La Débâcle

Chapter 15

Chapter 153,872 wordsPublic domain

Le matin, dès cinq heures, réveillé par la haute rumeur d'écluse lâchée que faisait le 7e corps en traversant la ville, il s'était vêtu à la hâte; et, dans la première personne rencontrée sur la place Turenne, il avait reconnu le capitaine Beaudoin. L'année d'auparavant, à Charleville, le capitaine était un des familiers de la jolie Madame Maginot; de sorte que Gilberte, avant le mariage, l'avait présenté. L'histoire, chuchotée autrefois, disait que le capitaine, n'ayant plus rien à désirer, s'était retiré devant le fabricant de drap par délicatesse, ne voulant pas priver son amie de la très grosse fortune qui lui arrivait.

-- Comment! c'est vous? s'écria Delaherche, et dans quel état, bon Dieu!

Beaudoin, si correct, si joliment tenu d'habitude, était en effet pitoyable, l'uniforme souillé, la face et les mains noires. Exaspéré, il venait de faire route avec des turcos, sans pouvoir s'expliquer comment il avait perdu sa compagnie. Ainsi que tous, il se mourait de faim et de fatigue; mais ce n'était pas là son désespoir le plus cuisant, il souffrait surtout de ne pas avoir changé de chemise depuis Reims.

-- Imaginez-vous, gémit-il tout de suite, qu'on m'a égaré mes bagages à Vouziers. Des imbéciles, des gredins à qui je casserais la tête, si je les tenais!... Et plus rien, pas un mouchoir, pas une paire de chaussettes! C'est à en devenir fou, ma parole d'honneur!

Delaherche insista aussitôt pour l'emmener chez lui. Mais il résistait: non, non! Il n'avait plus figure humaine, il ne voulait pas faire peur au monde. Il fallut que le fabricant lui jurât que ni sa mère ni sa femme n'étaient levées. Et, d'ailleurs, il allait lui donner de l'eau, du savon, du linge, enfin le nécessaire.

Sept heures sonnaient, lorsque le capitaine Beaudoin, débarbouillé, brossé, ayant sous l'uniforme une chemise du mari, parut dans la salle à manger aux boiseries grises, très haute de plafond. Madame Delaherche, la mère, était déjà là, toujours debout à l'aube, malgré ses soixante-dix-huit ans. Toute blanche, elle avait un nez qui s'était aminci et une bouche qui ne riait plus, dans une longue face maigre. Elle se leva, se montra d'une grande politesse, en invitant le capitaine à s'asseoir devant une des tasses de café au lait qui étaient servies.

-- Peut-être, monsieur, préféreriez-vous de la viande et du vin, après tant de fatigues?

Mais il se récria.

-- Merci mille fois, madame, un peu de lait et du pain beurré, c'est ce qui m'ira le mieux.

À ce moment, une porte fut gaiement poussée, et Gilberte entra, la main tendue. Delaherche avait dû la prévenir, car d'ordinaire elle ne se levait jamais avant dix heures. Elle était grande, l'air souple et fort, avec de beaux cheveux noirs, de beaux yeux noirs, et pourtant très rose de teint, et la mine rieuse, un peu folle, sans méchanceté aucune. Son peignoir beige, à broderies de soie rouge, venait de Paris.

-- Ah! capitaine, dit-elle vivement, en serrant la main du jeune homme, que vous êtes gentil, de vous être arrêté dans notre pauvre coin de province!

D'ailleurs, elle fut la première à rire de son étourderie.

-- Hein? suis-je sotte! Vous vous passeriez bien d'être à Sedan, dans des circonstances pareilles... Mais je suis si heureuse de vous revoir!

En effet, ses beaux yeux brillaient de plaisir. Et Madame Delaherche, qui devait connaître les propos des méchantes langues de Charleville, les regardait tous deux fixement, de son air rigide. Le capitaine, du reste, se montrait fort discret, en homme qui avait gardé simplement un bon souvenir de la maison hospitalière où il était accueilli autrefois.

On déjeuna, et tout de suite Delaherche revint à sa promenade de la veille, ne pouvant résister à la démangeaison d'en faire de nouveau le récit.

-- Vous savez que j'ai vu l'empereur à Baybel.

