Chapter 8
LA DANIELLA.--Vous seul? Un seul amoureux à une si belle fille? Elle ne le croirait pas! N'est-ce pas que vous aussi, _signor Giovanni di Val-Reggio_, vous aimez ma maîtresse?
VOTRE SERVITEUR, _toujours la bouche pleine_,--Hélas! non, pas encore!
(_Stupéfaction de l'auditoire_).
TARTAGLIA, _indigné_.--_Cristo_! vous faites _l'imprudence_ de vous méfier de nous! Vous êtes un enfant, c'est _moi que je vous le dis!_
LA DANIELLA, _dédaigneuse_.--Monsieur n'a peut-être pas regardé la signorina?
BRUMIÈRES, _triomphant_.--Vous voyez, ma chère, il ne l'a pas seulement regardée!
VOTRE SERVITEUR.--J'ai fait mieux, je l'ai vue.
LA DANIELLA. _étonnée_.--Et elle ne vous plaît pas?
VOTRE SERVITEUR, _résolument_.--Non, de par tous les diables, elle ne me plaît pas!
BRUMIÈRES, _me serrant la main avec une solennité comique_,--Grand coeur! noble ami! Je te revaudrai ça quand tu seras amoureux d'une autre.
LA DANIELLA, _à Tartaglia, me désignant_.--C'est un facétieux (_un buffonne_)!
TARTAGLIA, _haussant les épaules_.--Non! il est fou (_matto_)!
LA DANIELLA,_ à votre serviteur_.--Est-ce qu'il faudra dire à la Medora qu'elle vous déplaît?
TARTAGLIA, _vivement_.--Non! je le protège! (_A part, probablement_.) Il m'a donné une cravate!
BRUMIÈRES, _à la Daniella_.--Vous direz poliment qu'il est amoureux d'une autre. Vous y consentez, Valreg?
VOTRE SERVITEUR, _d'un air magnanime_.--Je l'exige!
LA DANIELLA.--Tant pis! je vous aimais mieux que l'autre.
BRUMIÈRES.--Qui, l'autre?
LA DANIELLA.--Vous.
BRUMIÈRES.--Tu me fais penser que je ne t'ai rien donné. Veux-tu un baiser, charmante fille?
LA DANIELLA, _après l'avoir regardé_.--Non, vous ne me plaisez pas, vous!
VOTRE SERVITEUR.--Et moi?
LA DANIELLA.--Vous me plairiez! vous avez l'air sentimental. Mais vous aimez quelqu'un.
BRUMIÈRES.--C'est peut-être vous.
VOTRE SERVITEUR.--Qui sait? ça pourrait venir!
LA DANIELLA.--Alors, vous n'aimez personne et vous vous moquez de nous. Je dirai cela à ma maîtresse.
BRUMIÈRES.--Ah çà! ta maîtresse tient donc beaucoup à être aimée de monsieur?
LA DANIELLA.--Elle? Pas du tout.
VOTRE SERVITEUR.--Tu vois donc bien que je suis très-heureux de ne pas la trouver jolie! Tu me plais cent fois davantage.
LA DANIELLA, _levant les yeux au ciel_.--Sainte Madone! peut-on se moquer ainsi!
Je dois vous dire que, tout en me posant de la sorte, je disais jusqu'à un certain point la vérité. Seulement, je la disais sans préméditation aucune, et, vous pouvez m'en croire, sans dépit contre la Medora, comme sans projet de séduction sur la Daniella. Je trouve bien la première un peu impertinente à mon égard, de s'imaginer que je n'ai pu la voir sans perdre la tête; mais elle est assez belle pour qu'on prenne en considération son orgueil d'enfant gâtée. Je le lui pardonne. Le fait est qu'elle ne m'est pas sympathique, qu'elle me semble étrange, trop occupée d'elle-même, trop _poseuse_ de courage martial et de goût raphaélesque. Si j'avais quelque raison pour _aimer_ sa soubrette, ce dont le ciel me préserve, car je la crois très-délurée, je m'arrangerais beaucoup mieux avec l'expression de sa figure et le type de sa beauté; je dis beauté, quoiqu'elle soit tout au plus jolie. Vous me direz si vous la voyez telle, d'après le portrait que je vais vous faire.
