La Daniella, Vol. II.

Chapter 3

Chapter 33,866 wordsPublic domain

Il y avait, d'ailleurs, dans la tranquillité de sa lecture, quelque chose qui me rassurait sur ses projets immédiats: il n'avait nullement l'air et l'attitude d'un homme qui se dispose à un coup de main. Tout à coup, il fut pris d'un fou rire qu'il contint pendant quelques instants en se tenant le ventre, et qui finit par éclater. C'était un motif suffisant pour m'éveiller ostensiblement. Je me soulevai sur mon lit et le regardai en face. Le rire se figea sur sa figure burlesque. Ce fut une scène muette comme dans les pantomimes italiennes.

Son premier mouvement avait été de cacher l'album; mais, voyant qu'il était trop tard, il prit bravement son parti.

--Mon Dieu, _mossiou_, s'écria-t-il, que c'est donc joli et amusant de se voir raconté comme ça jour par jour et mot pour mot! Je vous demande bien pardon si j'ai été indiscret; mais j'aime tant les arts, qu'en voyant là votre album, je n'ai pas pu résister à l'envie de l'ouvrir; je croyais y trouver des dessins, des vases du pays, et pas du tout, le nom de Tartaglia m'est sauté aux yeux. Ça m'est égal, _mossiou_, d'être là dedans trait pour trait; Tartaglia n'est pas mon vrai nom, pas plus que Benvenuto, et ça ne peut pas me compromettre. Et puis vous avez tant d'esprit et vous dites si bien les choses, que je suis content de me les rappeler comme ça en détail, telles qu'elles se sont passées. Oui, voilà notre promenade de nuit sur les chevaux de la Medora, et toutes mes paroles, comme je vous les disais, sur les brigands, sur l'illumination de Saint-Pierre et sur la manière habile dont je vous ai forcé à vous servir de ces chevaux dérobés par moi pour la circonstance. Avouez, _mossiou_, que vous avez beau vous méfier de moi, vous êtes content de reconnaître que je ne suis pas un engourdi ni un imbécile?

--Comme tu es charmé de mon opinion sur ton compte, tout est pour le mieux, et nous sommes satisfaits l'un de l'autre, n'est-il pas vrai?

--Excellence, je vous l'ai dit, s'écria-t-il avec conviction en se levant, et je ne m'en dédis pas, je vous aime! Vous me traitez de canaille et de gredin en écrit et en paroles; mais, avec la certitude d'avoir un jour votre amitié comme vous avez la mienne, je prends tous ces mots-là pour des facéties qu'on peut se permettre entre amis.

--A la bonne heure, ami de mon coeur! A présent, tu es bien sûr que je ne conspire pas contre le pape, et tu voudras bien ne plus toucher à ce que j'écris, à moins qu'il ne te plaise recevoir...

--Bah! vous menacez toujours et ne frappez jamais. Vous êtes bon, Excellence, et jamais vous ne maltraiterez un pauvre homme qui n'aime pas les querelles et qui vous est attaché. Pour moi, je ne me repens pas d'avoir lu tout ce qui vous est arrivé dans ce pays, et surtout l'histoire étonnante de ce maudit petit carré de fer-blanc que l'on a trouvé dans votre chambre à Piccolomini. C'était là une chose qui me tourmentait bien. Comment diable, me disais-je, a-t-il pu se procurer cette chose-là? Et quand on l'a reçue, comment est-on assez étourdi pour la laisser traîner?

--C'est donc bien précieux?

--Non, mais c'est dangereux.

--Qu'est-ce que c'est?

--Un signe de ralliement; vous l'avez bien deviné, puisque vous l'avez écrit.

--Un ralliement politique?

--Eh! _chi lo sà?_

--Qui le sait? Toi!

--Et pas vous, je le vois bien! Allons, pensez que c'est un agent provocateur qui vous a fait prendre cela; moi, je dis que c'est un ennemi personnel.

--Qui? Masolino?

--Non, il n'a pas assez d'invention pour ça; et, d'ailleurs, pour oser revêtir un habit de dominicain, il faut être plus protégé qu'il ne l'est; c'est un ivrogne qui ne fera jamais son chemin. Avez-vous vu la figure de ce faux moine?

--Oui, si c'est le même que j'avais remarqué à Tusculum; mais je n'en suis pas certain.

--Et celui qui vient rôder par ici depuis quelques jours?

