La Débâcle

Chapter 10

Chapter 103,815 wordsPublic domain

Combette, le pharmacien, un petit homme sec et remuant, rentra chez lui, très excité par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. Il semblait être dans le secret des choses, étant adjoint au maire. C'était vers trois heures et demie que Mac-Mahon avait télégraphié à Bazaine que l'arrivée du prince royal de Prusse à Châlons le forçait à se replier sur les places du nord; et une autre dépêche allait partir pour le ministre de la guerre, l'avertissant également de la retraite, lui expliquant le danger terrible où se trouvait l'armée d'être coupée et écrasée. La dépêche à Bazaine pouvait courir, si elle avait de bonnes jambes, car toutes les communications semblaient interrompues avec Metz depuis plusieurs jours. Mais, l'autre dépêche, c'était plus grave; et, baissant la voix, le pharmacien raconta qu'il avait entendu un officier supérieur dire: «s'ils sont prévenus à Paris, nous sommes foutus!» Personne n'ignorait avec quelle âpreté l'impératrice- régente et le conseil des ministres poussaient à la marche en avant. D'ailleurs, la confusion augmentait d'heure en heure, les renseignements les plus extraordinaires arrivaient sur l'approche des armées allemandes. Le prince royal de Prusse à Châlons, était- ce possible? Et contre quelles troupes venait donc de se heurter le 7e corps, dans les défilés de l'Argonne?

-- À l'état-major, ils ne savent rien, continua le pharmacien en agitant désespérément les bras. Ah! quel gâchis!... Enfin, tout va bien, si demain l'armée est en retraite.

Puis, brave homme au fond:

-- Dites donc, mon jeune ami, je vais vous panser le pied, vous dînerez avec nous, et vous coucherez là-haut, dans la petite chambre de mon élève, qui a filé.

Mais, tourmenté du besoin de voir et de savoir, Maurice, avant tout, voulut absolument suivre sa première idée, en allant, en face, rendre visite à la vieille Madame Desroches. Il fut surpris de ne pas être arrêté, à la porte, qui, dans le tumulte de la place, restait ouverte, sans même être gardée. Continuellement, du monde entrait et sortait, des officiers, des gens de service; et il semblait que le branle de la cuisine flambante agitât la maison entière. Pourtant, il n'y avait pas une lumière dans l'escalier, il dut monter à tâtons. Au premier étage, il s'arrêta quelques secondes, le coeur battant, devant la porte de la pièce où il savait que se trouvait l'empereur; mais, là, dans cette pièce, pas un bruit, un silence de mort. Et, en haut, au seuil de la chambre de bonne où elle avait dû se réfugier, la vieille Madame Desroches eut d'abord peur de lui. Ensuite, quand elle l'eut reconnu:

-- Ah! mon enfant, dans quel affreux moment faut-il qu'on se retrouve!... Je la lui aurais donnée bien volontiers, ma maison, à l'empereur; mais il a, avec lui, des gens trop mal élevés! Si vous saviez comme ils ont tout pris, et ils vont tout brûler, tant ils font du feu!... Lui, le pauvre homme, a la mine d'un déterré et l'air si triste...

Puis, lorsque le jeune homme s'en alla, en la rassurant, elle l'accompagna, se pencha au-dessus de la rampe.

-- Tenez! murmura-t-elle, on le voit d'ici... Ah!

Nous sommes bien tous perdus. Adieu, mon enfant!

Et Maurice resta planté sur une marche, dans les ténèbres de l'escalier. Le cou tordu, il apercevait, par une imposte vitrée, un spectacle dont il emporta l'inoubliable souvenir.

L'empereur était là, au fond de la pièce bourgeoise et froide, assis devant une petite table, sur laquelle son couvert était mis, éclairée à chaque bout d'un flambeau. Dans le fond, deux aides de camp se tenaient silencieux. Un maître d'hôtel, debout près de la table, attendait. Et le verre n'avait pas servi, le pain n'avait pas été touché, un blanc de poulet refroidissait au milieu de l'assiette. L'empereur, immobile, regardait la nappe, de ces yeux vacillants, troubles et pleins d'eau, qu'il avait déjà à Reims. Mais il semblait plus las, et, lorsque, se décidant, d'un air d'immense effort, il eut porté à ses lèvres deux bouchées, il repoussa tout le reste de la main. Il avait dîné. Une expression de souffrance, endurée secrètement, blêmit encore son pâle visage.

