La Daniella, Vol. II.

Chapter 22

Chapter 224,001 wordsPublic domain

Il babilla ainsi jusque vers neuf heures, et ses manières étaient telles, que, si je ne l'eusse connu dans son abjection récente, j'aurais pu croire qu'il avait toujours vécu parmi des gens honorables.

A force de regarder les personnes du grand monde en leur servant de ruffian et de bouffon, il savait à l'occasion jouer le rôle d'un subalterne décent et bien appris. Sa toilette soignée, sa barbe rasée, sa chevelure insensée, élaguée maintenant et et collée aux tempes, changeaient tellement sa figure et sa manière d'être, qu'il pouvait espérer de n'être pas trop reconnu.

--Explique-moi ta présence à mon mariage, lui dis-je en le reconduisant jusqu'au pianto avec le fermier qui, reprenait par là le chemin de sa maisonnette.

--C'est bien facile. Ce jour-là j'étais envoyé déjà par le prince pour tâter le terrain. J'avais revu miss Medora, et j'avais été mal reçu. Mais le soir même j'y retournai, et je fus mieux écouté; votre mariage avait changé ses idées. Voilà pourqoi je suis reparti pour chercher les lettres.

--Et as-tu vu Medora aujourd'hui?

--Non, je vais la voir; j'ai rendez-vous avec elle chez Felipone pour opérer la restitution, et mon éloquence saura mettre l'entrevue à profit pour les intérêts de mon prince.

--À présent, dis-je à ma femme, quand je fus revenu auprès d'elle sur la terrasse du casino, tu n'est plus inquiète? Felipone s'en va les yeux bouffis, et il compte dormir comme un homme qui a chassé toute la journée. Brumières a déposé son cadeau aux pieds de son idole; il est à Piccolomini maintenant...

--Oui, répondit-elle, tout cela paraît ainsi; mais je ne suis pas tranquille.

--Ah ça! sais-tu que tu me rendras jaloux de Brumières, avec tes pressentiments et l'exagération de tes craintes?

--Mon _Giovanni_, répondit-elle avec candeur, ne sois pas jaloux de M. Brumières; je me reprochais justement de ne pas assez penser à ce pauvre gardon. Je ne puis songer qu'à mon parrain, qui est bien malheureux, je te le jure! Je sais ce que c'est que la jalousie! j'en ai eu le coeur mordu si cruellement! Je sais ce qu'il roule dans sa tête, ou ce qu'il roulera demain, car, je suppose qu'il ne sache encore rien; si la Vincenza est, de son côté, jalouse de Brumières, elle fera des imprudences, et son mari ne pourra pas fermer les yeux plus longtemps. S'il ne tue pas ce jeune homme, il tuera la Vincenza.

--Eh bien, répondis-je, ce ne sera pas une si grande perte!

--Cette femme-là est bien coupable et bien bornée! reprit Daniella; mais Felipone l'aime avec passion, et, quand il l'aura tuée, il se tuera lui-même, s'il n'en devient pas fou.

--J'espère, ma chère femme, que tu crées avec ton coeur et ton imagination un roman plus noir que la réalité. Felipone aime sa femme avec les sens. Tous ses traits indiquent la sensualité, rien de plus, et ils expriment aujourd'hui, comme toujours, la sensualité satisfaite. Avec des caresses, sa femme le ramènera. Il n'y a ni assez d'enthousiasme ni assez de réflexion en lui pour qu'il prenne en haine et en dégoût cette chair souillée et cet amour flétri.

--Tu raisonnes à ton point de vue; mais, chez nous, les sens font faire plus de choses terribles que tu ne crois. Et puis, tu ne juges pas assez bien le coeur de Felipone: il aime avec le coeur aussi. Il a été un père pour moi dans les derniers temps, et il a pour toi une amitié qui prouve qu'il est plus intelligent qu'il ne paraît. Va, nous perdrons beaucoup en le perdant!

Je parvins à écarter les idées sombres de cette chère créature, et à lui faire reprendre, avec assez d'attention, notre solfège; mais lorsqu'elle fut endormie, elle eut des rêves effrayants, et, trois fois dans la nuit, elle se leva pour aller écouter sur la terrasse. Elle ne pouvait pas se persuader qu'elle n'eût pas réellement entendu des gémissements et les bruits lointains d'une lutte horrible.

