La Daniella, Vol. II.

Chapter 6

Chapter 63,868 wordsPublic domain

--Aussi, à l'exception de ces deux derniers jours, ne l'avons-nous habitée que la nuit. Les cours du château sont si vastes et si belles, et le petit cloître est si charmant! Nous n'avions que quelques pas à faire pour respirer un air pur; et puis, par ici, ajouta-t-il en montrant le milieu de l'édifice où est situé l'escalier, nous avons le chemin des champs. C'est là le principal avantage du logement que j'ai choisi.

Chaque mot de ce tranquille personnage semblait appeler de ma part une foule de questions; mais, comme il s'abstenait de m'en adresser de personnelles, je crus convenable de montrer la même réserve ou la même indifférence, et de parler de Tusculum et des environs, comme ferait un touriste dans une auberge.

Pendant que l'on sert le repas, je veux vous décrire ce fabuleux prince dont je sais maintenant le nom, mais que, par prudence, je vous désignerai ici sous un nom de fantaisie, _Monte-Corona_, par exemple. C'est le premier qui tombe sous ma plume.

Ce personnage est âgé d'une cinquantaine d'années. Il appartient à un type plutôt napolitain que romain. Il parle français, sinon avec une correction parfaite, du moins avec une facilité complète et toutes les nuances de l'actualité familière.

Il a pu être beau, mais de cette beauté italienne exagérée qui devient laideur avec les années. Il est beaucoup trop petit pour son nez, qui s'avance droit et sans courbure au devant de sa face, comme une lame d'épée. Sa peau, mate et fine, tourne au livide; ses dents sont éblouissantes, indice d'une disposition à la phtisie pulmonaire, ainsi que ses épaules étroites et sa poitrine rentrée. Une masse de cheveux, trop noirs et trop bouclés pour n'être pas un _effet de l'art_, tombe sur ses joues creuses et se mêle au noir de sa barbe trop bien plantée, en ce sens qu'elle fait tache d'encre et masse disproportionnée avec les plans blêmes et malingres de sa figure. Vous avez vu cette tête-là partout: un vieux Antinoüs malade croisé de Polichinelle dégénéré.

L'oeil superbe quand même, la physionomie douce et agréable en dépit de cette chevelure de brigand calabrais, une grande distinction de manières et de très-petits pieds ridiculement bien chaussés: voilà le souvenir qu'il m'a laissé.

Quand le valet de chambre eut annoncé que le dîner était servi, bien que, cela se passant sous nos yeux, cette formalité fût fort inutile, le prince se leva, étira ses bras et ses jambes comme un lévrier, bâilla trois ou quatre fois en disant au docteur, d'un air profondément affligé, qu'il n'avait pas d'appétit, et se plaça au milieu de la table. Le docteur se mit en face de lui pour faire les honneurs, soin beaucoup trop pénible pour un homme aussi indolent et aussi maladroit que Son Altesse, laquelle me fit asseoir à sa droite. La quatrième place resta vide provisoirement, ce qui semblait un cas prévu.

Quand je vis le docteur bien en face et bien éclairé (jusque là il n'avait fait que remuer), je le reconnus positivement; c'était le moine de Tusculum: un homme magnifique, d'une très-haute taille, gros à proportion, mais plutôt large qu'épais de carrure et point chargé d'obésité ventrue. Il est de l'âge du prince et paraît plus jeune, bien qu'il ait les cheveux gris; mais cette abondante chevelure, toute bouclée naturellement, semble brûlée par le soleil plus que par les années. Tous les traits sont admirables et rappellent le marbre de Vitellius, moins l'engoncement du cou et l'amollissement des chairs; car, si cet bomme a les goûts, les instincts ou les besoins d'une vie exubérante, il a la force de les satisfaire, et l'excès n'a pas encore dépassé la puissance. Son oeil est étincelant, ses dents irréprochables, sa voix pleine et vibrante, et l'agilité de cette stature colossale indique une vigueur et une souplesse qui n'ont encore rien perdu des ressources de la jeunesse.

Frappé de l'intérêt d'artiste avec lequel je le regardais, il se prit à rire.

