'action. Puis, elle forma un instant le projet d'aller là-bas, de partir à la rencontre de son mari. Des incertitudes la retinrent: peut-être se croiseraient- ils; et que deviendrait-elle, si elle le manquait? Et quel serait son tourment, à lui, s'il rentrait sans la trouver? Du reste, la témérité d'une visite à Bazeilles en ce moment lui apparaissait naturelle, sans héroïsme déplacé, rentrant dans son rôle de femme active, faisant en silence ce que nécessitait la bonne tenue de son ménage. Où son mari était, elle devait être, simplement.
Mais elle eut un brusque geste, elle dit tout haut, en quittant la fenêtre:
-- Et Monsieur Delaherche... Je vais voir...
Elle venait de songer que le fabricant de drap, lui aussi, avait couché à Bazeilles, et que, s'il était rentré, elle aurait par lui des nouvelles. Promptement, elle redescendit. Au lieu de sortir par la rue des Voyards, elle traversa l'étroite cour de la maison, elle prit le passage qui conduisait aux vastes bâtiments de la fabrique, dont la monumentale façade donnait sur la rue Maqua. Comme elle débouchait dans l'ancien jardin central, pavé maintenant, n'ayant gardé qu'une pelouse entourée d'arbres superbes, des ormes géants du dernier siècle, elle fut d'abord étonnée d'apercevoir, devant la porte fermée d'une remise, un factionnaire qui montait la garde; puis, elle se souvint, elle avait su la veille que le trésor du 7e corps était déposé là; et cela lui fit un singulier effet, tout cet or, des millions à ce qu'on disait, caché dans cette remise, pendant qu'on se tuait déjà, à l'entour. Mais, au moment où elle prenait l'escalier de service pour monter à la chambre de Gilberte, une autre surprise l'arrêta, une rencontre si imprévue, qu'elle en redescendit les trois marches déjà gravies, ne sachant plus si elle oserait aller frapper là-haut. Un soldat, un capitaine venait de passer devant elle, d'une légèreté d'apparition, aussitôt évanoui; et elle avait eu pourtant le temps de le reconnaître, l'ayant vu à Charleville, chez Gilberte, lorsque celle-ci n'était encore que Madame Maginot. Elle fit quelques pas dans la cour, leva les yeux sur les deux hautes fenêtres de la chambre à coucher, dont les persiennes restaient closes. Puis, elle se décida, elle monta quand même.
Au premier étage, elle comptait frapper à la porte du cabinet de toilette, en petite amie d'enfance, en intime qui venait parfois causer ainsi le matin. Mais cette porte, mal fermée dans une hâte de départ, était restée entr'ouverte. Elle n'eut qu'à la pousser, elle se trouva dans le cabinet, puis dans la chambre. C'était une chambre à très haut plafond, d'où tombaient d'amples rideaux de velours rouge, qui enveloppaient le grand lit tout entier. Et pas un bruit, le silence moite d'une nuit heureuse, rien qu'une respiration calme, à peine distincte, dans un vague parfum de lilas évaporé.
-- Gilberte! appela doucement Henriette.
La jeune femme s'était tout de suite rendormie; et, sous le faible jour qui pénétrait entre les rideaux rouges des fenêtres, elle avait sa jolie tête ronde, roulée de l'oreiller, appuyée sur l'un de ses bras nus, au milieu de son admirable chevelure noire défaite.
-- Gilberte!
Elle s'agita, s'étira, sans ouvrir les paupières.
-- Oui, adieu... Oh! Je vous en prie... Ensuite, soulevant la tête, reconnaissant Henriette:
-- Tiens! c'est toi... Quelle heure est-il donc?
Quand elle sut que six heures sonnaient, elle éprouva une gêne, plaisantant pour la cacher, disant que ce n'était pas une heure à venir réveiller les gens. Puis, à la première question sur son mari:
-- Mais il n'est pas rentré, il ne rentrera que vers neuf heures, je pense... Pourquoi veux-tu qu'il rentre sitôt?
Henriette, en la voyant souriante, dans son engourdissement de sommeil heureux, dut insister.
-- Je te dis qu'on se bat à Bazeilles depuis le petit jour, et comme je suis très inquiète de mon mari...
-- Oh! Ma chère, s'écria Gilberte, tu as bien tort... Le mien est si prudent, qu'il serait depuis longtemps ici, s'il y avait le moindre danger... Tant que tu ne le verras pas, va! tu peux être tranquille.
Cette réflexion frappa beaucoup Henriette. En effet, Delaherche n'était pas un homme à s'exposer inutilement. Elle en fut toute rassurée, elle alla tirer les rideaux, rabattre les persiennes; et la chambre s'éclaira de la grande lumière rousse du ciel, où le soleil commençait à percer et à dorer le brouillard. Une des fenêtres était restée entr'ouverte, on entendait maintenant le canon, dans cette grande pièce tiède, si close et si étouffée tout à l'heure.