Quand le jour parut, elle s'habilla et me pria d'aller avec elle me promener autour de la ferme des Cyprès. Je la voyais si agitée que je cédai. Elle voulait passer par le souterrain. Je lui remontrai que Tartaglia demeurait dans la _befana_, et que peut-être le prince y était arrivé déjà.

--Il aura marché toute la nuit, lui dis-je, et il sera plus désireux de dormir que de recevoir notre visite.

Nous descendîmes la sombre allée de cyprès et fîmes le tour de la ferme, où les domestiques commençaient à s'agiter autour de leurs bêtes.

--Je suis étonnée de ne pas voir mon parrain, me dit Daniella, il est toujours levé le premier.

Elle interrogea l'aîné des neveux, Gianino, un des orphelins qu'élève le généreux fermier, le petit singe _alla cioccolata_. Il nous apprit que Felipone était sorti avant le jour.

--Monte à sa chambre, me dit Daniella, et vois si son lit a été défait. Sa femme couche encore à Piccolomini. Lady Harriet la garde jusqu'à la fin de la semaine.

Le lit de Felipone était intact, il ne s'était pas couché.

--Tu vois! me dit Daniella; il avait les yeux bouffis d'un chasseur qui tombe de sommeil. Sais-tu ce qu'il faut faire? Allons voir Onofrio; il saura quelque chose.

Nous n'eûmes pas la peine d'aller jusqu'au paillis. Nous trouvâmes le berger de Tusculum sur le plateau où fut le centre de la cité latine, entre le cirque et le théâtre. Il écouta gravement nos questions et parut ne pas les comprendre.

--Il est venu hier au soir, nous dit-il; il m'a payé; son argent est bon; il est reparti tout de suite.

--Vous parlez de Brumières, lui dis-je; mais Felipone?

Il ne l'avait pas revu et paraissait de bonne foi. Fatigué de notre insistance, il cessa de nous répondre et finit par nous dire:

--Enfants, laissez-moi tranquille; c'est l'heure de prier Dieu au soleil levant, et vous me dérangez.

Il ne nous restait plus qu'un moyen de savoir la vérité; c'était d'aller à Piccolomini ou à Rocca-di-Papa. Nous prîmes ce dernier parti. C'était à sept heures que le mariage devait avoir lieu, et Brumières nous avait dit qu'il irait le premier, avant la pointe du jour. Medora devait être en route. En nous rendant au plateau _del buco_ par le revers de Tusculum, nous pouvions arriver à temps pour la messe.

Quelque diligence que nous pûmes faire, la messe finissait quand nous entrâmes dans la ville. Les précautions n'avaient pas été prises avec assez de soin pour que la curiosité ne fût pas éveillée par la dévotion matinale d'une jeune dame déjà connue dans l'endroit, et qui arrivait au galop de son cheval pour entendre la messe; Medora avait dédaigné de prendre un déguisement et de laisser Otello dans le bois. Il piaffait, au beau milieu de la rue, avec deux autres chevaux de belle apparence que tenait le petit groom laissé par le prince à sa belle ingrate. La population se pressait autour de l'église, située sur la plus grande place de l'endroit, c'est-à-dire sur une petite plate-forme de rochers très-irrégulière, à laquelle on monte par quelques marches taillées dans la lave.

Nous vîmes alors sortir la petite foule qui avait pu pénétrer dans le sanctuaire, et une voix qui me fit tressaillir de surprise cria sous le portail:

--Place, place, rangez-vous donc!

C'était la voix de Tartaglia, et bientôt nous le vîmes apparaître en grande tenue de majordome, donnant le bras à Felipone souriant et endimanché. C'étaient là les deux témoins du mariage de Medora avec...

Devinez! Pour moi, je crus rêver et ne pus trouver une parole pour exprimer ma surprise à Daniella, qui, malgré ses angoisses récentes, partit d'un éclat de rire nerveux en voyant sortir de l'église, à leur tour, les deux nouveaux époux: le prince et Medora, désormais princesse de Monte-Corona.

J'étais sur le point de rire aussi; mais, revenant à moi, je courus à Felipone et lui saisis brusquement le bras en lui disant:

--Felipone! où est M. Brumières?

--Il n'est pas là, répondit-il en se dégageant avec la force d'un taureau, mais sans montrer ni peur ni colère.

--Réponds! dis-je à Tartaglia; qu'avez-vous fait de lui?