Je voudrais vous montrer une de ces puissantes beautés du Transtévère, ou une de ces élégantes filles d'Albano, que vous connaissez en peinture, avec leur costume pittoresque, leur taille de reine, leur majesté sculpturale. Rien de tout cela n'a encore frappé mes regards. La Daniella est une Frascatine pur sang, à ce que m'assurent Brumières et Tartaglia, c'est-à-dire une jolie femme selon nos idées françaises, bien plus qu'une belle femme selon le goût italien. Elle est très-brune, un peu pâle; elle a des yeux, des dents et des cheveux magnifiques; le nez est passable, la bouche un peu grande, le menton un peu court et avancé; les plans du visage sont plus fermes que gracieux; le regard est passionné, peut-être hardi. Est-ce franchise ou impudeur? Je ne sais. La taille est charmante, fluette sans maigreur et souple sans débilité. Les pieds et les mains sont petits, qualité rare en Italie, à ce que j'ai pu remarquer jusqu'ici. Elle est vive, adroite, et m'a paru danser avec grâce. Quoique civilisée par un voyage en France et en Angleterre (elle est depuis deux ans au service de lady Harriet), elle a conservé je ne sais quoi de hautain dans le sourire et de sauvage dans le geste qui sent la villageoise méfiante, à idées étroites et obstinées. Je ne l'avais guère regardée en voyage: elle avait un châle et un chapeau qui l'enlaidissaient beaucoup, et qu'elle portait assez mal; mais, depuis ce matin, elle a repris son costume local, qui n'est pas des plus beaux, mais qui lui sied: une robe brune à manches demi-courtes, un tablier dont la pièce de corsage baleiné lui sert de corset, et un mouchoir de mousseline blanche sur le chignon, noué très-lâche sous le menton.
Telle est la personne dont je suis censé amoureux, car il faut vous raconter la suite de l'_intrigue_.
A peine la Frascatine (car, en dépit de Tartaglia, je crois que c'est ainsi qu'il faut dire) était-elle sortie, emportant les restes de mon déjeuner, que Tartaglia, se posant devant moi d'un air solennel et un peu tragique, m'adressa cette réprimande:
--Prenez garde à vous, mossiou (Je découvre que _mossiou_ est son terme de mécontentement, tandis qu'_excellence_ est son terme de satisfaction.) Prenez garde aux yeux de la Daniella! C'est une Frascatine et une fille _apparentée_.
--Qu'entends-tu par ces paroles?
BRUMIÈRES.--Je vas vous le dire, moi. J'ai failli y être pris, à l'occasion d'une certaine...
TARTAGLIA.--Je Sais!
BRUMIÈRES.--Comment, tu sais?
TARTAGLIA.--Eh! oui; vous ne vous souvenez pas de moi; mais je vous ai remis tout de suite sur _le vapeur_. Il y a deux ans, quand, par occasion et faute de mieux, je _tenais des ânes_ à Frascati, vous fîtes la cour à la Vincenza.
BRUMIÈRES.--C'est possible; mais j'y renonçai vite en voyant qu'elle était _apparentée_; c'est-à-dire, mon cher, ajouta-t-il en s'adressant à moi, qu'elle avait une famille établie au pays. On vous expliquera peu à peu comment, dans certains villages de la Campanie, et à Frascati particulièrement, il y a une population nomade, la caste des _contadini_ (paysans), qui ne tient pas au sol, et une population stable, la caste des artisans. Ces derniers ont l'humeur austère à l'endroit des étrangers, et, dès qu'une fille de la tribu est recherchée par un touriste, un peintre, un amateur quelconque sans grande protection ni crédit, on lui impose le mariage... ou le duel au couteau. Seulement, on ne lui prête aucune espèce de couteau pour se défendre, et on le force à épouser on à fuir. C'est le sage parti que j'ai pris et que je vous conseille de prendre si jamais vous avez affaire, à Frascati, avec une fille ayant beaucoup de parents. Je crois que la Vincenza avait quelque chose comme vingt-trois cousins.
VOTRE SERVITEUR, _à Tartaglia_.--Et, comme tu prétends être le parent de la Daniella, tu m'avertis et me menaces? Tu me donnes envie de lui faire la cour!
