Chapter 11
Pas un homme ne rigola. C'était vexant tout de même, du café sans sucre; et encore si l'on avait eu du biscuit! La veille, sur le plateau de Quatre-Champs, presque tous, pour tromper l'attente, avaient achevé les provisions de leurs sacs, croquant jusqu'aux miettes. Mais l'escouade, heureusement, retrouva une douzaine de pommes de terre, qu'elle se partagea.
Maurice, l'estomac délabré, eut un cri de regret.
-- Si j'avais su, au Chesne, j'aurais acheté du pain!
Jean écoutait, demeurait silencieux. Au lever, il avait eu une querelle avec Chouteau, qu'il voulait envoyer à la corvée du bois, et qui s'y était refusé insolemment, disant que ce n'était pas son tour. Depuis que tout allait de mal en pis, l'indiscipline augmentait, les chefs finissaient par ne plus oser faire une réprimande. Et Jean, avec son beau calme, avait compris qu'il devait effacer son autorité de caporal, s'il ne voulait pas provoquer des révoltes ouvertes. Il s'était fait bon diable, il semblait n'être que le camarade de ses hommes, auxquels son expérience continuait à rendre de grands services. Si son escouade n'était plus si bien nourrie, elle ne crevait tout de même pas encore de faim, comme tant d'autres. Mais la souffrance de Maurice, surtout, l'attendrissait. Il le sentait s'affaiblir, il le regardait d'un oeil inquiet, en se demandant comment ce garçon frêle ferait pour aller jusqu'au bout.
Lorsque Jean entendit Maurice se plaindre de n'avoir pas de pain, il se leva, disparut un instant, revint après avoir fouillé dans son sac.
Et, en lui glissant un biscuit:
-- Tiens! Cache ça, je n'en ai pas pour tout le monde.
-- Mais toi? demanda le jeune homme, très touché.
-- Oh! Moi, n'aie pas peur... J'en ai encore deux.
C'était vrai, il avait gardé précieusement trois biscuits, pour le cas où l'on se battrait, sachant qu'on a très faim sur les champs de bataille. D'ailleurs, il venait de manger une pomme de terre. Ca lui suffisait. On verrait plus tard.
Vers dix heures, de nouveau, le 7e corps s'ébranla. L'intention première du maréchal avait dû être de le diriger par Buzancy sur Stenay, où il aurait passé la Meuse. Mais les Prussiens, gagnant de vitesse l'armée de Châlons, devaient être déjà à Stenay, et on les disait même à Buzancy. Aussi, refoulé de la sorte vers le nord, le 7e corps venait-il de recevoir l'ordre de se rendre à la Besace, à vingt et quelques kilomètres de Boult-Aux-Bois, pour aller de là, le lendemain, passer la Meuse à Mouzon. Le départ fut maussade, les hommes grognaient, l'estomac mal rempli, les membres mal reposés, exténués par les fatigues et les attentes des jours précédents; et les officiers assombris, cédant au malaise de la catastrophe à laquelle on marchait, se plaignaient de l'inaction, s'irritaient de ce qu'on n'était pas allé, devant Buzancy, soutenir le 5e corps, dont on avait entendu le canon. Ce corps devait, lui aussi, battre en retraite, remonter vers Nouart; tandis que le 12e corps partait de la Besace pour Mouzon, et que le 1er prenait la direction de Raucourt. C'était un piétinement de troupeau pressé, harcelé par les chiens, se bousculant vers cette Meuse tant désirée, après des retards et des flâneries sans fin.
Lorsque le 106e quitta Boult-Aux-Bois, à la suite de la cavalerie et de l'artillerie, dans le vaste ruissellement des trois divisions qui rayaient la plaine d'hommes en marche, le ciel de nouveau se couvrit, de lentes nuées livides, dont le deuil acheva d'attrister les soldats. Lui, suivait la grande route de Buzancy, bordée de peupliers magnifiques. À Germond, un village dont les tas de fumier, devant les portes, fumaient, alignés aux deux côtés du chemin, les femmes sanglotaient, prenaient leurs enfants, les tendaient aux troupes qui passaient, comme pour qu'on les emmenât. Il n'y avait plus là une bouchée de pain ni même une pomme de terre. Puis, au lieu de continuer vers Buzancy, le 106e tourna à gauche, remontant vers Authe; et les hommes, en revoyant de l'autre côté de la plaine, sur le coteau, Belleville, qu'ils avaient traversée la veille, eurent alors la nette conscience qu'ils revenaient sur leurs pas.