--Bien autre chose qu'un célibataire jusqu'à nouvel ordre, _mossiou_. Soyez tranquille! Tartaglia est homme d'honneur, à présent, et ne laisse faire de mal à personne. Vous retrouverez votre ami, sans une seule égratignure, dans la niche que l'on m'a appris à connaître, et d'où je sais, par expérience, qu'il est impossible de descendre sans échelle, à moins de vouloir se casser en plusieurs morceaux sur le pavé.

--Et qui a fait ce beau tour-là?

--Moi, _mossiou_! C'est une idée de moi, et faites-m'en compliment, ajouta-t-il en m'emmenant à l'écart pendant que Felipone se perdait dans la foule: le fermier voulait le tuer. Oh! Daniella avait vu clair! Mais j'ai fait comprendre à ce jaloux qu'un homme mort est plus tranquille qu'un homme vivant, et qu'il serait bien plus vengé en faisant manquer ce mariage qui était le but de l'ambition de son ennemi. Il s'est donc chargé de l'attirer à la gueule du souterrain, sous prétexte que Medora, qui était, en effet, à la ferme avec le prince, le demandait. Alors, il l'a bâillonné adroitement sans lui faire de mal, et comme il est fort (vous savez, c'est un boeuf!), il l'a porté à la _befana_ et incrusté dans la niche, avec l'aide d'Orlando, le cuisinier du prince.

Pendant ce temps-là, le prince, que Medora (je dois dire à présent la princesse) ne s'attendait pas à trouver à la ferme avec moi, rendait lui-même les lettres, se soumettait, pardonnait, grondait, parlait, pleurait, disait adieu, revenait; si bien qu'au bout d'une heure miss *** se disait, avec raison, que son vieux soupirant était un galant homme et qu'il valait mieux pour elle être princesse que bourgeoise.

Une seule chose l'embarrassait, c'est comment elle allait rompre avec son Brumières. C'est alors que je suis intervenu pour révéler les amours du pauvre garçon avec la piquante fermière. Dès lors, la cause, a été entendue, et, en apprenant où le mari jaloux avait niché son rival, elle en a en un fou rire...

--Comment aviez-vous su le mariage concerté?

--Par Vincenza, _mossiou_; Vincenza avait écouté aux portes, et par elle je savais tout avant de vous voir.

Daniella, qui avait essayé en vain de rejoindre Felipone, vint à nous.

--Pendant que tu bavardes, dit-elle à Tartaglia, sais-tu ce que devient M. Brumières, et si Felipone ne va pas...

--Ne craignez rien, répondit-il; Benvenuto pense à tout et ne veut pas que cette noce, qui fait sa fortune, soit entachée d'un _accident_. D'abord, Felipone est satisfait, et puis Orlando est là qui garde à vue le prisonnier et qui en répond sur sa tête.

Pendant que je recevais ses révélations, Medora et son époux, environnés de pauvres, semaient de l'or à poignées sur les marches de l'église, et, comme toute la population tendait les deux mains en criant misère sur tous les tons, ils avaient grand'peine à se frayer un passage vers nous. Le prince m'avait aperçu et il réussit à venir m'embrasser avec effusion. Je m'étonnais de le voir ainsi en public. Il m'apprit qu'il avait la permission en règle de passer trois jours sur le territoire romain. L'espoir de lui voir faire un riche mariage avait décidé son frère le cardinal à le couvrir momentanément de sa protection toute-puissante, qui rejaillissait nécessairement sur Tartaglia.

--Maintenant, me dit-il, mon premier soin va être de courir avec ma femme chez lady B***. Je veux qu'elle obtienne notre pardon, et qu'elle ne se sépare pas de sa tante et de son oncle sans s'être réconciliée avec eux. Je suis certain que, maintenant, lady Harriet, qui détestait M. Brumières, sera très-contente de se voir alliée à un homme de son rang. Venez-vous avec nous? Vous plaiderez ma cause?

--Non, c'est impossible. D'abord, je suis à pied avec ma femme.

--Votre femme! s'écria-t-il avec empressement; présentez-moi donc à elle!

Il baisa la main de Daniella, et lui demanda sa sympathie, avec ces grâces courtoises qui siéent si bien aux grands seigneurs et qui leur coûtent si peu vis-à-vis des femmes. Il était désolé de n'avoir pas de voiture à lui offrir; mais, à Bocca-di-Papa, c'est là un meuble aussi inconnu qu'inutile.

