Part 1
JEAN COCTEAU
LA
DANSE DE SOPHOCLE
POÈMES
Dans sa première jeunesse, Sophocle fut choisi par Athènes pour danser aux fêtes de Salamine. ATHÉNÉE
PARIS
MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
TABLE _LA VISITATION_
LES POÈMES DE PARIS LE DELIRE MATINAL ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE! LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE
LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE HYMNE A LA POÉSIE LE VOYAGE IMMOBILE LA DÉPÊCHE AU JARDIN NOËL LE FAUNE TROUBLÉ LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES LE CŒUR ÉTERNEL LE PAGE LES PAPILLONS LE CRÉPUSCULE LA PEUR DU SOIR L'AUTOMNE ET LE DÉSIR THÉOSOPHIE LES DEUX LABYRINTHES DE MON LIT LE SUBLIME CACHOT LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE PIROÜS ET LES SIRÈNES À UNE FUGITIVE LES VILLES
LA JOIE PANIQUE L'ORGUEIL LA MÉDITERRANÉE LA FAIBLESSE D'ULYSSE PRIÈRE DU CAP MARTIN LE VISAGE LA PALLAS D'HOMÈRE APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE
LE SÉJOUR PRÈS DU LAC TROIS POÈMES
LE SOIR LE JET D'EAU LE COUPLE ET LES PARFUMS LA LAMPE ET LES PHALÈNES LES SOLITUDES LE MONOLOGUE DE L'AMOUR
SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND _LA LIBERTÉ CAPTIVE_ _L'INSOMNIE AMOUREUSE_ _LE MIROIR VAINCU_ _LES RÊVES PROBABLES_ _LA VRAIE MORT DE NARCISSE_ _ANTÉNOR A HÉLÈNE OU LES DEUX MANIÈRES_ _LE SUBTIL JASON AUX CRÉDULES ARGONAUTES_ _SEPTENTRION_ _LE BONHEUR INCOMPLET_
LES ARCHERS DE SAINT SÉBASTIEN
LES STANCES DE SEPTEMBRE
_À MON LIVRE_
_LA VISITATION_
_Cher livre inachevé qui me jaillis du cœur, Ton poids fatal, si doux Jamais ne diminue! Voici le soir, où l'âme est nue De fiévreuse et d'âpre torpeur._
_J'enlace avec amour auprès de la fenêtre Les mots impétueux qui te composeront, Et devant le beau jardin rond Je défaille à te sentir naître._
_Comme un chapeau pointu, l'immobile sapin Cache un tronc séculaire et sur l'herbe repose; Avant de s'enfuir, chaque chose Contre ma poitrine se peint._
_Douce expiration de la pelouse moite, Geste perpétuel du pur jet d'eau central... Et bientôt le grand ciel astral Avec Cassiopée à droite!_
_Ah! lorsque tu descends par mon bras et ma main, Mon livre peu à peu libre et fier d'être libre, Quel miraculeux équilibre, Quelle trêve jusqu'à demain!_
_Lorsque je me réveille et que je vois tes pages Sur la table où s'augmente et se tait leur troupeau, Je me les déclame tout haut Avec quels enfantins tapages!_
_Alexandre, César, Pallas, Persépolis! T'en ai-je assez rempli de tous les noms que j'aime, Pour t'en illuminer, de même Qu'on éblouit un jeune fils!_
_Ô mon livre, ce soir combien je te sens vivre! Un fil ténu retient chaque strophe à ma chair; Ô mon livre que tu m'es cher, Plus que n'est jamais cher un livre_
_Je t'ai chassé de moi comme un immense cri Dont l'appel enivré s'épuise et se reforme, Et que je veille ou que je dorme Ce cri se compose et s'inscrit._
_Or, ce soir y je suis sûr de la bonne parole, La grâce autour de moi prend l'aspect d'un laurier, Être poète c'est prier, La foi m'anime et m'auréole._
_La Visitation frissonne autour de moi, La nuit veut supprimer les terrestres limites: Elles étaient par trop petites, Pour mon incalculable émoi._
_Ô mon Dieu qui ce soir m'envoyez un archange Et pardonnez si bien que j'adore les Dieux, Les humains Dieux mélodieux De l'Adriatique et du Gange;_
_Mon Dieu, ce livre naît, et par vous et pour vous. J'ignore la terrestre et folle comédie!... C'est à vous que je le dédie Et que je l'offre à deux genoux._
LES POÈMES DE PARIS
Pensez-vous si Virgile, ou l'aveugle divin, Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main Négligeât de saisir ces fécondes richesses?
