La Daniella, Vol. II.

Chapter 24

Chapter 241,245 wordsPublic domain

--J'ai compris, nous dit celui-ci, que M. Brumières, bien qu'il ne s'en vantât pas, était pour quelque chose dans les malheurs de ce ménage; mais il se pouvait que je fusse seul en cause dans l'esprit du mari; et, d'ailleurs, il me suffit qu'une femme m'ait appartenu sans spéculation et sans perfidie pour que je me regarde comme son défenseur en toute circonstance où je peux quelque chose. Je connais ce bon Felipone, un homme à passions exclusives, capable de haïr autant que d'aimer. Je viens donc voir si je dois lui enlever sa femme, on si je peux les réconcilier ensemble. Dans tous les cas, je viens attirer le danger sur moi, pour le détourner d'elle.

Quand le docteur sut ce qui s'était passé, son parti fut pris à l'instant même.

--Donnez-moi cette pauvre femme, dit-il; je vais la mettre en croupe derrière moi, et je me fais fort de la conduire en lieu sûr. De là je l'expédierai en France, où un de mes amis me demande une cuisinière italienne. Elle sait faire le macaroni comme personne. Peut-être qu'un jour son mari pleurera sa violence et sera heureux d'apprendre qu'elle vit encore; mais il ne sera jamais ni utile ni prudent de lui dire où elle est.

Daniella, avertie par moi, habilla et enveloppa la Vincenza dans ses propres vêtements, et je la plaçai sur le cheval du docteur, qui refusait de mettre pied à terre et qui causait à voix basse avec moi sous les voûtes de la caserne d'entrée. La Vincenza s'en allait avec une joie d'enfant, ivre de l'idée de voir Paris et d'être morte pour Felipone. Le docteur lui défendit de lui dire une parole.

--Nous jouons gros jeu, me dit-il à l'oreille. Faites-moi l'amitié de regarder par là, vers le chemin des Camaldules, si personne n'a eu l'éveil de mon arrivée.

Quand je me fus assuré du fait, il me serra la main et partit au galop avec le dangereux fardeau dont il avait le courage de se charger. Ce qu'il faisait là, au péril de sa tête proscrite et mise à prix, pour une femme dont il ne se souciait plus, si tant est qu'il s'en fût soucié plus d'un instant dans sa vie de plaisirs faciles, était un acte d'humanité tout à fait dans sa nature, quelque chose d'héroïque, accompli avec une agréable rondeur et une crânerie sans ostentation. Grande âme, je ne dirai pas typique par rapport à l'Italie, où les types sont si variés, mais bien italienne, en ce sens qu'elle résume des vertus providentielles et des exubérances fatales: rien à demi, et tout en grand. Là où le mal se fait petit et lâche, on peut dire que le type national est entièrement effacé. Par malheur, il l'est ici dans une effrayante proportion. Hélas! hélas! quel compte auront à rendre à Dieu ceux qui tuent l'âme des générations et qui peuplent de spectres abjects les terres bénies où le ciel avait magnifiquement répandu la beauté des idées avec celle des formes.

CONCLUSION

Ici se termine le journal de Jean Valreg. Des occupations assidues, la peinture dont il était chargé, les études musicales qu'il continuait avec sa femme, les promenades nécessaires à la santé de l'un et de l'autre, et les visites fréquentes à la villa Taverna, où lord et lady B*** passèrent l'été, rendirent si difficile le surcroît de besogne que je lui avais imposé, qu'il me demanda la permission de s'en tenir à de simples lettres de temps en temps. Voici le résumé de sa situation à l'automne de la même année.

L'événement tragique de la _befana_ n'avait pas éveillé le moindre soupçon, malgré l'absence indéfinie de la Vincenza. Felipone n'avait pas fait semblant de chercher sa femme. A ceux qui le questionnaient, il répondait qu'il était _becco, beccone, becco cornuto_; et il riait! La disparition de la Vincenza coïncidant avec celle de Brumières, que personne n'avait vu partir, on ne doutait pas qu'il n'eût enlevé la fermière, dont les relations avec lui n'étaient un secret pour personne.