--C'est celui de Tusculum, j'en suis presque sûr.

--Et vous reconnaîtriez sa figure?

--Oui, je crois pouvoir l'affirmer.

--Faites-y bien attention si vous l'apercevez encore, et méfiez-vous! Est-ce qu'il est grand?

--Assez.

--Et gros?

--Aussi.

--Ah! s'il est gros; ce n'est pas lui.

--Qui, lui?

--Celui que je m'imaginais; mais nous verrons bien; il faudra que je découvre ce qui en est. Allons, dormez, Excellence. Tartaglia veille.

Il sortit en prenant la clef, et je me rendormis.

Je m'éveillai comme d'habitude, à cinq heures. Un instant je cherchai ma compagne à mes côtés. J'étais seul, je me souvins. Je soupirai amèrement.

Je m'habillai et donnai, de ma terrasse, un coup d'oeil aux environs. Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je ne vis pas une âme. J'entendis seulement quelques bruits lointains du départ pour le travail des champs. Tartaglia vint à six heures m'apporter des côtelettes et des oeufs frais. Il avait un air soucieux qui m'effraya.

--Daniella est plus malade? m'écriai-je.

--Non, au contraire, elle va mieux. Voilà une lettre d'elle. Je la lui arrachai des mains.

«Aie confiance et patience, me disait-elle. Je te reverrai, j'espère, dans peu de jours, malgré les obstacles. Ne sors pas de Mondragone, et ne te montre pas. Espère, et attends celle qui t'aime.»

--Elle me prescrit de ne pas me montrer, dis-je à Tartaglia, et tu m'assurais pourtant que l'on me sait ici!

--Ah! _mossiou_, répondit-il avec un geste d'impatience, je ne sais plus rien. Ne vous montrez pas, ce sera toujours plus prudent; mais il se passe des choses que je ne peux plus m'expliquer... Aussi, je me disais bien: «Pourquoi se donner tant de soins pour s'emparer de ce pauvre petit artiste qui ne peut point passer pour dangereux? Il faut qu'il serve de prétexte à autre chose...» et il y a autre chose, _mossiou_, ou bien l'on s'imagine qu'il y a autre chose.

--Explique-toi!

--Non! vous n'avez pas de confiance en moi.

--Si fait! j'ai confiance en toi aujourd'hui; j'ai été à ta merci toute cette nuit, j'ai dormi tranquillement; je suis persuadé que tu ne veux me faire arrêter ni dedans ni dehors; parle!

--Eh bien! _mossiou_, dites-moi: êtes-vous seul ici?

--Comment? si je suis seul à Mondragone? Tu en doutes?

--Oui, _mossiou_.

--Eh bien, lui répondis-je, frappé de la même idée, si tu m'avais dit cela le premier jour de mon installation, j'aurais été de ton avis. Ce jour-là et la nuit suivante, j'ai pensé que nous étions deux ou plusieurs réfugiés dans ces ruines; mais voici le huitième jour que j'y passe, et, depuis ce temps, je suis bien certain d'être seul.

--Eh! eh! voilà déjà quelque chose. Quelqu'un de plus important et de plus dangereux que vous a passé par ici; on le sait, on croit qu'il y est encore, et, si on vous surveille, c'est par-dessus le marché, ou parce que l'on vous suppose affilié à cette personne ou à ces personnes... car vous dites que vous étiez peut-être plusieurs?

--Oh! cela, je le dis au hasard, et je peux fort bien te raconter ce qui m'est arrivé. J'ai cru entendre marcher dans le Pianto.

--Qu'est-ce que c'est que le _Pianto_?

--Le petit cloître...

--Je sais, je sais! Vous avez entendu?...

--Ou cru entendre le pas d'un homme.

--D'un seul?

--D'un seul.

--Et après?

--Après? Pendant la nuit j'ai entendu, oh! mais cela très distinctement, jouer du piano.

--Du piano? dans cette masure? Ne rêviez-vous pas, _mossiou_?

--J'étais debout et bien éveillé.

--Et la Daniella, l'a-t-elle entendu aussi?

--Parfaitement. Elle supposait que cela venait des Camaldules, et que c'était l'orgue, dont le son était dénaturé par l'éloignement.

--Ce ne pouvait pas être autre chose. Donc, _mossiou_, vous ne savez rien de plus?

--Rien. Et toi?

