La Danse de Sophocle: Poèmes

Part 4

Chapter 44,138 wordsPublic domain

Le soir charmant et flou que la nuit brusque achève, Est comme un ami mort qu'on revoit dans un rêve; Un train sème son cri. Le ciel à l'horizon Semble une pâle, immense et légère cloison, Où le nuage met sa suave guirlande; Tant que, si l'on était un bon Saint de Légende, On partirait avec du pain sec et du miel Pour le rivage heureux où Ton touche le ciel. L'herbe jeune et crépue est une brebis verte; On voit le salon clair par la fenêtre ouverte. Éros, qui se promène avec des pieds mouillés, Répare son carquois rempli de fers rouillés, Et laisse en paix mon cœur meurtri par ses saccages. Les arbres sont peuplés comme de grandes cages; Le parfum pleut sur moi d'un vernis de Japon; La terre a la fraîcheur d'une berge ou d'un pont, Et je vois, longuement et sans un geste d'ailes, Ces petits voiliers noirs que sont les hirondelles Cingler sur un flot pur vers d'invisibles ports. Émotion divine! Adorables transports! Mon esprit allégé, pour le rêve appareille! Cent mille bruits confus me tournent dans l'oreille; Ma chaise longue est là.--Le Monde est alentour! Je me sens au sommet d'une impalpable tour Que n'atteindra jamais la laideur ennemie! L'air parfumé m'enroule ainsi qu'une momie, Je sens ses linges fins me coller aux genoux; Ma main gauche, qui pend parmi les rosiers mous, Trouve la douceur souple et lourde qu'on remarque Lorsqu'on laisse traîner son bras hors d'une barque, Dans le calme chauffé des lacs italiens. Je ne veux plus ce soir de terrestres liens, Ma joie est un jet d'eau qui jamais ne retombe! Un prodige inouï m'évitera la tombe; On est mort avant moi, mais sait-on si je meurs? L'avenir plein d'appels, de drapeaux, de rumeurs, Est un royaume ouvert que mon désir pavoise!

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Ô calme, ô tout petit jardin de Seine-et-Oise...

UN SOLITAIRE

Dans la chambre, un beau soir qu'on remarque et qu'on orne, Plein de l'espoir fugace et du doute obssesseur, Recevoir comme un coup le choc de l'ascenseur... S'évanouir pour une auto qui passe et corne... Et regarder, honteux d'être son confesseur, Le bouquet inutile auprès du fauteuil morne.

LA PENDULE

La ville est loin. Ici tu n'attends que la nuit. Laisse les souvenirs, demeure avec l'ennui, L'épouvantable Ennui!

LE BOUQUET

Je m'endors dans mon vase...

LE FAUTEUIL

Je tends mes bras de cuir vers une absente extase.

LA VILLE LOINTAINE

On naît, on meurt, on rit, on pleure, on meurt, on naît Dans toutes mes maisons et dans toutes mes rues...

LA PENDULE

La vie est un roman et l'exil un signet; Ne te raccroche pas aux heures disparues...

LE SOLITAIRE

Et quelquefois... très rarement! elle venait.

UN ADOLESCENT

Le printemps verse en moi sa délectable gêne Et je suis seul... et je voudrais être à Paris Pour sentir dans un restaurant du Bois Mon cœur trop lourd se fondre aux rythmes des tziganes... Ou bien encor descendre avec douceur Les nocturnes Champs-Élysées, Avec leurs becs de gaz entre leurs marronniers... Et surtout n'être pas seul! On voudrait tant quelqu'un pour connaître avec soi Ces jouissances inexplicables. Ô Paris si tranquille et si bleu après l'heure, Où le grand soleil rouge inonde les voitures, Et joue au passe-boule avec l'Arc-de-Triomphe! Paris si parfumé de toutes les charrettes, Où les narcisses, les muguets et les oranges Ont des odeurs et des couleurs qui se mélangent Et traînent... Ou bien je voudrais être à Montmartre, très haut, Et goûter, en montant les marches de la butte, Le charme confiant des fenêtres ouvertes, Lorsqu'on entend, dans les maisons, des voix qui causent.

