La Danse de Sophocle: Poèmes

Part 3

Chapter 33,773 wordsPublic domain

Respectueux salut des pins devant la mer, Immense et bleu baquet d'un sublime Mesmer Où tout mal se guérit par un brusque miracle; Mer sans farouche assaut et sans sourde débâcle; Calme où le ciel fait choir sur les compactes eaux, Un pur filet tissé de lumineux réseaux, Celui qui vous créa se perd dans votre gloire! Son règne qui subsiste au fond de ma mémoire Se meurt entre vos noms prestigieux et clairs. Mon Dieu! apparaissez au centre des éclairs, Pour la foi décevante où mon esprit s'efforce; Sans cela vous serez, mon Dieu, comme la Corse, Dont je sais qu'elle est là, dont toute ma raison M'affirme qu'elle est là, présente à l'horizon, Sur le tendre versant de la mer ample et ronde, Bien que je croie encor que c'est le bout du monde.

LE VISAGE

Quand le masque intangible où l'enfance reluit S'envolera soudain de mon jeune visage, La mer pleine de ciel et le chaud paysage Ne seront plus ceux-là que j'aimais avec lui.

Triste de leur beauté renaissante et rivale, Vieux avant l'heure auguste où l'on sait être vieux, Je ne leur tendrai plus que mes yeux envieux, Moi qui les reflétais dans un miroir ovale.

Vienne le soir lassé si le malin fut beau! Mais lorsque le matin est trop bref ou trop grave, Le doux charme en allé fait gémir le plus brave Et le premier refus est un petit tombeau.

Mais qu'importe! Brûlons! Vers ma divine cendre Je ferai retourner mon cœur se dispersant, Ainsi que les soldats du bataillon Persan S'interrompaient de fuir pour revoir Alexandre.

LA PALLAS D'HOMÈRE

--On pleure, on rit, on ne sait plus Quel est le moins touchant passage; Le plus fou succède au plus sage, Parmi les vers lus et relus, Et dans la flotte énumérée Je connais les chefs par leur nom, Depuis l'immense Agamemnon Jusqu'au faible et charmant Nirée. On ne sait plus! J'étais avec Le terrible cortège grec De tout mon désir hors d'haleine; Mais Hector embrasse son fils, L'enfant a peur du casque; Hélène Brode avec de la douce laine Le profil étroit de Pâris; Priam, en haut des portes Scées, Voit les cohortes courroucées Rouler leurs vagues de métal Jusqu'à la mer aux molles vagues; Pâris enlève enfin ses bagues Pour mieux tenir le cuir brutal D'un bouclier rond comme un disque; Et, fier de la beauté qu'il risque, Court sur le sol brûlant et blanc, Comme un baigneur un peu tremblant, Un peu craintif, descend la plage. J'aime ce séducteur volage, Priam, Astianax, Hector, Et tout ce peuple qu'on attaque! On pleure Ulysse dans Ithaque; Mais est-ce mal? Mais ai-je tort De pleurer avec Andromaque? Ô Jupiter, par quels moyens Aimer les Grecs et les Troyens? Car je sens bien que mon cœur ploie, Sans reconnaître au juste, hélas! Quelle est sa tristesse ou sa joie, Autant vers l'âpre Ménélas Que vers la douloureuse Troie.

Criez, les Grecs, et combattez! Minerve effleure à vos côtés Le sol roussi de canicule! Son grand vol jamais ne recule, Elle tombe du ciel, circule, Remonte au ciel voir Jupiter, Retombe, déchire l'éther De son éblouissante lance! L'air chaud que sa double aile bat Lorsque son vol actif s'élance À droite, à gauche, en haut, en bas, Fait couler ses cheveux du casque; Elle est la superbe bourrasque, Et l'ouragan clair du combat! Quels beaux efforts! Quels jeux épiques! Quel cliquetis ses armes font Lorsqu'elle est peinte au bleu plafond Au-dessus d'un tapis de piques! Elle écarte un fer ou le tord, Pousse la main de Diomède, Enfonce un trait, verse un remède, Prend la forte voix de Stentor; Et pour mieux leur venir en aide, Se transfigure tour à tour En jeune homme, en char, en vautour! En haut d'une invisible tour Plante sa gigantesque égide; Et reparaît, souple et rigide, Souple et rigide comme un lys Qu'un bourdon anime et talonne, Plus indomptable que Bellone Et plus charmante que Cypris! Elle blesse Mars, frappe Énée, Et rapide, folle, acharnée, Vise Vénus qui le défend! La délicate main se fend, Un cri de femme! Du sang tombe! Vénus quitte son brave enfant Qu'Apollon ravit à la tombe; Et tandis que la tendre Hébé Panse avec soin les tissus roses On voit fleurir de pourpres roses, Où le sang divin est tombé.