--Nous nous sommes déjà rencontrés, n'est-ce pas? me dit-il comme pour aider mes souvenirs.

--Une figure comme la vôtre ne s'oublie pas, surtout quand elle vous apparaît sous un costume pittoresque, par un coucher du soleil splendide, et au milieu des ruines de Tusculum.

--Ah! ah! reprit-il en souriant, voilà les peintres! Ils ont des yeux auxquels on ne peut échapper. Heureusement, leur attention et leur mémoire sont exceptionnelles, car on ne pourrait pas se promener en sûreté sous un froc, même dans les endroits où l'on croit trouver la solitude; mais j'espère que vous ne jugez pas indispensable à ma physionomie ce déguisement que je n'endosse jamais sans une atroce répugnance?

Je lui répondis que sa physionomie était remarquable sous tous les déguisements possibles, et je me disais, à part moi, qu'il était peut-être dominicain et non médecin; que peut-être encore n'était-il ni l'un ni l'autre. Le prince vit que je me tenais sur mes gardes, et, avec beaucoup de délicatesse, il affecta, de nouveau, de généraliser la conversation, afin de n'avoir pas l'air de m'interroger sur mes opinions ou sur mes _circonstances_.

Le dîner était succulent, bien que composé d'éléments fort simples. Mes hôtes se mirent à parler de cuisine en maîtres.

--Ce pays-ci n'offre guère de ressources, dit le prince, surtout dans la saison où nous sommes; mais, quand on voyage, il ne faut jamais s'inquiéter de ce que l'on trouvera, mais bien de la préparation des mets, quels qu'ils soient. Toute la science de la vie consiste à avoir un cuisinier intelligent. Il en est de forts savants dont je ne fais pas le moindre cas; ils ne peuvent fonctionner que dans les grands centres de civilisation. Je préfère un artiste comme l'homme d'imagination que vous voyez là-bas. C'est un Calabrais, et c'est tout dire. La Calabre, où j'ai vécu longtemps, est un pays dépourvu de tout, pour peu que l'on s'éloigne des rivages. Mais, avec cet Orlando, je n'ai jamais fait un mauvais repas. Peu m'importe qu'il m'ait fait manger des rats ou des hérissons quand il n'avait pas autre chose à fricasser. Je ne lui demande jamais ce qu'il me servira ni ce qu'il m'a servi. Tout ce qui passe par ses mains devient mangeable, et, pourvu qu'on puisse manger, on ne doit pas souhaiter de friandises. Je ne suis pas gourmand, et je ne comprends pas qu'un homme soit l'esclave de son ventre, surtout lorsque, comme moi, il n'a plus jamais d'appétit.

En parlant ainsi, le prince goûtait, avec un sérieux extraordinaire, tous les plats qui passaient devant lui. Il mangeait peu, en effet; mais le bien manger devait être une des préoccupations dominantes de sa vie, puisqu'elle n'était point détournée par la situation probablement assez grave où il se trouvait.

Les vins furent à l'avenant des plats, c'est-à-dire exquis, et le docteur y fit largement honneur, sans en paraître _ému_ le moins du monde. Auprès de ce grand coffre béant que rien ne semblait pouvoir déborder, j'étais le plus pitoyable convive. Dès le premier service, j'étais rassasié, tandis qu'il ne faisait que se mettre en train, et je comparais intérieurement ma petite organisation avec celle de ce descendant des Romains de la décadence. Je remarquais en lui la sensualité italienne, protestation si frappante contre le régime d'appauvrissement et de stérilité dont est frappée cette terre fastueuse, et l'un me paraissait la conséquence de l'autre. Quand il y a de telles capacités pour consommer, l'esprit ou les bras doivent se lasser de produire.

Interrogé par le docteur, je me défendis de lui dire à quoi je songeais et combien j'étais étonné de voir de pareilles préoccupations de bien-être et de pareilles jouissances de réfection dans un pareil lieu de refuge, sous les pieds mêmes de gens armés, prêts à s'emparer peut-être de nos personnes.

