Part 2
N'être qu'un éphémère et fragile passage À travers un rayon enveloppé de nuit Et devoir regarder la jeunesse qui fuit D'un œil plus attentif, plus secret et plus sage.
J'ai beau me dire: ils sont tous partis avant moi, Et même l'invincible et divin Alexandre, Tous ils ont eu mon âge et tous ont vu descendre. Après leurs clairs émois le ténébreux émoi!
Pour tous l'actif Éros, au fond du carquois vide, A conservé le dard imprégné de poison; Ils sont morts n'importe où, dehors, à la maison, Sur un sol radieux et sous un ciel livide.
Tous! Je crois cependant qu'un miracle se peut, Par lequel notre orgueil, qui jamais ne s'étonne, Verrait tous les hivers suivre tous les automnes, Lui qui devait, hélas, en contempler si peu.
Toujours la nuit et l'aube après le crépuscule! Ma fabuleuse foi se mêle à la saison; Et, pareil au marin courbé vers l'horizon, Ma nef joyeuse avance et l'horizon recule.
Nature, laisse-moi parmi tes cheveux verts, Être ton jeune amant jusqu'à la fin du monde; Et que mon cœur alors, rejeté par sa fronde, Gravite autour de lui comme un rouge univers!
LE PAGE
Je n'imagine plus le retour de l'hiver Aux couleurs rares et suspectes, Je suis dans l'herbe chaude un joyeux Gulliver Au milieu d'un peuple d'insectes.
Les nuages, ce sont les chevaux du soleil Gonflant leur poitrail et leur croupe; Ils se ressemblent tous, mais pas un n'est pareil, De leur éblouissante troupe.
Un papillon a l'air, parmi le désarroi De ses stations incomplètes, D'un petit peintre ailé qui cherche un bon endroit Et vole avec ses deux palettes.
Je pense à ce matin où j'écrivais des vers... Au titre démon prochain livre... Étendu sur le dos je vois l'arbre à l'envers Et j'ai l'impression d'être ivre!
Je pense aux lourds rébus que les gens chercheront Dans ma simple et jeune pensée!... Une branche supporte un beau petit nid rond, Ô douce maison balancée!
Alors que je raconte avec un tendre émoi, Au hasard, sur la blanche page, Ce que dit la nature en se penchant vers moi, Comme une reine vers son page.
LES PAPILLONS
Grâce au vent imprévu, fantaisiste et adroit, Ce candide, pâmé sur le col d'un lys droit, Est un nœud de cravate impeccable et mobile! Le pavot tortueux tend sa rouge sébille, Ce jaune s'y fait choir comme un royal cadeau! Celui-là, dont un phlox ne sent pas le fardeau, Rapproche étroitement ses deux ailes éteintes... Il parti L'une sur l'autre a décalqué ses teintes! Cet autre, à plat sur l'herbe a l'air d'être exposé; Et ce roux qui sur une rose s'est posé, Après une amoureuse et céleste querelle, Est un pastel qui rôde autour d'une aquarelle. Ce blanc montre, frotté de pollen et d'odeur, La preuve des larcins dont il est maraudeur; Et grisé, saturé de grappes de glycine, Ne sachant pas qu'il porte un nom de médecine, Rafraîchit sa paresse avec deux éventails! Ces noirs, des pucerons sont les épouvantails; Et ce multicolore, au milieu des jacinthes Bat l'air chaud pour sécher ses ailes fraîches peintes. Et tous pensent: Dansons! Éblouissons! Pillons! Nous sommes le troupeau des épars papillons; Et tandis que les Dieux sont les auteurs superbes Du chef-d'œuvre qui va de la forêt aux herbes, L'enfant Éros couché sur le ciel nuageux Nous invente et nous jette au hasard de ses jeux! De la plus pauvre fleur nous fûmes les rois mages, Chargés de poudre d'or, de parfums et d'images; Aucune à notre luxe encor ne s'égala! Nous mettons tous les jours nos habits de gala; Et pour vivre sans crainte au milieu de nos zèles, Nous avons de gros yeux dessinés sur les ailes! Notre éclat est celui d'un trésor découvert. L'homme guette à l'affût avec un filet vert Nos vols incohérents, éblouis, peu solides Au sortir du cachot obscur des chrysalides; Et lorsqu'enfin la nuit, où tout est triste et laid, Engouffre les jardins sous un sombre filet Et change nos velours en défroques moroses; Nous attendons, ayant pour nid le cœur des roses, L'aube où nous quitterons ces magiques perchoirs En agitant l'adieu de nos petits mouchoirs.