TARTAGLIA.--Non, Excellence; je ne suis ni son parent ni son amoureux. Je ne suis pas un Frascatino; je suis un Romain, moi! La Daniella, qui est une bonne fille, m'a fait passer ici pour son parent, ce qui m'a assuré les bonnes grâces de milady. Un petit mensonge, c'est une bonne action quelquefois. Mais je vous dis: Excellence, ne pensez pas à cette petite fille, quand même vous ne devriez jamais mettre les pieds à Frascati.
BRUMIÈRES.--C'est donc...?
TARTAGLIA.--Non, non, rien de mauvais! Une bonne fille, Excellence, je vous dis! Mais quoi! une fille de rien!
Et, me prenant à part, il ajouta:
--Regardez plus haut; faites-vous aimer de l'héritière, c'est moi _que je vous le dis!_
--Laisse-nous tranquille avec ton héritière et tes avis. Nous avons assez de ta conversation.
--A votre service, quand il plaira à _mossiou_! dit-il en souriant de travers et en emportant sa cravate.
--Ne le fâchez pas, me dit Brumières dès que nous fûmes seuls; ces abominables coquins-là sont utiles ou dangereux; il faut opter. Dès que vous avez accepté d'eux le plus petit service, même en le payant bien, et surtout si vous l'avez bien payé, vous leur appartenez, vous devenez leur ami, c'est-à-dire leur proie. N'espérez plus leur échapper, tant que vous aurez un pied dans Rome ou aux environs. Et même, s'ils ont quelque intérêt sérieux à vous épier ou à vous suivre, vous les verrez sortir de terre en quelque lieu de l'Italie que vous vous trouviez. Dès qu'ils ont pénétré ou cru pénétrer votre caractère, vos goûts, vos besoins ou vos passions, ils s'arrangent pour les exploiter. Vous avez l'air de ne pas me croire? Eh bien, vous verrez! Je vous attends à la première amourette que vous aurez ici. Fût-ce la nuit, au fond des catacombes, et sous triple cadenas, vous me direz si vous ne trouvez pas ce Tartaglia sur vos talons, et s'il ne s'arrangera pas pour que vous ayez absolument besoin de lui. Au reste, ne vous en chagrinez pas. Si l'obsession de ce genre de démon familier est quelquefois irritante, elle a aussi bien des avantages, et le mieux est de l'accepter franchement. Ils ont les qualités de leur emploi; ils sont aussi discrets pour garder votre secret qu'ils le sont peu pour vous l'arracher. Ils connaissent toutes gens et toutes choses; ils ont l'esprit subtil, pénétrant, agréable à l'occasion. Ils vous donnent des conseils infâmes dans l'intérêt de vos passions; mais ils vous en donnent aussi de fort bons dans l'intérêt de votre sécurité. Ils vous avertissent de tout danger et vous préservent de toute école. On les connaît, on les emploie, on les ménage. À mesure que vous prendrez langue ici, vous apprendrez bien des choses et serez émerveillé de voir à quel point, sur cette terre classique de la caste, le diable rapproche, dans une mystérieuse intimité, les individus placés aux points extrêmes de l'échelle sociale. Souvenez-vous que Rome est le pays de la liberté par excellence. Entendons-nous: la liberté de faire le mal! Il y a plus de deux mille ans que c'est ainsi.
--Je crois ce que vous me dites en voyant un vagabond comme ce Tartaglia prendre possession de ce palais et de cette famille, comme ferait un homme de confiance. Et pourtant nous sommes chez des Anglais qui devraient avoir en exécration un pareil spécimen des moeurs locales!
--Rien de plus tolérant que les Anglais hors de chez eux, mon cher. Voyager est pour eux une débauche d'imagination qui les soulage de la roideur de leurs habitudes. Ceux-ci sont venus plusieurs fois en Italie, et, si je ne les ai jamais rencontrés à Rome, c'est que je ne m'y suis pas trouvé aux mêmes époques, ou qu'ils n'avaient pas, pour se faire remarquer, cette belle nièce avec eux. Mais je vois bien que lord B*** connaît le terrain, et, quand je l'ai vu, hier au soir, accueillir le Tartaglia si amicalement, je me suis dit que lady B*** était jalouse, et que milord avait souvent besoin d'un éclaireur, d'un factionnaire ou d'une vigie. Peut-être bien aussi Tartaglia sert-il à la fois d'espion à la femme et de confident au mari; mais je vous réponds qu'il satisfait aux exigences de l'un et de l'autre sans en trahir aucun, son affaire étant de vivre de leurs bonnes grâces, et de vivre sans travailler, ce qui est tout le problème à résoudre dans l'existence du prolétaire romain.