Il partit, rien dès lors ne put l'arrêter. Ce fut d'abord une description de la ferme, un grand bâtiment carré, avec une cour intérieure, fermée par une grille, le tout sur un monticule qui domine Mouzon, à gauche de la route de Carignan. Ensuite, il revint au 12e corps qu'il avait traversé, campé parmi les vignes des coteaux, des troupes superbes, luisantes au soleil, dont la vue l'avait empli d'une grande joie patriotique.

-- J'étais donc là, monsieur, lorsque l'empereur, tout d'un coup, est sorti de la ferme, où il était monté faire halte, pour se reposer et déjeuner. Il avait un paletot jeté sur son uniforme de général, bien que le soleil fût très chaud. Derrière lui, un serviteur portait un pliant... Je ne lui ai pas trouvé bonne mine, ah! non, voûté, la marche pénible, la figure jaune, enfin un homme malade... Et ça ne m'a pas surpris, parce que le pharmacien de Mouzon, en me conseillant de pousser jusqu'à Baybel, venait de me raconter qu'un aide de camp était accouru lui acheter des remèdes... Oui, vous savez bien, des remèdes pour...

La présence de sa mère et de sa femme l'empêchait de désigner plus clairement la dysenterie dont l'empereur souffrait depuis le Chesne et qui le forçait à s'arrêter ainsi dans les fermes, le long de la route.

-- Bref, voilà le serviteur qui installe le pliant, au bout d'un champ de blé, à la corne d'un taillis, et voilà l'empereur qui s'assied... Il restait immobile, affaissé, de l'air d'un petit rentier chauffant ses douleurs au soleil. Il regardait de son oeil morne le vaste horizon, en bas la Meuse coulant dans la vallée, en face les coteaux boisés dont les sommets se perdent au loin, les cimes des bois de Dieulet à gauche, le mamelon verdoyant de Sommauthe à droite... Des aides de camp, des officiers supérieurs l'entouraient, et un colonel de dragons, qui m'avait déjà demandé des renseignements sur le pays, venait de me faire signe de ne pas m'éloigner, lorsque, tout d'un coup...

Delaherche se leva, car il arrivait à la péripétie poignante du récit, il voulait joindre la mimique à la parole.

-- Tout d'un coup, des détonations éclatent, et l'on voit, juste en face, en avant des bois de Dieulet, des obus décrire des courbes dans le ciel... Ca m'a fait, parole d'honneur! L'effet d'un feu d'artifice qu'on aurait tiré en plein jour... Autour de l'empereur, naturellement, on s'exclame, on s'inquiète. Mon colonel de dragons revient en courant me demander si je puis préciser où l'on se bat. Tout de suite, je dis: «c'est à Beaumont, il n'y a pas le moindre doute.» il retourne près de l'empereur, sur les genoux duquel un aide de camp dépliait une carte. L'empereur ne voulait pas croire qu'on se battît à Beaumont. Moi, n'est-ce pas? Je ne pouvais que m'obstiner, d'autant plus que les obus marchaient dans le ciel, se rapprochant, suivant la route de Mouzon... Et alors, comme je vous vois, monsieur, j'ai vu l'empereur tourner vers moi son visage blême. Oui, il m'a regardé un instant de ses yeux troubles, pleins de défiance et de tristesse. Et puis, sa tête est retombée au-dessus de la carte, il n'a plus bougé.

Bonapartiste ardent au moment du plébiscite, Delaherche, depuis les premières défaites, avouait que l'empire avait commis des fautes. Mais il défendait encore la dynastie, il plaignait Napoléon III, que tout le monde trompait. Ainsi, à l'entendre, les véritables auteurs de nos désastres n'étaient autres que les députés républicains de l'opposition, qui avaient empêché de voter le nombre d'hommes et les crédits nécessaires.

-- Et l'empereur est rentré à la ferme? demanda le capitaine Beaudoin.

-- Ma foi, monsieur, je n'en sais rien, je l'ai laissé sur son pliant... Il était midi, la bataille se rapprochait, je commençais à me préoccuper de mon retour... Tout ce que je puis ajouter, c'est qu'un général, à qui je montrais Carignan au loin, dans la plaine, derrière nous, a paru stupéfait d'apprendre que la frontière belge était là, à quelques kilomètres... Ah! ce pauvre empereur, il est bien servi!

