La Daniella, Vol. I.

Chapter 7

Chapter 73,991 wordsPublic domain

--Ma femme dit que c'est une honte, reprit-il. Les femmes trouvent tout naturel qu'on se fasse égorger pour sauver leurs diamants, pendant qu'elles se trouvent mal sur vos bras.

--Je ne me suis pas trouvée mal, dit fièrement miss Medora, je cherchais les pistolets dans la voiture, et, si je les avais trouvés...

--Mais vous ne les trouviez pas, répondit lord B***. Donc, vous n'aviez pas les idées bien nettes. Quant à moi, reprit-il en se retournant encore vers moi; je vous disais donc que je ne suis pas poltron. Pourtant, je n'engage jamais de lutte inégale pour peu de chose, et je ne tiens pas assez à l'argent pour exposer, par mesure d'économie, les personnes que j'accompagne à être tuées. On peut croire, si l'on veut, que c'est à ma vie que je tiens. Je n'ai pas de grandes raisons pour aimer la vie, n'ayant pas sujet de m'aimer beaucoup moi-même. Pourtant il y a une chose qui me blesse beaucoup dans ces occasions-là: c'est de faire la volonté de ceux qui me mettent le couteau sur la gorge. J'aime à faire ma volonté à moi, et je ne la fais pas toujours. J'y renonce parfois de bonne grâce, parfois avec beaucoup d'humeur. J'étais dans cette dernière disposition quand vous êtes venu à mon secours. Vous m'avez donc, non pas rendu un service dont je voudrais vous récompenser: c'était votre devoir et j'en eusse fait autant à votre place sans prétendre à votre reconnaissance; mais vous m'avez délivré à propos et avec beaucoup de jugement, d'une contrariété, la plus vive que je connaisse. Par là, vous avez gagné mon amitié, et je veux avoir la vôtre.

Ayant ainsi parlé sans regarder sa femme, bien que la moitié de ce discours fût évidemment à son adresse, il me tendit la main avec une franchise irrésistible.

En ce moment, l'affreux chien jaune que je l'avais vu caresser sur le bateau à vapeur, s'élança dans l'appartement et vint se jeter dans ses jambes.

--Ah! ciel! s'écria lady Harriet, encore cette odieuse bête! Elle vous a suivi!

--C'est malgré moi, répondit-il en soupirant.

--Non, vous dis-je; c'est un chien que vous avez acheté ou qu'on vous a donné.... Vous me trompez toujours! Vous disiez qu'il appartenait à quelque passager; mais c'est à vous qu'il appartient. Convenez-en donc!

Milord jeta sur moi instinctivement un regard de détresse. Instinctivement entraîné, de mon côté, à prendre en pitié le chien et son maître, je m'imaginai de dire que l'animal était à moi. J'avais entendu le nom que milord lui donnait.

--_Buffalo!_ m'écriai-je, venez ici. Pourquoi êtes-vous sorti de ma chambre? Venez!

Et, comme si l'intelligente bête eût compris ce qui se passait, elle vint à moi la tête basse et l'air suppliant. J'allais l'emmener, lorsque miss Medora demanda grâce à sa tante pour le chien, et la tante, excellente femme en somme, me pria de le faire manger et de le laisser s'installer dans un coin.

--Il ne me gêne pas, dit-elle; il a l'air bonne personne, et il n'est pas si laid que je croyais.

--Je vous demande pardon, dit lord B***, il est fort laid, et vous détestez les chiens.

--Où prenez-vous cela? reprit-elle. Je ne les déteste pas du tout!

--Ah! oui, pardon! c'est vrai, murmura-t-il avec son mélancolique sourire: vous ne détestez que _mes_ chiens.

Lady Harriet leva les yeux au ciel comme une victime prenant les dieux à témoin d'une grande injustice. On se levait de table. Lord B*** m'emmena dans un coin.

--Vous êtes un bon garçon, me dit-il; vous avez compris que j'aime ce chien. Grâce à vous, il restera dans la maison. Voilà deux fois aujourd'hui que vous me faites faire ma volonté.

--Pourquoi, milord, aimez-vous tant ce chien? Il n'est réellement pas beau.

--Je l'aime parce que, me promenant en barque dans le port de Gênes, je l'ai vu au bout d'une corde, prêt à rendre au diable sa pauvre âme de chien. C'était une bête perdue qui, sautant de barque en barque, était venue se réfugier à bord d'un bateau de pêcheurs, et ces brutes trouvaient plaisant de le pendre à une de leurs vergues. Je l'ai réclamé. Il a l'air de comprendre qu'il me doit la vie, et je crois qu'il m'aime.