En bas, comme Maurice passait devant la salle à manger, la porte en fut brusquement ouverte, et il aperçut, dans le braisillement des bougies et la fumée des plats, une tablée d'écuyers, d'aides de camp, de chambellans, en train de vider les bouteilles des fourgons, d'engloutir les volailles et de torcher les sauces, au milieu de grands éclats de voix.

La certitude de la retraite enchantait tout ce monde, depuis que la dépêche du maréchal était partie. Dans huit jours, à Paris, on aurait enfin des lits propres.

Maurice, alors, tout d'un coup, sentit la terrible fatigue qui l'accablait: c'était certain, l'armée entière se repliait, et il n'avait plus qu'à dormir, en attendant le passage du 7e corps. Il retraversa la place, se retrouva chez le pharmacien Combette, où, comme dans un rêve, il mangea. Puis, il lui sembla bien qu'on lui pansait le pied, qu'on le montait dans une chambre. Et ce fut la nuit noire, l'anéantissement. Il dormait, écrasé, sans un souffle. Mais, après un temps indéterminé, des heures ou des siècles, un frisson agita son sommeil, le souleva sur son séant, au milieu des ténèbres. Où était-il donc? Quel était ce roulement continu de tonnerre qui l'avait réveillé? Tout de suite il se souvint, courut à la fenêtre, pour voir. En bas, dans l'obscurité, sur cette place aux nuits si calmes d'ordinaire, c'était de l'artillerie qui défilait, un trot sans fin d'hommes, de chevaux et de canons, dont les petites maisons mortes tremblaient. Une inquiétude irraisonnée le saisit, devant ce brusque départ.

Quelle heure pouvait-il être? Quatre heures sonnèrent à l'Hôtel de Ville. Et il s'efforçait de se rassurer, en se disant que c'était tout simplement là un commencement d'exécution des ordres de retraite donnés la veille, lorsqu'un spectacle, comme il tournait la tête, acheva de l'angoisser: la fenêtre du coin, chez le notaire, était toujours éclairée; et l'ombre de l'empereur, à des intervalles égaux, s'y dessinait nettement, en un profil sombre.

Vivement, Maurice enfila son pantalon, pour descendre. Mais Combette parut, un bougeoir à la main, gesticulant.

-- Je vous ai aperçu d'en bas, en revenant de la mairie, et je suis monté vous dire... Imaginez-vous qu'ils ne m'ont pas laissé coucher, voici deux heures que nous nous occupons de nouvelles réquisitions, le maire et moi... Oui, tout est changé, une fois encore. Ah! il avait bougrement raison, l'officier qui ne voulait pas qu'on envoyât la dépêche à Paris!

Et il continua longtemps, en phrases coupées, sans ordre, et le jeune homme finit par comprendre, muet, le coeur serré. Vers minuit, une dépêche du ministre de la guerre à l'empereur était arrivée, en réponse à celle du maréchal. On n'en connaissait pas le texte exact; mais un aide de camp avait dit tout haut, à l'Hôtel de Ville, que l'impératrice et le conseil des ministres craignaient une révolution à Paris, si, abandonnant Bazaine, l'empereur rentrait. La dépêche, mal renseignée sur les positions véritables des allemands, ayant l'air de croire à une avance que l'armée de Châlons n'avait plus, exigeait la marche en avant, malgré tout, avec une fièvre de passion extraordinaire.

-- L'empereur a fait appeler le maréchal, ajouta le pharmacien, et ils sont restés enfermés ensemble pendant près d'une heure. Naturellement, je ne sais pas ce qu'ils ont pu se dire, mais ce que tous les officiers m'ont répété, c'est qu'on ne bat plus en retraite et que la marche sur la Meuse est reprise... Nous venons de réquisitionner tous les fours de la ville pour le 1er corps, qui remplacera ici, demain matin, le 12e, dont l'artillerie, comme vous le voyez, part en ce moment pour la besace... Cette fois, c'est bien fini, vous voilà en route pour la bataille!