Gilberte, souriante, très à l'aise, comme dans le salon de son veuvage, où elle le recevait autrefois, s'occupait du capitaine, lui passait le pain grillé et le beurre. Elle voulait absolument qu'il acceptât une chambre, un lit; mais il refusait, il fut convenu qu'il se reposerait seulement une couple d'heures sur un canapé, dans le cabinet de Delaherche, avant de rejoindre son régiment. Au moment où il prenait des mains de la jeune femme le sucrier, Madame Delaherche, qui ne les quittait pas des yeux, les vit nettement se serrer les doigts; et elle ne douta plus.

Mais une servante venait de paraître.

-- Monsieur, il y a, en bas, un soldat qui demande l'adresse de Monsieur Weiss.

Delaherche n'était pas fier, comme on disait, aimant à causer avec les petits de ce monde, par un goût bavard de la popularité.

-- L'adresse de Weiss, tiens! c'est drôle... Faites entrer ce soldat.

Jean entra, si épuisé, qu'il vacillait. En apercevant son capitaine, attablé avec deux dames, il eut un léger sursaut de surprise, il retira la main qu'il avançait machinalement déjà, pour s'appuyer à une chaise. Puis, il répondit brièvement aux questions du fabricant, qui faisait le bon homme, ami du soldat. D'un mot, il expliqua sa camaraderie avec Maurice, et pourquoi il le cherchait.

-- C'est un caporal de ma compagnie, finit par dire le capitaine, afin de couper court.

À son tour, il l'interrogea, désireux de savoir ce que le régiment était devenu. Et, comme Jean racontait qu'on venait de voir le colonel traverser la ville, à la tête de ce qu'il lui restait d'hommes, pour aller camper au nord, Gilberte, de nouveau, parla trop vite, avec sa vivacité de jolie femme, qui ne réfléchissait guère.

-- Oh! mon oncle, pourquoi n'est-il pas venu déjeuner ici? On lui aurait préparé une chambre... Si l'on envoyait le chercher?

Mais Madame Delaherche eut un geste de souveraine autorité. Dans ses veines coulait le vieux sang bourgeois des villes frontières, toutes les mâles vertus d'un patriotisme rigide. Elle ne rompit la sévérité de son silence que pour dire:

-- Laissez Monsieur De Vineuil, il est à son devoir.

Cela causa un malaise. Delaherche emmena le capitaine dans son cabinet, voulut l'installer lui-même sur le canapé; et Gilberte s'en alla, malgré la leçon, de son air d'oiseau secouant les ailes, gai quand même sous l'orage; tandis que la servante, à qui l'on avait confié Jean, le conduisait à travers les cours de la fabrique, dans un dédale de couloirs et d'escaliers.

Les Weiss habitaient rue des Voyards; mais la maison, qui appartenait à Delaherche, communiquait avec la bâtisse monumentale de la rue Maqua. Cette rue des Voyards était alors une des plus étranglées de Sedan, une ruelle étroite, humide, assombrie par le voisinage du rempart qu'elle longeait. Les toitures des hautes façades se touchaient presque, les allées noires semblaient des bouches de cave, surtout dans le bout où se dressait le grand mur du collège. Cependant, Weiss, logé et chauffé, occupant tout le troisième étage, s'y trouvait à l'aise, à proximité de son bureau, pouvant y descendre en pantoufles, sans sortir. Il était un homme heureux, depuis qu'il avait épousé Henriette, si longtemps désirée, lorsqu'il l'avait connue au Chesne, chez son père, le percepteur, ménagère à six ans, remplaçant la mère morte; tandis que lui, entré à la raffinerie générale presque à titre d'homme de peine, se faisait une instruction, s'élevait à l'emploi de comptable, à force de travail. Encore, pour réaliser son rêve, avait-il fallu la mort du père, puis les fautes graves du frère, à Paris, de ce Maurice, dont la soeur jumelle était un peu la servante, à qui elle s'était sacrifiée toute pour en faire un monsieur. Élevée en cendrillon au logis, sachant au plus lire et écrire, elle venait de vendre la maison, les meubles, sans combler le gouffre des folies du jeune homme, lorsque le bon Weiss était accouru offrir ce qu'il possédait, avec ses bras solides, avec son coeur; et elle avait accepté de l'épouser, touchée aux larmes de son affection, très sage et très réfléchie, pleine d'estime tendre sinon de passion amoureuse. Maintenant, la fortune leur souriait, Delaherche avait parlé d'associer Weiss à sa maison. Ce serait le bonheur, dès que des enfants seraient venus.