Pallas! que d'efforts! que de zèles! Quelles infatigables ailes! Quelle ardeur à compter les morts! Quel éclat fourbe en ton œil large Lorsque tu saisis par leurs mors, Éton, Lampus, Xante et Podarge, Pour briser leur quadruple charge Sous les harnais aux triples ors!

Ah! tu sais bien que dans Athènes Les seuils, les temples, les fontaines, Disent ton geste triomphant Porteur de l'invincible épée, Depuis ton image en poupée Qu'embrasse le petit enfant, Jusqu'à la pierre dure et blanche Où, tes pieds nus brunis par l'eau, Tu rêves, la main sur la hanche, Et le front contre un javelot...

Déesse turbulente et sage Qui te laisses, tel un fruit mûr, Choir du haut en bas de l'azur Où rien ne t'arrête au passage, Et voltige sur le terrain Que ton regard rapide embrasse Comme un faucon casqué d'airain Tournoie au-dessus d'une chasse Et plane en aiguisant son bec! C'est parce que le peuple grec Veut t'offrir une autre statue Et s'abandonne entre tes mains, Que ta colère enflamme et tue (Ah! que les Dieux sont donc humains!) Cette Ilion qui s'évertue. C'est parce que tu veux du miel, L'encens qui parfume le ciel Et de blancs troupeaux de génisses, Que tu vas, viens, tournes et glisses Comme un sublime ludion À travers l'air si doux à fendre, Contre Mars qui cherche à défendre Les murs menacés d'Ilion!

Et c'est peut-être, et c'est sans doute, Bien qu'Homère n'en dise rien, Cette miraculeuse joute, Tout ce manège aérien Parce que Diomède trouble Et enveloppe ton cœur double D'un étrange et fiévreux lien! Et que sur son char où se dresse La surnaturelle tendresse De tout ton beau vol déplié Comme une victoire de proue, Il t'a promis, s'il broie et troue Et mutile Hector sous sa roue, Une cuirasse et un collier!

APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE

Samos, Glaphyre, Elone, Hyria, Coronée, Médéon, Haliarte, Orchomène et Daulis, Je ne verrai jamais vos marbres ni vos lys, Mais de vos noms divins ma vie est couronnée!

LE SÉJOUR PRÈS DU LAC

TROIS POÈMES

Tu te disais: Plus tard au temps des beaux voyages, Respirer l'air, soufré par de secrets orages, Dans les jardins pleins d'ombre et de magnolias.

COMTESSE DE NOAILLES.

I

Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne, Le soir est intime et clément; Vais-je aller retrouver l'ami qui me fait signe À Clarens sur le lac Léman?

Simple et miraculeuse abondance française... On naît, on meurt et je suis là. La fraîcheur du gravier tourne autour de ma chaise, Ma chaise longue de villa.

Chaque nuage a l'air d'être un tapis de conte, Où s'envole un jeune vizir! Plus rien d'extérieur ne subsiste ou ne compte, Je suis seul avec mon plaisir.

Parce que l'air m'enroule un arôme de roses Comme une écharpe autour du cou; J'aime les dieux de l'Inde avec leurs molles poses, Charmant la rose et le coucou.

J'imagine leurs yeux retroussés vers les tempes, Lorsqu'au centre d'un chaud bassin Ils sortent du lotus, qu'on voit sur les estampes Arrondir son pâle coussin.

Une princesse dort contre un cyprès de Perse... Un nègre brûle du santal... Parce qu'un paon rôdeur, dont l'appel me transperce, Traîne un trésor oriental.

L'héliotrope, avec des chants et des huées, De l'épinette et du canon, Fait surgir, bleu troupeau d'orageuses nuées, Les arbres du grand Trianon.

Tout mon humble jardin suscite, éveille, évoque! Un murmure apporte un pays; Un parfum réinvente une lointaine époque, L'histoire peuple les taillis.

L'heure n'impose plus la contrainte ou la ligne, Et plus d'esclavage d'amant. Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne, Le soir est intime et clément.

Il a cette langueur d'une convalescence Avec des amis près de soi; Le vif Éros lassé de trop d'effervescence, Silencieusement s'assoit.