LE CRÉPUSCULE
La nuit vient et le jour déjà s'en est allé; Il règne comme un roi précaire. Une abdication l'avait vite installé, Un avènement clôt son ère.
Le grand chœur des grillons a l'air d'être le bruit Qu'il fait lorsqu'il tournoie et tombe; Le jour blond ruisselait comme un énorme fruit, Il descend comme une colombe.
D'un beau nuage rond, immobile coussin, Où la lune en montant s'appuie, Il fait, sans la rider, choir sur l'eau du bassin Une silencieuse pluie.
Rien ne se soumet plus aux défaillantes lois De la lumineuse évidence; Et des nymphes peut-être, en enlaçant leurs doigts, Lui règlent sa tournante danse.
Et dans les chauds jardins où le jour remuait, Tous les yeux sont doucement myopes, Lorsqu'il laisse à travers les feuillages muets Pleuvoir ses lents héliotropes.
LA PEUR DU SOIR
Le soir, dans mon jardin entouré de grillages, Va se poser comme un pigeon; Laissons le beau pays de nos tendres voyages, Quittons la chaise longue en jonc.
Je sais trop que le mauve et tournant crépuscule Apporte le soir après lui, Et que le soir placide où rien ne se bouscule N'est que le héraut de la nuit.
Je sais que la maison, la pelouse et l'allée Disparaîtront jusqu'à demain, Et que le souvenir de leur forme en allée Guidera mon pas et ma main.
Je sais que peu à peu s'évanouit ta jupe, Ta chemisette et mon complet; Et qu'enfin notre cœur ne sera plus la dupe De tout ce luxe qui nous plaît.
Le soir apporte ailleurs l'illusion charmante Et l'art des voiles inconnus, Il sait être le masque et l'écharpe et la mante; Prends garde! Il va nous mettre nus.
Nos yeux caressent trop nos corps jeunes et souples, Hélas! nous aimons trop nous voir. Laissons, il n'est que temps, à de plus tristes couples Le clair bonheur qu'il fasse noir.
Saurions-nous le secret si divin de nous taire? Dirions-nous ce qu'il ne faut pas? Sur le muet sommeil de l'herbe et de la terre C'est déjà trop du bruit des pas.
Je me sens si frivole et le soir est si grave; Rentrons! Allume tout! J'ai peur! Le silence est un mur, le souvenir s'y grave, Et le silence est dans mon cœur.
Nous n'avons pas la foi de ces amants illustres! Et c'est déjà, sans rêver d'eux, Sous le soleil du ciel ou sous celui des lustres Si difficile d'être deux!
L'AUTOMNE ET LE DÉSIR
Un vieux chêne se penche au-dessus des roseaux; Le jardin, doucement, jongle avec ses oiseaux; Chaque géranium qui se dresse ou retombe Fait aux yeux le fracas d'une petite bombe; Le jet d'eau vif a l'air d'une offrande au beau temps. Pitié, Dyonysos! Ne viens pas... Je t'entends... Je sais l'hymne lascif que ton escorte entonne; Mon cœur a vendangé tout le sang de l'automne, Et ce sang me rappelle en qui je suis lié, La forme de mon corps que j'avais oublié! Ne viens pas sur ton char traîné par dix panthères, J'ai peur de tes cils roux où dorment des cratères, J'ai peur de ton corps souple, impudique et debout, Dans lequel un feu clair circule, éclate et bout. J'ai peur de ton front bas casqué de molles grappes, Des deux cymbales d'or que tu brandis et frappes, De tes genoux verdis par l'herbe où tu roulas, De tes rires brutaux, de tes sourires las, Et de tout ce cortège orgueilleux de te suivre! Passe, car j'ai déjà, comme un aegipan ivre, Vu dans mon miroir rond que j'ai peine à saisir Le visage égaré de l'immortel désir.