-- Attention! dit la domestique à Jean, l'escalier est raide.

En effet, il butait dans une obscurité devenue profonde, quand une porte, vivement ouverte, éclaira les marches d'un coup de lumière. Et il entendit une voix douce qui disait:

-- C'est lui.

-- Madame Weiss, cria la domestique, voilà un soldat qui vous demande.

Il y eut un léger rire de contentement, et la voix douce répondit:

-- Bon! bon! je sais qui c'est.

Puis, comme le caporal, gêné, étouffé, s'arrêtait sur le seuil.

-- Entrez, monsieur Jean... Voici deux heures que Maurice est là et que nous vous attendons, oh! avec bien de l'impatience!

Alors, dans le jour pâle de la pièce, il la vit, d'une ressemblance frappante avec Maurice, de cette extraordinaire ressemblance des jumeaux qui est comme un dédoublement des visages. Pourtant, elle était plus petite, plus mince encore, d'apparence plus frêle, avec sa bouche un peu grande, ses traits menus, sous son admirable chevelure blonde, d'un blond clair d'avoine mûre. Et ce qui la différenciait surtout de lui, c'étaient ses yeux gris, calmes et braves, où revivait toute l'âme héroïque du grand-père, le héros de la grande armée. Elle parlait peu, marchait sans bruit, d'une activité si adroite, d'une douceur si riante, qu'on la sentait comme une caresse dans l'air où elle passait.

-- Tenez, entrez par ici, monsieur Jean, répéta-t-elle.

Tout va être prêt.

Il balbutiait, ne trouvant pas même un remerciement, dans son émotion d'être si fraternellement reçu. D'ailleurs, ses paupières se fermaient, il ne l'apercevait qu'à travers le sommeil invincible dont il était pris, une sorte de brume où elle flottait, vague, détachée de terre. N'était-ce donc qu'une apparition charmante, cette jeune femme secourable, qui lui souriait avec tant de simplicité? Il lui sembla bien qu'elle touchait sa main, qu'il sentait la sienne, petite et ferme, d'une loyauté de vieil ami.

Et, à partir de ce moment, Jean perdit la conscience nette des choses. On était dans la salle à manger, il y avait du pain et de la viande sur la table; mais il n'aurait pas eu la force de porter les morceaux à sa bouche. Un homme était là, assis sur une chaise. Puis, il reconnut Weiss, qu'il avait vu à Mulhouse. Mais il ne comprenait pas ce que l'homme disait, d'un air de chagrin, avec des gestes ralentis. Dans un lit de sangle, dressé devant le poêle, Maurice dormait déjà, la face immobile, l'air mort. Et Henriette s'empressait autour d'un divan, sur lequel on avait jeté un matelas; elle apportait un traversin, un oreiller, des couvertures; elle mettait, les mains promptes et savantes, des draps blancs, d'admirables draps blancs, d'un blanc de neige.

Ah! ces draps blancs, ces draps si ardemment convoités, Jean ne voyait plus qu'eux! Il ne s'était pas déshabillé, il n'avait pas couché dans un lit depuis six semaines. C'était une gourmandise, une impatience d'enfant, une irrésistible passion, à se glisser dans cette blancheur, dans cette fraîcheur, et à s'y perdre. Dès qu'on l'eut laissé seul, il fut tout de suite pieds nus, en chemise, il se coucha, se contenta, avec un grognement de bête heureuse. Le jour pâle du matin entrait par la haute fenêtre; et, comme, déjà chaviré dans le sommeil, il rouvrait à demi les yeux, il eut encore une apparition d'Henriette, une Henriette plus indécise, immatérielle, qui rentrait sur la pointe des pieds, pour poser près de lui, sur la table, une carafe et un verre oubliés. Elle sembla rester là quelques secondes, à les regarder tous deux, son frère et lui, avec son tranquille sourire, d'une infinie bonté. Puis, elle se dissipa. Et il dormait dans les draps blancs, anéanti.