--Je comprends, dit-il en me quittant, que vous soyez pressé d'aller délivrer ce pauvre M. Brumières. En le faisant, dites-lui de ma part que je jure sur l'honneur n'avoir eu connaissance du tour qui lui a été joué que lorsque c'était un fait accompli. Maintenant, s'il trouve que j'aurais dû aller le délivrer et lui céder ma place à l'église ce matin, dites-lui que j'ai trois jours à passer dans le pays et que je suis à ses ordres.

--Je ferai votre commission; mais je lui dirai en même temps qu'il aurait mauvaise grâce à ne pas se tenir coi.

LVI

Nous retrouvâmes Brumières, non plus dans la niche, mais dans le Pianto, où Orlando, voyant l'heure du mariage écoulée, l'avait conduit et laissé à lui-même. Le pauvre garçon nous fit beaucoup de peine. Il s'était défendu avec tant de rage, qu'il était courbaturé à ne pouvoir bouger sans de vives douleurs. De plus, le chagrin, la honte et le colère lui avaient donné la fièvre. Orlando, en le délivrant de l'humiliation de la niche, lui avait tout appris. Il était comme hébété de désespoir et d'étonnement.

Nous le conduisîmes chez nous, où nous lui fîmes un lit et de la tisane. Il dormit quelques heures et se sentit mieux; mais il ne voulut pas laisser mettre le fauteuil où nous le fîmes asseoir, sur la terrasse du casino. Il semblait qu'il ne voulût pas voir le jour. Il disait, moitié pleurant, moitié riant, que les nuages et les oiseaux se moqueraient de lui. Il traduisait la plaintive chanson des grandes girouettes en un rire satanique.

Quand il vit qu'il n'y avait aucune ironie dans l'intérêt que nous lui exprimions, il se rasséréna un peu, et nous nous convainquîmes bientôt que son dépit et sa contrariété passeraient aussi vite que son amour était venu. Il n'avait jamais aimé Medora avec le coeur. Il manquait une belle affaire et il la manquait ridiculement il n'avait guère d'autre souci.

Malgré cette mauvaise situation, il se montra homme d'esprit, et par conséquent équitable.

--Elle m'a joué, dit-il; elle a ri cruellement de ma mésaventure, cela devait être. Elle avait barre sur moi à cause de cette sotte liaison avec la Vincenza. Avec un peu de raison et de justice, elle aurait pu se dire que je n'aimais qu'elle, et que, si j'avais subi la fermière jusqu'au dernier moment, c'était bien faute de savoir comment me débarrasser d'elle sans esclandre. Mais une femme orgueilleuse comme Medora ne peut pardonner ce qui semble un outrage à sa beauté et à sa puissance. C'était la seconde fois qu'elle se trouvait en rivalité avec une de ces femmes qu'elle considère comme appartenant à une race inférieure à la sienne. Elle ne pouvait avaler cela. J'ai payé pour deux! Quant au prince, il a fait ce que j'eusse fait sans scrupule à sa place, et je pense vous avoir prouvé hier que, si je ne lui cherche pas querelle, ce n'est pas par poltronnerie. Il me semble qu'une provocation ferait croire à Medora que je suis inconsolable. Or, il n'en est point ainsi. Ma colère se passe, et ma consolation se trouvera.

Le personnage à qui Brumières rendit encore plus de justice fut Felipone. Il nous raconta avec émotion, et avec plus de couleur que je n'en puis mettre dans ce récit, ce qui s'était passé entre lui et le fermier.

»--Cet Italien ventru est un homme, nous dit-il, un homme de rare énergie que j'aurais bien voulu étrangler, cette nuit, à cause de sa force physique, mais dont, malgré tout, j'étais obligé d'admirer la force morale. Je ne sais pas si c'est lui qui a eu l'idée de m'attirer dans ce piége, mais j'y ai donné complètement. C'est la Vincenza, perfide ou résignée, qui est venue me dire, à Piccolomini, que Medora me demandait. Celle-ci était montée dans sa chambre à huit heures, après avoir reçu et agréé mon bijou étrusque au jardin. Moi, j'avais couru si vite sur les chemins à pic de Tusculum, que je n'en pouvais plus. Devant me lever avant le jour, je m'étais jeté sur mon lit. N'importe, je me relève, je m'habille, je crois que Medora m'attend au jardin ou dans le casino de Baronius, où nous avions coutume de babiller souvent jusque minuit. Je retrouve la Vincenza dans l'escalier.