Et je crains de meurtrir cet impalpable rêve, Et ce soir doux comme un hamac, Pour aller à Clarens sur le lac de Genève, Ce calme lac! Ce traître lac!

Où tant de volupté se mêle à l'eau sournoise, Que j'ai, plein de troublantes peurs, Désiré mon jardin naïf de Seine-et-Oise, À bord de ses petits vapeurs.

II

Mon rêve, tour à tour, s'échafaude et s'écroule, Je ne distingue plus dans quel sens l'express roule; Un bruit sourd, incessant, grondant, régulier, Me rythme un air connu que j'avais oublié, Et peu à peu, tandis que je divague encore, Une immense fraîcheur vient d'annoncer l'aurore! Le cauchemar se sauve avec ses noirs dragons; Le sifflet de l'express, sur les toits des wagons, Est un drapeau qui flotte et ploie et se renverse. Le cri pur des oiseaux se meurt en sens inverse, Et derrière les fils d'un grillage incertain, Tout renaît et sourit comme au dernier matin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La douane éveille ceux que la paresse empêche De voir chaque matin le ciel être une pêche; Et tout à coup, après cette pénible nuit, De sommeil maladif et de fiévreux ennui, Où l'heure ralentit, recule et recommence: Vallorbe!... Et le glacier comme un sorbet immense! --On descend des filets les valises de cuir, On a l'impression de poursuivre et de fuir; Un bonheur ingénu fleurit les humbles gares. Voici l'usine rose où l'on fait les cigares, La vigne où chaque grappe habite un petit sac, Les mouettes qui sont le leit motiev du lac, Vevey dont la couleur est si fraîche et si franche Que tous les jours pour elle ont l'air d'être Dimanche; Et, sans l'avide espoir d'un nouvel horizon, Dans le jardin en pente où leur chaude maison Sous les pétunias bicolores se vautre, Ces bienheureux Vaudois qui ne savent rien d'autre!

III

J'ai voulu me contraindre et me mettre à l'ouvrage Mais l'air est imprégné d'un invisible orage; Une étrange, croissante et nouvelle torpeur Me fait voir sans désir passer un blanc vapeur, Coupant avec le fer de sa mouvante hélice, Un hôtel à l'envers qui tremble dans l'eau lisse. Un nuage est au ciel, un grand Pégase las; Un autre, au flanc du mont où dorment des villas, Un silène ventru couché parmi les vignes. Les mouettes ont l'air d'être des petits cygnes, Et le lac paternel balance leur troupeau. Le glacier s'attendrit sous un rose chapeau, Et regarde, étonné d'avoir des cimes roses, Clarens dont Lord Byron a respiré les roses. Voyageur immobile au creux du doux hamac Je vogue! Et tout à coup sur le cirque du lac, Où son reflet disperse une molle fortune, C'est le quotidien miracle de la lune! Son limpide ballon somnole au bout d'un fil; Et je me crois César alangui par le Nil Lorsque, don qui s'apporte et qui lui-même s'offre, De vingt-cinq voiles noirs déroulés dans un coffre Surgissait, svelte ibis, la reine aux ongles peints! Au-dessus de Montreux les forêts de sapins Semblent, sur les rochers, d'envahissantes mousses; Et je songe à l'express plein de sourdes secousses Où se dévidera, sur un rythme moqueur, Le triste fil tendu des pays à mon cœur.

LE SOIR

_Jam Cytherea choros ducit Venus, imminente luna._

HORACE.

LE JET D'EAU

UN NYMPHÉA

Il ne sait plus quel pourpoint mettre.

UN AUTRE

Il en a tant!

LE CRÉPUSCULE

Las de me renverser au miroir de l'étang, Narcisse épouvanté de sa splendeur morose, Je me promène en gris avec un feutre rose Et je porte un manteau de brouillard violet.

LES TUBÉREUSES

Comme il est fier et beau!

LES SOLEILS

Comme il est fat et laid!

LA COLLINE LOINTAINE

Le jour perd l'équilibre à ma crête et bascule...

LE CRÉPUSCULE

Saluez tous! je suis le prince Crépuscule...

UNE GRENOUILLE

Je crois que l'herbe croît.

UN CRAPAUD

Crois-tu? Crois-tu?

LE DERNIER RAYON

Je meurs...