--D'abord, quant au dernier point, me répondit le docteur, cela est tout à fait impossible. Il faudrait que ces gens armés eussent découvert notre retraite.

--Quoi! m'écriai-je, quand la fumée de votre festin les enveloppe, vous croyez qu'ils ignorent où vous êtes?

--Ils ne l'ignorent pas, dit le prince. Nous n'avons pas la prétention d'être ici sans qu'on le sache; mais il est temps que vous sachiez vous-même dans quelle situation nous sommes. Voici le docteur qui a fait partie autrefois de la guérilla des frères Muratori, lorsque eux et lui étaient encore enfants. Pour ce fait, il fut condamné à mort, et je ne sache pas que la sentence soit révoquée; mais sa mère est à Frascati; il ne l'a pas vue depuis quinze ans. Il a su que je venais à Rome, il a voulu m'accompagner. Quant à moi, qui suis de la terre d'Otranto et, par conséquent, sujet du roi de Naples; j'ai été compromis dans les derniers événements de mon pays, pour avoir parlé un peu librement de mon aimable monarque et bâtonné un de ses insolents lazzaroni. Menacé de la prison et d'un procès criminel, je vins me réfugier à Rome, où j'ai un frère cardinal, mais où j'eus l'imprudence de déblatérer un peu contre un autre prince de l'Église, qui m'avait volé une _amante_, et de donner des coups de pied dans le dos d'un mouchard qui m'ennuyait. Après quoi, je fus forcé d'aller m'établir à Florence; mais, là, j'eus le malheur de me plaindre de la garnison allemande et de me battre avec un officier que je tuai en duel. Je m'en allai en Piémont, où je fus plus sage et plus tranquille; mais, ayant appris que mon frère le cardinal était grièvement malade, je revins secrètement à Rome pour veiller à mes intérêts dans la succession. Je trouvai mon frère guéri et peu sensible au plaisir très-réel que j'en ressentais. Il me pria de m'en aller, pour ne pas le compromettre, et, comme, retenu par une petite affaire de coeur qui m'était survenue, j'hésitais à suivre son conseil, il laissa dénoncer ma présence chez lui, non dans l'intention de me livrer, mais avec celle de me forcer de déguerpir; car il me prévint à temps de la nécessité de le faire. Or, cela ne m'était pas possible, au point où j'en étais avec certaine dame, et je la décidai à venir passer _incognita_ quelques jours à Frascati, où je reçus asile chez la mère du docteur, ici présent; mais je n'étais pas caché là depuis vingt-quatre heures, que mon frère mit à mes trousses des espions à lui, chargés de nous inquiéter, et, parmi ces braves gens, il y avait un certain Masolino et un certain Campani, deux coquins dont il paraît que vous avez entendu parler... Donnez-moi un peu de ce jambon, docteur, car il y a longtemps que je parle sans essayer de manger, et je me sens faible!

En disant ces paroles, il passa le jambon au docteur chargé de le couper en menues tranches, puis il continua:

--On ne voulait pas nous arrêter; mais on me menaçait de compromettre la personne qui m'intéressait, et de faire sérieusement au cher docteur un mauvais parti. Le docteur connaissait particulièrement le fermier Felipone; il avait sauvé la vie d'un de ses neveux sans vouloir être payé. Il le pria de nous cacher dans une des chambres délabrées de ce manoir. Felipone se montra reconnaissant et dévoué. Il ne pouvait nous loger dans l'intérieur du château dont il n'est pas le gardien; mais la partie extérieure, la terrasse, où nous voici, est confiée à sa garde, ainsi que les jardins dont elle est censée faire partie. Lui seul savait que ce lieu est habitable et encore solide, malgré l'accident dont vous voyez là-bas les effets, et qui avait décidé l'intendant, il y a une douzaine d'années, à faire étayer le fond, puis murer solidement toutes les ouvertures, afin de condamner cette partie compromise de l'édifice. On ne savait déjà plus, dès lors, qu'une sortie souterraine avait existé au centre: elle avait été murée aussi, nous ne savons à quelle époque, peut-être après le saccage du château par les Autrichiens, afin que ceci ne devînt pas un repaire de voleurs. Mais je suis fatigué de raconter; aidez-moi donc, docteur, vous ne faites que manger! Que vous êtes heureux d'avoir toujours faim! Est-ce que les faisans sont passables? me conseillez-vous d'en manger une aile?