--Ainsi, par fierté, ils refusent d'être laquais; mais, par goût, ils sont...
--Hommes d'intrigues! Ceux qui ne le sont pas sont forcés de voler ou de mendier. Si ce n'est par goût que beaucoup d'entre eux cherchent à vivre des vices des classes riches, c'est au moins par besoin. Que voulez-vous que fasse un peuple qui n'a ni commerce, ni industrie, ni agriculture, ni relations avec le reste du monde? Il faut bien qu'il se mette à sucer, comme un parasite, la sève de ces grands arbres qui étouffent les plantes basses sous leur ombre. Cela vous indigne ou vous attriste? Bah! c'est Rome, la merveille du monde, la ville éternelle de Satan, le grand festin où, parasites nous-mêmes, nous venons chercher, selon nos aptitudes, l'art, le mystère, la fortune ou le plaisir. A bon entendeur, salut! Pourvu que vous ne fassiez pas de scandale, tout ira bien pour vous. Et, pour ma part, excepté de prétendre à l'enthousiasme de miss Medora, je suis disposé à vous aider en toute honnête entreprise, ou à vous pardonner toute aventure agréable. Et, sur ce, je m'en vas trouver il signor Tartaglia; car il m'a semblé que le drôle avait pour vous une préférence inquiétante, et je veux que, par l'intermédiaire de la Daniella, il me fasse _mousser_ auprès de la céleste Medora. A propos, ajouta-t-il en s'en allant, permettez-moi, au premier dîner que j'accepterai ici, de glisser dans l'oreille de la princesse que vous êtes épris... en tout bien tout honneur (je sais comment il faut parler à une Anglaise!) de sa piquante camériste.
--Dites que c'est une idée de peintre!
--Oui, c'est ça! une _tocade_! Ce sera bien assez pour vous faire mépriser profondément. A demain! Je viendrai vous chercher pour vous montrer un peu les principales masses de la ville. Mais je vous avertis qu'il vous faudra bien un an pour voir tous les détails! Adieu!
A présent, j'entends la voix de lord B***, qui vient me chercher. Il m'a dit qu'il se chargeait d'envoyer mes lettres en France par l'ambassade anglaise, sans qu'elles eussent à passer par les mains de la police papale, qui ne les laisserait point passer du tout.
X
Rome, 24 mars 185...
Je crois que je ne resterai pas ici; j'y suis abattu, faible; une tristesse de mort me pénètre par tous les pores. Est-ce de Rome, est-ce de moi que cela vient? Ces entretiens de chaque jour avec vous m'arrachaient à des réflexions trop personnelles et me faisaient vivre en dehors de mon spleen. Je vais tâcher de les reprendre, ne dussé-je pas vous envoyer toutes ces écritures.
Mais si, pourtant; il faut que je vous promène avec moi dans ce cimetière plus vaste, mais moins imposant mille fois que celui de Pise. Il faut vous montrer Rome comme elle m'apparaît, dussé-je vous faire partager ma désillusion.
Par où commencerai-je? Par le Colisée. Vous connaissez, par la peinture, la gravure et la photographie, tous les monuments de l'Italie. Je ne vous en décrirai aucun. Je vous dirai seulement l'impression que j'en ai reçue. Celui-ci, quoique beaucoup plus vaste, en fait, que ceux de Nîmes et d'Arles, que j'ai vus dans mon enfance, est moins saisissant. La partie des gradins manque, et c'est ce revêtement qui donne à ces vastes arènes leur caractère solennel, et qui aide l'imagination à y reconstruire les terribles scènes du passé. Ici, ce n'est plus qu'une carcasse gigantesque, des constructions superposées dont on ne devinerait pas l'usage si on ne le savait pas d'avance. Et puis n'a-t-on pas imaginé de sanctifier ce lieu funeste par un _chemin de croix_, c'est-à-dire par un entourage intérieur de petites chapelles uniformes, microscopiques, il est vrai, mais, en revanche, d'un nu et d'un blanc si criard, qu'elles s'emparent de l'oeil et le crèvent, quelque effort qu'il fasse pour s'en détacher! Entre ces chapelles, des échafaudages de planches semblent destinés à un étalage forain; c'est là que des capucins viennent prêcher pendant le carême. Ce que l'on nous racontait chez vous des incroyables bouffonneries de ces énergumènes, et des scènes burlesques que présentent ces prédications en plein vent, reste beaucoup au-dessous de la réalité. Il faut l'avoir vu et entendu, pour croire que cela existe encore. On dit que le haut clergé en rit, mais qu'il le tolère, et ne pourrait s'y opposer sans mécontenter le peuple.