ANDRÉ CHÉNIER.
LE DELIRE MATINAL
Comme un tapis divin que pétrira ma danse, Le jour se déroulant peu à peu sous mes pas, Offre à l'élan brutal de ma jeune imprudence Tous les dessins secrets que je ne voyais pas.
Sûr du trésor caché dont je suis le seul garde, Et sachant que pour vaincre il faut des ennemis, Je vois sur ce tapis que ma fierté regarde, Des serpents attentifs et des tigres soumis.
Je sais bien que ce jour bénévole ou farouche Brûle en me remplissant des cendres du passé, Qu'il est le beau fuyard que nul appel ne touche Et qui n'écoute pas le cri qu'on a poussé.
Je sais bien qu'il m'emporte et sans que je m'en doute, Comme un char sur lequel un vaincu tremble et fuit, Et ne regarde, au lieu de contempler la route, Que le fond de ce char qui se sauve avec lui!
Mais quel ample plaisir de laisser dans la chambre Le fauteuil, les journaux, le livre et l'encrier! Pour aller se plonger mollement, membre à membre, Dans ce miraculeux matin de Février.
Tout attend le Printemps! tout s'énerve d'attendre! Avril s'est insurgé pour paraître plus tôt; Et mon visage ému sépare en deux l'air tendre Qu'enfonce avec douceur la bondissante auto.
Le froid gardénia qui se pâme à ma veste Parfume comme un arbre au centre d'un verger. Mon chagrin hivernal s'écroule et me déleste. Je ne suis plus qu'un cœur palpitant et léger.
Si quelque Dieu vermeil laissait tomber un aigle, Tel un archange obscur, pour s'emparer de moi, Mon espoir sans limite et mon désir sans règle N'attendraient pas son vol d'un plus superbe émoi.
Je me sens naître un cœur semblable au fauve avide Qui tourne et qui bondit, plus fou que courageux. Lorsqu'on lui cache encor le cirque intense et vide Pour l'horreur du carnage ou pour l'éclat des jeux.
Quel soleil pathétique aussi devait descendre Sur le monde éclatant et gai comme un bazar, Le jour où sur son socle un buste d'Alexandre Fit couler de regret les larmes de César!
Ô chaleur qui descend! O fraîcheur qui s'élève! Ce dut être un matin semblable à celui-là, Où Lamartine vit, sur le lac de Genève, Byron ganté de clair rentrer dans sa villa.
Je me trouve à la fois si fort et si fragile Que j'ai peur de mourir à vivre trop d'un coup; Et, sans bouger, je suis pareil au faon agile Qui court et qui halète et renverse le cou!
Mais si j'ignore encor mes élans et mes doutes, Mes espoirs, mes essais, mes larmes et mes cris, Je sais que le chaos de ces multiples joutes Aura pour y lutter l'arène de Paris.
Je sais que sous le ciel qui lui pose un rond dôme Il ne m'est plus besoin de regarder pour voir Le bassin lumineux de la place Vendôme, Où la gloire palpite en haut d'un jet d'eau noir!
Je sais que sous l'écran des paupières grisées, Comme un objet demeure et persiste longtemps, Je verrai, les yeux clos, les purs Champs-Élysées, Où les arbres ont l'air des soldats du printemps!