--En ce cas, je m'en dirai propriétaire tant que ce sera utile, et je ferai en sorte que milady vous conseille de m'en débarrasser.

--Voyez, dit-il, ce que c'est que le caprice d'une femme! Si milady avait vu ce chien avec la corde au cou, et que je fusse passé sans songer à le sauver, elle m'eût traité d'insouciant et de cruel! Elle est très-bonne, je vous jure, et très-douce; seulement... seulement, je suis son mari. C'est un grand défaut d'être le mari d'une femme!

A son tour, milady, toujours très-émue, m'appela pour me parler à l'écart.

--Nous vous devons plus que la vie, me dit-elle d'un air exalté. La vie n'est rien; mais, dans ces histoires de brigands, les femmes peuvent être exposées à des insultes. Si les choses en fussent venues là, je suis sûre, j'aime à croire que lord B*** se fût fait tuer pour nous donner le temps de fuir; mais une seule parole malhonnête est un fer rouge pour des femmes de notre rang, de notre caractère et de notre nation. Je vous dirai donc, comme lord B***, et plus chaleureusement, que vous avez notre amitié, et que nous vous demandons la vôtre. Nous nous connaissons, d'ailleurs, par votre ami monsieur... Comment l'appelez-vous?

Je trouvai fort plaisant que l'on me demandât le nom de l'homme qui me servait de caution, et je me hâtai de dire que Brumières ne me connaissait guère plus que lady Harriet elle-même.

--C'est égal, reprit-elle sans se déconcerter, il nous a dit que vous étiez peintre comme lui, et que vous aviez beaucoup de talent.

--Il n'en sait rien, milady; il n'a pas vu de moi la moindre chose.

--Oh! c'est égal! Il dit que vous parlez si bien de l'art! et il en parle si bien lui-même! Il a tant d'esprit, et il est de si bonne compagnie! C'est un jeune homme charmant! et il dit que vous êtes charmant aussi!

--Ce qui est bien la preuve, répondis-je en toute humilité, que nous sommes charmants tous les deux! Mais permettez, milady, vous êtes bienveillante, et votre gratitude pour moi fait honneur à la générosité de votre âme. Pourtant, je ne dois pas...

Milady m'interrompit en s'écriant:

--Ah! monsieur, je vois, à votre discrétion et à votre fierté, que ma confiance est bien placée, et que je n'aurai jamais à m'en repentir. Vous n'êtes pas riche, je le sais, et vous allez, en quelques jours, dépenser à Rome, où l'on est affreusement volé, tout ce qui pourrait vous en rendre le séjour possible. Nous, nous avons plus de fortune que nous n'en pouvons dépenser; et, d'ailleurs, nous ne louons pas, on nous prête cet hôtel, dont nous n'occupons pas la moitié. Vous pouvez donc être libre et seul dans tout un étage, qui ne communique même pas avec le nôtre, si l'on veut faire vie à part. Vous n'accepterez notre table et notre société qu'autant qu'il vous plaira, pas du tout si nous vous ennuyons. Mais, pour ne pas nous causer un chagrin réel, vous serez sous notre toit, et, dans le cas où vous seriez malade, ce qui peut fort bien vous arriver dans ce climat, nous serons plus à portée de vous distraire ou de vous secourir. C'est donc dans notre intérêt que je vous demande de rester ici; car, en quelque lieu que vous soyez, vous nous serez désormais un objet de sollicitude ou un sujet d'inquiétude. Choisissez généreusement.

J'étais fort embarrassé. L'offre était si gracieusement tournée, que je me trouvais maussade d'y résister. Lord B***, plus pénétrant que sa femme, devina mes scrupules et vint à mon secours.

--Elle vous a rappelé qu'elle était riche et que vous ne l'étiez pas, me dit-il de manière à être entendu de lady Harriet. C'est une maladresse; mais l'intention était bonne, et, quant à vous, vous sortirez d'affaire à votre honneur en payant votre chambre ce qu'elle nous coûte; ça n'ira pas à deux écus par mois. Vous nous permettrez bien de vous prêter les autres salles dont nous ne nous servons pas, pour faire de la peinture et pour fumer votre cigare les jours de pluie. Consentez à cet arrangement, ajouta-t-il tout bas. Sinon, je serai accusé de froideur, d'impolitesse, de maladresse et d'ingratitude envers vous.