Je ne m'en fâcherais pas si ces saltimbanques emportaient leurs baraques et la décoration de petits frontons badigeonnés dont ils ont enlaidi l'arène du Colisée; mais cette décoration bénite et consacrée durera peut-être plus que le Colisée lui-même. Il faut en prendre son parti, et ne pas s'arrêter sous ces puissantes arcades ruisselantes de végétation, au fond desquelles, au milieu d'une perspective magique de couleur, on aperçoit, de quelque côté qu'on s'y prenne, un de ces objets disparates qui tuent tout effet, en bannissant toute émotion sérieuse.
--Passons, me dit lord B***, qui avait voulu me servir de guide. Ce n'est rien de plus qu'un tas de pierres bien grand.
Il avait presque raison.
Le Forum, les temples, toute cette série de vestiges magnifiques qui s'étend le long du _Campo Vaccino_, depuis le Capitole jusqu'au Colisée, n'est réellement très-intéressante que pour les antiquaires. Les arcs de triomphe sont seuls assez entiers pour qu'on puisse les appeler des monuments. On est enchanté, cependant, au premier abord, de voir tant d'ossements du grand cadavre montrer encore l'étendue et l'importance de sa vie et de son histoire. Les fragments relevés ou gisants sont beaux, ou riches, ou énormes. Ce qui est resté debout fait encore grande figure à côté des constructions qui ont été accolées ou qui touchent de trop près, à côté surtout d'édifices modernes tels que le Capitole, qui est une jolie chose trop petite pour sa base. Mais, à part l'intérêt historique qui est incontestable, qu'est-ce qui manque donc pour que ces ruines ne produisent pas plus d'effet sérieux sur le commun des mortels comme votre serviteur? Pourquoi n'éprouve-t-il qu'un saisissement de malaise et de regret plutôt que de surprise et d'admiration? Pourquoi lui faut-il faire un notable effort pour se représenter le spectre du passé planant sur ces restes dont l'attitude est encore significative et la pensée lisible?
J'en cherche la raison, et je trouve celle-ci, qui est fort banale, mais fort vraie: c'est que les ruines ne sont pas à leur place au beau milieu d'une ville. Plus elles sont belles, plus elles font paraître laid tout ce qui n'est pas elles. La mort et la vie ne peuvent pas trouver un lien, une transition. Elles effacent mutuellement leur empreinte. On se demande ici où est Rome, si elle existe, ou si elle a existé. C'est l'un ou l'autre, et pourtant je ne vois bien ni l'un ni l'autre. La Rome du passé n'existe plus assez pour m'écraser de sa majesté. Celle du présent existe trop peu pour me la faire oublier, et beaucoup trop pour me la laisser voir. Je sais bien qu'il n'y a pas moyen de relever la Rome antique; mais il m'est venu un projet à l'état de vision qui arrangerait toutes choses à ma guise: ce serait de faire disparaître la Rome moderne et de la transporter ailleurs. Nous laisserions sur place ses palais et ses églises, ses obélisques, ses statues, ses fontaines et ses grands escaliers; et, au lieu de ses vilaines rues et de ses affreuses maisons, nous apporterions de beaux arbres et de belles fleurs que nous grouperions assez habilement pour isoler un peu les édifices des diverses époques sans les masquer. Mais nous ne planterions qu'après avoir bien fouillé ce sol immense qui nous rendrait autant de richesses que nous en avons déjà à fleur de terre. Oh! alors, ce serait un beau jardin, un beau temple dédié au génie des siècles, la véritable Rome de nos rêves d'enfant, le musée de l'univers!