--Moi, je saurai! Dites-moi encore, _mossiou_, avez-vous été partout dans cette grande carcasse de château?

--Partout où l'on peut aller.

--Jusque dans les caves sous le _terrazzone_?

--Jusque dans la partie de ces caves qui n'est pas murée.

--Il y a grand danger à y aller, à ce qu'on dit?

--Oui, à y aller sans lumière et sans précautions.

--Mais il n'y a pas de précautions et pas de chandelle qui empêcheraient cette grande terrasse de crouler, et elle ne tient à rien.

--Qui t'a dit cela?

--Felipone, le fermier de la laiterie des Cyprès.

--Il est vrai que sa femme empêche les enfants de venir jouer dessus; mais cette crainte me paraît une rêverie. Un pareil massif, assis sur un pareil roc, est à l'abri du temps.

--Mais non pas des tremblements de terre, et ils ne sont pas rares ici. On dit que des voûtes immenses se sont écroulées, et qu'un beau jour le _terrazzone_ se crèvera tout au moins s'il ne dégringole pas tout à fait. Il y a, sur cette terrasse, des endroits où l'eau séjourne, où il pousse du jonc et où l'on enfonce comme dans un marécage. C'est pour cela que l'on a muré l'entrée du _cucinone_ (la grande cuisine), dont les colonnes à girouettes étaient les cheminées, et qui était elle-même, à ce que l'on m'a dit, une des plus belles choses qu'il y ait dans le pays. Du temps que j'étais ânier et guide à Frascati, j'ai essayé deux ou trois fois d'y pénétrer. Découvrir une entrée praticable, c'eût été une bonne affaire. J'en aurais sollicité le monopole auprès de l'intendant de la princesse, et j'y aurais conduit les voyageurs; mais impossible, _mossiou_! Sitôt que l'on donne seulement un coup de pioche dans ces vieux murs souterrains, on entends des bruits, des éboulements et des craquements sourds qui font dresser les cheveux sur la tête. C'est au point que les gens du pays croient qu'il y a quelque diablerie là dedans, et que les enfants disent que c'est le logis de la _Befana_.

--Qu'est-ce que c'est que la _Befana_?

--Une chose dont on a peur et qu'on ne voit jamais; un esprit-bête qui fait le bien et le mal.

--Le nom me plaît. Nous appellerons cet endroit-là la _Befana_.

--Je veux bien, _mossiou_, mais je n'y crois pas.

--Et tu ne crois pas non plus qu'il puisse y avoir quelqu'un de caché dans ce logis de la _Befana_?

--Non certes, _mossiou_, mais la cave qui est sous le petit cloître que vous appelez le _Pianto_?

--Je m'en suis inquiété, car j'aurais voulu découvrir une sortie souterraine en cas d'envahissement; mais cela me paraît également fermé par les éboulements, et d'ailleurs il y a des grilles massives aux soupiraux.

--Je le sais! J'ai voulu limer ça dans le temps, dans l'idée de retrouver l'entrée des cuisines; mais la peur m'a pris parce que cette grille soutenait une partie lézardée dont la fente s'agrandissait à vue d'oeil, à mesure que je travaillais. Si vous aviez bien regardé, vous auriez vu une barre de fer qui est déjà bien entamée; et avec ça, _mossiou_, ajouta-t-il en me montrant une lime anglaise très-fine, avec ce petit instrument qu'un homme de bon sens doit toujours avoir sur lui à tout événement, on pourrait continuer, si on était sûr de ne pas se faire écraser par la galerie du cloître!

--Pourquoi faire? Espères-tu que, par là, nous trouverions une issue?

--_Chi lo sà_?

--Mais puisqu'en restant ici je ne peux pas être pris! Puisque j'ai juré à la Daniella de ne pas bouger!

--Vous avez raison, _mossiou_, quant à vous; mais, quant à moi, si je trouvais le secret du château, j'en tirerais quelques sous à l'occasion. Un jour que j'aurai le temps... et le courage! je veux essayer encore!

J'avais fini de déjeuner. Je laissai Tartaglia déjeuner à son tour, et je me rendis à mon atelier, où je viens de vous écrire ce chapitre et où je vais essayer de travailler pour dissiper ma mélancolie.

5 heures.

Je reprends pour vous dire que, pendant que j'étais à peindre, j'ai entendu frapper violemment, à plusieurs reprises, à la porte de la grande cour. Tartaglia, tout effaré, est venu à moi en me disant:

--Cachez-vous quelque part, _mossiou_; on enfonce les portes!