Je sais de quel instinct mon amour capte et jauge, Vérone si française et seule entre ses murs, Le carré rose et gris de la place des Vosges, Avec sa galerie et ses porches obscurs.
Invisible miracle au milieu d'une marche, Évanouissement par quoi je suis dissous, Lorsque je passe auprès de l'Arc à la grande arche, Je sais qu'un peu de moi veut bondir par-dessous!
Et tout cela m'émeut d'un si large vertige, Ce matin, lorsqu'hier encore il faisait froid, Laisse en mon corps, flexible et haut comme une tige, Circuler un tel miel de douceur et d'effroi,
Que je suis Phaéton pendant quelques secondes, Lorsque vaincu, puni d'un impossible effort, Son char désattelé tombant entre les mondes, Il semait son cri droit, comme un sillage d'or!
ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL
La ville est un pont de navire Avec des agrès de rayons; Appareillons, appareillons, Vers le grand soir où tout chavire! Comme il fait clair! Comme il fait beau! Je ne songe plus au tombeau, Je désire à chaque boutique, Je me sens brave et pathétique, Et soudain parce que je vois, Chez un fleuriste, une anémone, J'entends les appels et les voix Des guerriers de Lacédémone, Qui marchaient, cette fleur aux dents, Au milieu des trilles stridents Et des purs soupirs de la flûte, Vers la sanglante et sombre lutte! Et je songe en voyant un ciel D'où pleut un tiède et pâle miel Sur ma tête et sur mes épaules, Qu'il devait enchanter César, Ivre de risque et de hasard, Sur le bord d'un marais des Gaules! Pourquoi des rails, pourquoi des mers, Le voyage aux départs amers, Et l'encombrement des valises? Un autre ciel? un autre sol? Les roses en rond parasol Sous lequel Bulbul gonfle un col Plein de persanes vocalises? Pourquoi la Sicile où l'on doit Sentir sur sa tempe le doigt De l'adorable Théocrite? À cause d'une phrase écrite Ou d'une toile de Roussel, Pourquoi le vif baiser au sel D'un peu de Méditerranée? Pourquoi cette peur de l'année? J'ai bien le temps! J'ai bien le temps! Voici l'incroyable Printemps Qui surgit, tournoie et s'étale, Et rien de tout ce que j'attends Ne vaut la blanche capitale! Ô Paris! Paris! cher Paris! Je t'adore et je te souris Avec mes yeux et ma mémoire, Et je ne cesse de te boire Dans le cristal de la saison Avec tout mon corps qui s'ébroue Comme la figure de proue Qui boit la ligne d'horizon. Partir! Quelle inutile offense À cet oiseau qui sur la France Glorieusement s'est posé! Seul et perdu sur notre sphère S'acharner, se mouvoir, oser, Pour des lieux où rien ne diffère Malgré les fleuves, les détroits, Si ce n'est à l'eau d'une source De voir, au lieu de la Grande Ourse, Miroiter une grande Croix. Plus de voyage! Plus de livre! Ce matin, vivre me rend ivre, Je ne sais plus ce que je crois, Et mélange divin, mélange Où je vois d'un œil ébloui Mercure voler près d'un Ange, Pour un culte neuf, inouï! Assis les uns contre les autres Au fond du translucide éther, Je vois Jésus et Jupiter Et les dieux avec les Apôtres!
C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE!
C'est l'Hellespont, la mer Égée! Une aube sur l'archipel grec. Toute la ville est allégée D'un parfum d'algue et de varech. Tout s'efforce, tout recommence, C'est la salutaire démence; Le Printemps et la Grèce avec! Et ses chars et ses édifices....
Pur matin qui trembles et glisses, Dénouant ton obscur lien Comme un navire athénien Vers de ténébreuses délices, Délivre-moi! Brise le scel Qui me tient captif et malade! Emporte-moi vers l'Iliade, Vers le plaisir universel.
Ô promenade! ô clair voyage, Où l'on croit respirer le sel D'une mythologique plage!