Voilà donc mon gîte réglé. Restait à régler celui de Brumières. Je mourais de peur qu'il n'acceptât l'offre qui lui fut faite de partager l'hospitalité que l'on m'imposait. Avec ses prétentions sur le coeur et sur la main de miss Medora, je craignais d'avoir à endosser quelque responsabilité ridicule ou fâcheuse. Heureusement, l'offre lui fut faite avec moins de chaleur qu'à moi, et il eut le bon goût de refuser. Mais il est invité à revenir dîner souvent, ce qui indique l'intention de l'admettre à l'intimité des moeurs françaises. Ce n'est pas la première fois que je remarque combien les Anglais, quand ils sont aimables, le sont complètement. Sont-ils ainsi chez eux? Je ne sais.

Nous prîmes congé des dames, qui étaient fatiguées, et lord B*** me reconduisit à ma chambre pour me montrer le plan de la maison, ainsi qu'à Brumières, afin qu'il pût venir me voir, disait-il, sans être forcé de rendre chaque fois visite à ces dames; mais, comme nous traversions l'antichambre, suivis de Buffalo, qui doit rester sous ma protection jusqu'à nouvel ordre, je vis que je n'en avais pas fini avec toute ma suite. Au milieu de cet antichambre, ou plutôt de ce corps de garde, je trouvai messire Benvenuto se livrant à une danse de caractère avec la gentille suivante qui m'avait baisé la main. Ils sautaient, au son d'une guitare magistralement raclée par un gros cuisinier à moustaches noires, une superbe caricature de Caracalla, récemment engagé au service de _Leurs Excellences britanniques_.

--Ah! pour le coup, dis-je à mon hôte, voici un acolyte que je désavoue absolument. C'est un bohémien qui s'est attaché à mes pas et que je n'ai aucun motif de vous recommander.

--Qui? Tartaglia? répondit lord B*** en souriant, autrement dit Benvenuto, Antoniuccio, et cent autres noms que nous ne saurons jamais? Soyez tranquille: ce n'est pas vous qu'il a suivi; c'est l'odeur de la cuisine qui l'a attiré. Nous le connaissons beaucoup. C'est l'ancien loueur d'ânes et l'ancien ménétrier de Frascati, le compatriote et le parent de la Daniella.

En parlant ainsi, milord me montrait la gentille soubrette, qui continuait à danser en riant et en faisant briller ses dents blanches. Un coup de sonnette ne l'arrêta pas, mais l'enleva adroitement, par une dernière pirouette, jusqu'à la porte de sa maîtresse, miss Medora, à qui elle est particulièrement attachée en qualité de coiffeuse.

--Avez-vous besoin de lui? reprit lord B*** en me montrant Benvenuto-Tartaglia;

Et, sur ma réponse négative:

--Va te coucher, dit-il au bohémien; tu reviendras demain matin savoir si milady a quelque course à te faire faire, et nous te donnerons un habit, car tu en as besoin.

Tartaglia, enchanté, vint nous baiser la main à tous trois.

--Triple coquin! lui dit Brumières à voix basse, pourquoi faisais-tu semblant de ne connaître ni Leurs Excellences ni la Daniella?

--Eh! _carissime_ monsieur, répondit-il effrontément, que m'auriez-vous donné si j'avais contenté votre désir tout de suite? Quelques baïoques! Au lieu que vous m'avez nourri en voyage aussi longtemps que j'ai laissé jeûner votre curiosité!

A demain, cher ami, pour vous parler de Rome, que j'ai traversée, ce soir, à peu près dans les ténèbres. Jamais ville ne consomma moins d'éclairage dans ses rues étroites et croisées d'angles infinis. Cela m'a paru interminable et empesté de cette odeur de graisse chaude qui s'exhale d'une multitude de _frittorie_ en plein air, ornées de feuillages et de banderoles. J'ai longé la base de la colonnade de la place Saint-Pierre, qui paraît une chose puissante, même vue ainsi en courant. J'ai passé au pied du château Saint-Ange; j'ai traversé le Tibre, et puis je ne sais plus où j'ai été, où je suis. Tout est confus pour moi, tant je me sens fatigué. A demain! oui, demain, au lever du soleil, je penserai à vous qui me disiez: «J'ai tant étudié la Rome païenne et catholique, que je la connais, je la vois; je rêve quelquefois que j'y suis, et je m'y promène comme dans Paris. Au réveil, il me reste une impression de bien-être et d'enthousiasme, de lumière et de grandeur.»