»--C'est chez mon mari qu'on vous attend, me dit-elle.

»Je soupire d'avance, et me voilà courant de plus belle. Arrivé à la ferme, je commence à me dire que Felipone veut, en effet, se débarrasser de moi. Mais le jockey de Medora vient à moi et me dit que sa maîtresse est dans la chambre basse, celle qui communique avec le souterrain. Je sentais de plus en plus le piége; mais que faire? Si Medora était là, en effet, pouvais-je reculer? À peine entré dans cette maudite chambre, où je ne voyais pas la moindre lumière, je me sens pris dans une couverture qui m'enveloppe la tête, et j'ai beau crier et jurer, on m'importe dans le souterrain comme on ferait d'un petit enfant. Arrivé dans la fameuse cuisine, je suis lié et bâillonné par plusieurs personnages dont l'un m'est inconnu. Felipone était l'autre. Cette fois il y avait de la lumière.

»Je pensais qu'on allait m'égorger; aussi, je me défendais en désespéré, et j'essayais de hurler comme un diable. Une demi-heure de résistance enragée ne m'a servi de rien, sinon, qu'à me laisser brisé et épuisé. Eh bien, pendant tout ce temps, Felipone était admirable de sang-froid, je devrais dire héroïque; il me terrassait encore plus par là que par la force de ses muscles. Au milieu de mon exaspération, j'entendais les courtes phrases qu'il me jetait de temps en temps:

»--Signore, vous êtes imprudent de vous tant défendre... Vous me teniez sans pitié... J'ai juré de ne pas vous faire de mal... jugez si j'ai de la peine à tenir parole. Ne m'injuriez pas, ne me faites pas perdre patience. Il m'en faut beaucoup!»

Et, de temps en temps, il s'adressait à son acolyte:

«--Tu vois, Orlando, si je le blesse et si je le serre trop fort. A moins de l'embrasser et de lui dire que je l'aime, que puis-je faire de mieux?

»Quand ils m'eurent attaché comme une momie et porte dans la niche, au moyen d'une double échelle, Felipone resta au moins cinq minutes à me regarder attentivement. L'autre était descendu.

»--Vous voilà bien couché, _signore mio_, me dit-il; vous pouvez faire un somme et oublier ceux à qui vous avez ôté le sommeil pour toujours. On m'a dit que vous aimeriez mieux être mort que vexé comme vous voilà, pendant que votre maîtresse s'en va se marier avec un autre, et rit de vous savoir où vous êtes. Voilà pourquoi je ne vous ai pas enlevé un cheveu. Pourtant, je vous le dis, il faudra vous en aller; je ne réponds de moi que jusqu'à demain.

»Et, en me parlant ainsi, il souriait toujours; mais je commençais à trouver son hilarité pétrifiée plus effrayante que celle des diables du _Jugement dernier_ de Michel-Ange.»

--Vous voyez, dit Daniella à Brumières, il faut vous en aller! vous n'êtes pas hors de péril.

--Certes, je le sais bien! et dès que je pourrai mettre un pied devant l'autre, je quitterai ce maudit pays sans vouloir y rencontrer une figure humaine.

La Mariuccia vint nous voir dans la soirée. Brumières voulut être présent au récit qu'elle nous fit de la réconciliation de Medora avec sa tante, et pria notre petite tante, à nous, de ne pas lui épargner un détail des railleries dont il avait dû être l'objet. Mais on n'avait rien su à Piccolomini de sa triste aventure. On pensait seulement qu'il avait été congédié la veille et qu'il était parti dans la nuit. On s'en réjouissait. La Medora avait fait très-bien les choses. Elle était entrée chez sa tante au moment du déjeuner; elle s'était mise à genoux pour demander pardon de toutes ses révoltes. Lady Harriet lui avait fait un bon sermon sur sa manière de vivre, sur ses courses, le soir et le matin, à des heures indues, et, sur son intimité inconvenante avec M. Brumières. En ce moment, le prince, qui se faisait petit et gentil derrière la porte, s'était jeté aussi aux pieds de milady, en se déclarant l'heureux époux; et l'on avait déjeuné ensemble de bonne amitié.

Le lendemain matin, le prince vint à Mondragone de très-bonne heure, et voulut voir Brumières.