Matin calme, net, balancé, Joyeux comme une flotte à l'ancre, La cité s'incruste et s'échancre Sur ton vaste ciel nuancé Où du bleu à du bleu succède; Tandis que si haut et si clair,
Un vif aviateur a l'air De cingler vers une Andromède. Salubre, suave remède! Onde qu'on boit en s'y trempant! Rire inévitable de Pan Joie ardente, immense, panique, Où flotte et claque la tunique Des pâles nymphes s'échappant! Envahisseur que nul n'empêche... ... Comme un géant filet de pêche La tour Eiffel à l'azur pend! Et là-bas c'est l'arche fragile, Si jeune et si brillante encor (Vert trajet d'un sauteur agile), Suspendue à huit ailes d'or.
Beau temps d'Ovide et de Virgile, Solaire et brusque crescendo Sur le tapis, sur le rideau, Paix lumineuse qui circule! Bouclé, rieur petit Hercule Étouffant, à peine au berceau, L'hiver qui succombe et bascule,
Mon cœur s'auréole de toi. Il est la colombe du toit, La dentelle de la fenêtre, Le lys des pays merveilleux Qui n'existent que par mes yeux, Que mon humble regard fait naître, Mais où je sens que tu dois être, Multiple et seul comme les dieux! Plus rien dans le soleil n'hésite, Il est stable, énorme, certain, Et j'aurai la blonde visite, À mon réveil demain matin, Immobile au seuil de la chambre, De cet archange aux ailes d'ambre, Avec un regard enfantin.
C'est vous Paris, ma chère Athènes, Ses intarissables fontaines, Ses Dieux près du sol et du ciel, Ses douces collines lointaines, Ses olives, son lait, son miel, Ses Pallas debout sur leur socle, Et c'est ce matin de Printemps Où le jeune et divin Sophocle,
Parmi les cuivres éclatants Qu'un soleil oblique illumine, Pour les vainqueurs de Salamine Jonglait avec ses dix-sept ans!
LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE
L'oisiveté m'emplit d'une aimable fatigue, Un beau soir violet et bon comme une figue Mélange la nature et l'artificiel... Plus de jeux, de nounous ni de têtes frisées, Car la lune de Mai sur les Champs-Élysées Pose un blanc nymphéa dans le bol bleu du ciel.
Avec l'orgueil sacré des pigeons de Venise, Les marronniers pansus que l'heure divinise Dorment leur sommeil grave et font la haie au bord; Ils versent en rêvant leurs ruisseaux d'odeurs molles, Et l'on craint de troubler par le chœur des paroles Ce troupeau parfumé qui s'aligne et qui dort.
--Une miraculeuse indulgence m'inonde, Je voudrais être un peu l'ami de tout le monde, Et déployer mes bras autour des beaux corps nus! Je berce mille Éros que des regards font naître, Et je songe aux pays que je voudrais connaître Et que je m'éteindrai sans même avoir connus.
Je préfère ce bar sans fleurs et sans tziganes À ces lieux de plaisir aux captieux organes Où les femmes d'amour, le menton sur la main, Combinant sous le flot d'un cymbalum qui saute L'heure de la modiste et l'heure de la faute, Songent au clair et vide et banal lendemain.
On y voit mal... le bar pourrait être une auberge, Une auto glisse... il rampe une fraîcheur de berge, Et l'on dirait que tous ils sont venus s'asseoir (Car le soir au milieu comme un grand fleuve coule) Chercher, loin des fracas du luxe et de la foule, L'oubli du jour actif sur les berges du soir.
--Je t'adore, ô Paris, d'un œil visionnaire! Sur ton Arc de Triomphe un aigle a fait son aire Parce qu'un cerf-volant s'étire au bout d'un fil. Et lorsque le soleil qu'un monument confisque Va blanchir en Égypte un bleuâtre obélisque Son adieu roseau tien change la Seine en Nil!