THÉOSOPHIE
Pourquoi veux-tu, ma sœur, que je m'étonne et tremble Parce que sans appel tu viens t'offrir à moi, Puisqu'une vaste, grave et décisive loi, Sur le livre éternel nous inscrivit ensemble?
Ton visage connu jamais ne m'a quitté, Nous sommes morts et nés et morts et pour renaître; Mes yeux divers toujours savaient te reconnaître, Et je t'entends venir depuis l'antiquité!
LES DEUX LABYRINTHES
Ariane éphémère au seuil du labyrinthe, Vous m'avez bien tendu votre lèvre et le fil; Mais plus que vous, le monstre était neuf et subtil, Et j'ai cassé le fil, et je n'ai pas de crainte.
Si, l'oreille attentive et la pelote en main, Vous guettez mon retour victorieux et tendre, J'ai peur, hélas, j'ai peur de vous laisser attendre, Car mon guide inactif traîne sur le chemin.
Vous attendez le soir, et la nuit et l'aurore, Et le jour, et le soir, et la nuit et les jours! Peut-être bien, ma sœur, attendrez-vous toujours... Car je parle de vous avec le Minotaure.
Sous un canal de ciel nous marchons. Il me tend Les gâteaux et les fruits dont, dit-il, on l'accable. Il raconte sa paix, le monde inextricable, Et le monstre immortel qui dans vos yeux m'attend...
DE MON LIT
Ô chaleur! insomnie! insupportable toile! Je regarde une étoile et j'écoute un crapaud... Astre ému, détaché du sidéral troupeau, Ce chant limpide et seul vient-il pas de l'étoile?
Je pense à tous les chocs dont je n'ai pas souffert. (Ô mon cœur averti, quel sachet de Pandore!) L'avenir alterné se dore et se dédore, Et j'ai peur de finir et j'aspire à l'Enfer.
Tout plutôt que soudain (_courbe-toi fier Sicambre!_) Recevoir ce hideux baptême de Néant, Ce droit à devenir l'éternel fainéant, Cet échange de Rien contre la douce chambre.
LE SUBLIME CACHOT
Il y en a (le croirait-on?) à qui la prison devient si chère, qu'ils craignent d'en être délivrés! ALFRED DE VIGNY
Joie intense d'un matin chaud, Prodigue et sublime cachot! Merci, Destin qui me le donnes! D'un néant à l'autre néant, Ce ciel, cette eau, ces belladones, Ce sourire de doux géant, Épanoui sur la nature, Cette fraîche et nette peinture.
Que mon œil, chaque nouvel an, Porte sur son limpide écran; Et même l'hivernale neige! Comment peut-on, comment pourrai-je. Destin vague et sans horizon, Ne pas pleurer cette prison, Que ton obscur vouloir abrège?
LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE
Implacable besoin de créer et d'écrire, Laisse-moi le repos auquel j'aspirais tant! Le cher repos de voir, de soupirer, de rire, D'être un prêtre muet du jardin éclatant!
Vois, j'ai laissé dormir mon travail sur la table, Tellement le dehors frappait au store écru, Et voilà que ton choc perfide et délectable Me fait rasseoir plus tôt que je ne l'avais cru;
Demain je chanterai l'herbe vivante et fine D'où l'on voit, l'œil mi-clos, couché sur le côté, Le turbulent matin qui ressemble à _Delphine_ Lorsqu'elle déclamait son «Ode à la beauté».
