Chapter 12
Voilà comment j'ai été sauvée. J'ai fait avertir Olivia et Mariuccia; j'ai passé la journée à Mondragone, que l'on garde toujours avec grand soin. J'ai ri et sauté de joie avec Tartaglia; j'ai fait danser mon oncle le capucin, malgré lui; j'ai oublié que j'étais en deuil de mon frère. Quand je m'en suis souvenue, j'ai pleuré de repentir. Je lui ai commandé un enterrement honorable et beaucoup de messes. Puis, ayant pris, de Felipone, toutes les informations nécessaires sur le lieu de ta retraite... me voila!
--Mais tu connaissais donc tous les recoins de ce désert? Comment, sans voir clair, as-tu pu arriver ici?
--J'ai pris le chemin de Rocca-di-Papa, qui est facile, et puis, au moment de monter la côte, j'ai observé un gros rocher que Felipone m'avait indiqué, qui se trouve placé sur deux autres. Il ne fait pas si noir dehors que cela te semble d'ici. La lune est voilée cette nuit, mais on voit. Je savais qu'avec un peu de mémoire et d'adresse, on peut entrer par là dans la gorge _del buco_. Il n'y a pas de sentier; mais la distance est courte, et tu vois, je ne suis pas fatiguée.
--Mais tu n'as pas dormi la nuit dernière?
--J'ai dormi une heure; il y avait presque une semaine que cela ne m'était arrivé.
Elle me montra, sur ses épaules et sur ses bras, les marques bleues des coups qu'elle avait reçus. Elle souriait en me racontant ses tortures.
--Pauvre Masolino, disait-elle, je te pardonne, c'est tout ce que je peux faire. Cela me dispensera de te regretter. À présent que je retrouve ce que j'aime, je suis fâchée de n'avoir pas souffert davantage: mon mal n'est pas en proportion de mon bien!
Je la forçai de prendre du repos. Étendue sur le lit de sable et de feuilles, la tête appuyée sur mes genoux, elle s'endormit de ce beau sommeil tranquille que je contemple toujours avec ravissement. Je passai la nuit à la regarder, dans une muette béatitude; je ne pensais pas; je vivais de cette seule idée: elle est à moi maintenant et pour toujours! Le lieu où nous étions me semblait délicieux, la voix claire de la cascade était devenue une musique céleste. La faible lueur de la lanterne dessinait des silhouettes d'architecture bizarres et réjouissantes sur la muraille crevassée. Le morceau de la tenture assujetti, au bas de l'ogive, par des pierres, se gonflait comme une voile, à l'air vif refoulé vers nous par la chute d'eau. Ce vestige de quelque antique décoration du manoir de Mondragone, apporté là sans doute par Vincenza pour préserver le docteur, n'était pas en tapisserie, comme je l'avais cru d'abord; c'était tout bonnement une ancienne peinture sur toile arrachée de son cadre, une mauvaise imitation de la mauvaise manière de l'Albane, usée, frottée, disparue, mais au centre de laquelle un _amorino_ blême et maniéré avait résisté à la destruction et se découpait encore sur un fond d'arbres noirs et opaques. Il me sembla que ce pauvre Cupidon se réchauffait à la douce atmosphère de notre braise, et que, ravi de revoir la lumière, il essayait de se détacher du fond où l'artiste l'avait si cruellement incrusté, pour venir, comme un papillon de nuit, brûler ses ailes éraillées à la bougie.
Dès la pointe du jour, ma chère maîtresse s'éveilla et voulut partir pour Grotta-Ferrata, où l'on avait porté les corps des deux bandits chez les religieux basiliens. Morts sans confession, en état de péché mortel, ils devaient n'avoir de prières que celles de la piété individuelle, et ne recevoir la sépulture que dans un lieu à part du cimetière consacré.
Ce fut un nouveau déchirement de coeur pour moi que de quitter encore ma Daniella. Il me semble maintenant, dès qu'elle est seulement à deux pas de moi, que je vais la perdre de nouveau, et je m'inquiète comme la mère la plus nerveuse et la plus puérile pour son unique enfant.