--Non, lui dis-je, c'est Olivia qui est forcée d'amener quelque voyageur pour ne pas éveiller les soupçons, et qui m'avertit par un signal convenu.

Je ne me trompais pas. A peine m'étais-je réfugié dans le _casino_, que je vis, par la fente de la porte de ma terrasse, Olivia passer sous le portique de Vignole et regarder de mon côté avec inquiétude. Quand elle se fut assurée que mon sanctuaire était bien fermé, elle alla rejoindre ses voyageurs, qu'elle sut tenir à quelque distance. C'étaient des bourgeois marseillais qui décrétèrent, à voix haute et retentissante, que cette ruine était _horrible_ et _dégoûtante_, et qui, effrayés de voir courir autour d'eux ces petits serpents dont je vous ai parlé, parurent peu disposés à explorer l'intérieur du palais. Mais ils étaient escortés d'un grand homme sec, vêtu, en revanche, d'un habit noir très-gras, qui éveilla l'attention de Tartaglia.

--Voyez celui-ci, _mossiou_, me dit-il dans l'oreille. Il n'est pas de cette compagnie; il fait le _cicerone_, mais ce n'est pas son état, et il trompe Olivia qui ne le connaît pas. Je le connais, moi; regardez-le bien: l'avez-vous vu quelque part?

--Oui, certainement; mais où? je ne saurais le dire.

--Est-ce celui qui vous a remis l'amulette?

--Peut-être. Il est de la taille du moine que j'ai vu ce soir-là; mais il faisait nuit.

--Est-ce le moine de Tusculum!

--Non, à coup sûr! Le moine de Tusculum était gras et beau; celui-ci est maigre et laid.

--Et le moine de la terrasse aux girouettes?

--C'était celui de Tusculum et non celui-ci.

--Mais enfin, où avez-vous vu celui que vous voyez maintenant? Chercher bien!

--Attends! j'y suis!

J'y étais en effet: c'est le bandit que j'ai assommé sur la via Aurelia.

--Regarde bien, dis-je à Tartaglia, s'il a au front une cicatrice.

--Et une belle! répondit mon rusé compagnon, qui me comprit sans autre explication. C'est bien lui! Alors, ça va mal _mossiou_. C'est _vendetta_! Et _vendetta_ romaine est pire que _vendetta_ corse!...

XXXIII

Mondragone, le...

Toujours à Mondragone! Mais je ne date pas l'_en-tête_ de ce chapitre, ne sachant si je vous écrirai, en ce moment, une ligne ou un volume. Je vais reprendre mon récit où je l'ai laissé.

Le bandit fit plusieurs tentatives pour quitter la compagnie, qu'il escortait et pour se glisser dans l'intérieur; mais Olivia, qui s'était fait accompagner de son fils aîné, et qui apparemment avait conçu quelque soupçon, ne le perdit pas de vue et l'obligea de sortir, au bout de quelques instants, avec la famille marseillaise à laquelle il s'était donné pour guide. Elle referma les portes à grand bruit pour m'avertir que le danger était passé, et Tartaglia me servit mon dîner comme si de rien n'était.

--Tu penses donc, lui dis-je, que cet honnête personnage est de la police?

--J'en suis sûr, _mossiou_. Vous allez dire que j'en suis aussi; mais cela n'est pas. Je sais que celui-ci en est, parce que c'est lui le témoin qui a déposé pour Masolino, affirmant qu'il vous avait vu souiller et profaner l'image de la madone, et parce que son témoignage a été admis tout de suite, sur quelques mots échangés entre lui et le commissaire.

--Tu étais donc là, toi, que tu sais comment les choses se sont passées?

Tartaglia se mordit les lèvres et reprit:

--Eh bien, quand j'y aurais été? Que savez-vous si l'on ne m'a pas appelé, comme citoyen honorable, pour donner des renseignements sur votre compte?

--Et qu'as-tu dit de moi?

--Que vous étiez un jeune homme incapable de conspirer, un artiste un peu sot, un peu fou, un peu bête.

--Merci!

--C'était le moyen de détourner les soupçons, et vous voyez que je ne me conduisais guère en mouchard, puisqu'en sortant de cet interrogatoire, j'ai couru avertir la Mariuccia de vous faire cacher. Vous vous demandiez comment je vous savais ici, je devais le savoir, puisque l'idée était de moi.