Gilberte, soulevée à demi, un coude dans l'oreiller, regardait le ciel, de ses jolis yeux clairs.
-- Alors, on se bat, murmura-t-elle.
Sa chemise avait glissé, une de ses épaules était nue, d'une chair rose et fine, sous les mèches éparses de la noire chevelure; tandis qu'une odeur pénétrante, une odeur d'amour s'exhalait de son réveil.
-- On se bat si matin, mon Dieu! Que c'est ridicule, de se battre!
Mais les regards d'Henriette venaient de tomber sur une paire de gants d'ordonnance, des gants d'homme oubliés sur un guéridon; et elle n'avait pu retenir un mouvement. Alors, Gilberte rougit beaucoup, l'attira au bord du lit, d'un geste confus et câlin. Puis, se cachant la face contre son épaule:
-- Oui, j'ai bien senti que tu savais, que tu l'avais vu... Chérie, il ne faut pas me juger sévèrement. C'est un ami ancien, je t'avais avoué ma faiblesse, à Charleville, autrefois, tu te souviens...
Elle baissa encore la voix, continua avec un attendrissement où il y avait comme un petit rire:
-- Hier, il m'a tant suppliée, quand je l'ai revu... Songe donc, il se bat ce matin, on va le tuer peut-être... Est-ce que je pouvais refuser?
Et cela était héroïque et charmant, dans sa gaieté attendrie, ce dernier cadeau de plaisir, cette nuit heureuse donnée à la veille d'une bataille. C'était de cela dont elle souriait, malgré sa confusion, avec son étourderie d'oiseau. Jamais elle n'aurait eu le coeur de fermer sa porte, puisque toutes les circonstances facilitaient le rendez-vous.
-- Est-ce que tu me condamnes?
Henriette l'avait écoutée, très grave. Ces choses la surprenaient, car elle ne les comprenait pas. Sans doute, elle était autre. Depuis le matin, son coeur était avec son mari, avec son frère, là-bas, sous les balles. Comment pouvait-on dormir si paisible, s'égayer de cet air amoureux, quand les êtres aimés se trouvaient en péril?
-- Mais ton mari, ma chère, et ce garçon lui-même, est-ce que cela ne te retourne pas le coeur, de ne pas être avec eux? ... Tu ne songes donc pas qu'on peut te les rapporter d'une minute à l'autre, la tête cassée?
Vivement, de son adorable bras nu, Gilberte écarta l'affreuse image.
-- Oh! Mon Dieu! qu'est-ce que tu me dis là? Es-tu mauvaise, de me gâter ainsi la matinée!... Non, non, je ne veux pas y songer, c'est trop triste!
Et, malgré elle, Henriette sourit à son tour. Elle se rappelait leur enfance, lorsque le père de Gilberte, le commandant De Vineuil, nommé directeur des douanes à Charleville, à la suite de ses blessures, avait envoyé sa fille dans une ferme, près du Chesne-Populeux, inquiet de l'entendre tousser, hanté par la mort de sa femme, que la phtisie venait d'emporter toute jeune. La fillette n'avait que neuf ans, et déjà elle était d'une coquetterie turbulente, elle jouait la comédie, voulait toujours faire la reine, drapée dans tous les chiffons qu'elle trouvait, gardant le papier d'argent du chocolat pour s'en fabriquer des bracelets et des couronnes. Plus tard, elle était restée la même, lorsque, à vingt ans, elle avait épousé l'inspecteur des forêts Maginot. Mézières, resserré entre ses remparts, lui déplaisait, et elle continuait d'habiter Charleville, dont elle aimait la vie large, égayée de fêtes. Son père n'était plus, elle jouissait d'une liberté entière, avec un mari commode, dont la nullité la laissait sans remords. La malignité provinciale lui avait alors prêté beaucoup d'amants, mais elle ne s'était réellement oubliée qu'avec le capitaine Beaudoin, dans le flot d'uniformes où elle vivait, grâce aux anciennes relations de son père et à sa parenté avec le colonel De Vineuil. Elle était sans méchanceté perverse, adorant simplement le plaisir; et il semblait bien certain qu'en prenant un amant, elle avait cédé à son irrésistible besoin d'être belle et gaie.
-- C'est très mal d'avoir renoué, dit enfin Henriette de son air sérieux.
Déjà, Gilberte lui fermait la bouche, d'un de ses jolis gestes caressants.
-- Oh! chérie, puisque je ne pouvais pas faire autrement et que c'était pour une seule fois... Tu le sais, j'aimerais mieux mourir, maintenant, que de tromper mon nouveau mari.