Je la reconduisis jusque vers les trois rochers où elle devait reprendre la route. En avançant avec précaution dans ces inextricables taillis ondulés et semés de blocs de lave, comme la forêt de Fontainebleau est semée de grès, nous vîmes combien il y est facile d'échapper à des poursuites. Daniella examinant la localité au jour, se rassura au point de me permettre de faire l'école buissonnière pour retourner à ma poivrière de la _Maledetta_.
En étudiant les sinuosités du terrain le long des ruisseaux, je m'exerçai à savoir me rendre aussi invisible, en cas d'alerte, que si je n'eusse fait autre chose en ma vie que ce métier de chevreuil.
Je fis donc une promenade de deux heures, et plusieurs croquis de ces charmantes retraites, sans m'éloigner notablement de mon refuge et sans apercevoir bêtes ni gens. Après quoi, je refis le chemin que j'avais fait avec Daniella, afin d'aller l'attendre dans le voisinage des trois pierres.
Rassuré par l'impunité de la solitude, j'approchais, sans trop de précautions, de la lisière un peu plus éclaircie du chemin, lorsque j'entendis un galop de chevaux sur le sable. Je me blottis dans les broussailles pour regarder passer les cavaliers, l'ennemi peut-être. Quelle fut ma surprise de reconnaître _Otello_ portant avec une orgueilleuse aisance la dame voilée! Elle était suivie du groom du prince, chevauchant à distance respectueuse, comme il eût fait dans les allées du bois de Boulogne.
Je me baissai davantage, car il me sembla qu'elle avait tourné la tête avec insistance de mon côté. Elle fit environ vingt pas en me dépassant, et, tout à coup, sautant légèrement à terre, presque sans arrêter son cheval, elle jeta la bride à son jockey, et, relevant adroitement sa jupe d'amazone, elle vint à moi en courant.
Quand elle fut tout près du buisson où je restais immobile, espérant encore que sa fantaisie la pousserait dans un autre sens, elle m'appela, à voix basse en me donnant du Valreg tout court. Étonné de la rencontrer dans cette forêt quand je la croyais en mer, je pensai que quelque événement fâcheux était arrivé à ses compagnons de voyage, et lui faisant signe de ne pas s'arrêter et de ne pas parler, je la conduisis à quelque distance dans les blocs de rochers.
Quand nous fûmes en sûreté:
--Ne craignez rien, dit-elle en s'asseyant résolument et en jetant son chapeau comme pour respirer. Je vois que vous vous cachez mal, et je suis plus prudente que vous; car vous vous laissez apercevoir et moi j'ai dit au groom de se cacher un peu plus loin avec les chevaux, pour ne pas éveiller l'attention des passants. Nous pouvons causer cinq minutes, j'imagine. Dites-moi pourquoi vous êtes-là! Vous n'avez donc pas pu rentrer encore à Mondragone?
--Non, madame; ce ne sera que pour la nuit prochaine.
--Vous êtes là tout seul?
--Oui, pour quelques instants.
--Qui attendez-vous? Daniella, je parie? Je viens de la rencontrer à Grotta-Ferrata, à la porte du monastère, au milieu d'un enterrement. J'ai eu une émotion affreuse; j'ai cru qu'il vous était arrivé malheur et que c'était vous qu'elle conduisait au cimetière. J'ai failli m'arrêter pour lui parler, à _cette fille!_ mais elle ne me voyait pas, elle était absorbée. Il aurait fallu approcher trop, et attirer tous les regards sur moi. J'ai espéré que les passants me diraient quelque chose; je n'ai pas rencontré une âme jusqu'ici, où, en regardant toujours avec attention, pour tâcher de découvrir un paysan qui me renseignerait sur ce mort, je vous ai aperçu. Ah! Valreg, que je suis heureuse de vous voir là vivant!
Ces dernières paroles furent dites avec l'accent saccadé et la physionomie nerveuse qu'elle avait à Tivoli, et je crus devoir la remercier avec un très-froid respect de l'intérêt qu'elle prenait à moi.
--Je ne me serais jamais consolée d'un pareil événement, dit-elle d'un air préoccupé. Mais est-ce que c'est Felipone qui a été tué?
--Non, Dieu merci, ce n'est personne qui vous intéresse.
--Mais, pardon, peut-être! Ce n'était pas pour un inconnu que la Daniella se trouvait là en prières?