-- Tonnerre de Dieu! gronda Chouteau, est-ce qu'ils nous prennent pour des toupies?
Et Loubet ajouta:
-- En voilà des généraux de quatre sous qui vont à hue et à dia! On voit bien que nos jambes ne leur coûtent pas cher.
Tous se fâchaient. On ne fatiguait pas des hommes de la sorte, pour le plaisir de les promener. Et, par la plaine nue, entre les larges plis de terrain, ils avançaient en colonne, sur deux files, une à chaque bord, entre lesquelles circulaient les officiers; mais ce n'était plus, ainsi qu'au lendemain de Reims, en Champagne, une marche égayée de plaisanteries et de chansons, le sac porté gaillardement, les épaules allégées par l'espoir de devancer les Prussiens et de les battre: maintenant, silencieux, irrités, ils traînaient la jambe, avec la haine du fusil qui leur meurtrissait l'épaule, du sac dont ils étaient écrasés, ayant cessé de croire à leurs chefs, se laissant envahir par une telle désespérance, qu'ils ne marchaient plus en avant que comme un bétail, sous la fatalité du fouet. La misérable armée commençait à monter son calvaire.
Maurice, cependant, depuis quelques minutes, était très intéressé. Sur la gauche, s'étageaient des vallonnements, et il venait de voir, d'un petit bois lointain, sortir un cavalier. Presque aussitôt, un autre parut, puis un autre encore. Tous les trois restaient immobiles, pas plus gros que le poing, ayant des lignes précises et fines de joujoux. Il pensait que ce devait être un poste détaché de hussards, quelque reconnaissance qui revenait, lorsque des points brillants, aux épaules, sans doute les reflets d'épaulettes de cuivre, l'étonnèrent.
-- Là-bas, regarde! dit-il en poussant le coude de Jean, qu'il avait à côté de lui. Des uhlans.
Le caporal écarquilla les yeux.
-- Ca!
C'étaient, en effet, des uhlans, les premiers Prussiens que le 106e apercevait. Depuis bientôt six semaines qu'il faisait campagne, non seulement il n'avait pas brûlé une cartouche, mais il en était encore à voir un ennemi. Le mot courut, toutes les têtes se tournèrent, au milieu d'une curiosité grandissante. Ils semblaient très bien, ces uhlans.
-- Il y en a un qui a l'air joliment gras, fit remarquer Loubet.
Mais, à gauche du petit bois, sur un plateau, tout un escadron se montra. Et, devant cette apparition menaçante, un arrêt se fit dans la colonne. Des ordres arrivèrent, le 106e alla prendre position derrière des arbres, au bord d'un ruisseau. Déjà, de l'artillerie rebroussait chemin au galop, s'établissait sur un mamelon. Puis, pendant près de deux heures, on demeura là, en bataille, on s'attarda, sans que rien de nouveau se produisît. À l'horizon, la masse de cavalerie ennemie restait immobile. Et, comprenant enfin qu'on perdait un temps précieux, on repartit.
-- Allons, murmura Jean avec regret, ce ne sera pas encore pour cette fois.
Maurice, lui aussi, avait les mains brûlantes du désir de lâcher au moins un coup de feu. Et il revenait sur la faute qu'on avait commise, la veille, en n'allant pas soutenir le 5e corps. Si les Prussiens n'attaquaient point, ce devait être qu'ils n'avaient pas encore assez d'infanterie à leur disposition; de sorte que leurs démonstrations de cavalerie, à distance, ne pouvaient avoir d'autre but que d'attarder les corps en marche. De nouveau, on venait de tomber dans le piège. Et, en effet, à partir de ce moment, le 106e vit sans cesse les uhlans, sur sa gauche, à chaque accident de terrain: ils le suivaient, le surveillaient, disparaissaient derrière une ferme pour reparaître à la corne d'un bois.
Peu à peu, les soldats s'énervaient de se voir ainsi envelopper à distance, comme dans les mailles d'un filet invisible.
-- Ils nous embêtent à la fin! répétaient Pache et Lapoulle eux- mêmes. Ca soulagerait de leur envoyer des pruneaux!