LE CRÉPUSCULE

Je conduis comme un chef d'orchestre des rumeurs; Universel amant, exact, subtil et tendre, J'entre dans chaque chambre où l'on rêve à m'attendre, Avec les souvenirs accrochés après moi. Je suis l'ordonnateur du calme et de l'émoi, Je verse tour à tour l'insomnie ou le songe, J'enseigne aux miroirs francs la beauté du mensonge, Et lorsqu'Éros, semeur d'inguérissables maux, Cruel comme un enfant avec les animaux, Remplit un cœur fané de ses muets tumultes, Je rappelle à ce cœur l'oubli des autres cultes: Que d'une Vierge un fils comme à Vénus est né; Et que s'il est un dieu de roses couronné, Il en existe un autre auréolé d'épines! Alors tout le jardin ferme ses aubépines, Ses gloires de Dijon, ses Maréchal Niel, Son sérail alangui de parfums, et le ciel Pour me récompenser de ma pieuse course, Accroche à mon manteau _l'Ordre de la Grande Ourse!_ Je suis le doux voleur aux invisibles mains Qui dérobe aux œillets, aux lys et aux jasmins Leur arôme excessif tout le long des allées, Pour le charme incomplet des pâles azalées! Je suis bon, je suis pur; rien de beau ne me nuit; Je suis le fils rêveur du jour et de la nuit, Et je porte le nom charmant de Crépuscule...

LES TUBÉREUSES

Comme il est radieux!

LES SOLEILS

Comme il est ridicule!

LE CRÉPUSCULE

Qu'aperçois-je? un lecteur encor, dans son hamac?

LE HAMAC

Je suis le lourd filet d'un impalpable lac.

LE CRÉPUSCULE

La rêverie approche avec son équipage.

LA RÊVERIE

Emportons-le!...

LE LECTEUR

Qui donc me parle?

LA RÊVERIE

Emportons-le!...

LE CRÉPUSCULE

J'embrouille doucement les lettres sur sa page.

LE LECTEUR

Entre le livre et moi quel est ce geste bleu?

UNE VOIX

À demain!

LE SILENCE

Chut!...

LE CRÉPUSCULE

Quel est ce long cri?

LE SILENCE

Le tapage, Comme un aigle blessé qui s'envole... Il se tait.

LE JET D'EAU

Il était une fois... il était... il était... Il était une fois... tout mon collier s'égraine! Il s'égraine! il était une reine qui... non! Taisez-vous!... tout ce bruit!... je m'embrouille!... une reine Qui... j'ai perdu le fil de l'histoire, son nom Je ne le connais plus... une reine...

LE BASSIN

Ça traîne.

LE JET D'EAU

Il était...

LE CYPRÈS

Qu'il finisse!

LE JET D'EAU

Il était une fois... Tout mon collier cassé me roule entre les doigts! Je cherche, je descends, je monte... il était une... Une reine...

LE BASSIN

Je suis le lac.

LE REFLET DE LA LUNE

Je suis la lune.

LE JET D'EAU

Il était une fois une reine et un roi... Il était... Le fil craque encor c'est diabolique!

UNE GOUTTE D'EAU

Il explique au public.

UNE AUTRE

Ça complique.

UNE AUTRE

Il s'applique.

LE JET D'EAU

Autour d'un rayon bleu je mets mon crochet froid. Tant pis! Je ne sais plus! la lune me traverse! Je m'élance et me laisse choir à la renverse!

LE REFLET DE LA LUNE

Il va m'étreindre avec sa jacassante averse!

LE NUAGE

Ô toi, dont la blancheur n'est au miroir de l'eau Qu'un des mille reflets de ce divin falot, Autour duquel, parmi d'autres falots plus vagues Nous sommes tour à tour des vaisseaux et des vagues, Je vais anéantir ton orgueil en passant. (_Il cache la lune._)

LES TÉNÈBRES

Nous venons com me un vol de corbeaux gigantesques; Nous aimons les soupirs, les larmes et le sang, Et nous peignons sur tous les murs de noires fresques! Nous sommes...

LE NUAGE

C'est fini. (_Il s'éloigne, la lune réapparaît._)

LE REFLET DE LA LUNE

Je suis la lune!

LE NUAGE

Il ment.

LE BASSIN

Non, puisqu'il fait obscur dès qu'il part.

LE NUAGE

Compliment! (_Il prend la forme d'une figure rieuse qui s'évapore._)

LE JET D'EAU

Je jongle, j'exécute une fraîche voltige! Je suis une fusée, une aigrette, une tige! Regardez-moi: je n'en peux plus, j'ai le vertige!

LE CYPRÈS

Pitre!