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--Là-bas mon parc m'oublie, un jet d'eau s'y fracasse, Sur un perchoir d'émail chante un oiseau cocasse, Un livre de Hafiz traîne au fond du hamac; Le silence est peuplé d'un doux jasmin de Perse, Le noir cyprès le troue et le paon blanc le perce, Et mon palais sommeille à l'envers dans le lac.
--On ratisse le sable autour d'une pelouse... La princesse qui doit devenir mon épouse Ignore le rimmel et la poudre de riz; Et me griffonne un mot que ce soupir termine: «Ah! dites-moi pourquoi j'ai si mauvaise mine Puisque vous m'écrivez qu'on sait tout à Paris.»
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Bien que je laisse en paix les journaux sous leur bande, Je sais qu'on me reveut ce qu'on me redemande, La révolution fait place au désarroi! Mon peuple est un Pylade et je suis son Oreste! Qu'importe! Il m'a chassé î L'exil me plaît, je reste; J'ai trop peur de la mort pour vouloir être roi.
--Ma joie augmente au lieu que mon regret empire, L'avenir pavoisé semble un joyeux empire Où j'entre en souriant comme un jeune vainqueur. Je ne suis pas de ceux qu'un grand rêve dévaste, Le cœur le plus tranquille est le cœur le moins vaste, Et je porte une rose à la place du cœur.
Le Printemps verse en moi son superbe malaise, Je préfère à mon ample trône une humble chaise, Mon parc oriental était un triste enclos! L'épouvante et l'ennui me détruisaient l'extase! La plus modeste rose a droit au plus beau vase, Et Paris est le vase où mon cœur est éclos.
Mes frères de Paris, votre divin royaume Rayonne tout autour de la place Vendôme Que vous aimez peut-être avec des yeux ingrats, À l'heure où vous flânez, silhouettes pareilles, Votre chapeau trop large entré jusqu'aux oreilles, Votre œillet rouge, et votre canne sous le bras.
Je connaîtrai le mal d'être loin de vos rues; Et, prince évocateur des choses disparues, Je pleurerai la ville où, les nuits de Printemps, Je pouvais, spectateur que le respect fascine, Toucher après un bal la maison de Racine, Et celle où Bonaparte espérait à vingt ans!
LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE
--La jeunesse est une chose charmante; elle part au commencement de la vie, couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d'Enna.
CHATEAUBRIAND.
HYMNE A LA POÉSIE
À l'âge sans désirs, sublime Poésie, Déjà je t'attendais! Et maintenant mon cœur, avec sa frénésie, Palpite sous ton dais.
Ivre de toi, je cours, je titube et je marche Sous l'invisible toit, Et veux, puisque David dansait autour de l'arche, Danser autour de toi!
Lorsque je n'avais pas dans ma chétive gorge, Ta musique et tes mots; Que j'ignorais encor la cristalline forge Où cuisent tes émaux;
Lorsque ta lumineuse et soudaine magie Ne m'avait pas encor Appris qu'on peut, le soir, pleurer de nostalgie, Au choc d'un seul accord!
Que je ne tenais pas l'inépuisable conque Où l'on souffle en marchant, Et qui fait d'une phrase ou d'un appel quelconque Un innombrable chant!
Lorsque je languissais dans ma prison naïve, Tel un prince captif, Qui regarde un vaisseau balancé sur la rive Entre un if et un if...
Sous la lune de Juin qui roule entre les mondes Son globe abandonné, Alors je me croyais, avec mes mèches blondes, Éternellement né.
Je pensais à quelqu'un de vague et de superbe Qui viendrait un beau soir, Entrant par la fenêtre avec l'odeur de l'herbe, Contre mon lit s'asseoir.
À quelqu'un qui serait simple comme un archange Et pompeux comme un roi, Et dont, malgré ce trouble et nocturne mélange, Je n'aurais nul effroi;
C'est alors, Poésie, à travers le doux prisme Des larmes de mes yeux, Que je te vis surgir sur le char du lyrisme, Aux bondissants essieux!