C'est donc demain que je vais m'éveiller, moi, dans ce beau rêve! Je ne le crois pas encore. Le morne silence qui règne déjà au dehors me fait douter si je ne suis pas encore dans la campagne romaine.

IX

Rome, 19 mars, dix heures du matin.

Je viens de passer une heure à ma fenêtre. Je suis sur le monte Pincio, et j'ai une des plus belles vues de Rome. Oui, c'est ce qu'on appelle une vue, un grand espace rempli de maisons et de monuments bien éclairés, probablement quand le soleil s'en mêle; mais le ciel est gris, et il fait froid. La coupe de ce vallon, où Rome s'enfonce pour se relever sur ses illustres collines affaissées par le temps, est très-gracieuse; mais la ligne environnante est froide, l'horizon trop près, et pauvre malgré les grands pins qui se découpent sur le ciel, du côté de la villa Pamphili, et qui sont trop clair-semés, trop secs de contours. Je sais bien que ces monuments, ces palais, ces églises innombrables sont à voir de près, et que cette ville renferme des trésors pour l'artiste. Mais quelle laide, triste et sale grande ville! Les colosses d'architecture qui s'en détachent la font paraître encore plus misérable... pis que cela, prosaïque, sans caractère. Rome sans caractère! qui pouvait s'attendre à pareille déception! Tartaglia (car, décidément, c'est le nom qui prédomine ici) est derrière moi, me disant qu'il ne faut pas regarder Rome par un temps sombre; que ce n'est, d'ailleurs, pas par l'ensemble qu'elle brille...; que la Rome moderne ne sert qu'à avilir l'ancienne. Je ne le vois que trop. Mais, moi qui ne comprends pas le détail avant d'avoir saisi la physionomie générale, je cherche en vain à quoi ceci ressemble, tant ceci ressemble à une ville mal bâtie quelconque. Des quartiers entiers de vilaines maisons déjetées qui ne sont d'aucune époque, les unes d'un blanc criard, les autres d'un brun sale; aucune intention, aucun lien, aucune époque précise dans toutes ces constructions, et la monotonie, cependant; comment arranger cela? Est-ce l'uniformité de l'incurie, du mal-être, de l'abandon de soi-même? Il semble que cette population ne se soit pas douté qu'elle venait bâtir sur l'emplacement où fut Rome, ou bien que, prenant en haine sa splendeur passée, cause de tant d'invasions et source de tant de maux, elle se soit hâtée d'en cacher les vestiges sous un amas de rues étroites et de bâtisses misérables. Quoi! ceci n'a même pas la fantaisie de Gênes et la solennité de Pise! Si l'on prenait trente ou quarante de nos laides et crasseuses petites villes du centre de la France, et si l'on en semait le sol bien serré, pour étouffer et cacher, autant que possible, les beaux restes de la Rome des Césars et des papes, on aurait ce que j'ai sous les yeux! Je suis consterné et indigné!

Il paraît que c'est jour de lessive, car je n'aperçois pas une maison, pas un palais même, qui ne soient couverts de haillons pendus à toutes les fenêtres. Et notez que ce ne sont pas les capes rouges des marins génois, ni les brillants _mezzari_ bariolés semant de points lumineux et chauds les harmonieuses profondeurs des ruelles de Gênes. Ce sont des guenilles incolores sur des murs décolorés, ou des amas de chiffons blafards couvrant les ruines, jurant auprès des édifices, masquant les détails de la composition, la seule belle chose qu'il y aurait à laisser voir!

O déception! déception! Allons! cela passera sans doute. C'est l'effet du temps gris et des mauvais rêves que j'ai faits cette nuit. Je m'étais couché tranquille, ne sentant aucun remords et aucun regret, je vous jure, d'avoir frappé, mortellement peut-être, un voleur ou un assassin de grand chemin; et voilà que, dans mon sommeil, ce gibier de potence est revenu dix fois se faire assommer! Cela me met mal avec l'Italie dans mon for intérieur, de m'être trouvé forcé, dès mon premier pas sur cette terre sacrée, de la priver d'un de ses habitants. Cela me convient si peu, à moi, paisible et patient amoureux des fleurs des champs et des petits ruisseaux, de me frayer passage, comme un paladin, à travers des embuscades de mélodrame!