UN AUTRE ADOLESCENT

Les héros immortels dont le passé rutile, Vainqueurs du destin orageux, Ont aimé la douceur de l'effort inutile, Et le plaisir naïf des jeux.

Bien avant le stylet, le compas ou l'épée, Ils ont tous connu, comme nous, Le cheval de carton, la balle et la poupée, Et le sommeil sur des genoux.

La jeunesse accrochait comme des escarboucles, Des cœurs au bord de leurs chemins, Et posait sur leurs fronts sa couronne de boucles, Avec ses maternelles mains.

Et l'on vit sur le seuil de cet étrange empire, Des jours encor qu'on n'a pas eus, Le petit Bonaparte et le petit Shakespeare, Et le divin petit Jésus.

Tous ils se préparaient pour un effort splendide, Et d'un désir jamais lassé; Serez-vous, ô mon avenir obscur et vide, Un lumineux et lourd passé?

Entendra-t-on ma voix dans l'orchestre trop vaste, Au milieu du remous des temps? Moi qui rêve ce soir couché sur mon lit chaste, Avec des yeux de dix-sept ans.

LE PAON

Le soir que mon cri heurte et déchire et transperce, A soufflé sur ma traîne un œil... un œil... un œil... J'avais l'air d'un prince de Perse, Et je semble une reine en deuil!

J'étalais contre un mur ma traîne en forme d'urne... Il a, pour mieux voler ce lourd trésor qui pend, Mis dans un capuchon nocturne, Mon petit front vert de serpent.

Le jour, dans le jardin dont j'ai formé le temple, Où j'enseigne aux rosiers qu'il faut être orgueilleux, Afin que je me recontemple, Me rendra mes quatre cents yeux!

Mais pour l'instant, meurtri, je l'appelle et je rôde... Et ma paonne s'approche avec un tendre bond, Pareille à la claire émeraude, Devenue un sombre charbon.

UNE FEMME

Un jour interminable, inutile et aride, S'ajoute aux autres jours. Il ne m'a pas écrit. Et vers les chauds climats où son cœur se débride, Je crie... et je voudrais pouvoir suivre mon cri!

Le magique Orient lui verse des extases, Peut-être il met ses bras autour de beaux corps nus! Moi j'entends le silence où s'envolaient ses phrases, Et je vois les objets que ses doigts ont tenus.

Il admire, il remue, il vibre, il se dépense, Avec des cœurs nouveaux qu'il a trouvés là-bas; Et moi je reste seule et j'y rêve et j'y pense! Et je ne pense plus, si je n'y pense pas.

Lorsque j'entends son nom qu'un étranger prononce, Son cher nom que je cache et qui partout me suit, Mon regard me démasque et ma voix me dénonce, Et je voudrais me taire et je parle de lui!

Nous sommes séparés par la mer et par l'âge, J'ai quarante ans bientôt et il en a dix-neuf! Et lorsqu'il reviendra du terrible voyage, Mon cœur sera plus vieux, le sien sera plus neuf.

Mon Dieu s'il doit un jour voir d'un œil pitoyable, Ma face où le chagrin met son masque mouvant, Faites que ce départ soit irrémédiable... Et s'il doit revenir que je m'éteigne avant.

Mais par pitié!... C'est peu de chose! Qu'il écrive! Je meurs de son silence ainsi qu'on meurt de faim. Ô mon Dieu, remplacez, lorsque la poste arrive, Le morne: «pas encor», par le joyeux: «enfin»!

Un pur soleil doit l'éblouir sur des terrasses... Et le soir cache ici sous ses voiles de deuil, La sincérité froide et brutale des glaces, Où s'encadrait jadis son juvénile orgueil!

Il use indolemment, s'il se moque, ou s'il aime, Des mots que mon amour, un soir lui révéla; Et portant la fierté de n'être plus le même, Il court joyeux de ville en ville... Et je suis là.