Il s'arrêta. Lui aussi regardait la fenêtre éclairée, chez le notaire. Puis, à demi-voix, d'un air de curiosité songeuse:

-- Hein! qu'ont-ils pu se dire? ... C'est drôle tout de même, de se replier à six heures du soir, devant la menace d'un danger, et d'aller à minuit tête baissée dans ce danger, lorsque la situation reste identiquement la même!

Maurice écoutait toujours le roulement des canons, en bas, dans la petite ville noire, ce trot ininterrompu, ce flot d'hommes qui s'écoulait vers la Meuse, à l'inconnu terrible du lendemain. Et, sur les minces rideaux bourgeois de la fenêtre, il revoyait passer régulièrement l'ombre de l'empereur, le va-et-vient de ce malade que l'insomnie tenait debout, pris d'un besoin de mouvement, malgré sa souffrance, l'oreille emplie du bruit de ces chevaux et de ces soldats qu'il laissait envoyer à la mort. Ainsi, quelques heures avaient suffi, c'était maintenant le désastre décidé, accepté. Qu'avaient-ils pu se dire, en effet, cet empereur et ce maréchal, tous les deux avertis du malheur auquel on marchait, convaincus le soir de la défaite, dans les effroyables conditions où l'armée allait se trouver, ne pouvant le matin avoir changé d'avis, lorsque le péril grandissait à chaque heure? Le plan du général de Palikao, la marche foudroyante sur Montmédy, déjà téméraire le 23, possible peut-être encore le 25, avec des soldats solides et un capitaine de génie, devenait, le 27, un acte de pure démence, au milieu des hésitations continuelles du commandement et de la démoralisation croissante des troupes. Si tous deux le savaient, pourquoi cédaient-ils aux impitoyables voix fouettant leur indécision? Le maréchal, peut-être, n'était qu'une âme bornée et obéissante de soldat, grande dans son abnégation. Et l'empereur, qui ne commandait plus, attendait le destin. On leur demandait leur vie et la vie de l'armée: ils les donnaient. Ce fut la nuit du crime, la nuit abominable d'un assassinat de nation; car l'armée dès lors se trouvait en détresse, cent mille hommes étaient envoyés au massacre.

En songeant à ces choses, désespéré et frémissant, Maurice suivait l'ombre, sur la mousseline légère de la bonne Madame Desroches, l'ombre fiévreuse, piétinante, que semblait pousser l'impitoyable voix, venue de Paris. Cette nuit-là, l'impératrice n'avait-elle pas souhaité la mort du père, pour que le fils régnât? Marche! Marche! Sans regarder en arrière, sous la pluie, dans la boue, à l'extermination, afin que cette partie suprême de l'empire à l'agonie soit jouée jusqu'à la dernière carte. Marche! Marche! Meurs en héros sur les cadavres entassés de ton peuple, frappe le monde entier d'une admiration émue, si tu veux qu'il pardonne à ta descendance! Et sans doute l'empereur marchait à la mort. En bas, la cuisine ne flambait plus, les écuyers, les aides de camp, les chambellans dormaient, toute la maison était noire; tandis que, seule, l'ombre allait et revenait sans cesse, résignée à la fatalité du sacrifice, au milieu de l'assourdissant vacarme du 12e corps, qui continuait de défiler, dans les ténèbres.

Soudain, Maurice songea que, si la marche en avant était reprise, le 7e corps ne remonterait pas par le Chesne; et il se vit en arrière, séparé de son régiment, ayant déserté son poste. Il ne sentait plus la brûlure de son pied: un pansement habile, quelques heures d'absolu repos en avaient calmé la fièvre. Lorsque Combette lui eut donné des souliers à lui, de larges souliers où il était à l'aise, il voulut partir, partir à l'instant, espérant rencontrer encore le 106e sur la route du Chesne à Vouziers. Vainement, le pharmacien tâcha de le retenir, et il allait se décider à le reconduire en personne dans son cabriolet, battant la route au petit bonheur, quand son élève, Fernand, reparut, en expliquant qu'il revenait d'embrasser sa cousine. Ce fut ce grand garçon blême, l'air poltron, qui attela et qui emmena Maurice. Il n'était pas quatre heures, une pluie diluvienne ruisselait du ciel d'encre, les lanternes de la voiture pâlissaient, éclairant à peine le chemin, au milieu de la vaste campagne noyée, toute pleine de rumeurs immenses, qui, à chaque kilomètre, les faisaient s'arrêter, croyant au passage d'une armée.