LE JET D'EAU

Je vais, je vais, et tout à coup je sens Un choc, j'ai rencontré le ciel, je redescends! J'ai l'air d'un cri silencieux. Je suis superbe!

LE CYPRÈS

Je suis l'obscur jet d'eau jailli d'un bassin d'herbe.

UNE ABEILLE

Adieu! Dans mon miel clair comme une blonde poix, Je mêlerai ce soir un rien de fleur de pois.

UN BOURDON

Sur mon mât, pour me fuir, chaque rose trémière Semble vouloir en haut arriver la première.

UNE FUMÉE

Je connais mal ma route et je flâne au détour; Je déroule un ruban, j'échafaude une tour, Je fabrique une amphore et je modèle une anse... Une fois mon travail fini... je recommence. Je zèbre le ciel net comme un plafond d'onyx. Chacune de mes sœurs est un petit phénix, Que le vent éparpille et que la flamme enfante! Je ne suis pas toujours la fleur du toit en pente, Et lorsqu'un encensoir m'exhale en encensant, Je suis le bouquet bleu du vase incandescent. Je trace, avec le geste doux d'un col de cygne, Le nom mystérieux que je signe et résigne; Et lasse d'enrouler, comme on parle tout bas, Ce même nom toujours qu'on ne déchiffre pas Et qui s'évanouit loin de ma cheminée, J'agonise et je meurs sitôt que je suis née.

LE COUPLE ET LES PARFUMS

LES COULEURS

Violentes couleurs! Impondérables tons! Il faut partir clans l'ombre hostile. (_Elles disparaissent._)

LES PARFUMS

Nous restons. --Tournons, rampons, sautons, dansons autour des couples, Soyons vifs, nonchalants, impérieux et souples, Faisons surgir des lieux, des dates et des noms; Il faut que leur esprit naïf et tendre parte, Aux pays inconnus qu'ils rêvaient sur la carte, Errer parmi les parcs lointains d'où nous venons.

On entend quatre pas sur l'invisible sable, Le jet d'eau fatigué ne cherche plus sa fable; Sur l'invisible sable on entend quatre pas. Sautons comme des daims, glissons comme des cygnes Et remplaçons, à l'heure où s'estompent les lignes, Les mots qu'ils devraient dire et qu'ils ne disent pas.

Brodons nos fils soyeux sur le célèbre thème, Faisons un vers exquis du trop banal...

LE COUPLE

Je t'aime!

LES PARFUMS

Et s'ils sont, ces pantins de l'éternel complot, Bêtes comme un glaïeul ou comme une anémone, Nous ferons de l'amante Hélène et Desdémone, Adorant pour un soir Pâris et Othello.

LE PARFUM DES ROSES

Langoureux comme un chat qu'un jeune vizir berce, Je suis un coussin tiède où le soir vient s'asseoir; Et chaque rose a l'air d'un petit encensoir D'où je sors, pour conter comment on conte en Perse.

Je me traîne à pas lents sur un fin tapis d'air, Un tapis de Bagdad qu'un souffle de vent moire, Et peu à peu j'éveille au fond de leur mémoire _Aladin, Mariam et les trois Calander._

Dans des flacons fluets qu'un cristal doré bouche, On veut garder captif mon charme de rôdeur! Je suis la plus charnelle et la plus tendre odeur Et je vais parfumer leur bouche...

LE PARFUM DE L'OEILLET

Je suis pressant comme un billet, J'incite aux pires confidences, Je pâme à la sueur des danses Dans le cœur compact de l'œillet.

J'aime les beaux ébats farouches, Les paumes chaudes sur les seins, Le désordre mou des coussins Et les inépuisables couches.

Et je vais, pour de chers accords, Puisqu'un poivre sucré m'imprègne, Régner comme un despote règne, Aux endroits secrets de leurs corps.

LE PARFUM DES LYS

L'entendez-vous monter du troupeau des eunuques, Le chœur chaste et impur des pâles soprani?

LE POLLEN

Je veux blondir d'un peu d'or blond leurs blondes nuques.

LE PARFUM DES LYS

L'entendez-vous monter vers la nef d'infini, Loin des sanglots profonds et des douloureux râles, Le chœur inquiétant des longs soprani pâles?

LE PARFUM DU RÉSÉDA

Moi, je suis à leurs pieds le discret réséda.

LE PARFUM DE L'HÉLIOTROPE

Je peux m'y hasarder puisqu'il s'y hasarda; Je suis timide...