Je chanterai demain l'approche de l'automne, Qui ne peut plus cacher les gestes nus d'Éros; Et la fille et le fils que la forte Latone Mit au monde, au milieu des lauriers de Délos.
Fais grâce! Tu sais bien de quel vaste délire Je me sens défaillir sous les doigts d'Apollon, Lorsque je ne suis plus qu'une harpe, une lyre, Un docile, un sonore el divin violon!
Tu sais que c'est mon sang que le papier recueille, Mon pauvre sang mortel qui coule par mes doigts, Et se transforme en encre au contact de la feuille, Comme s'il ruisselait pour la dernière fois!
Mon âge à tes assauts offre un appui débile, Peut-être que demain je te servirai plus! Ne m'abandonne pas, semblable à la Sybille Après qu'elle a crié: _Deus! Ecce Deus!_
Tout le jardin d'odeurs et de couleurs s'encombre, Et je serai pareil au naïf parasol, Qui reçoit du soleil et qui donne de l'ombre Pour qu'on repose un peu sur l'implacable sol.
Laisse-moi, fugitif, enfantin, inutile, Recevoir sur ma main sans plume et sans crayons, Les coups universels de ce poing qui rutile Et supporte le monde au bout de ses rayons.
Caron ne peut toujours et d'un prodige unique --Insecte radieux sous quel divin chapeau!-- Capturer la nature au lin de Véronique, Et l'offrir, et le vendre, et s'en faire un drapeau!
PIROÜS ET LES SIRÈNES
ULYSSE
Je n'entends rien. Je n'ai plus peur. La cire est ferme à mon oreille. L'horizon de pourpre se raye... Indéfinissable torpeur!
On m'a dit qu'elles sont des hordes, Et qu'elles aiment ce climat. J'appuie à la fraîcheur du mât Mon torse enveloppé de cordes.
Mes rameurs en ont fait autant Contre l'harmonieuse attaque. Je veux revoir la ronde Ithaque, Ithaque où Pénélope attend!
Le vaisseau penche, monte et penche, Et remonte et repenche encor; Quel peut être le divin cor Suspendu sur leur froide hanche?
Il paraît qu'au lieu de genoux Elles ont une souple queue, Une queue écailleuse et bleue, Des yeux tristes levés sur nous.
Au bord des mouvantes vallées Sur leurs plages de sable clair, On m'a conté qu'elles ont l'air De molles vagues déroulées.
Le mouvement universel Se répercute et nous balance... Oh! regarder avec silence Le domaine onduleux du sel.
Rien d'extérieur ne m'arrive, Je suis enclos, fixe, engourdi. Leurs baisers dont on a tant dit Ne valent pas la bonne rive!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais quel est ce jeune marin Qui surgit d'un paquet de voiles? Et pourquoi libre? Jusqu'aux moelles Un malaise nouveau m'étreint.
Piroüs! Je te connais brave, Mais tous sont braves sur ma nef Et tous captifs! Et moi, le chef, Par mon ordre je suis esclave!
Piroüs!... Il ne m'entend pas! Des larmes roulent sur sa joue; Il se dirige vers la proue, D'un exact, d'un terrible pas!
Je veux! Piroüs! Je supplie! Toi le plus jeune et le plus beau, Détourne tes regards de l'eau, De l'eau qui se gonfle et qui plie!
Je comprends! Tu mis nos liens, Chanvre qui grince et fer qui sonne; Mais il ne resta plus personne Pour rouler et nouer les tiens!
Pardonne, Piroüs! Sans doute Vers leurs inentendables chants, Il va, parmi les mornes champs, Se fendre une écumeuse route!
Piroüs...! Au bord du vaisseau Il se penche! Proche avalanche... Puis à cheval. Comme il se penche! Et plus rien après un seul saut.