Mais on marchait, on marchait toujours, péniblement, d'un pas déjà alourdi qui se fatiguait vite. Dans le malaise de cette étape, on sentait de partout l'ennemi approcher, de même qu'on sent monter l'orage, avant qu'il se montre au-dessus de l'horizon. Des ordres sévères étaient donnés pour la bonne conduite de l'arrière-garde, et il n'y avait plus de traînards, dans la certitude où l'on était que les Prussiens, derrière le corps, ramassaient tout. Leur infanterie arrivait, d'une marche foudroyante, tandis que les régiments Français, harassés, paralysés, piétinaient sur place.
À Authe, le ciel s'éclaircit, et Maurice, qui se dirigeait sur la position du soleil, remarqua qu'au lieu de remonter davantage vers le Chesne, à trois grandes lieues de là, on tournait pour marcher droit à l'est. Il était deux heures, on souffrit alors de la chaleur accablante, après avoir grelotté sous la pluie, pendant deux jours. Le chemin, avec de longs circuits, montait au travers de plaines désertes. Pas une maison, pas une âme, à peine de loin en loin un petit bois triste, au milieu de la mélancolie des terres nues; et le morne silence de cette solitude avait gagné les soldats, qui, la tête basse, en sueur, traînaient les pieds. Enfin, Saint-Pierremont apparut, quelques maisons vides sur un monticule. On ne traversa pas le village, Maurice constata qu'on tournait tout de suite à gauche, reprenant la direction du nord, vers la Besace. Cette fois, il comprit la route adoptée pour s'efforcer d'atteindre Mouzon, avant les Prussiens. Mais pourrait- on y réussir, avec des troupes si lasses, si démoralisées? à Saint-Pierremont, les trois uhlans avaient reparu, au loin, au coude d'une route qui venait de Buzancy; et, comme l'arrière-garde quittait le village, une batterie fut démasquée, quelques obus tombèrent, sans faire aucun mal. On ne répondit pas, la marche continuait, de plus en plus pénible.
De Saint-Pierremont à la Besace, il y a trois grandes lieues, et Jean, à qui Maurice disait cela, eut un geste désespéré: jamais les hommes ne feraient douze kilomètres, il le voyait à des signes certains, leur essoufflement, l'égarement de leur visage. La route montait toujours, entre deux coteaux qui se resserraient peu à peu. On dut faire une halte. Mais ce repos avait achevé d'engourdir les membres; et, quand il fallut repartir, ce fut pis encore: les régiments n'avançaient plus, des hommes tombaient. Jean, en voyant Maurice pâlir, les yeux chavirés de lassitude, causait contre son habitude, tâchait de l'étourdir d'un flux de paroles, pour le tenir éveillé, dans le mouvement mécanique de la marche, devenu inconscient.
-- Alors, ta soeur habite Sedan, nous y passerons peut-être.
-- À Sedan, jamais! Ce n'est pas notre chemin, il faudrait être fou.
-- Et elle est jeune, ta soeur?
-- Mais elle a mon âge, je t'ai dit que nous étions jumeaux.
-- Elle te ressemble?
-- Oui, elle est blonde aussi, oh! des cheveux frisés, si doux!... Toute petite, une figure mince, et pas bruyante, ah! non!... Ma chère Henriette!
-- Vous vous aimez bien?
-- Oui, oui...
Il y eut un silence, et Jean, ayant regardé Maurice, remarqua que ses yeux se fermaient et qu'il allait tomber.
-- Hé! mon pauvre petit... Tiens-toi, tonnerre de Dieu!... Donne- moi ton flingot un instant, ça te reposera... Nous allons laisser la moitié des hommes en route, ce n'est pas Dieu possible qu'on aille plus loin aujourd'hui!
En face, il venait d'apercevoir Oches, dont les quelques masures s'étagent sur un coteau. L'église, toute jaune, haut perchée, domine, parmi des arbres.
-- C'est là que nous allons coucher, bien sûr.