Cependant, là-bas, devant Vouziers, Jean n'avait point dormi. Depuis que Maurice lui avait expliqué comment cette retraite allait tout sauver, il veillait, empêchant ses hommes de s'écarter, attendant l'ordre de départ, que les officiers pouvaient donner d'une minute à l'autre. Vers deux heures, dans l'obscurité profonde, que les feux étoilaient de rouge, un grand bruit de chevaux traversa le camp: c'était la cavalerie qui partait en avant-garde, vers Ballay et Quatre-Champs, afin de surveiller les routes de Boult-Aux-Bois et de la Croix-Aux-Bois. Une heure plus tard, l'infanterie et l'artillerie se mirent à leur tour en branle, quittant enfin ces positions de Falaise et de Chestres, que depuis deux grands jours elles s'entêtaient à défendre contre un ennemi qui ne venait point. Le ciel s'était couvert, la nuit restait profonde, et chaque régiment s'éloignait dans le plus grand silence, un défilé d'ombres se dérobant au fond des ténèbres. Mais tous les coeurs battaient d'allégresse, comme si l'on eût échappé à un guet-apens. On se voyait déjà sous les murs de Paris, à la veille de la revanche.

Dans l'épaisse nuit, Jean regardait. La route était bordée d'arbres, et il lui semblait bien qu'elle traversait de vastes prairies. Puis, des montées, des descentes se produisirent. On arrivait à un village, qui devait être Ballay, lorsque la lourde nuée dont le ciel était obscurci, creva en une pluie violente. Les hommes avaient déjà reçu tant d'eau, qu'ils ne se fâchaient même plus, enflant les épaules. Mais Ballay était dépassé; et, à mesure qu'ils s'approchaient de Quatre-Champs, se levaient des rafales de vent furieux. Au delà, quand ils eurent monté sur le vaste plateau dont les terres nues vont jusqu'à Noirval, l'ouragan fit rage, ils furent battus par un effroyable déluge. Et ce fut au milieu de ces vastes terres, qu'un ordre de halte arrêta, un à un, tous les régiments. Le 7e corps entier, trente et quelques mille hommes, s'y trouva réuni, comme le jour naissait, un jour boueux dans un ruissellement d'eau grise. Que se passait-il? Pourquoi cette halte? Une inquiétude courait déjà dans les rangs, certains prétendaient que les ordres de marche venaient d'être changés. On leur avait fait mettre l'arme au pied, avec défense de rompre les rangs et de s'asseoir. Par instants, le vent balayait le haut plateau avec une violence telle, qu'ils devaient se serrer les uns contre les autres, pour n'être pas emportés. La pluie les aveuglait, leur lardait la peau, une pluie glaciale qui coulait sous leurs vêtements. Et deux heures s'écoulèrent, une interminable attente, on ne savait pourquoi, au milieu de l'angoisse qui de nouveau serrait tous les coeurs.

Jean, à mesure que le jour grandissait, tâchait de s'orienter. On lui avait montré, au nord-Ouest, de l'autre côté de Quatre-Champs, le chemin du Chesne, qui filait sur un coteau. Alors, pourquoi avait-on tourné à droite, au lieu de tourner à gauche? Puis, ce qui l'intéressait, c'était l'état-major installé à la converserie, une ferme plantée au bord du plateau. On y semblait très effaré, des officiers couraient, discutaient, avec de grands gestes. Et rien ne venait, que pouvaient-ils attendre? Le plateau était une sorte de cirque, des chaumes à l'infini, que dominaient, au nord et à l'est, des hauteurs boisées; vers le sud, s'étendaient des bois épais; tandis que, par une échappée, à l'ouest, on apercevait la vallée de l'Aisne, avec les petites maisons blanches de Vouziers. En dessous de la converserie, pointait le clocher d'ardoises de Quatre-Champs, noyé dans l'averse enragée, sous laquelle semblaient se fondre les quelques pauvres toits moussus du village. Et, comme Jean enfilait du regard la rue montante, il distingua très bien un cabriolet arrivant au grand trot, par la chaussée caillouteuse, changée en torrent.