Sur le bouillonnement épanoui des harpes Je me sentis élu; J'étais enveloppé d'éclatantes écharpes, J'avais tout su! tout lu!
Tout vu! tout entendu! L'Histoire et ses tumultes M'imprégnait jusqu'aux os, Et j'étais brusquement les Dieux de tous les cultes Avec tous les Héros!
Je sortais du lotus! Je prêchais sur des plages! Je frappais un cheval! Et j'étais étouffé par la cendre des âges, Jusqu'à m'en trouver mal.
Était-ce un pur poison? Était-ce un vif remède? J'étais tout, au hasard! Phaéton et Kritchna, saint Jean et Ganymède! Bonaparte et César!
C'était toi, Poésie! indispensable et neuve, Troublant, envahissant, Pour t'apaiser ensuite et te joindre à son fleuve, Les sources de mon sang.
... Jusqu'au jour où j'aurai si peur, une peur telle, Une si froide peur, Que je n'entendrai plus ta présence immortelle Affluer à mon cœur!
LE VOYAGE IMMOBILE
L'arrosage mouvant sur la pelouse fraîche Tourne comme un derviche habillé de cristal. Je suis dans l'herbe molle à côté de ma bêche. Un nuage échafaude un fort monumental.
Imagination, fille de la paresse, Empenne-moi le corps, remplis-moi d'air les os! Et... Dans les marronniers qu'aucun vent ne caresse, Ah! les secrets divins que chantent les oiseaux!
Voyageur magnifique et toujours immobile Je ne veux pas savoir ce que les autres font... Je m'envole à Délos consulter la Sybille! Et j'enfourche Pégase avec Bellérophon!
Je menais du bétail, un aigle me dérobe; Je verse l'hydromel à la place d'Hébé; Thétis saute à la mer, je m'accroche à sa robe, Et les monstres marins nous regardent tomber!
Que de temples si nets au bord des rouges côtes! De déserts ennoblis d'un stérile abandon! Je pars pour la Colchyde avec les Argonautes Et je fuis le bûcher où va périr Didon.
Quel voyage innombrable au hasard des époques! Par la terre et la mer aux inlassables flots, Où les dauphins, luisants comme de petits phoques, Se poursuivent à l'aube autour des bleus îlots.
Quel auguste départ sans vulgaires fatigues, Vers l'hymne initial qu'on n'a jamais ouï, Sous un ciel où Phébus est le beau roi prodigue, Dispersant tout son or sur son peuple ébloui!
Ô l'ivresse de voir à la même seconde, L'enfant Dyonysos bercé dans un pressoir, David choisir au sol des silex pour sa fronde, Et Pompéï, le soir avant le fameux soir!
Être (y était-on mieux?), être à Lacédémone, Et vaincre, et regarder après qu'on est vainqueur, Adonis que Vénus transforme en anémone, Ariane et le fil enroulé sur son cœur.
Enfin, las de bondir toujours, de date en date, D'un vol universel et de plus en plus haut, Descendre, après avoir, sur le globe écarlate, Vu, par un matin pur, naître Homère à Chio!
LA DÉPÊCHE AU JARDIN
Las or est-il à sa dernière danse.
CLÉMENT MAROT.
Il fait chaud. Une rose escamote une abeille, Comme un pourpre et charmant prestidigateur. Le bassin arrondit une fraîche corbeille, D'où jaillirait un lys enivré de hauteur.
On pense à des ruisseaux sur des chemins de marbre Pour oublier le joug implacable du sol. Cet oiseau qui s'échappe a l'air d'un cri de l'arbre. Je suffoque, étendu sous un clair parasol.
Tout ronfle, tout grésille; un courbe bambou pêche, Les papillons pâmés font d'amoureux paris, Et voilà que j'apprends, tout à coup, par dépêche, Qu'un ami de mon âge est mort près de Paris.
Mort ce matin! À l'heure où tout aime et se ligue, À l'heure où l'arrosoir enivre les pistils, À l'heure où pour subir l'offre d'un ciel prodigue Il faut courber la tête et rapprocher les cils.