Des heures, des années coulèrent. Jean et Maurice n'étaient plus, sans un rêve, sans la conscience du petit battement de leurs veines. Dix ans ou dix minutes, le temps avait cessé de compter; et c'était comme la revanche du corps surmené, se satisfaisant dans la mort de tout leur être. Brusquement, secoués du même sursaut, tous deux s'éveillèrent. Quoi donc? Que se passait-il, depuis combien de temps dormaient-ils? La même clarté pâle tombait de la haute fenêtre. Ils étaient brisés, les jointures raidies, les membres plus las, la bouche plus amère qu'en se couchant. Heureusement qu'ils ne devaient avoir dormi qu'une heure. Et, sur la même chaise, ils ne s'étonnèrent pas d'apercevoir Weiss, qui semblait attendre leur réveil, dans la même attitude accablée.

-- Fichtre! bégaya Jean, faut pourtant se lever et rejoindre le régiment avant midi.

Il sauta sur le carreau avec un léger cri de douleur, il s'habilla.

-- Avant midi, répéta Weiss. Vous savez qu'il est sept heures du soir et que vous dormez depuis douze heures environ.

Sept heures, bon Dieu! Ce fut un effarement. Jean, déjà tout vêtu, voulait courir, tandis que Maurice, encore au lit, se lamentait de ne pouvoir plus remuer les jambes. Comment retrouver les camarades? L'armée n'avait-elle pas filé? Et tous deux se fâchaient, on n'aurait pas dû les laisser dormir si longtemps. Mais Weiss eut un geste de désespérance.

-- Pour ce qu'on a fait, mon Dieu! vous avez aussi bien fait de rester couchés.

Lui, depuis le matin, battait Sedan et les environs. Il venait seulement de rentrer, désolé de l'inaction des troupes, de cette journée du 31, si précieuse, perdue dans une attente inexplicable. Une seule excuse était possible, la fatigue extrême des hommes, leur besoin absolu de repos; et encore ne comprenait-il pas que la retraite n'eût pas continué, après les quelques heures de sommeil nécessaire.

-- Moi, reprit-il, je n'ai pas la prétention de m'y entendre, mais je sens, oui! je sens que l'armée est très mal plantée à Sedan... Le 12e corps se trouve à Bazeilles, où l'on s'est un peu battu, ce matin; le 1er est tout le long de la Givonne, du village de la Moncelle au bois de la Garenne; tandis que le 7e campe sur le plateau de Floing, et que le 5e, à moitié détruit, s'entasse sous les remparts mêmes, du côté du château... Et c'est cela qui me fait peur, de les savoir tous rangés ainsi autour de la ville, attendant les Prussiens. J'aurais filé, moi, oh! tout de suite, sur Mézières. Je connais le pays, il n'y a pas d'autre ligne de retraite, ou bien on sera culbuté en Belgique... Puis, tenez! venez voir quelque chose...

Il avait pris la main de Jean, il l'amenait devant la fenêtre.

-- Regardez là-bas, sur la crête des coteaux.

Par-dessus les remparts, par-dessus les constructions voisines, la fenêtre s'ouvrait, au sud de Sedan, sur la vallée de la Meuse. C'était le fleuve se déroulant dans les vastes prairies, c'était Remilly à gauche, Pont-Maugis et Wadelincourt en face, Frénois à droite; et les coteaux étalaient leurs pentes vertes, d'abord le Liry, ensuite la Marfée et la Croix-Piau, avec leurs grands bois. Sous le jour finissant, l'immense horizon avait une douceur profonde, d'une limpidité de cristal.

-- Vous ne voyez pas, là-bas, le long des sommets, ces lignes noires en marche, ces fourmis noires qui défilent?

Jean écarquillait les yeux, tandis que Maurice, à genoux sur son lit, tendait le cou.

-- Ah! oui, crièrent-ils ensemble. En voici une ligne, en voici une autre, une autre, une autre! Il y en a partout.

-- Eh bien! reprit Weiss, ce sont les Prussiens... Depuis ce matin, je les regarde, et il en passe, il en passe toujours! Ah! je vous promets que, si nos soldats les attendent, eux se dépêchent d'arriver!... Et tous les habitants de la ville les ont vus comme moi, il n'y a vraiment que les généraux qui ont les yeux bouchés. J'ai causé tout à l'heure avec un général, il a haussé les épaules, il m'a dit que le maréchal De Mac-Mahon était absolument convaincu d'avoir à peine soixante-dix mille hommes devant lui. Dieu veuille qu'il soit bien renseigné!... Mais, regardez-les donc! la terre en est couverte, elles viennent, elles viennent, les fourmis noires!