C'était Maurice, qui, enfin, du coteau d'en face, à un coude de la route, venait d'apercevoir le 7e corps. Depuis deux heures, il battait le pays, trompé par les renseignements d'un paysan, égaré par la mauvaise volonté sournoise de son conducteur, à qui la peur des Prussiens donnait la fièvre. Dès qu'il atteignit la ferme, il sauta de voiture, trouva tout de suite son régiment.

Jean, stupéfait, lui cria:

-- Comment, c'est toi! Pourquoi donc? Puisque nous allions te reprendre!

D'un geste, Maurice conta sa colère et sa peine.

-- Ah! oui... On ne remonte plus par là, c'est par là-bas qu'on va, pour y crever tous!

-- Bon! dit l'autre, tout pâle, après un silence.

On se fera au moins casser la gueule ensemble.

Et, comme ils s'étaient quittés, les deux hommes se retrouvèrent, en s'embrassant. Sous la pluie battante qui continuait, le simple soldat rentra dans le rang, tandis que le caporal donnait l'exemple, ruisselant, sans une plainte.

Mais la nouvelle, maintenant, courait, certaine. On ne se repliait plus sur Paris, on marchait de nouveau vers la Meuse. Un aide de camp du maréchal venait d'apporter au 7e corps l'ordre d'aller camper à Nouart; tandis que le 5e, se dirigeant sur Beauclair, prendrait la droite de l'armée, et que le 1er remplacerait au Chesne le 12e, en marche sur la besace, à l'aile gauche. Et, si, depuis près de trois heures, trente et quelques mille hommes restaient là, l'arme au pied, à attendre, sous les furieuses rafales, c'était que le général Douay, au milieu de la confusion déplorable de ce nouveau changement de front, éprouvait l'inquiétude la plus vive sur le sort du convoi, envoyé en avant, la veille, vers Chagny. Il fallait bien attendre qu'il eût rallié le corps. On racontait que ce convoi avait été coupé par celui du 12e corps, au Chesne. D'autre part, une partie du matériel, toutes les forges d'artillerie, s'étant trompées de route, revenaient de Terron par la route de Vouziers, où elles allaient sûrement tomber entre les mains des allemands. Jamais désordre ne fut plus grand, et jamais anxiété plus vive.

Alors, parmi les soldats, il y eut un véritable désespoir. Beaucoup voulaient s'asseoir sur leurs sacs, dans la boue de ce plateau détrempé, et attendre la mort, sous la pluie. Ils ricanaient, ils insultaient les chefs: ah! de fameux chefs, sans cervelle, défaisant le soir ce qu'ils avaient fait le matin, flânant quand l'ennemi n'était pas là, filant dès qu'il apparaissait! Une démoralisation dernière achevait de faire de cette armée un troupeau sans foi, sans discipline, qu'on menait à la boucherie, par les hasards de la route. Là-bas, vers Vouziers, une fusillade venait d'éclater, des coups de feu échangés entre l'arrière-garde du 7e corps et l'avant-garde des troupes allemandes; et, depuis un instant, tous les regards se tournaient vers la vallée de l'Aisne, où, dans une éclaircie du ciel, montaient les tourbillons d'une épaisse fumée noire: on sut que c'était le village de Falaise qui brûlait, incendié par les uhlans. Une rage s'emparait des hommes. Quoi donc? Les Prussiens étaient là, maintenant! On les avait attendus deux jours, pour leur donner le temps d'arriver. Puis, on décampait. Obscurément, au fond des plus bornés, montait la colère de l'irréparable faute commise, cette attente imbécile, ce piège dans lequel on était tombé: les éclaireurs de la ive armée amusant la brigade Bordas, arrêtant, immobilisant un à un tous les corps de l'armée de Châlons, pour permettre au prince royal de Prusse d'accourir avec la IIIe armée. Et, à cette heure, grâce à l'ignorance du maréchal, qui ne savait encore quelles troupes il avait devant lui, la jonction se faisait, le 7e corps et le 5e allaient être harcelés, sous la continuelle menace d'un désastre.