Plus rien... Si! tout à coup, mirage Déformé d'un glauque miroir, (La nuit tombe, il fait presque noir) La forme de quelqu'un qui nage...
Oh! peu à peu, là-bas, nageant Avec des bras naïfs et frêles, Le malheureux tiré vers elles Par le fil de leur voix d'argent!...
À UNE FUGITIVE
Presque toujours l'espoir pendant la libre course Se transforme en regret amer. Et le fleuve emporté reviendrait à sa source S'il n'était pas bu par la mer!
LES VILLES
Apporte-moi, voyage, un superbe repos; Je meurs d'imaginer tes villes inconnues, Sur le courbe univers doucement répandues, Comme un silencieux et célèbre troupeau.
Je les porte si fort au pavois de mon rêve Que je pourrais toucher leurs arbres et leurs murs: Et c'est, dans le soleil de leurs accueils futurs, Que mon vague avenir se précise et s'achève.
J'imagine, en marchant sous le ciel de Paris, Leurs climats dont le cœur s'accable et se délecte, Leur tumulte nouveau, leur âpre dialecte, Leur odeur de maïs, de vanille et de riz.
Elles sont là. Ce sont mille terres promises, Où notre frais matin entraîne un soir si chaud, Que, contre leur terrasse aux balustres de chaux, Les gens sont presque nus sous de molles chemises.
L'une a la mer aux flots pliés et dépliés; L'autre, le lac épais, torpide et circulaire; Une autre encor, le fleuve, et toutes pour me plaire Des palais lumineux et de clairs espaliers.
On y cueille des fruits sans craindre de reproches, Tellement ce larcin soulage un arbre las; Et les nombreux parfums aux tendres entrelacs Sont exacts et brouillés comme un concert de cloches.
Ah! dans ce morne hiver où nous nous surmenons, Malgré le froid tardif qui s'incruste aux façades, Combien je fais crouler ces obstacles maussades, Pour rejoindre ces lieux enguirlandés de noms!
... Sur ce fleuve où s'éloigne un vert ricochet d'iles, Chateaubriand rêvait d'unir en quelques mots, Le singe à masque noir, les flexibles rameaux, Le parfum d'algue et d'ambre autour des crocodiles.
C'est près de ce jet d'eau, bel acteur jaillissant D'un poème étranger dont le bruit seul me touche, Que Saadi lâcha la rose de sa bouche, Pour que Ronsard un jour la reçoive en naissant.
Chacune a son autel où le souvenir fume, Et brûle un feu divin de respect et d'orgueil, Lorsqu'on voudrait baiser les trois marches d'un seuil, Ou mordre un peu de terre, ou boire un peu d'écume.
Palos, David, Calem, Bagdad, Louqsor, Alger! Mon multiple désir s'élance vers vous toutes, Semblable à ces pigeons qui découvrent leurs routes, Lorsqu'un secret instinct les aide à voyager.
Je suis votre support, votre cariatide; Et, lourd de vos maisons, de vos fruits, de vos fleurs, De tout votre sommeil, de toutes vos chaleurs, Entassés, réunis sur mon cœur intrépide!
Je pense à l'avenir où, vous voyant soudain, Sans que je vous invente, et d'un œil net et large, Je me délivrerai de l'accablante charge, Demeure par demeure, et jardin par jardin.
* * *
Je me rappelle un soir dans un parc de Cocagne, Un parc italien au décor fabuleux, D'où je voyais au loin, entre les cactus bleus, Un express noir ourler le bord de la montagne.
Des cèdres de la Chine et des lys de Ceylan Rapprochaient leur fatigue humide et contournée Et comme un monstre ému, la Méditerranée, Ne servait qu'au loisir d'un petit voilier blanc.
Et le ciel à la mer mêlait si bien ses teintes, On distinguait si mal la ligne d'horizon, Qu'il s'imposait de faire un effort de raison, Pour n'y pas voir un ange avec les ailes jointes.