Et il avait deviné. Le général Douay, qui voyait l'extrême fatigue des troupes, désespérait de jamais atteindre la Besace, ce jour- là. Mais ce qui le décida surtout, ce fut l'arrivée du convoi, de ce fâcheux convoi qu'il traînait depuis Reims, et dont les trois lieues de voitures et de bêtes alourdissaient si terriblement sa marche. De Quatre-Champs, il avait donné l'ordre de le diriger directement sur Saint-Pierremont; et c'était seulement à Oches que les attelages ralliaient le corps, dans un tel état d'épuisement, que les chevaux refusaient d'avancer. Il était déjà cinq heures. Le général, craignant de s'engager dans le défilé de Stonne, crut devoir renoncer à achever l'étape indiquée par le maréchal. On s'arrêta, on campa, le convoi en bas, dans les prairies, gardé par une division, tandis que l'artillerie s'établissait en arrière, sur les coteaux, et que la brigade qui devait servir d'arrière- garde le lendemain, restait sur une hauteur, en face de Saint- Pierremont. Une autre division, dont faisait partie la brigade Bourgain-Desfeuilles, bivouaqua, derrière l'église, sur un large plateau, que bordait un bois de chênes.
La nuit tombait déjà, lorsque le 106e, à la lisière de ce bois, put enfin s'installer, tellement il y avait eu de confusion dans le choix et dans la désignation des emplacements.
-- Zut! dit furieusement Chouteau, je ne mange pas, je dors!
C'était le cri de tous les hommes. Beaucoup n'avaient pas la force de dresser leurs tentes, s'endormaient où ils tombaient, comme des masses. D'ailleurs, pour manger, il aurait fallu une distribution de l'intendance; et l'intendance, qui attendait le 7e corps à la Besace, n'était pas à Oches. Dans l'abandon et le relâchement de tout, on ne sonnait même plus au caporal. Se ravitaillait qui pouvait. À partir de ce moment, il n'y eut plus de distributions, les soldats durent vivre sur les provisions qu'ils étaient censés avoir dans leurs sacs; et les sacs étaient vides, bien peu y trouvèrent une croûte, les miettes de l'abondance où ils avaient fini par vivre à Vouziers. On avait du café, les moins las burent encore du café sans sucre.
Lorsque Jean voulut partager, manger l'un de ses biscuits et donner l'autre à Maurice, il s'aperçut que celui-ci dormait profondément. Un instant, il songea à le réveiller; puis, stoïquement, il remit les biscuits au fond de son sac, avec des soins infinis, comme s'il eût caché de l'or: lui, se contenta de café, ainsi que les camarades. Il avait exigé que la tente fût dressée, tous s'y étaient allongés, quand Loubet revint d'expédition, rapportant des carottes d'un champ voisin. Dans l'impossibilité de les faire cuire, ils les croquèrent crues; mais elles exaspéraient leur faim, Pache en fut malade.
-- Non, non, laissez-le dormir, dit Jean à Chouteau, qui secouait Maurice pour lui donner sa part.
-- Ah! dit Lapoulle, demain, quand nous serons à Angoulême, nous aurons du pain... J'ai eu un cousin militaire, à Angoulême. Bonne garnison.
On s'étonnait, Chouteau cria:
-- Comment, à Angoulême? ... En voilà un bougre de serin qui se croit à Angoulême!
Et il fut impossible de tirer une explication de Lapoulle. Il croyait qu'on allait à Angoulême.
C'était lui qui, le matin, à la vue des uhlans, avait soutenu que c'étaient des soldats à Bazaine.
Alors, le camp tomba dans une nuit d'encre, dans un silence de mort. Malgré la fraîcheur de la nuit, on avait défendu d'allumer des feux. On savait les Prussiens à quelques kilomètres, les bruits eux-mêmes s'assourdissaient, de crainte de leur donner l'éveil. Déjà, les officiers avaient averti leurs hommes qu'on partirait vers quatre heures du matin, pour rattraper le temps perdu; et tous, en hâte, dormaient gloutonnement, anéantis. Au- dessus des campements dispersés, la respiration forte de ces foules montait dans les ténèbres, comme l'haleine même de la terre.
Brusquement, un coup de feu réveilla l'escouade. La nuit était encore profonde, il pouvait être trois heures. Tous furent sur pied, l'alerte gagna de proche en proche, on crut à une attaque de l'ennemi. Et ce n'était que Loubet, qui, ne dormant plus, avait eu l'idée de s'enfoncer dans le bois de chênes, où il devait y avoir du lapin: quelle noce, si, dès le petit jour, il rapportait une paire de lapins aux camarades! Mais, comme il cherchait un bon poste d'affût, il entendit des hommes venir à lui, causant, cassant les branches, et il s'effara, il lâcha son coup de feu, croyant avoir affaire à des Prussiens.