Les annexes de l'immense villa continuaient à dégringoler dans le ravin. Le pavillon central était toujours solide et s'embellissait de fresques et de lambris. Le casino était devenu une demeure délicieuse de fraîcheur, de poésie et de gaieté pour le modeste ménage. Les visites n'y manquaient pas. La curiosité qu'inspirait ce couple amoureux niché dans une ruine en attirait bien quelques-unes dont on se fût passé; mais cette curiosité était bienveillante et le soir y mettait fin. Le dîner et la veillée tête à tête, au sein d'une solitude absolue et grandiose, étaient toujours une fête pour Valreg et Daniella. On y parlait du petit enfant comme s'il était déjà né, et en attendant on aimait Gianino, on le tenait propre et on lui apprenait à lire.

Felipone n'avait pas laissé percer la moindre agitation. Il s'occupait de ses affaires, tenait mieux que jamais sa ferme et sa laiterie, caressait ses neveux, vantait Gianino comme un prodige, ne s'occupait d'aucune femme et riait toujours des maris trompés et de lui-même.

«Seulement, nous nous apercevons, écrivait Valreg, qu'il maigrit et que ses yeux se plombent. Il boit beaucoup et commence à divaguer après souper. Il ne lui échappe jamais un mot compromettant; mais son sourire éternel devient l'étrange expression d'une souffrance chronique. Je le crois atteint d'une maladie de foie, et il fait tout ce qu'il faut pour qu'elle ne soit pas longue. Il va souvent causer avec le berger de Tusculum, qui cherche à le guérir de son athéisme, mais qui n'y parvient pas encore. Pourtant, le fait de cette intimité entre deux hommes de caractères et d'opinions si opposés s'explique peut-être, chez Felipone, par un vague besoin de croire. Il semble parfois qu'il défende avec acharnement son impiété pour se faire battre. Malheureusement, le berger a, malgré son grand bon sens, trop de superstitions locales pour être un apôtre bien efficace. Onofrio croit aux sorciers. Un autre berger, son voisin de paillis, est _gettatore_, jeteur de sorts, et lui fait mourir ses moutons. Il le ménage dans la crainte qu'il ne lui donne une maladie dont il a fait mourir une vieille femme de Marino, et qui consistait à vomir des cheveux, «toujours et toujours des cheveux qui lui pesaient affreusement sur l'estomac, et qui auraient pu couvrir le monte Cavo, tant ils étaient longs, épais, inépuisables.» Vous voyez que le sage Onofrio, un érudit, un philosophe, un saint quant à l'austérité, un homme de coeur à tous égards, est, malgré tout, un paysan assez semblable aux nôtres. Ses récits merveilleux font rire Felipone, et ses menaces de l'enfer ne lui causent ni crainte ni remords. Une seule fois, je lui ai entendu regretter de ne pas croire au ciel; mais il a vite ajouté: «Le ciel et l'enfer sont sur la terre. Quand on a eu l'un et l'autre, on n'en doit désirer ni craindre davantage.»

Telle n'est pas la croyance de Daniella; mais elle a fini par se sentir pardonnée et par savourer sans effroi son amour et son bonheur, désormais sanctifiés par le prochain espoir de la maternité.

Medora se fait construire, aux environs de Gênes, une villa fabuleuse. Tartaglia y fait ses affaires honnêtement, à ce qu'il assure.

La bonne intelligence se soutient entre lord et lady B***. Quand cette dernière a quelque mouvement d'humeur, elle se borne à gronder _Buffalo_, qui, du reste, est admis au salon. Je sais par l'abbé Valreg, que j'ai vu en Berry, que la bonne Harriet a fait son testament, et qu'elle assure une petite fortune aux enfants à venir de Jean Valreg; mais c'est un secret que l'or garde au jeune ménage.

FIN