Des roses se pressaient aux crêtes des murs secs Comme autour de Priam les compagnes d'Hélène, Et laissaient choir en bas leur suppliante haleine Vers les durs aloès pareils aux guerriers grecs.
Et moi pâle, épuisé par cette libre serre Où rien n'était jailli comme un soupir du sol, J'appelais Robinson et Virginie et Paul, Et toute mon enfance indigente et sincère!
Et toute mon enfance où, du sable aux genoux, Lorsqu'un doigt maternel m'indiquait la Grande Ourse, J'ignorais qu'il existe un terme à notre course Et des cœurs inconnus toujours en deuil de nous.
LA JOIE PANIQUE
Rire inévitable de Pan, Joie ardente, immense, panique, Où flotte et claque la tunique Des pâles nymphes s'échappant...
L'ORGUEIL
Orgueil! royal orgueil dont nous nous embrasons, Jusqu'à porter nos cœurs plus haut que les maisons, Lorsque le tiède avril régénère la ville; Bel orgueil, ennemi de la vanité vile, Que vous étiez en moi dans l'éclat du matin! Le passé palpitant, si proche et si lointain, Frémissait à mon dos comme de vastes ailes; Tandis que l'avenir rempli de futurs zèles, Jaillissement vermeil de vacarme et d'effort, Semblait être à ma bouche une trompette d'or!
Grâce à vous, cher orgueil, je portais l'auréole Offerte par le Dieu charmant de la parole, Qui fait bondir au bout de ses dix bras jumeaux Les prismes éternels des innombrables mots! Ô suprêmes instants! Ô vibrantes minutes! Grâce à vous, j'ai connu les frénétiques luttes Où la plume et la feuille et le morne encrier Sont les liens des vers que l'on voudrait crier, Que l'on voudrait hurler, chanter, soupirer, rire, Que leur bousculement nous empêche d'écrire, Et qu'il faut, lorsqu'ils sont en nous et qu'on le sent, Les laisser ruisseler comme un superbe sang, Pour vivre tout le long de la courte journée Les feux de la Sybille et la ferveur d'Énée!
Orgueil de se savoir porteur d'un trésor tel Qu'on en est à la fois et le prêtre et l'autel; Orgueil d'avoir son âge, orgueil de vivre en France, Comment vous posséder avec indifférence? J'étais enveloppé de votre large vent, Je n'étais qu'un bonheur de voler en avant! Grâce à vous, sur les pieds de mes désirs rapides, Je faisais le parcours du jeune Philippides;
Et m'arrêtais au soir, exténué, vaincu, Ivre de ce beau jour que j'avais tant vécu, Pour la petite mort du sommeil et du rêve, Et pour, après la courte et noire et calme trêve, Repartir de nouveau, limpide et palpitant, Avec le lourd secret que tout un peuple attend!
J'avais dû, grâce à vous, être dans un autre âge, L'enfant Septentrion qui dansait sur la plage Et dont on ne sait rien par le trouble passé, Sinon qu'il se tua pour avoir trop dansé!... Car de l'aube au couchant vous régliez ma danse; Au fond de vos replis de corne d'abondance, Vous me gardiez les fleurs que nul ne connaît plus! Le bruit chantait en moi des siècles révolus, Comme l'auguste mer hante un doux coquillage... Et j'étais un vaisseau plus clair que son sillage.
Mais hélas! loin du sol dont nous étions partis. Quand le monde à la fois trop vaste et trop petit Nous était devenu ce que l'arbre est à l'aigle; Lorsque hors des saisons, du siècle et de la règle, L'orgueil nous emportait sans crainte de retour Comme un docile agneau pendu sous un vautour; Un Dieu volant aussi d'un vol brutal et tendre Était déjà monté plus haut, pour nous attendre! Et nous devons alors redescendre avec lui. Il tourne, il fonce, il joue, il tire, il pousse, il suit! Depuis longtemps ses mains nous préparaient des chaînes Et dans le fol espoir de libertés prochaines Nous tendons nos poignets, pâles et renversés.