Cette explication me fit du bien. Elle justifiait Daniella de l'excès de confiance que je me sentais porté à lui reprocher. Tartaglia avait provoqué cette confiance par son zèle, et, du reste, il la justifiait pleinement désormais à mes yeux.

--Ah çà! lui dis-je, touché de son assistance, ne cours-tu aucun danger à te dévouer ainsi à moi?

--Eh! _mossiou_, répondit-il, il y a du danger à faire le bien, il y en a à faire le mal, il en a encore à ne faire ni bien ni mal. Donc, celui qui pense au danger perd son temps et sa prévoyance. Il faut faire, en ce monde, ce que l'on veut faire. Je ne me donne pas à vous pour brave devant la gueule d'une carabine, non! mais, devant une intrigue, si épineuse qu'elle soit, vous ne me verrez jamais reculer. Là où l'esprit sert à quelque chose, je ne crains rien; je ne crains que les forces brutales, comme la mer ou le canon, les balles ou la foudre, toutes choses qui ne raisonnent pas et n'écoutent rien.

Comme il en était là, le grelot se fit entendre. Je courus à la porte du parterre. C'était le capucin qui m'apportait des nouvelles de sa nièce. Elle continuait à me recommander la patience. En outre, Olivia me faisait dire qu'un des plus grands dangers était passé. En quoi consistait ce danger? C'est ce que le bonhomme ne sut pas me dire, mais Tartaglia fut, comme moi, d'avis qu'il s'agissait de la visite de _Campani_, c'est le nom qu'il donne à mon bandit de la via Aurelia.

Le capucin nous avait suivis jusqu'au casino, et je vis avec déplaisir qu'il se disposait à s'y installer comme la veille. Il avait trouvé le souper bon, et, sans raisonnement ni préméditation de gourmandise, il y revenait, poussé par l'instinct, comme un chien qui flaire une cuisine. Or, je ne connais pas d'être plus ennuyeux que ce bonhomme avec ses trois ou quatre phrases banales, ses redites stupides et son sourire hébété.

--Bourre-lui sa besace, dis-je à Tartaglia, en français, et trouve moyen de m'en délivrer tout de suite.

--Ça n'est pas difficile, répondit le Frontin de Mondragone; et même sans nous dégarnir de nos vivres, dont nous avons plus besoin que lui.--Mon cher frère, dit-il au capucin, il ne faut pas rester ici. J'ai appris qu'on allait poser des sentinelles à sept heures, c'est-à-dire dans dix minutes.

--Des sentinelles! dit le moine effaré.

--Oui, pour nous prendre par famine, et, si vous ne voulez pas partager notre sort...

--Tais-toi donc, lui dis-je à l'oreille, il va effrayer Daniella en lui portant cette fausse nouvelle.

Mais le capucin était déjà en fuite, et il nous fallut courir après lui pour lui ouvrir la porte du parterre. Alors seulement Tartaglia se disposa à le détromper, mais il n'en eut pas le temps. Au reflet de la lune qui argentait la base des murailles, nous vîmes briller deux baïonnettes qui se croisèrent devant le capucin, et une voix forte prononça en italien:

--On ne passe pas.

La facétie de Tartaglia se trouvait être une réalité. Nous étions bloqués à Mondragone.

Fra Cyprien recula avec tant d'effroi et de précipitation qu'il alla tomber dans les bras de la bacchante couchée parmi les orties.

--Diantre! me dit Tartaglia en refermant la porte avec plus de présence d'esprit, mais non avec moins de frayeur; les carabiniers! voilà du nouveau! Mais, ajouta-t-il après un un moment de réflexion, ceci ne me regarde pas; c'est impossible ou bien ce n'est que provisoire. Restons tranquilles jusqu'à demain.

--Non, repris-je, sachons tout de suite à quoi nous en tenir. Ouvre le guichet et demande passage pour le capucin. Je vais m'effacer pour qu'on ne me voie pas.

--Au fait, pourquoi pas? répondit Tartaglia. Les agents de police m'ont vu entrer ce matin. Ils me connaissent, ils ne m'ont rien dit. Voyons, essayons!

Il ouvrit le guichet et présenta sa réclamation. Un sous-officier de carabiniers s'approcha, et le dialogue suivant s'établit entre eux:

--Ah! c'est vous? dit la voix du dehors.