LE MONOLOGUE DE L'AMOUR

UN HEUREUX

Un bon repos d'oisif me couvre de sa vague; Quelqu'un chantonne au piano; La paresse m'étreint d'un vague Anneau.

Mes amis sont tous là... je suis doucement ivre; Le tangage du _rocking-chair_ Me fait le chaud bonheur de vivre Plus cher.

L'amour, ce petit Dieu dont on voit la statue, N'existe que pour le roman! On a môme conté qu'il tue! On ment.

L'AMOUR

C'est moi! Mille pâleurs s'assemblent sur ma joue. Je suis l'enfant farouche, et qui jamais ne joue Sur les chemins rugueux et sur les gazons verts! Je cours, furtif, actif, autour de l'univers; Et je volette, une aile courte à chaque épaule, Infatigablement de l'un à l'autre pôle. J'ai posé mes petits pieds nus sur tous les sols! Ce soir je suis passé sous tes pins parasols Et j'ai su que ton cœur était fier d'être libre. Tu n'interrompras plus le divin équilibre, Je viens! Personne ici ne sait que je suis là; Un calme humide et chaud pénètre ta villa... Une femme déchiffre, on joue, on boit, on fume; Et moi qui suis le Dieu dont l'haleine parfume, Je m'avance, invisible et muet et puissant. Dans tes veines déjà je fais bondir ton sang Et nul, sauf toi, dont l'œil effrayé me contemple, Ne sait que ce Samson vient d'entrer dans ce temple Et qu'il le fait crouler avec ses bras menus! Vois, je n'ai pas chargé, ce soir, mes membres nus De mon arc inutile ni de mes vaines flèches; Ton orgueil est un fort où mes mots font des brèches, Et mon geste fait fuir les gardes de ce fort! Naïf, qui te croyais inébranlable et fort, Regarde les humains des continents du monde, Affluer vers ma bouche immortelle et profonde! Reste là! Les express enivrés sur les rails, Déversent les humains aux caravansérails Où, libre de mon joug dont la douceur terrasse On s'aperçoit, soudain, un soir sur la terrasse, Futur Éden de jours harmonieux et longs, Que c'est Éros qui chante aux creux des violons; Que, parmi les massifs, c'est Éros qui s'embusque; Et qu'il est là, tendant son arc aimable ou brusque, Contre les tamaris et près des aloès, Invisible, implacable et beau, comme Gygès! Alors on ne sait plus! La fuite est impossible; Le cœur le plus étroit devient sa large cible; Et l'on trouve où l'on va, si l'on s'en est allé, Le sourire éternel du beau chasseur ailé! Prédicateur muet de la furtive étreinte Il est un minotaure avec son labyrinthe; Perdu, sans fil, sans voix, on erre, on saute, on court, Et c'est toujours l'amour ou l'ombre de l'amour! Si l'on retourne aux lieux des douleurs anciennes, Il vous attend déjà derrière les persiennes; Et tandis qu'il remue, et se vautre, et s'assoit, On a le cœur si fier d'avoir un Dieu chez soi, Que la maison devient son domaine ou son antre! On fait de son orgueil un tapis pour qu'il entre! Au lieu de le chasser comme un enfant maudit On cherche à retenir les mots sournois qu'il dit! On l'écoute mentir! On répare ses armes! On trouve une musique au fond de ses vacarmes! On boit l'eau de ses yeux où rêve le néant! On le traîne après soi comme un roi fainéant! Il vous accroche au cou le collier et la laisse; Et puis un jour de joie, il s'ennuie, et vous laisse. Tu te disais: Je suis oublié! Jamais plus Ne me battra le flux, l'infatigable flux Qui monte autour de l'homme, et l'étouffe, et le lie! Je visite au hasard, mais jamais je n'oublie. Je suis un et multiple et mondial. J'étreins Tous les cœurs, au départ des bateaux et des trains Qui creuse une si vive et si molle blessure! Ma puissance est célèbre, universelle et sûre; J'ai fait le désespoir et l'éclat des cités, Par l'ébullition des peuples excités, Dans l'heure désastreuse ou l'heure triomphale; Et j'ai fait le miracle adorable d'Omphale. Pense, toi dont la gorge étouffe un pauvre cri, Que j'ai senti la robe en lin de Jésus-Christ Me caresser le front comme un saint Jean plus souple, Et qu'il n'est pas d'étreinte, et qu'il n'est pas de couple, Pas de délire intense ou de fragile émoi Qui ne soit préparé par moi, rien que par moi! Que l'univers enfin autour de moi gravite; Et que, globe éperdu, s'il roule et court si vite, Et s'il y a toujours des matins, des matins, Et des soirs et des soirs, et toujours des pantins Pour peupler ce théâtre immense et giratoire, C'est parce que je règne au sommet de l'histoire; Et qu'on me voit de l'Occident à l'Orient, Une rose à l'oreille, et grave, et souriant!