--Je vous en conseille deux, répondit le docteur; ils sont excellents!

Ayant servi le prince, il continua sa narration:

--Le local que vous voyez était donc et est encore réputé inabordable, dangereux, condamné, impossible. Mais voilà qu'un beau matin, Felipone, en plantant un arbre devant sa maison, découvrit une voûte. Le compère se crut possesseur d'an temple antique, ou tout au moins d'un _columbarium_. Ce n'était pas cela, mais bien une galerie qu'il ouvrit secrètement, et en travaillant de nuit, pour n'être pas troublé dans la possession des trésors qu'il espérait découvrir, Il suivit ce vaste couloir, et, après avoir marché longtemps en droite ligne et en montant assez rapidement, il se trouva dans le joli péristyle joù vous avez vu nos chevaux. Seulement, l'issue en était bouchée, et il s'imagina de la percer et de la déblayer, car il na savait pas bien où il était. Le temps lui avait paru long; il se flattait peut-être d'avoir retrouvé une dix-septième maison d'Horace, la seule, la vraie, celle des Tusculanes.

» Quand il se vit dans la cuisine papale de Mondragone, il se sentit très-désappointé. Néanmoins il se fît un malin plaisir de posséder là un monument qu'il pouvait exploiter auprès des touristes sous le nez de madame Olivia, gouvernante et gardienne du reste du château. A force de fureter, il découvrit également la curieuse machine par où vous êtes entré ici, et qui, depuis longtemps, était une tradition perdue. Elle ne tournait plus; il la répara lui-même, et, maître désormais de faire pénétrer ses voyageurs dans tout le manoir, sans la permission de sa rivale, il se promettait d'en tirer parti, lorsque ma demande d'asile lui arriva et le décida à garder le silence sur cette trouvaille, tant qu'elle pourrait m'être utile. Il se hâta de transporter ici tous les objets nécessaires à notre installation, et voici ce qui vous explique ce mobilier, ces ustensiles, cette vaisselle, vestiges vénérables échappés au sac et à l'incendie du château par les Autrichiens. Ces tapisseries ont peut-être orné jadis la chambre de Paul III. Quant à ces fleurs, à ce myrte taillé et à la statuette qui ornent cette table, c'est une gracieuseté de madame Felipone, laquelle, non contente de se charger de nos provisions et de nos emplettes, s'ingénie à nous entourer d'un luxe naïf. La donna! s'écria-t-il avec un enthousiasme enjoué, en avalant un grand verre d'orvieto, c'est la providence de l'homme, c'est l'ange du proscrit et le salut du Condamné.

Le prince plaisanta un peu le docteur sur l'ardente sympathie de madame Felipone. Il y eut entre eux, en italien, un colloque assez curieux et plein de caractère indigène. Par un côté, celui de la charité du docteur sauveur de l'enfant, et par la gratitude des parents sauveurs, à leur tour, du bienfaisant médecin, la situation était logique et touchante; mais, par un autre côté, celui des idées trop philosophiques du docteur usant et abusant de cette reconnaissance jusqu'à tromper le bon et dévoué Felipone, cette situation redevenait toute réaliste, toute italienne.

Je fis la sourde oreille pour ne pas avoir à faire hors de propos et sans utilité, le puritain et le pédant. Je comprends tous les entraînements possibles; mais j'étais choqué de les entendre avouer devant moi avec si peu de scrupule et de retenue.