--Parlons brièvement; le temps me presse. Masolino Belli a été tué cette nuit par Felipone, en cherchant à nous assassiner. Moi, j'ai tué Campani.
--Pour tout de bon, cette fois?
--Pour tout de bon. Si vous eussiez bien regardé, Masolino n'était probablement pas seul à la porte du cimetière.
--Vous avez tué ce brigand _vous-même?_ Donnez-moi votre main, Valreg! J'aime à serrer la main d'un homme qui vient de tuer son ennemi. C'est si rare, au temps où nous vivons, de faire acte d'énergie et de vengeance!
--Cet homme n'était pas plus mon ennemi qu'un loup ou un serpent qui se jetterait sur moi, lui dis-je en touchant froidement la main qu'elle me tendait, et en examinant la singulière expression de férocité exaltée que prenait cette tête fantasque. Je suis le mortel le moins vindicatif qui se puisse imaginer.
--Valreg! reprit-elle en s'animant, vous ne vous connaissez pas! Vous êtes, avec votre sang-froid modeste, de la trempe des héros!
--Moi?
--Ne riez pas, je parle sérieusement. Ce que vous avez fait pour moi en vous exposant à de pareilles aventures vous assure à jamais mon admiration et ma reconnaissance.
Il n'était ni galant ni habile de la détromper; mais elle parlait avec une telle vivacité, que je me hâtai de dire la vérité, à savoir, que je m'étais exposé par reconnaissance pour ses compagnons, et non pour elle, que je n'avais pas même pressentie sous son voile, dans la _Befana_.
--C'est impossible, dit-elle en riant; vous m'aviez reconnue!
--Je ne vous avais pas seulement regardée, je vous en donne ma parole d'honneur.
--C'est prendre beaucoup de peine pour repousser un sentiment de reconnaissance bien pur et bien calme de ma part, reprit-elle en se levant avec une agitation qui démentait ses paroles. J'avais cru, en vous voyant enrôlé tout gratuitement dans mon escorte, pouvoir attribuer ce dévouement à une amitié chevaleresque. Il me semblait que vous me deviez cette amitié-là, à moi qui vous ai si courageusement offert mon amour, et qui, malgré l'outrage que vous m'avez fait de le dédaigner, vous ai gardé un attachement, une estime sincères.
--Si ce sont là vos sentiments pour moi, c'est moi, en effet qui vous dois de la reconnaissance, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous la montrer. Voilà tout ce que je voulais dire. Et, à présent, voulez-vous me permettre de vous demander où sont vos amis, et comment il se fait que vous erriez séparée d'eux et seule dans ce pays sauvage?
--Ce pays n'est sauvage qu'en apparence. Il y a, à mi-côte de ce rocher et tout près de ce village, de petites villas où j'ai demeuré l'année dernière avec ma tante; j'en vais louer une pour quelques jours avant de me décider à prendre un parti.
--Mais le prince?...
--Eh bien, le prince!... dit-elle en riant, le prince et le docteur, avec leurs cuisiniers et leurs marmitons, font, en ce moment, voile vers Livourne ou vers Ajaccio; que sais-je? Cela dépend du vent qu'il fait, et je ne m'en soucie guère. Est-ce que j'aime le prince, moi? est-ce que je lui appartiens? est-ce qu'il a le moindre droit sur moi? Je suis libre; j'ai eu envie de me marier, je lui ai fait l'honneur de le choisir, je me suis ravisée; après?
--Je ne me suis permis aucune réflexion; je vous demandais seulement si ces aimables et braves personnes étaient en sûreté.
--Parfaitement, puisqu'elles se sont embarquées hier à la pointe du jour. Vous voulez savoir nos aventures! Oh! elles sont moins brillantes que les vôtres. Nous avons traversé en voiture un affreux pays plat où j'aurais dormi de grand coeur si le prince ne m'en eût empêchée en dormant lui-même. Imaginez, _mon cher_, la plus utile et la plus opportune découverte! Le prince ronfle à couvrir le bruit d'une voiture lancée à fond de train! J'ai une horreur particulière pour cette infirmité. Mon cher oncle, lord B***, s'endort tous les soirs dans un coin du salon de sa femme, et il ronfle! Le prince ronfle absolument de la même manière que lui; une manière si ridicule, si inconvenante, si irritante et à la fin si effrayante, qu'en traversant la forêt de Laurentium, je crus que tous les buffles des marécages couraient après nous. Je me jurai de n'être jamais la femme d'un homme qui ronfle, et j'éveillai le docteur pour le lui déclarer, pendant que son ami continuait à ronfler. Le docteur essaya de me ramener à ce qu'il appelait la raison; mais quand il eut épuisé son éloquence pour me convaincre, savez-vous ce qu'il imagina? Je vous le donne en cent!