LE MUSC

Assez! Tout ce mélange empeste! Ils assaillent sa robe, ils grimpent à sa veste, J'étouffe! Les voilà tout à coup presque cent! On ne distingue plus au juste ce qu'on sent! Chacun avec fierté dit son nom de baptême!

LUI

Ton parfum est exquis!

LE MUSC

C'est moi.

LES PARFUMS

C'est nous.

ELLE

Je t'aime.

LE DÉSIR

Je vole à leur visage et rampe à leurs genoux.

LUI

Quel est-il ton parfum?

ELLE

C'est toi!

LE MUSC

C'est moi.

LES PARFUMS

C'est nous.

LA LAMPE ET LES PHALÈNES

L'EXPRESS (_au loin, dont la voix diminue_).

Demain, à leur réveil, ce sera ma surprise D offrir aux voyageurs un coin de mer qui frise, Lorsque sur mes carreaux qu'un bras frileux atteint Ils auront effacé l'haleine du matin.

L'AUTO

Je vois fuir sur la route aux lueurs de mon phare La chaumière éperdue et l'arbre qui s'effare!

LA BARQUE

Je stagne. Au fond de moi, de l'eau verte croupit. Je suis le vieux palais d'un crapaud accroupi; Et, romantique acteur privé de mélodrames, Je laisse un liseron s'enrouler à mes rames.

UN NYMPHÉA

À chaque nymphéa, sur son petit plateau Le ciel jette une étoile!

UNE BELLE DE JOUR

Il est tard. (_Elle se ferme._)

UNE BELLE DE NUIT

Il est tôt. (_Elle s'ouvre._)

LA CHAUVE-SOURIS

La sorcière avait une étrange défroque, Pour courir au sabbat, et j'en suis une loque; Et je tournique, avant que je me laisse choir Contre un volet, comme un hideux petit mouchoir.

LA LAMPE

Viens! J'ai de l'or pour te broder! Je suis prodigue. Autour de ma clarté tourne une frêle digue; On craint le gaspillage et l'on prévoit le vol; Je voudrais enrichir ton terne et sombre vol, Avec le clair trésor de mes richesses jaunes! Viens! Je n'ai pas hélas! la voix du roi des Aulnes... Mais regarde: brodeur à l'éblouissant fil, J'ourle déjà d'or blond ce virginal profil, Ce virginal profil penché vers son ouvrage!

LA CHAUVE-SOURIS

Je ne veux pas venir.

L'ÉLECTRICITÉ

C'est bien fait! Elle rage.

LA LAMPE

À ton gré, la fenêtre est grande ouverte, et si Cela te plaît soudain d'entrer, entre!

LA CHAUVE-SOURIS

Merci. (_Elle zigzague._)

UNE PHALÈNE

Quel est ce papillon au fond d'un tube en verre?

LA LAMPE

Mon bec! Viens t'y chauffer!

L'ÉLECTRICITÉ

La goule persévère...

LA LAMPE

Approche...

LA PHALÈNE

Justement je disais à l'iris Que...

LA LAMPE

J'entends mal... approche!

LA PHALÈNE

Oh! (_Elle tombe._)

LA LAMPE

Paf!

L'ÉLECTRICITÉ

_De Profundis!_

LA LAMPE

Quel bon hasard?...

SECONDE PHALÈNE

Bonjour, lampe!

LA LAMPE

Bonjour, phalène!

SECONDE PHALÈNE

La nuit souffle à cette heure une adorable haleine... J'ai vu trois papillons de jour, ils sont hideux! Et...

LA LAMPE

J'entends mal... approche... approche encore...

SECONDE PHALÈNE

Ah! (_Elle tombe._)

L'ÉLECTRICITÉ

Deux!

LA LAMPE

Victoire! (_On la souffle._)

L'ÉLECTRICITÉ

Trois!... Enfin ils vont pouvoir s'ébattre, Ces pauvres animaux, et moi luire en paix. (_On l'éteint._)

L'OMBRE

Quatre! Et ce sera mon tour lorsque de coq en coq, J'entendrai, grelottant sous mon grisâtre froc, Appel qu'un autre appel précède et accompagne, Ma condamnation courir par la campagne.

LE SOIR

Je suis le soir! La nuit n'apparaît pas encor, Mais elle approche et je l'annonce au son du cor...

LES SOLITUDES

LES CORS DE CHASSE

_Un chevreau baigne à la fontaine. Son corps blessé d'une centaine de tons; Chantons notre plainte incertaine, La forêt est lointaine et nous vous l'apportons..._

UN POÈTE