Je viens, comme un guerrier pâle et blond qui bouscule Le repos émouvant qu'on goûte au crépuscule, Moi qui n'ai pas connu l'ineffable plaisir Des larmes de l'enfance et du naïf désir! Ah! Dans l'été lascif, frénétique et fébrile, Où le nuage au ciel est une charmante île, Pouvoir pencher son cœur sur un joyeux jardin Avec le calme gai d'un enfant de Chardin, Qui joue à la toupie ou qui gonfle des bulles! Au matin traversé de conciliabules, Pouvoir s'être penché sur l'eau d'un bassin rond, Qui reflète à l'envers vos yeux sous votre front Sans rien que le plaisir dans ce reflet qui bouge, De voir comme un fruit froid glisser un poisson rouge. Ouïr dans un glaïeul au fragile entonnoir Ou dans la lourde rose un rut de frelon noir, Et dans ce rut ne rien discerner autre chose Qu'un frelon, qu'un glaïeul et qu'une rose rose! Suivre dans l'air, parmi de soleilleux remous, Les papillons pareils à mille chiffons mous; Et ne voir dans l'ébat de leurs forces vitales, Que des mouchoirs qui vont s'embaumer aux pétales! Supporter sans faiblir l'âpre conseil des lys, Aimer sa mère, et l'âne, et la charrette et miss, Et ne pas se sentir chargé de brusques rêves À la senteur des sucs, des gommes et des sèves! Et traverser enfin ces ivresses, ces peurs, Ces bonheurs, ces douceurs, ces rires, ces torpeurs, Ces danses, ces soupirs, ces vives jouissances, Ce concert éperdu de couleurs et d'essences, Ces exemples de fougue et de rébellions, Comme un petit Daniel au milieu des lions!

Mais moi qui sais pourquoi la naïve colombe Roule un triste grelot dans sa gorge qui bombe; Moi qui connais, rempli d'un soin grave et subtil, Le plus pâle pollen du plus obscur pistil; Moi qui sais de quel mal invisible est minée Parmi ses vertes sœurs une humble graminée, Et pourquoi, comme au bord d'un balcon espagnol, Module un pathétique et fervent rossignol! Moi qui sais tous les noms, immense et douce liste, Des petits auditeurs du nocturne soliste; Et qui, toujours en marche, écoute sans m'asseoir Bourdonner le grand chœur des prières du soir... Moi qui suis supplié par la fleur et la feuille, Afin de retarder le geste qui les cueille; Moi qui sais chaque plante et le moindre animal, Depuis que je suis né sous l'arbre du cher mal, Et que j'ai pour sacrer ma force qui se lève Poussé le jeune Adam contre la bouche d'Ève, Moi qui n'ai pas connu le plaisir sous un toit, D'être faible et naïf, je suis jaloux de toi! Donc ne résiste plus! Ne tente pas de lutte, Que ce soit à l'appel du cuivre ou de la flûte, Je pille les vaincus et je vaincs les vainqueurs! Je suis le beau vautour qui dévore les cœurs; Et, lorsque ta jeunesse à jamais emportée, L'âge éparpillera tes fers de Prométhée, Et te refera libre, et tranquille, et normal, Tu maudiras un bien qui te fera si mal! Toi qui voulais me fuir, ivre de sourde rage, Tu tendras ta poitrine au divin labourage; Et seul, et plein de cris, au flanc du roc pelé, Tu mourras, de m'avoir tellement appelé!

SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND

_Sur le vierge papier que la blancheur défend._

S. MALLARMÉ.

_LA LIBERTÉ CAPTIVE_

_Ce matin je sentais un cœur nouveau me naître, Et voici que soudain scintille à ma fenêtre Un grillage mouvant qui va du ciel au sol. Un grillage en biais, implacable, et si mol Que ma main l'interrompt, le ploie et le traverse. Je soupire: Je suis encagé par l'averse._

_L'INSOMNIE AMOUREUSE_

_En vain ma volonté soupèse, heurte et crève Au-dessus de mes draps la molle outre du rêve! Mon lit est un vaisseau qui ne peut pas partir. Puis qu'Éros porte ailleurs son adorable tir, Viens avec tes pavots à mon aide, Morphée!_

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_Sur un sein pâle et rond sa robe dégrafée!_

_LE MIROIR VAINCU_

_Il respire à ta paume, écarlate et verni, Avec son Bulbul nain dont la rose est le nid, Transformé par son col prodigue en vide-perles, Dedans, un jeune faon palpite entre deux merles, Contre un obscur miroir. Quatre merles--deux faons-- Ouvre! et tout cela meurt pour tes cils triomphants._

_LES RÊVES PROBABLES_

_Chaleur. Le sol crépite. Un troupeau saute et bêle. Je relis étendu la courte lettre, où Beyle Raconte comme il vit Lord Byron à vingt ans. L'air est comblé d'odeurs, de pollens et de taons... Faisait il du soleil le jour de leur rencontre? Je vais fermer le cher volume et dormir contre._

LA VRAIE MORT DE NARCISSE

«_Son étrange folie l'accompagna jusqu'aux enfers, où il essayait encore de se regarder dans le Styx._»

OVIDE.

_Dans le miroir nouveau, tendrement découvert, Sous le divin secret d'un temple, humide et vert, La nymphe a dérangé, d'un caillou, le mirage; Et Narcisse interdit de stupeur et de rage, Soudain défiguré, tortueux et mouvant, Plonge pour retrouver ce qu'il était avant._

_ANTÉNOR A HÉLÈNE OU LES DEUX MANIÈRES_

_Ménélas étonnait lorsqu'il était debout Gesticulant, tenant son sceptre par le bout, Plus haut et plus actif que le prudent Ulysse, Il bossuait de coups son armure d'or lisse Et s'exprimait avec des mots durs et concis! Mais tout cela changeait lorsqu'ils étaient assis._

_LE SUBTIL JASON AUX CRÉDULES ARGONAUTES_

_Ramez! Sculptez l'eau souple avec la lourde nef! La mer n'emplirait pas le cœur de votre chef! Car, moins loin que la terre où sont les Amazones, Mais de plus en plus proche au fond des vastes zones, But d'or, cible mouvante et seule contre cent, C'est au poing de Phébus que la Toison descend!_

_SEPTENTRION_

_Dans ce coin mémorable où l'eau découpe une anse, À voir danser la mer il inventa la danse Qu'on ne connaissait pas sur les plages du Nord, Fallut-il qu'il dansât pour enfin tomber mort. Inventeur génial, stérile et solitaire, Après trois jours de ce qu'il crut être un mystère!_

_LE BONHEUR INCOMPLET_

_Il fait beau. Je suis fier d'avoir beaucoup écrit. Mon fraternel silence est plus joyeux qu'un cri! Je suis le roi content dont ma pelouse est l'île. L'accord parfait des nerfs était donc si facile: Boire un jour clairet clos comme un doux bol de lait. Ô plaisir achevé du bonheur incomplet!_

LES ARCHERS DE SAINT SÉBASTIEN

«--Tu es le plus beau des fils de l'homme, «La grâce est répandue sur tes lèvres; «C'est pourquoi Dieu t'a béni pour toujours.»