--Il voulut vous retenir malgré vous?
--Mieux que ça! il m'offrit son coeur et ses cinquante-cinq ans! Vous me direz qu'il est plus beau que le prince; mais il n'est pas prince: il est roturier et républicain, et il mange deux fois plus que le prince, qui mange déjà deux fois trop puisque ça le fait ronfler.
J'avais fort envie de rire, continua Medora, mais je préférai me fâcher, afin d'en finir plus vite. Le prince n'entendit rien, ce qui donna à son lourd sommeil un ridicule de plus. Quand nous fûmes sur la grève, il bailla d'une manière indécente et remplit la voiture d'une odeur de vieux cigare, mêlée à je ne sais quels vieux parfums de lavande attachés à sa barbe. Se parfumer de lavande! c'est tout ce que j'exècre! Je le pris en horreur, et, sautant sur le sable, je déclarai que j'avais réfléchi et changé d'idée; que je ne voulais plus me marier ni m'enfuir, mais retourner sur l'heure chez ma tante Harriet.
Mon pauvre prince parla de se brûler la cervelle; le docteur se chargea de l'en empêcher dans le cas où il en aurait réellement envie, et, comme ledit docteur était fort piqué de mes dédains pour lui, il voulut démontrera son ami que j'étais une tête folle et un démon. Le pauvre prince prenait mon parti et s'accusait, la discussion menaçait de se prolonger, mais le jour grandissait. Les gardes-côtes paraissaient au loin. Le patron de l'affreuse petite chaloupe, où je n'eusse pas voulu embarquer seulement un de mes souliers, s'impatientait et menaçait de prendre le large sans passagers. Je coupai court à la situation en m'élançant sur Otello, que le groom avait amené sur nos traces, et en disant des choses désagréables à mes vieux Lindors pour les dégoûter de me retenir. Puis, je saisis un moment où le prince, surpris par une quinte de toux, ne pouvait plus se pendre à la bride d'Otello, pour faire un temps de galop comme je n'en ai fait de ma vie. Le prince eut la générosité de vouloir me laisser un de ses domestiques pour me ramener à Rome; mais tous étaient compromis, sauf le groom, qui consentit à suivre ma destinée. Je le vis courir après moi, mais je ne me laissai rejoindre par lui que lorsque j'eus vu, de mes propres yeux, la chaloupe en mer et la grève déserte.
Alors j'ai été prendre du repos à Albano; et, comme aucun mandat d'arrêt ne menace ma liberté, mais que j'aime autant ne pas afficher mes sottes velléités de mariage et le risible dénouement de mon aventure romanesque, je suis partie d'Albano, ce matin avant le jour, pour aller, comme je vous l'ai dit, à Rocca-di-Papa, où je suis certaine de ne trouver en cette saison aucun être civilisé qui me connaisse, et où la solitude ne conseillera ma conduite à venir.
XLIV
Après avoir raconté son escapade avec cette sorte de candeur propre aux êtres qui n'ont pas beaucoup de religion morale, la belle Medora remit tranquillement son chapeau et, voulant l'assujettir dans ses cheveux pour reprendre son voyage, elle m'ordonna de chercher dans la mousse une grande épingle d'acier qu'elle y avait laissée tomber en se décoiffant brusquement.
Son aventure, quoique gaiement racontée, m'avait paru longue, dans la situation précaire où je me trouvais. Ce n'est pas quand il faut avoir l'oeil et l'oreille aux aguets, se rendre compte du moindre bruit et du moindre mouvement autour de soi, que l'on se sent bien disposé à prendre la vie par le côté léger et facile, comme cette Anglaise capricieuse semblait résolue à le faire. La circonstance de l'épingle qu'elle me faisait chercher me parut un raffinement de bravade égoïste, d'autant plus qu'elle se mit à rire tout haut, je ne sais de quoi; peut-être de l'idée qu'il serait fort plaisant pour moi, après avoir surmonté des dangers sérieux, d'être surpris par mes ennemis, pour m'être obstiné, hors de saison, à chercher une épingle.