Maurice, à l'horizon, regardait flamber Falaise. Mais il y eut un soulagement: le convoi qu'on avait cru perdu, déboucha du chemin du Chesne. Tout de suite, pendant que la première division restait à Quatre-Champs, pour attendre et protéger l'interminable défilé des bagages, la 2e se remettait en branle et gagnait Boult-Aux- Bois par la forêt, pendant que la 3e se postait, à gauche, sur les hauteurs de Belleville, afin d'assurer les communications. Et, comme le 106e enfin, au moment où redoublait la pluie, quittait le plateau, reprenant la marche scélérate vers la Meuse, à l'inconnu, Maurice revit l'ombre de l'empereur, allant et revenant d'un train morne, sur les petits rideaux de la vieille Madame Desroches. Ah! cette armée de la désespérance, cette armée en perdition qu'on envoyait à un écrasement certain, pour le salut d'une dynastie! Marche, marche, sans regarder en arrière, sous la pluie, dans la boue, à l'extermination!

VI

-- Tonnerre de Dieu! dit le lendemain matin Chouteau en s'éveillant, rompu et glacé sous la tente, je prendrais bien un bouillon, avec beaucoup de viande autour.

À Boult-Aux-Bois, où l'on avait campé, il n'y avait eu, le soir, qu'une maigre distribution de pommes de terre, l'intendance étant de plus en plus ahurie et désorganisée par les marches et les contremarches continuelles, n'arrivant jamais à rencontrer les troupes aux rendez-vous donnés. On ne savait plus où prendre, par le désordre des chemins, les troupeaux migrateurs, et c'était la disette prochaine.

Loubet, en s'étirant, eut un ricanement désespéré.

-- Ah! fichtre, oui! C'est fini, les oies à la ficelle!

L'escouade était maussade, assombrie. Quand on ne mangeait pas, ça n'allait pas. Et il y avait, en outre, cette pluie incessante, cette boue dans laquelle on venait de dormir.

Ayant vu Pache qui se signait, après avoir fait sa prière du matin, lèvres closes, Chouteau reprit furieusement:

-- Demande-lui donc, à ton bon Dieu, qu'il nous envoie une paire de saucisses et une chopine à chacun.

-- Ah! si l'on avait seulement une miche, du pain tant qu'on en voudrait! Soupira Lapoulle qui souffrait de la faim plus que les autres, torturé par son gros appétit.

Mais le lieutenant Rochas les fit taire. Ce n'était pas une honte, de ne toujours songer qu'à son ventre! Lui, bonnement, serrait la ceinture de son pantalon. Depuis que les choses tournaient décidément mal, et que, par moments, au loin, on entendait la fusillade, il avait retrouvé toute son entêtée confiance. Puisqu'ils étaient là, maintenant, les Prussiens, c'était si simple: on allait les battre! Et il haussait les épaules, derrière le capitaine Beaudoin, ce jeune homme, comme il le nommait, que la perte définitive de ses bagages désolait, les lèvres pincées, le visage pâle, ne dérageant pas. Ne point manger, passe encore! Ce qui l'indignait, c'était de ne pouvoir changer de chemise.

Maurice venait d'avoir un réveil accablé et frissonnant. Son pied, grâce aux larges chaussures, ne s'était pourtant plus enflammé. Mais le déluge de la veille, dont sa capote restait lourde, lui avait laissé une courbature dans tous les membres. Et, envoyé à la corvée de l'eau, pour le café, il regardait la plaine, à un bord de laquelle Boult-Aux-Bois est situé: des forêts montent à l'ouest et au nord, une côte s'élève jusqu'au village de Belleville; tandis que, vers Buzancy, à l'est, de vastes terrains plats s'étendent, avec de lentes ondulations, où se cachent des hameaux. Était-ce par là qu'on attendait l'ennemi? Comme il revenait du ruisseau, rapportant le bidon plein, une famille de paysans éplorée, sur le seuil d'une petite ferme, l'appela, lui demanda si les soldats allaient rester enfin, pour les défendre. Déjà, à trois reprises, dans le va-et-vient des ordres contraires, le 5e corps avait traversé le pays. La veille, on avait entendu le canon, du côté de Bar. Certainement, les Prussiens n'étaient pas à plus de deux lieues. Et, lorsque Maurice eut répondu à ces pauvres gens que le 7e corps allait sans doute repartir, lui aussi, ils se lamentèrent. On les abandonnait, les soldats ne venaient donc pas pour se battre, qu'ils les voyaient reparaître et disparaître, toujours fuyants?

-- Ceux qui voudront du sucre, dit Loubet en servant le café, n'ont qu'à tremper leur pouce et attendre qu'il fonde.