Déjà, Maurice, Jean, d'autres arrivaient, lorsqu'une voix enrouée s'éleva:
-- Ne tirez pas, nom de Dieu!
C'était, à la lisière du bois, un homme grand et maigre, dont on distinguait mal l'épaisse barbe en broussaille. Il portait une blouse grise, serrée à la taille par une ceinture rouge, et avait un fusil en bandoulière. Tout de suite, il expliqua qu'il était Français, franc-tireur, sergent, et qu'il venait, avec deux de ses hommes, des bois de Dieulet, pour donner des renseignements au général.
-- Eh! Cabasse! Ducat! cria-t-il en se retournant, eh! Bougres de feignants, arrivez donc!
Sans doute, les deux hommes avaient eu peur, et ils s'approchèrent pourtant, Ducat petit et gros, blême, les cheveux rares, Cabasse grand et sec, la face noire, avec un long nez en lame de couteau.
Cependant, Maurice qui examinait de près le sergent, avec surprise, finit par lui demander:
-- Dites donc, est-ce que vous n'êtes pas Guillaume Sambuc, de Remilly?
Et, comme celui-ci, après une hésitation, l'air inquiet, disait oui, le jeune homme eut un léger mouvement de recul, car ce Sambuc passait pour être un terrible chenapan, digne fils d'une famille de bûcherons qui avait mal tourné, le père ivrogne, trouvé un soir la gorge coupée, au coin d'un bois, la mère et la fille mendiantes et voleuses, disparues, tombées à quelque maison de tolérance. Lui, Guillaume, braconnait, faisait la contrebande; et un seul petit de cette portée de loups avait grandi honnête, Prosper, le chasseur d'Afrique, qui, avant d'avoir la chance d'être soldat, s'était fait garçon de ferme, en haine de la forêt.
-- J'ai vu votre frère à Reims et à Vouziers, reprit Maurice. Il se porte bien.
Sambuc ne répondit pas. Puis, pour couper court:
-- Menez-moi au général. Dites-lui que ce sont les francs-tireurs des bois de Dieulet, qui ont une communication importante à lui faire.
Alors, pendant qu'on revenait vers le camp, Maurice songea à ces compagnies franches, sur lesquelles on avait fondé tant d'espérances, et qui déjà, de partout, soulevaient des plaintes. Elles devaient faire la guerre d'embuscade, attendre l'ennemi derrière les haies, le harceler, lui tuer ses sentinelles, tenir les bois d'où pas un Prussien ne sortirait. Et, à la vérité, elles étaient en train de devenir la terreur des paysans, qu'elles défendaient mal et dont elles ravageaient les champs. Par exécration du service militaire régulier, tous les déclassés se hâtaient d'en faire partie, heureux d'échapper à la discipline, de battre les buissons comme des bandits en goguette, dormant et godaillant au hasard des routes. Dans certaines de ces compagnies, le recrutement fut vraiment déplorable.
-- Eh! Cabasse, eh! Ducat, continuait à répéter Sambuc, en se retournant à chaque pas, arrivez donc, feignants!
Ces deux-Là aussi, Maurice les sentait terribles.
Cabasse, le grand sec, né à Toulon, ancien garçon de café à Marseille, échoué à Sedan comme placier de produits du Midi, avait failli tâter de la police correctionnelle, toute une histoire de vol restée obscure. Ducat, le petit gros, un ancien huissier de Blainville, forcé de vendre sa charge après des aventures malpropres avec des petites filles, venait encore de risquer la cour d'assises, pour les mêmes ordures, à Raucourt, où il était comptable, dans une fabrique. Ce dernier citait du latin, tandis que l'autre savait à peine lire; mais tous les deux faisaient la paire, une paire inquiétante de louches figures.
Déjà, le camp s'éveillait. Jean et Maurice conduisirent les francs-tireurs au capitaine Beaudoin, qui les mena au colonel De Vineuil.