_IIe livre des Psaumes._

LES ARCHERS

Comme il est beau! Regardez-le! Son corps, si net sur le ciel bleu, Sur une hanche penche et ploie; Sa chevelure en doux métal Brille sous le soleil brutal Comme un petit casque de soie.

Il semble, immobile et lié, Un fruit mûr contre un espalier Où s'amassent des guêpes fourbes; Et ces guêpes fourbes c'est nous, Qui plions nos faibles genoux Pour mieux tendre nos grands arcs courbes.

On dirait que des jeunes gens, Vainqueurs cruels et diligents, Veulent venger toutes leurs larmes; Et qu'ils ont capturé l'Amour, Afin de pouvoir, à leur tour, Le percer de ses propres armes!

Il est là, muet et debout. Le sol crépite, le ciel bout, La chaleur s'étire dans l'herbe; Il va falloir à quelques pas (Pourvu qu'il ne gémisse pas!) Tirer sur notre frère imberbe.

Un pâtre chante au fond du val; Notre chef calme son cheval. Parmi le tourbillon des mouches. Son Dieu vaut-il donc tous nos Dieux? Car nous n'osons lever les yeux Et la peur fait trembler nos bouches!

Son corps robuste et sans défaut Tient la place exacte qu'il faut Dans l'ordre universel du monde. Nous avons vingt ans tous les vingt, Mais lui seul est jeune et divin De ses pieds à sa tête blonde!

Et c'est dans ce beau torse nu, Que nous avions jadis connu Si preste aux combats inutiles, Dans ce torse aux souples attraits Que nous allons planter nos traits Pareils à de volants reptiles!

C'est, jaillis hors de cette chair Et de ce cœur qui nous est cher, Ce cœur dont sa poitrine bouge, De ses bras liés sur ses reins, Que de chauds ruisseaux purpurins Le ceindront de leurs mailles rouges!

Il le faut, l'Empereur le veut; Faisons l'épouvantable vœu De trouver, au signal, la force, Et de le laisser plein de sang, Comme un Marsyas innocent, Cloué contre la rude écorce!

Peut-être il pense à tous nos noms, Aux provinces d'où nous venons, À sa puissance avant la geôle! Au parc, où lorsque le soir naît, Notre Empereur se promenait Avec la main sur son épaule...

Peut-être, envahi de douceur, Il retrouve comme une sœur, Une époque lointaine et bonne; Et que, sous l'arbre qui le tient, Il est le petit Sébastien Dans une maison de Narbonne.

Voit-il seulement ses bourreaux? Ses cils lui font de doux barreaux, Son cœur est ivre de délire! Au lieu de vingt cruels archers Aux arcs pareils et rapprochés, Croit-il voir des porteurs de lyre?

Comme il attend! Comme il attend! La main de notre chef se tend, C'est l'ordre fatal qu'il nous crie!

SÉBASTIEN

_Jésus!_

LE CHEF

Pas de sensible émoi, Marchez deux par deux; suivez-moi, Ne vous retournez pas.

SÉBASTIEN

_Marie!_

LE DERNIER ARCHER

Malgré l'ordre de notre chef, J'ai regardé, d'un coup d'œil bref, Et j'ai vu--Je l'ai vu, vous dis-je: Un collier d'or splendide et rond Flotter au-dessus de son front, Par l'effet d'un divin prodige...

Sa tête était penchée ainsi, Et le beau collier d'or aussi, Et quelque chose en moi s'éveille! Et toujours, toujours je le vois, Et j'entends une étrange voix, Une voix neuve à mon oreille.