--Monsieur, lui dit-il, je vous ai fort contrarié et suis prêt à vous en rendre raison; mais, avant tout, je veux vous tirer d'un danger que mon intendant Benvenuto m'a fait connaître, et qui s'aggrave d'un instant à l'autre. Je ne quitte ce pays-ci qu'après-demain. Je vous prie donc d'accepter ma voiture et l'escorte d'Orlando et de Benvenuto, aujourd'hui même, jusqu'à Rome. De là, vous gagnerez Civita-Vecchia avec le même Orlando, qui m'y attendra pour l'embarquement. Vous pourrez, vous, vous embarquer dès demain. Nous nous reverrons ensuite où, quand et comme vous voudrez.

Brumières refusa; mais l'entrevue se termina par une poignée de main.

Une heure après, lord B*** vint, avec sa voiture, chercher Brumières pour le conduire jusqu'au bateau à vapeur. Felipone n'avait pas reparu depuis que nous l'avions rencontré à Rocca-di-Papa. Benvenuto, qui se démenait et s'ingéniait pour ne pas laisser ensanglanter le prologue de ses belles destinées, pensait que le fermier guettait sa proie, et il avait averti lord B*** de sauver au moins la vie au pauvre amoureux éconduit.

Brumières nous quitta en nous donnant de sincères témoignages d'affection et de gratitude, en nous priant de donner de sa part à la Vincenza le bijou étrusque que Medora venait de lui renvoyer.

--Voulez-vous donc faire tuer la Vincenza par son mari? lui dit Daniella. Gardez ce présent pour la première duchesse à qui vous ferez la cour.

Brumières pâlit à l'idée de la situation terrible où il laissait la Vincenza, et sourit à celle d'une plus brillante conquête. Nous vîmes bien que ses déceptions ne l'avaient pas guéri de la manie des grandes aventures.

Le prince et la princesse partirent pour Gênes le jour où expirait la permission de séjour du prince dans les États romains. Nous ne revîmes pas Medora. Le prince vint nous faire ses adieux, ses protestations d'amitié et ses offres dans le cas où je voudrais aller décorer son palais.

Benvenuto ne voulut accepter de moi aucune espèce de récompense pour les services qu'il m'avait rendus.

--Je suis plus riche que vous, maintenant, me dit-il, et si jamais vous êtes dans la gêne, souvenez-vous de l'ami Tartaglia, qui sera heureux de vous obliger.

Lady Harriet, se sentant tout à fait remise, congédia la Vincenza le jour même. Celle-ci vint nous trouver pour savoir si nous avions des nouvelles de son mari.

--Quoi! lui dit ma femme indignée, tu nous demandes cela avec cette tranquillité?

--Je sais, répondit l'effrontée petite créature, que M. Brumières est en sûreté et que Felipone ne fera pas de malheur.

--Lequel des deux vous intéresse? lui demandais-je.

--Eh! mon pauvre mari, puisque l'autre me trompait.

--Et tu ne crains rien pour toi-même? dit Daniella.

--Que veux-tu que je craigne? J'ai aidé Felipone à se venger en faisant manquer le mariage.

--Et tu es sûre de le gouverner encore?

--_Chi lo sa!_ répondit-elle; mais je suis sûre qu'il ne me fera point de mal.

--Et tu ne crains pas qu'il ne s'en fasse à lui-même?

--Qu'il ne se tue? Oh! si tous les maris trompés se punissaient comme cela de leur confiance, nous serions toutes veuves!

Il n'y avait pas à la chapitrer. C'est une nature insouciante et audacieuse.

--Va, au moins, soigner les neveux de ton mari, lui dit Daniella. Si je ne m'étais occupée d'eux depuis quelques jours, je crois qu'ils auraient fait maigre chère.

--Bah! tu t'intéresses à ces petits singes? Moi, ils m'ennuient et me dégoûtent!

--Alors je les plains, si ton mari ne revient pas. Pour qu'il oublie ainsi ces pauvres créatures, il faut qu'il soit bien loin ou bien tourmenté.

Daniella parlait encore lorsque Felipone entra dans le Pianto où nous étions en ce moment. Sa femme alla à lui pour l'embrasser. Il la baisa sur les deux joues avec la même aisance que si rien ne se fut passé, et la pria doucement d'aller mettre un peu d'ordre à la maison.

--Passe devant, lui dit-il, et enlève les matelas et les couvertures restés dans la _befana_. Je vais t'aider.