J'en suis tout triste, tout honteux, tout irrité. J'en veux à cette race de postillons insolents, de conducteurs filous, de mendiants obscènes, qui m'avaient rendu méchant, et qui sont peut-être cause que j'ai trop réellement cassé la tête du premier bandit offert à ma vengeance. Faisait-il le mort? l'a-t-on emporté? s'est-il sauvé lui-même? Cela me fait penser que j'ai promis hier à lord B*** de ne pas sortir pour mon compte avant d'avoir été avec lui faire ma déposition. Si j'en croyais Tartaglia, nous nous tiendrions tranquilles. Il assure que cela ne servira de rien; qu'on va nous ennuyer pendant six mois en nous confrontant avec tous les bélîtres arrêtés pour d'autres méfaits; enfin, que nos poursuites vont nous exposer à de pires aventures dès que nous quitterons Rome, et même dans Rome, peut-être. Il a l'air assez sûr de son fait. Peut-être aussi fait-il partie de quelque respectable société en commandite pour le détroussement des voyageurs. Je ferai ce que lord B*** jugera convenable.

Puisque je vous transmets l'opinion de Tartaglia, il faut que je vous dise de quelle merveilleuse apparition il a charmé l'instant de mon réveil.

--Il est huit heures, Excellence. _C'est moi que vous_ avez chargé de vous faire lever.

--Tu en as menti. Je n'ai pas besoin et je ne veux pas de domestique.

--Moi, domestique, _mossiou?_ Vous n'y songez pas! Un Romain domestique! Cela ne s'est jamais vu et ne se verra jamais.

--En vérité? C'est donc comme ami que tu t'occupes de ma personne? Eh bien, je n'ai pas besoin d'ami pour le moment. Va te promener!

--Vous avez tort, _mossiou!_ Tu _as souvent besoin d'un plus petit que_ SOI!

--Diantre! nous sommes érudits, même en français! Mais quel diable de costume as-tu là?

--Un joli costume, n'est-ce pas, Excellence? J'ai mis ce que j'ai de mieux en toilette du matin, et je vais vous dire pourquoi. Lord B*** m'a promis hier un habillement. Je fais les commissions de la maison, et milady ne veut pas que j'aie l'air d'un malheureux.

--Eh bien, est-ce là le goût de milady, cette toilette du matin?

--Je ne sais pas, _mossiou_; mais n'importe. On m'a promis des habits, on m'en donnera. Seulement, si je me montre dénué de tout, on me jettera une vieille redingote de domestique; au lieu que, si on me voit comme me voilà, un peu élégant, on m'offrira un habit noir, encore bon, de la garde-robe de milord.

Vous voyez que Tartaglia raisonne serré. Mais imaginez-vous son élégante toilette: un habit de bouracan vert-olive gansé de noir, rapiécé de vert-bouteille aux coudes; un pantalon pareil, rapiécé de vert-billard aux genoux. Cela fait la gamme de tons la plus étrange et la plus fausse. Ajoutez à cela un jabot de mousseline et des manchettes énormes, très-blanches, bien-plissées, mais percées de trous gigantesques; une corde grasse, qui fut jadis une cravate de soie, et une sorte de berret, autrefois blanc, aujourd'hui couleur des murailles de Rome, _objet de goût_, qu'il a rapporté de ses voyages; enfin, une épingle de corail de Gênes au jabot et une bague de lave du Vésuve au doigt. Cet ajustement de sa petite personne à grosse tête, ornée d'une affreuse barbe dure et grisonnante achève de le rendre hideux, et le contentement avec lequel il se posait devant la glace me le fit paraître si bouffon, que je partis d'un immense éclat de rire.

Je crus voir que je l'avais blessé, car il me regarda d'un air de tristesse et de reproche, et j'eus la niaiserie de me repentir. Affliger un homme qui me rendait le service de m'égayer, c'était de l'ingratitude. Quand il vit ma simplicité:

--C'est bien aisé de se moquer des pauvres, dit-il, quand on ne manque de rien; quand on a trois ou quatre cravates à choisir tous les matins!

Je compris l'apologue, et lui fis don d'une cravate. Il retrouva aussitôt sa bonne humeur, qu'il avait fait semblant de perdre.