Quant à transporter la population dans un air viable et sur une terre cultivée, la chose faite, elle ne s'en plaindrait pas. Elle n'aurait certes pas lieu, même en supposant qu'elle restât sous le joug des prêtres, de regretter l'atmosphère où elle végète et le foyer de pestilence qui l'environne.
Mais assainir cette Rome d'aujourd'hui, au moral et au physique, me paraît plus difficile que le rêve de la transplanter ailleurs.
Disons donc, pour en revenir à l'aspect des choses ici qu'elles sont mal situées relativement au cadre qui les environne: un cadre de constructions laides, pauvres, bêtes ou choquantes; et, par malheur, rien qui puisse être dégagé pour l'oeil, de ces accessoires déplorables, à moins de grands partis pris, de grandes dépenses, de grands moyens et de grandes idées par conséquent. Sans aller aussi loin que moi tout à l'heure (il ne m'en coûtait rien!), le formidable travail de démolition et de reconstruction auquel se livre aujourd'hui l'édilité parisienne serait ici aux prises avec des éléments grandioses, des rêves magnifiques, sans compter les besoins impérieux d'assainissement que réclame au plus vite une population décimée par la fièvre, même au sein des quartiers réputés les mieux aérés et les mieux entretenus.
Si vous saviez en quoi consiste le nettoyage d'une ville qui possède à chaque coin de rue ce que l'on appelle un _immondiziario_, c'est-à-dire une borne, souvent décorée d'un fragment antique très-curieux, d'un torse innommé ou d'un pied colossal, sur lequel s'entassent toutes les ordures imaginables! Cela sert à enterrer des chiens morts sous des trognons de choux et beaucoup d'autres choses que je ne vous dirai pas. Comme les rues sont étroites et les dépôts considérables, il faut y marcher à mi-jambe ou rebrousser chemin. Ajoutez à cela l'aimable abandon du peuple romain, qui, en quelque lieu qu'il se trouve, sur les marches des palais ou des églises, sous le balai même des custodes irrités, sous les yeux des femmes et des prêtres, s'accroupit, grave, cynique, le cigare à la bouche, ou chantant à pleine voix. Je me demande comment les poëtes contemplatifs dont je vous parlais l'autre jour ont tant pleuré sur les ruines et se sont assis sur tant de fûts de colonnes sans être asphyxiés, car les ruines sacrées sont presque aussi polluées que les rues fréquentées et les places publiques; et, l'autre jour, j'ai vu la belle Medora au bras de mon ami Brumières, levant les yeux vers le fronton de Sainte-Marie-Majeure, et s'extasiant sur les délices intellectuelles de Rome..., mais promenant sa longue robe de soie et ses incommensurables jupons brodés... J'avoue que je n'ai pu retenir un fou rire, et que, ne pouvant plus songer à cette romantique beauté sans me représenter le spectacle de cette distraction, je sens que je ne pourrai jamais devenir amoureux d'elle.
Je vous demande bien pardon d'associer dans votre pensée l'image de Rome à celle de la révoltante obscénité de ses coutumes et franchises; mais c'est le trait caractéristique qui, du premier moment, vous donne la clef de l'ensemble. L'abandon absolu de toute pudeur, l'absence de répression, la magistrale insouciance du passant, la fièvre et la mort planant sur le tout malgré une incessante pluie d'eau bénite, cela explique bien des choses, et il ne faut pas s'étonner si l'on a pu bâtir tant de cahutes avec les pierres des édifices sacrés, si des guenilles immondes flottent sur les précieux bas-reliefs incrustés dans tous les murs, et si, dans le monde moral que cet extérieur représente, il y a des vices infâmes vainement arrosés d'eaux lustrales, et des vertus natives écrasées sous d'effroyables misères.
Je me suis relevé de l'abattement moral où m'avait plongé cette première impression, au milieu des Thermes de Caracalla. Ceci est une ruine grandiose et dans des proportions colossales; c'est renfermé, c'est isolé, silencieux et respecté. Là, on sent la terrifiante puissance des Césars et l'opulence d'une nation enivrée de sa royauté sur le monde.