L'amour-propre dont, quoi qu'on fasse, on ne se débarrasse jamais entièrement quand on se sent ou quand on se croit mis au défi par une jolie femme, m'empêcha de laisser voir mon impatience, et j'arrivai à retrouver la perfide épingle sans me départir du plus convenable sang-froid.
--C'est bien! me dit-elle en la recevant d'un air de bizarre triomphe: vous êtes véritablement le seul homme que j'aurais pu aimer! Mais je n'aimerai plus personne, si ce n'est d'amitié. An revoir donc, et bonne chance pour rentrer à Mondragone!
Elle fit deux pas et se retourna en disant:
--Vous ne venez pas m'aider à remonter sur mon cheval?
--Non! répondis-je, révolté de cette nouvelle exigence; j'entends venir.
--Tiens! c'est vrai! reprit-elle après un moment de silence. Je me sauve! à bientôt!
Et, sans attendre une réponse que j'étais peu disposé à lui faire, elle disparut.
Je me baissai dans les rochers et prêtai l'oreille, étonné d'avoir dit vrai en parlant au hasard pour couper court à cette périlleuse entrevue. Les branches mortes criaient sous des pas rapides, et ce n'était pas seulement sous ceux de Medora fuyant vers ma gauche. Une autre personne venait vers moi par une autre direction. Mon coeur et mes sens reconnurent Daniella. Je m'élançai joyeux à sa rencontre.
Elle était pâle et tremblante; je crus qu'elle était poursuivie et voulus armer mon fusil; mais elle me fit signe que cela n'était pas nécessaire, et s'enfonça dans le taillis avec une sorte d'impétuosité désespérée, en se retournant de temps en temps pour s'assurer que je la suivais. Sa figure était bouleversée, non d'effroi, mais de colère.
Quand nous eûmes gagné le pied du rocher _del buco_, je voulus la faire expliquer. Elle ne répondit pas et se mit à gravir, avec l'agilité et la force d'un chamois, les gradins inégaux et par endroits gigantesques de la cascatelle.
Elle entra la première dans la tour, et, se jetant par terre, elle fondit en larmes.
-Daniella, ma bien-aimée, m'écriai-je en la saisissant dans mes bras, qu'est-ce donc? que t'est-il arrivé? Est-ce l'émotion de cet enterrement? sommes-nous en danger? Vais-je encore être forcé de me séparer de toi? Non! je ne le veux pas, c'est impossible! J'aime mieux être tué à tes côtés. Mais réponds donc! Quelqu'un t'a-t-il offensée à cause de moi? As-tu reçu quelque reproche, quelque outrage? Parle, ou je deviens fou!
-Vous me demandez ce que j'ai? dit-elle enfin d'une voix étouffée par l'indignation. Vous doutez que je sois outragée, avilie, désespérée! Vous croyez donc que je ne l'ai pas vue, cette femme qui s'enfuyait tout à l'heure d'auprès de vous en m'entendant venir?
-Cette femme! Comment, c'est là la cause de ton chagrin? Cette femme est celle qui doit moins que toute autre, te porter ombrage: c'est miss...
--Miss Medora?
--Précisément!
--Vous l'avouez, parce que vous sentez bien que je l'avais reconnue! Oh! elle ne se cachait pas! Au contraire, elle a relevé son voile en passant à dis pas de moi, et elle s'est mise à rire avec insolence. Elle me brave, elle m'avilit. C'est bien la preuve que vous me trahissez.