Celui-ci les interrogea; mais Sambuc, conscient de son importance, voulait absolument parler au général; et, comme le général Bourgain-Desfeuilles, qui avait couché chez le curé d'Oches, venait de paraître sur le seuil du presbytère, maussade de ce réveil en pleine nuit, pour une journée nouvelle de famine et de fatigue, il fit à ces hommes qu'on lui amenait un accueil furieux.
-- D'où viennent-ils? Qu'est-ce qu'ils veulent? ... Ah! c'est vous, les francs-tireurs! Encore des traîne-la-patte, hein!
-- Mon général, expliqua Sambuc, sans se déconcerter, nous tenons avec les camarades les bois de Dieulet...
-- Où ça, les bois de Dieulet?
-- Entre Stenay et Mouzon, mon général.
-- Stenay, Mouzon, connais pas, moi! Comment voulez-vous que je me retrouve, avec tous ces noms nouveaux?
Gêné, le colonel De Vineuil intervint discrètement, pour lui rappeler que Stenay et Mouzon étaient sur la Meuse, et que, les allemands ayant occupé la première de ces villes, on allait tenter, par le pont de la seconde, plus au nord, le passage du fleuve.
-- Enfin, mon général, reprit Sambuc, nous sommes venus pour vous avertir que les bois de Dieulet, à cette heure, sont pleins de Prussiens... Hier, comme le 5e corps quittait Bois-les-Dames, il a eu un engagement, du côté de Nouart...
-- Comment! hier, on s'est battu?
-- Mais oui, mon général, le 5e corps s'est battu en se repliant, et il doit être, cette nuit, à Beaumont... Alors, pendant que des camarades sont allés le renseigner sur les mouvements de l'ennemi, nous autres, nous avons eu l'idée de venir vous dire la situation, pour que vous lui portiez secours, car il va avoir sûrement soixante mille hommes sur les bras, demain matin.
Le général Bourgain-Desfeuilles, à ce chiffre, haussa les épaules.
-- Soixante mille hommes, fichtre! pourquoi pas cent mille? ... Vous rêvez, mon garçon. La peur vous a fait voir double. Il ne peut y avoir si près de nous soixante mille hommes, nous le saurions.
Et il s'entêta. Vainement Sambuc appela à son aide les témoignages de Ducat et de Cabasse.
-- Nous avons vu les canons, affirma le provençal. Et il faut que ces bougres-là soient des enragés, pour les risquer dans les chemins de la forêt, où l'on enfonce jusqu'au mollet, à cause de la pluie de ces derniers jours.
-- Quelqu'un les guide, c'est sûr, déclara l'ancien huissier.
Mais le général, depuis Vouziers, ne croyait plus à la concentration des deux armées allemandes, dont on lui avait, disait-il, rebattu les oreilles. Et il ne jugea même pas à propos de faire conduire les francs-tireurs au chef du 7e corps, à qui du reste ceux-ci croyaient avoir parlé en sa personne. Si l'on avait écouté tous les paysans, tous les rôdeurs, qui apportaient de prétendus renseignements, on n'aurait plus fait un pas, sans être jeté à droite ou à gauche, dans des aventures impossibles. Cependant, il ordonna aux trois hommes de rester et d'accompagner la colonne, puisqu'ils connaissaient le pays.
-- Tout de même, dit Jean à Maurice, comme ils revenaient plier la tente, ce sont trois bons bougres, d'avoir fait quatre lieues à travers champs pour nous prévenir.
Le jeune homme en convint, et il leur donnait raison, connaissant le pays, lui aussi, tourmenté d'une mortelle inquiétude, à l'idée de savoir les Prussiens dans les bois de Dieulet, en branle vers Sommauthe et Beaumont. Il s'était assis, harassé déjà, avant d'avoir marché, l'estomac vide, le coeur serré d'angoisse, à l'aube de cette journée qu'il sentait devoir être affreuse.
Désespéré de le voir si pâle, le caporal lui demanda paternellement:
-- Ca ne va toujours pas, hein? est-ce que c'est ton pied encore?
Maurice dit non, de la tête. Son pied allait tout à fait mieux, dans les larges souliers.
-- Alors, tu as faim?
Et Jean, voyant qu'il ne répondait pas, tira, sans être vu, l'un des deux biscuits de son sac; puis, mentant avec simplicité:
-- Tiens, je t'ai gardé ta part... Moi, j'ai mangé l'autre tout à l'heure.