XXXVII

--A présent que vous connaissez nos _circonstances_, continua le docteur, il faut vous avouer que votre arrivée à Mondragone nous a passablement gênés et contrariés. Nous y étions depuis huit jours, et nous y étions bien. Pouvant pénétrer à toute heure dans l'intérieur du château, sauf à battre en retraite par le petit cloître, en cas d'une ronde de madame Olivia, nous étions plus libres et plus gais. Depuis que vous vous êtes emparé de notre promenoir, il nous a fallu aller prendre l'air, à nos risques et périls, sous divers déguisements, dans les jardins et dans la campagne; mais tout allait passablement encore, et le prince avait décidé la signora qui s'intéresse à lui à fuir avec nous, lorsque le cardinal s'est imaginé de s'opposer à une visite domiciliaire que l'on voulait faire à Mondragone et que nous appelions de tous nos voeux, n'ayant rien à en redouter dans ce sanctuaire du _terrazzone_.

J'interrompis le docteur pour m'accuser d'être encore la cause innocente de cette contrariété.

--Non, non, reprit-il, le cardinal n'est pas homme à s'intéresser à vous à ce point-là. Il aime trop les Allemands et les Russes pour ne pas détester les Français. Il n'a étendu sur vous sa protection que parce que vous pouviez lui servir à cacher le véritable motif de sa conduite. Mais cet ordre de respecter l'intérieur du palais aurait pu vous coûter cher, puisque, ne sachant nullement que nous étions à même de fuir par des chemins invisibles, il nous a tous exposés à un blocus interminable de la part de l'autorité locale, laquelle comptait se venger de la privation de nous coffrer par le plaisir de nous affamer.

Les choses en étant venues à ce point, nous n'avons pas voulu que vous fussiez victime de nos méfaits. Les vôtres ne nous regardent pas, et nous avons résolu de fêter avec vous la cérémonie des adieux à ce respectable asile de Mondragone, que nous ne reverrons peut-être jamais, et où, en somme, nous n'avons pas beaucoup souffert. J'ai dit. _Amen!_ Et à votre santé! fit-il en élevant gaiement un grand verre qu'il vida d'un trait.

--Je ne saurais dire avec vous, observai-je au docteur, que je n'aie pas souffert du tout. Depuis quelques jours, je m'ennuyais effroyablement dans ma solitude, et si j'avais été assuré de votre voisinage, j'aurais travaillé plus assidûment à me frayer un passage jusqu'à vous.

--Ah! vous y avez travaillé plus que nous ne voulions! Nous vous avons fort bien entendu miner du côté de l'écroulement. «Ce diable de Français, disions-nous, est capable de nous enterrer tous sous la grande voûte.» On ne sait pas ce que, dans l'état où elle est, un caillou dérangé dans son équilibre accidentel peut nous causer d'embarras. Heureusement, la masure a résisté à vos coups de pic on de pioche; mais peut-être était-il grand temps de vous ouvrir la porte.

--C'est vous dire, ajouta le prince, que vous ne nous devez aucun remercîment pour notre invitation, puisque nous ne pouvions ni vous laisser exposé à mourir de faim, ni vous permettre de continuer à piocher dans nos vieux murs. C'est à nous, à nous seuls, d'être reconnaissants de la confiance avec laquelle vous êtes venu à nous et du plaisir que nous procure votre société.

Cette confiance que l'on me témoignait, à moi, me mit plus à l'aise que je ne l'avais encore été: aussi je pensai devoir me montrer plus expansif, et j'y étais disposé pour le cas où l'on m'interrogerait; mais on me parut savoir tout ce qui me concerne, et le docteur m'adressa une seule question, à laquelle précisément je ne pus répondre avec sincérité.

--Pourquoi diable, me dit-il un peu brusquement, avez-vous été vous imaginer de toucher à cette madone de Lucullus?

--Et comment diable, répondis-je pour éluder la réponse, êtes-vous informé de cette sotte histoire?

--Parce que nos gens ont été à Frascati tons les jours avant notre blocus, dit le prince, et que, d'ailleurs, Felipone nous tient au courant des contes et nouvelles du pays.

--Rangez donc parmi les contes cette absurde aventure: je ne sais pas moi-même ce qu'elle signifie.