Et la voix me dit: _Il fait pur! Joue à la balle contre un mur! Rêve au balcon de la fenêtre! Danse autour du joyeux bassin! Tu viens de faire un nouveau saint, Car saint Sébastien vient de naître!_

LES STANCES DE SEPTEMBRE

Cette cage m'est hostile Car j'ai la voix mélodieuse... Je veux partir vers les jardins célestes Puisque je suis un rossignol Des bosquets du paradis.

HAFIZ.

I

Bétail silencieux des célestes prairies, Nuages assemblés! En route on ne sait pas vers quelles métairies... Et quels suaves blés...

Je vous regarde au soir dans le ciel de Septembre Partir en longs troupeaux; Et vos chemins déserts versent jusqu'à ma chambre Un pastoral repos.

II

Le célèbre parfum sort de la noble rose, Et se déroule autour, Et tourne dans le soir où le jardin repose, Après les jeux du jour.

Il raconte: «_Elle est fraîche, elle est penchante et sombre, Elle aime un rossignol_». Ainsi mon amour sort de mon cœur qu'il encombre, Et rampe et prend son vol!

III

Je pense à vous ce soir, pays de mes voyages, Terrasse des hôtels, Violons qui laissez de si fiévreux sillages, Serments accidentels.

Je revois tous ces halls où notre désir reste, Ivre de lendemains, L'express sombre et têtu parmi le calme agreste, Les quais fleuris de mains...

IV

Cruel désir tendu vers une vaste cible Aux cercles nuageux, Comment vous supporter, lorsque mon corps sensible À la forme des jeux?

Je vous lance, pareil au discobole antique, Comme une balle d'or, Qui part et qui revient au bout d'un élastique, Et qui vous frappe à mort.

V

Toi qui m'as fait si mal, je ne peux plus me taire; C'est la chaude saison. Que fais-tu? Où vis-tu? Sur quel lambeau de terre, Et dans quelle maison?

Je regarde mes mains où la forme demeure De tes tièdes genoux; Et respire en pleurant le mois, le jour et l'heure, Qui sont pareils pour nous.

VI

Après la mort on ne voit rien qui plaise.

RONSARD.

Chaque instant que je vis marque un pas de ma course, Vers mon tombeau certain; Il est court le chemin de la mer à la source, Et du soir au matin!

Je pense avec horreur à cette porte étroite, Où rit le bel Archer; Et je regarde à gauche, et je regarde à droite. Et n'ose plus marcher!

VII

Dans ces jours sans éclat, ô Byron, je t'envie, Avec ta jeune mort! La nef éblouissante où tu voguas ta vie, Fait oublier ce port.

Qu'importe la terrible et dernière seconde, Où s'arrête le sang, Lorsqu'on est reconnu plus beau que tout le monde, Plus noble et plus puissant!

VIII

Et celui-là qui sculpte, et celui-là qui chante, Et celui-là qui peint, Je voudrais tous les être à cette heure touchante, Où sombre le sapin.

Praxitèle! Chopin! Manet! Je vous envie, Si distants et si beaux... Et la bercelonnette où me berce la vie, Penche sur vos tombeaux.

IX

Vous étiez mon reflet, mon double et ma complice, Mon rocher et mon eau, Et je vous souriais comme le dur Narcisse, À la docile Écho.

Vous pensiez: «C'est par moi qu'il est tendre ou lyrique, Je sais plus qu'il ne sait!» Mais un jour mon orgueil a dansé la Pyrrhique! ... Vous n'avez pas dansé.

X

Vingt fois l'été fébrile a précédé l'automne Que l'hiver a suivi; Et vingt fois le printemps qui s'éveille et s'étonne, M'a tendrement ravi.

Combien de fois encor, combien de fois verrai-je, Ces torpeurs, ces éveils? Ce pompeux, immuable et célèbre cortège, Et ses quatre soleils?

XI

Respire à ton matin la rose épanouie, Au jardin des parents; Les rosiers de plus tard, au centre de la vie, Seront moins apparents.