Je voulus en vain me justifier: la terrible enfant ne m'écoutait pas. Même lorsqu'elle faisait un effort pour recueillir et comprendre mes paroles, il semblait qu'il lui fût impossible d'y saisir aucun sens. Elle marchait avec agitation ou se jetait avec des poses d'une insouciance effrayante sur les frêles rebords de la terrasse. Dix fois je crus qu'elle allait s'élancer dans le précipice. Elle était tragiquement belle dans ce paroxysme de la passion et de la douleur, avec ses cheveux noirs épars, sa pâleur de marbre, ses yeux creusés d'un cercle bleuâtre, ses lèvres frémissantes; elle me faisait peur et me remplissait d'admiration. Rien ne pouvait la calmer, car rien ne pouvait la convaincre. En proie à une idée fixe qui semblait paralyser toute faculté de raisonnement, elle trouvait une éloquence effrénée pour se plaindre, pour m'accuser, pour maudire et outrager sa rivale; elle avait comme des trésors de haine, amassés depuis longtemps au fond du coeur et retenue au bord des lèvres. Elle rugissait comme une lionne blessée; elle avait des hallucinations de vengeance atroce; elle était folle.
Je la regardais avec stupeur en me disant que toute cette rage et toute cette souffrance venaient de la chute d'une épingle; une minute plus tard, notre bonheur n'eût pas été troublé. Pour une minute, pour une épingle, il l'était peut-être sans retour.
Je me défendis longtemps de la contagion de ce délire. Enfin, ne pouvant l'apaiser, je sentis qu'il me gagnait, que je ne trouvais plus de paroles pour me justifier, que mes nerfs se crispaient aussi, et que l'impassible bruissement de la cascade m'entraînait comme un vertige. L'amour de Daniella changé en mépris, son âme profanée par le soupçon, ses lèvres souillées par le blasphème, c'était pour moi comme un rêve affreux. Je ne pouvais pas supporter l'idée de survivre à un bonheur trop grand sans doute pour durer sur la terre où nous sommes. Je sentis le froid du désespoir paralyser mes facultés, et je devins comme hébété devant ses reproches.
Lorsqu'elle vit enfin ce qui se passait en moi, elle se jeta dans mes bras. Ce fut à mon tour de ne pas comprendre ce qu'elle me disait: mon âme avait descendu trop avant dans l'abîme, j'avais la gorge serrée comme par une main de fer et de glace. Je restai condamné à un farouche silence qui lui fit croire que j'étais irrité contre elle.
Pauvre chère âme! elle me demandait pardon, elle se roulait à mes pieds, elle couvrait mes mains de baisers, et je ne pus la consoler et la tranquilliser qu'après une réaction nerveuse où je crus que ma poitrine et mon cerveau allaient se briser dans les sanglots.
Quand je pus lui raconter tout ce qui s'était passé à propos de Medora, je la vis prête à retomber dans sa crise. Elle ne me pardonnait pas de lui avoir caché le nom de la dame voilée, et ses réflexions me prouvaient à moi-même qu'en effet, aux yeux d'une femme jalouse, les apparences étaient contre moi. J'avais vu Medora à Mondragone, et je pouvais être devenu jaloux de la bonne fortune du prince. Je l'avais escortée dans cette fuite qui m'avait exposé ensuite à de graves périls, et cela pouvait être l'effet d'une passion qui ne recule devant rien. J'avais parlé avec elle, cette nuit-là, et je l'avais peut-être décidée, par mes prières, à quitter son sigisbée. J'avais peut-être concerté, avec elle le rendez-vous que Daniella venait de surprendre. De plus, Daniella m'avait aperçu, de loin, agenouillé devant elle pour chercher l'épingle. Elle pouvait avoir dérangé une déclaration, comme dans les pièces de théâtre, où la pantomime classique de plier un genou exprime tout au plus, aux yeux du spectateur, les circonstances atténuantes d'une _criminal conversation_.
En dépit de la sincérité de ma justification, il restait d'ailleurs un point mystérieux que ma pauvre Daniella s'efforçait de me faire avouer et que l'honneur me prescrivait de taire. L'amour que Medora se figure avoir eu pour moi, et qu'elle n'avait paa craint de me rappeler avec un air de détachement superbe; la scène de Tivoli et les paroles qui, depuis, dans sa bouche, avaient eu rapport à celle folle circonstance, c'était là un secret que, même vis-à-vis de la maîtresse la plus chère, je devais ne jamais trahir, sous peine d'être un fat et un lâche à mes propres yeux. Il me suffisait d'établir et de jurer, en toute loyauté, que je n'avais jamais eu un moment d'amour pour Medora. Je ne devais à personne au monde la confession d'un moment d'égarement de la part d'une femme qui s'était fiée à mon honneur.