Mort, tandis que j'ouvrais ma joyeuse fenêtre Avec des doigts hâtifs et tendrement brutaux, Pour écouter frémir, chuchoter et renaître, Le doux peuple ingénu des humbles végétaux.
Il est mort! Un danseur manque à la grande danse! Et soudain, au milieu de son beau parc d'été, Il a senti, malgré la joyeuse abondance, Poindre un bourdonnement étrange et sans gaîté.
Son cœur contre sa main frappait comme une balle, Et s'arrêtait de battre et reprenait ses heurts, Et il crut que l'été, nouvel Héliogabale, Étouffait son plaisir sous un excès des fleurs.
Mais, hélas! l'implacable et muette immortelle Porte un linceul tissé de célèbres frissons. Nous demandons souvent: _Comment est-elle? Est-ce elle?_ Et quand c'est elle enfin, nous la reconnaissons.
NOËL
Pourquoi n'est-il pas né dans un peu d'ombre fraîche, Un jour torride et vert, L'Enfant dont l'auréole illumina la crèche Au centre de l'hiver?
De quel cœur plus penchant, plus enivré de joie, Plus fertile et plus neuf, Nous eussions adoré son petit corps qui ploie, Entre l'âne et le bœuf!
Ô réciproque amour, ô merveilleux échanges! Quel sourire entre nous! Un ciel d'où neigeraient d'invisibles archanges... Des fleurs à nos genoux.
LE FAUNE TROUBLÉ
Je suis païen sans doute à la façon d'un faune Qui, triste et grelottant par une nuit d'hiver, Aurait à Bethléem tout à coup découvert Le Sauveur endormi dans de la paille jaune.
On chuchote, il fait sombre, un groupe est assemblé, Joseph aide à mieux voir un valet des Rois Mages, De beaux pâtres naïfs apportent des fromages... On ne le chasse pas... et son cœur est troublé.
LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES
L'indulgence est en moi. Je plains les misanthropes. Mon cœur s'emplit d'un sombre miel. Ma corbeille d'héliotropes Est un brûle-parfums allumé par le ciel.
Ô miracle subtil d'un estival arôme! Saurais-je être actif ou méchant Lorsque vers le sublime dôme Monte le _Te Deum_ d'un innombrable chant?
Le peuple violet bout, s'assemble, grésille, Sous le droit soleil de midi. Quel vêtement! Quelle résille! Quel velours tout autour de mon corps engourdi!
Fermons les yeux; là-bas vers la pleine pelouse Bombarde un vif géranium... Je navigue avec La Pérouse Sur un voilier rempli de vanille et d'opium.
Quel rêve jusqu'à l'heure où le soir va descendre Éteignant, étouffant, noyant, Les fleurs en feu sous une cendre D'héliotropes frais, pâles et tournoyants.
LE CŒUR ÉTERNEL
Si nous devons mourir, pourquoi mettre en nos veines Le philtre merveilleux du désir immortel? Et pourquoi nous avoir munis d'un orgueil tel, Si nous sommes vainqueurs après des luttes vaines?
J'ai beau me dire: on meurt, je mourrai, nous mourrons! Et même en nous cachant, comme le bel Achille, Nous serions aussitôt découverts entre mille Pour recevoir le trait qui se cloue à nos fronts!
Je ne peux pas, si fort vibre le chaud vertige, Croire qu'un jour pareil, bref et illimité, Un âpre et brusque hiver au centre de l'été M'annoncera soudain l'incroyable prodige.
Ne plus sentir se fondre et couler sous sa chair Une sève et un suc de soleil et de gloire, Et n'avoir même pas l'émouvante mémoire Du monde abandonné qui nous était si cher!
N'être rien! n'être plus! et, comme avant de naître On ne sait pas encor qu'on connaîtra les fleurs, Ne plus se rappeler qu'on vient de les connaître Et n'avoir même pas l'apaisement des pleurs.