À ce moment, Maurice se rejeta dans son lit et éclata en gros sanglots. Henriette, de son air souriant de la veille, entrait. Vivement, elle s'approcha, alarmée.

-- Quoi donc?

Mais lui, la repoussait du geste.

-- Non, non! laisse-moi, abandonne-moi, je ne t'ai jamais fait que du chagrin. Quand je pense que tu te privais de robes, et que j'étais au collège, moi! Ah! oui, une instruction dont j'ai profité joliment!... Et puis, j'ai failli déshonorer notre nom, je ne sais pas où je serais à cette heure, si tu ne t'étais saignée aux quatre membres, pour réparer mes sottises.

Elle s'était remise à sourire.

-- Vraiment, mon pauvre ami, tu n'as pas le réveil gai... Mais puisque tout cela est effacé, oublié! Ne fais-tu pas maintenant ton devoir de bon Français? Depuis que tu t'es engagé, je suis très fière de toi, je t'assure.

Comme pour le prier de venir à son aide, elle s'était tournée vers Jean. Celui-ci la regardait, un peu surpris de la trouver moins belle que la veille, plus mince, plus pâle, à présent qu'il ne la voyait plus au travers de la demi-hallucination de sa fatigue. Ce qui restait frappant, c'était sa ressemblance avec son frère; et, cependant, toute la différence de leurs natures s'accusait profonde, à cette minute: lui, d'une nervosité de femme, ébranlé par la maladie de l'époque, subissant la crise historique et sociale de la race, capable d'un instant à l'autre des enthousiasmes les plus nobles et des pires découragements; elle, si chétive, dans son effacement de cendrillon, avec son air résigné de petite ménagère, le front solide, les yeux braves, du bois sacré dont on fait les martyrs.

-- Fière de moi! s'écria Maurice, il n'y a pas de quoi, vraiment! Voilà un mois que nous fuyons comme des lâches que nous sommes.

-- Dame! dit Jean, avec son bon sens, nous ne sommes pas les seuls, nous faisons ce qu'on nous fait faire.

Mais la crise du jeune homme éclata, plus violente.

-- Justement, j'en ai assez!... Est-ce que ce n'est pas à pleurer des larmes de sang, ces défaites continuelles, ces chefs imbéciles, ces soldats qu'on mène stupidement à l'abattoir comme des troupeaux? ... Maintenant, nous voilà au fond d'une impasse. Vous voyez bien que les Prussiens arrivent de toutes parts; et nous allons être écrasés, l'armée est perdue... Non, non! je reste ici, je préfère qu'on me fusille comme déserteur... Jean, tu peux partir sans moi. Non! je n'y retourne pas, je reste ici.

Un nouvel accès de larmes l'avait abattu sur l'oreiller. C'était une détente nerveuse irrésistible, qui emportait tout, une de ces chutes soudaines dans le désespoir, le mépris du monde entier et de lui-même, auxquelles il était si fréquemment sujet. Sa soeur, le connaissant bien, demeurait placide.

-- Ce serait très mal, mon bon Maurice, si tu désertais ton poste, au moment du danger.

D'une secousse, il se mit sur son séant.

-- Eh bien! donne-moi mon fusil, je vais me casser la tête, ce sera plus tôt fait.

Puis, le bras tendu, montrant Weiss, immobile et silencieux:

-- Tiens! il n'y a que lui de raisonnable, oui! lui seul a vu clair... Tu te souviens, Jean, de ce qu'il me disait, devant Mulhouse, il y a un mois?

-- C'est bien vrai, confirma le caporal, monsieur a dit que nous serions battus.

Et la scène s'évoquait, la nuit anxieuse, l'attente pleine d'angoisse, tout le désastre de Froeschwiller passant déjà dans le ciel morne, tandis que Weiss disait ses craintes, l'Allemagne prête, mieux commandée, mieux armée, soulevée par un grand élan de patriotisme, la France effarée, livrée au désordre, attardée et pervertie, n'ayant ni les chefs, ni les hommes, ni les armes nécessaires. Et l'affreuse prédiction se réalisait.

Weiss leva ses mains tremblantes. Sa face de bon chien exprimait une douleur profonde.