Éros, épargne-nous: l'orgueil était assez!
LA MÉDITERRANÉE
Quel soleil! On dirait une cymbale ronde Attendant le grand choc d'une cymbale sœur, Dont le disque inconnu, soudain, envahisseur, Sonnera contre lui l'auguste fin du monde!
Sous le ciel courbe où seul un astre a fait son nid, On a l'impression si sublime et si nette Que la mer, suspendue au flanc de la planète, Brille et tremble à l'envers sur le gouffre infini.
Le tendre vent qui lisse et qui boucle les vagues, Agite sur mon front les rameaux de la paix; Le sol, pareil aux toits, sous un azur épais, Astreint ma frénésie aux somnolences vagues.
Ô Jouvence! Jouvence, où mon cœur est allé Se rajeunir d'un mal dont le chagrin me hante; J'aime ta solitude humide et scintillante, Où le ciel de midi mire un ciel étoilé!
LA FAIBLESSE D'ULYSSE
Je pensais: tout s'achève où cette mer commence! Quel calme et quel retour à la noble raison, D'entendre, du rivage au mur de l'horizon, Son bruit chaud répandu comme un divin silence.
De quel œil altéré de rêve universel Je verrai le soleil, éblouissant Saint-George, Transpercer le matin de la queue à la gorge, Ce dragon du corail, de l'éponge et du sel!
Sur un sable marqué des dix-huit pas des Muses, Où le flot d'un tel bleu se peint et se repeint, Je jugerai, couché sous le dôme d'un pin, Le jeu contraire et joint dont l'air et l'eau s'amusent.
Dans l'éternel décor que rien n'a pu changer, Des jeunes gens, massifs comme de souples marbres, Prendront les balles d'or parmi l'odeur des arbres Et se battront avec, au lieu de les manger.
Ivres de jeune audace et de forces marines, Sur l'herbe rousse et sèche ils formeront deux camps, Et riront dans le soir aux souffles suffocants De s'être fait la guerre avec des mandarines!
Un petit faune roux courra prendre son bain, Ses sabots claqueront sur le rocher cubique, Et j'entendrai dans l'air noble et mythologique Son bêlement de chèvre et ses cris de bambin.
Ce sera comme aux jours où l'humide Andromède Vit, dans un remous blanc de plume et de métal, Sur un cheval ailé de conte oriental, Poindre et grandir l'amant qui volait à son aide!
Ce sera comme aux jours où tout était si beau, Que les dieux descendaient par les hautes montagnes Et d'un geste mortel choisissaient des compagnes Avant de les contraindre au secret du tombeau.
Et peut-être qu'un soir je verrai le mystère, Ivre d'antique et grave et merveilleuse peur, Du sol, jaloux de l'eau, secouant sa torpeur, Pour s'ébranler d'un flux et d'un reflux de terre.
Et je pensais: ici tout est pressé, tissé, Tassé, rempli; couleur, chaleur, tumulte, arome! Je ne trouverai pas la place du fantôme Que déjà le voyage avait rapetissé!
Combien j'étais joyeux du passé qui s'efface! Quel plaisir de ne plus recevoir comme un coup L'image de vos traits si hauts sur votre cou. Votre œil qui de profil a l'air d'être de face...
... C'est alors que surgit le chant de votre voix, Une impossible voix qui montait sans limite... Et je compris soudain les sirènes du mythe, Et je connus l'amour pour la première fois.
Comment un soir pareil le trop charnel Ulysse Put-il n'avoir rien su, rien vu, rien entendu? Ma corde est en lambeaux et ma cire a fondu; J'écoute... Et libre enfin, je retourne au supplice!
PRIÈRE DU CAP MARTIN