--Excellence, me dit-il, je vous aime, et je m'intéresse à un _cavaliere_ qui sait _ce que c'est que la vie!_ (C'est là son éloge favori, éloge mystérieux, profond peut-être dans sa pensée.) Je veux vous donner un bon conseil. Il faut épouser la _signorina_. C'est moi _que je vous le dis!_

--Ah! ah! tu veux me marier! Avec quelle _signorina_?

--La Medora, l'héritière future de _Leurs Excellences britanniques_.

--En vérité? Pourquoi faut-il l'épouser? Est-ce qu'elle est en peine d'un mari?

--Non, elle est riche et belle. Oh! la belle femme! n'est-ce pas?

--Oui, après?

--Eh bien, elle a refusé ici, l'an dernier, les plus beaux partis de la contrée: des neveux de famille papale, des fils de cardinaux, tout ce qu'il y a de plus huppé.

--Tu es sûr qu'elle a refusé tout cela pour m'attendre?

--Non; mais qui sait l'avenir? Puisque vous êtes amoureux d'elle, pourquoi ne serait-elle pas amoureuse de vous?

--Ah! je suis amoureux d'elle? Qui t'a dit cela?

--Elle.

--Comment, elle? à toi?

--A la Daniella, ma cousine; c'est la même chose.

--Ah! oui-da, vraiment! voilà un amour dont je ne me serais pas avisé!

--Voyons, voyons, _mossiou_, c'est moi _que je_ m'y connais! vous êtes amoureux. La Daniella vous le dira comme moi. Elle n'est pas sotte: je suis son oncle.

--Tu disais son cousin?

--N'importe. Tenez, la voilà.

En effet, la Daniella entrait avec un immense plateau chargé, sous prétexte de thé, d'un déjeuner complet.

--Eh! bon Dieu! qui m'envoie cela? m'écriai-je. Je n'ai rien demandé; je ne veux pas être nourri ici, moi, que diable!

--Ça ne me regarde pas, répondit la jeune fille. Je fais ce que l'on m'a commandé.

--Qui?

--Milord, milady et la signorina. Je vous prie de manger, monsieur, ou je serai grondée.

--Est-ce que l'on vous gronde quelquefois, Daniella?

--Oui, depuis hier! répondit-elle d'un air singulier. Mais mangez donc!

Brumières est survenu et s'est moqué de ma contrariété. Il prétend que je fais des façons ridicules; qu'il n'y a rien de plus contraire au bon goût que cette petite fierté bourgeoise en révolte contre la facile libéralité des grands; que ces gens-là font leur devoir et leur bonheur en caressant et en gâtant ainsi les artistes; enfin, qu'à ma place, il se laisserait faire; et il a ajouté que justement, pour être à cette place dans les bonnes grâces d'une certaine personne de la famille, il aurait tué dix brigands et, au besoin, trois honnêtes gens par-dessus le marché.

Son entrain et sa gaieté ont charmé Tartaglia et la soubrette; de sorte que la conversation s'est établie sur les sujets les plus délicats avec un abandon extraordinaire. Comme je suis seul maintenant (il est midi, et je vous écris à bâtons rompus, en attendant toujours lord B***, qui m'a fait dire qu'il allait venir me prendre), je veux vous la transcrire comme une peinture de moeurs. Peut-être resterai-je ensuite quelques jours sans pouvoir vous tenir ainsi au courant de mes faits et gestes; car il faudra voir Rome et digérer mieux les réflexions que je me permets aujourd'hui de mettre étourdiment et crûment sous vos yeux. Je profiterai donc du moment que je tiens encore, pour vous installer avec moi, par la pensée, dans ce nouveau monde où je viens d'être jeté par le hasard.

LA DANIELLA, _à Brumières, pendant que je me résigne à avaler une côtelette assez bonne qui n'est ni mouton ni agneau_. (La Daniella parle facilement le français, mais non correctement, et je supprime les contre-sens et les pataquès).--Je savais bien, Excellence, que, vous aussi, vous soupiriez pour la signorina.

BRUMIÈRES.--Moi _aussi_? Qui donc est l'autre?

VOTRE SERVITEUR, _la bouche pleine_.--Il paraît que c'est moi!

BRUMIÈRES.--Coquin de paysagiste, vous ne me disiez pas ça! N'en croyez rien, charmante Daniella, et dites bien à votre jeune maîtresse qu'elle ne fasse pas d'erreur. C'est moi, moi seul qui soupire pour elle.