--C'est moi, ami, répondit courtoisement Tartaglia; je vous salue.

--Vous demandez à sortir.

--Pour un pauvre frère quêteur qui, me voyant ici, m'a demandé l'aumône. Je lui ai ouvert parce que...

--Épargnez-nous les mensonges. Ce frère quêteur est là, qu'il y reste.

--C'est impossible.

--C'est la consigne.

--Elle ne me concerne pas, je suppose, moi qui suis venu ici pour tendre des lacets aux lapins... Vous savez qu'il y en a beaucoup dans ces ruines...

--Lapin vous-même; c'est assez, taisez-vous.

--Mais... ami... songez à qui vous parlez; c'est moi!... c'est moi qui...

--C'est vous qui trahissez. Attention, vous autres! apprêtez armes!

--Quoi donc? vous prétendez... Laissez-moi vous parler bas. Approchez!...

--Je n'approcherai pas. Je veux bien vous dire la consigne. Personne n'entrera ici, personne n'en sortira, d'ici à quinze jours... _et plus!_

--J'entends, s'écria Tartaglia effaré. _Cristo!_ vous n'êtes pas des chrétiens! Vous voulez nous faire mourir de faim?

--Vous avez porté des vivres ce matin; il fallait en porter davantage: tant pis pour vous!

--Mais...

--Mais c'est assez. Fermez votre guichet ou je commande le feu sur cette porte. Carabiniers! en joue!

Tartaglia n'attendit pas que l'on commandât le feu, il ferma précipitamment le guichet.

--Ça va mal! ça va bien mal, _mossiou!_ me dit-il quand nous eûmes ramené au casino le capucin éperdu. Je n'aurais pas cru qu'on en viendrait là. Avec les gens de la police... (il y a là dedans tant d'espèces d'originaux!) nous nous en serions tirés; mais ces démons de carabiniers n'entendent à rien et ne connaissent que leur damnée consigne. _Sancto Dio!_ que faire pour leur persuader de laisser sortir ce moine et de me permettre d'aller aux vivres demain matin?

--Tu as pu regarder dehors: sont-ils beaucoup?

--Environ une douzaine, campés dans le gros massif de fortification antique qui est en dehors, juste en face de la grande porte de la cour. Il y a là de grandes voûtes où ils ont établi leur poste. J'ai vu les chevaux. De là, ils surveillent à bout portant, pour ainsi dire, les deux portes.

--Attends, lui dis-je; laissons le capucin ici se remettre, et allons faire une ronde.

--A quoi bon, _mossiou_? J'ai tout exploré et vous aussi! Vous savez très-bien que, sur la face nord, tout est muré. D'ailleurs, tenez, ajouta-t-il en sortant avec précaution sur la petite terrasse du casino, voyez! ils sont là aussi. Ils allument même un feu de bivouac pour passer la nuit!

En effet, douze autres carabiniers occupaient la grande terrasse au-dessous de celle où nous étions; nous fîmes l'exploration de tous les côtés du château, par où une descente, au moyen de la corde à noeuds, nous eût été tant soit peu possible. Tout était gardé. Nous comptâmes cinquante hommes autour de notre citadelle. C'était plus qu'il n'en fallait pour nous bloquer. La grille de l'esplanade, dont, au reste, nous n'avions pas les clefs (cela est du domaine de Felipone), et qui se trouve très-voisine des portes du parterre et de la grande cour, était gardée aussi; précaution assez inutile, puisque nous ne pouvions pas aller sur l'esplanade dite le _terrazzone_.

--Ah! _mossiou_! s'écria Tartaglia en rentrant de nouveau dans le casino avec moi, nous sommes pris! Il est évident que l'on respectera notre asile, en prenant à la lettre la défense du cardinal de franchir les portes du château; car il n'est pas besoin de cinquante hommes pour faire sauter les gonds ou pour mettre le feu aux battants; mais on nous fera dessécher ici tout doucement, ou bien on tirera sur nous au premier mouvement que nous ferons pour sortir. N'avancez pas comme ça la tête au-dessus des balustres, _mossiou_! ils sont capables de vous envoyer des balles, sous prétexte que vous avez la tête _estra-muros_.

Le pauvre Tartaglia était démoralisé; d'autant plus que, pendant notre ronde, le capucin, pour se remettre de son épouvante, avait avalé les restes copieux de mon souper.