--Vraiment? reprit le docteur. Eh bien, moi, je l'avais expliquée d'une manière ingénieuse, toute conforme à un souvenir qui m'est personnel, et j'en serai, à ce qu'il parait, pour mes frais d'intelligence. Figurez-vous que, dans ma petite jeunesse, à Ravenne, j'avais une petite amoureuse à qui son confesseur défendit de se laisser embrasser. Comme elle retombait plus souvent que de raison dans ce péché mortel, elle crut se fortifier contre le tentateur par un voeu. En conséquence, elle passa son chapelet au cou d'une vierge de faïence émaillée (c'était, Dieu me pardonne, un ouvrage précieux de Luca della Robbia!) et elle fît serment de ne pas me laisser baiser ses lèvres tant que ce chapelet resterait là. Elle me laissait prendre d'autres libertés innocentes, comme de baiser ses mains, ses joues et même sa petite épaule rose; mais la bouche se détournait de la mienne avec effroi, et cela dura bien trois jours, au bout desquels elle m'avoua l'engagement qu'elle avait pris. Aussitôt, sans lui rien dire, je courus à la chapelle en plein vent, où le chapelet flottait au cou de la madone, et, dans ma précipitation, je ne vis pas que l'émail était fêlé; je tirai le collier un peu brusquement: la tête tomba, et je pris la fuite. Heureusement, je n'avais pas été vu, et je pus embrasser ma maîtresse sans avoir affaire à l'Inquisition.

Je ne fis point d'éloges au docteur sur sa perspicacité. Je me bornai à trouver l'histoire très-intéressante, et il n'insista pas pour faire un rapprochement. Le vin lui déliait la langue, et il était plus pressé de me raconter vingt anecdotes pour son propre compte que de m'arracher l'aveu de la mienne. Pourtant, j'aurais bien désiré, en ce moment, qu'il sût quelque chose de Daniella, et qu'incidemment il pût me donner de ses nouvelles; mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu parler d'elle à un homme qui parlait si follement de l'amour.

--Vous devriez bien, me dit le prince, quand nous aurons fini de dîner, esquisser un souvenir de cette grande salle et de ce campement comique, éclairés comme les voilà. Plus tard, si vous voulez bien me permettre de vous faire une commande, je vous prie de m'en faire un tableau. Ce lieu me sera toujours cher. J'y ai été heureux dans mes pensées, bien que tourmenté d'esprit et malade de corps. Quant à vous, malgré vos ennuis, vous devez le chérir aussi... Je ne vous demande rien... pas même _son_ nom; mais _elle_ m'a semblé bien jolie.

--Vous l'avez donc vue? s'écria le docteur.

--Oui! le jour où j'ai failli être surpris dans le cloître par M. Valreg. J'avais vu entrer... Mais tenez, docteur, il est comme moi; il a un sentiment sérieux dans le coeur, et nous ne devons pas lui parler de celle à qui nous avons eu l'obligation de pouvoir fumer nos cigares dans les cours et les galeries du château presque tous les soirs. N'est-il pas vrai, ajouta-t-il en s'adressant à moi, que, de six heures de l'après-midi à six heures du lendemain, vous ne sortiez pas du casino, puisqu'elle y était? Mais, depuis le blocus, il parait qu'elle n'a pu venir, car vous avez été sur pied, trottant partout et à toute heure avec une insistance...

--Je vois que vous étiez très au courant de mes habitudes; mais pourquoi vous êtes-vous méfié de moi au point de me cacher les vôtres?

--Nullement, mon cher; j'avais de la sympathie pour vous sans vous connaître. J'aimais votre talent...

--Mon talent? Je n'ai pas encore de talent; et, d'ailleurs...

--Vous croyez que je n'ai rien vu de vous? Eh bien, sachez que, tous les soirs, nous nous amusions, nous qui nous couchons tard, à aller voir, dans votre atelier, ce que vous aviez fait dans la journée.

--Moi qui me croyais si seul!

--On n'est jamais seul; mais vous avez cru l'être, et nous n'avons pas voulu troubler les délices de vos tête-à-tête; j'aurais peut-être été moins discret et plus taquin, dans d'autres moments de ma vie; mais, étant passionnément amoureux pour mon compte...

Un bâillement de digestion laborieuse coupa si drôlement le mot _passionnément_ articulé par le prince, que j'eus peine à m'empêcher de rire. Le docteur s'en aperçut.