Chapter 3
A la suite de cette déclaration nécessaire, il y eut une discussion assez vive entre l'abbé Valreg et moi. Il était outré de me voir dans des idées si nouvelles pour lui, qui n'avait jamais songé à me demander compte d'aucune idée. Mais, quand il m'eut dit tout ce que lui suggérait sa conviction, mélange assez singulier d'égoïsme et de charité, qui consiste à faire la part des autres et la sienne propre, sans jamais se laisser aller à aucun entraînement pour eux ou pour soi-même, il prit bravement son parti, et, incapable de s'affecter de quelque chose au point de perdre une heure de sommeil, il se calma en disant:
--Allons, c'est assez se tourmenter pour un jour; nous penserons à cela demain.
En ce moment, l'horloge de l'église sonnait neuf heures, et mon oncle s'assoupit aussitôt comme autrefois, avec cette régularité de fonctions digestives qui appartient aux tempéraments vigoureux. La Marion rentra, rangea la salle, enleva la table, causant tout haut avec moi, faisant claquer ses sabots sans précaution sur le plancher sonore. Quand tout fut en ordre, elle cria dans l'oreille de son maître, qui, habitué à ce vacarme, ouvrit tranquillement les yeux sans tressaillir:
--Allons, monsieur l'abbé, on s'en va! bonne nuit! c'est l'heure de faire vos prières et de vous mettre au lit.
Elle me conduisit à la chambre que j'ai habitée pendant la moitié de ma vie, veilla à ce que je ne manquasse de rien, m'embrassa encore une fois, et monta, à grand bruit, à l'étage supérieur. Un quart d'heure après, tout dormait au presbytère, y compris votre serviteur, fatigué par les rudes chemins du pays et les durs raisonnements de l'abbé Valreg.
Le lendemain, c'est-à-dire hier, mon oncle voulut, à l'heure au souper, reprendre la discussion; je vins à bout de reculer toute explication jusque vers neuf heures moins un quart, et je compte l'amener ainsi, avec un quart d'heure de dispute chaque soir, à s'habituer, sans secousse trop vive, à ma diabolique résolution.
Vous allez croire comme lui, peut-être, que j'ai quelque folie en tête, quelque projet de Sardanapale à l'endroit de mon capital de vingt mille francs. Il n'en est rien pourtant. Je n'ai d'autre projet que celui d'aller devant moi, et de ne pas me sentir esclave d'une situation consacrée par un serment.
03 février
Mon oncle réalise mes prévisions. Il s'habitue à mes volontés d'indépendance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable d'ailleurs. Puisque j'étais en train de récapituler mon passe pour vous, il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu ce goût de la peinture sur lequel je n'ai pas osé vous donner les explications que vous me demandiez.
Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nature. Je ne faisais que lire et rêver. Tout à coup j'eus vaguement la conscience d'une jouissance infiniment plus douce qui s'emparait de moi. C'était celle de _voir_, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle de _penser_. Les premières révélations de cette jouissance me vinrent un jour au coucher du soleil, dans une prairie bordée de grands arbres, où les masses de lumière chaude et d'ombre transparente prirent tout à coup un aspect enchanté. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi cet endroit, que j'avais parcouru cent fois avec indifférence ou préoccupation, était, ce jour-là et dans ce moment-là, inondé d'un charme si étrange et si nouveau pour moi.
Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occupé jusqu'à midi au presbytère par quelques devoirs, c'est-à-dire quelques thèmes ou extraits que mon oncle me donnait régulièrement chaque matin, et que, régulièrement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pouvais voir l'effet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant dans la prairie, à bâtons rompus, le prestige qui m'avait ébloui. Je ne le retrouvais qu'au moment où l'astre s'abaissait vers la cime des collines, et quand les grandes ombres veloutées des masses de végétation rayaient l'or de la prairie étincelante. C'est l'heure que les peintres appellent l'heure de l'_effet_. Elle me faisait battre le coeur comme l'arrivée d'une personne aimée ou d'un événement extraordinaire. Dans ce moment-là, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi; les moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et même les détails prosaïques du paysage, le linge étendu sur une corde à la porte de la chaumière, les poules grattant le fumier, la baraque de branches et de terre battue, la barrière de bois brut et mal agencé qui, clouée d'un arbre à l'autre, séparait le pré de la chènevière.
-Qu'y a-t-il de si étonnant dans tout cela? me demandais-je; et d'où vient que seul j'en suis frappé? Les gens qui passent ou qui travaillent à la campagne n'y font point d'attention, et mon oncle lui-même, qui est le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parlé d'un pareil phénomène. Est-ce un état de la nature extérieure ou un état de mon âme? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple hallucination de mon cerveau?
Cette heure d'extase garda son mystère pendant quelques jours, parce que c'était, dans la saison, l'heure à laquelle soupait mon oncle, et il était fort sévère quant à la régularité des habitudes de sa maison. Une journée de mon absence ne le tourmentait pas; une minute d'attente devant ma place vide à table le contrariait sérieusement. Il était si bon, d'ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui déplaire. Aussi, dès que le timbre lointain de l'horloge de l'église, et certain vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment précis où la Marion mettait le couvert, il me fallait m'arracher à ma contemplation et interrompre ma jouissance à demi savourée. Elle me poursuivait alors comme un rêve, et, tout en coupant le gigot ou le jambon en menues tranches pour obéir aux prescriptions de l'abbé Valreg, je voyais passer devant mes yeux des files de buissons aux contours dorés, et des combinaisons de paysages empourprés par les reflets d'un ciel ardent comme la braise.
Mais ces jours d'automne raccourcissant très-vite, j'eus bientôt le loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, avec ce sentiment de la beauté des choses qui s'était éveillé en moi comme un sens nouveau, les admirables dégradations du jour et la succession d'aspects étranges ou sublimes que prenait la campagne. J'étais comme enivré à chaque observation nouvelle, et, bien que nourri de livres poétiques, il ne me venait pas à la pensée de chercher dans les mots le côté descriptif de ma vision. Je trouvais les mots insuffisants, les peintures écrites vagues ou inexactes. Les plus grands poëtes me paraissaient chercher dans la parole un équivalent qui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi, le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suffisait même plus.
C'est à cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse intérieure ne serait jamais littéraire. Mon imagination était pauvre ou paresseuse, puisque les plus puissants écrivains ne m'avaient jamais fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me révéler.
Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais être peintre; et même encore aujourd'hui j'ignore si ces premières émotions furent les vrais symptômes d'une vocation déterminée; mais, à coup sûr, elles furent l'appel d'un goût prédominant et insatiable.
J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues veillées de l'hiver, l'idée, ou plutôt le besoin me vint de me remettre sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l'été. Je pris un crayon et je dessinai, admirant naïvement cet essai barbare, et, cette fois, dominé par mon imagination qui me faisait voir autre chose que ce que ma main pouvait exécuter. Le lendemain, je reconnus ma folie et brûlai mon barbouillage; mais je recommençai, et cela dura ainsi plusieurs mois. Tous les soirs, j'étais charmé de mon ébauche; tous les matins, je la détruisais, craignant de m'habituer à la laideur de mon propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veillée s'envolaient comme des minutes dans cette mystérieuse élaboration. L'idée me vint enfin d'essayer de copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans pareille; je comptais presque les feuilles des branches; je voulais ne rien laisser à l'interprétation, et je perdais, dans le détail, la notion de l'ensemble, sans rendre même le détail, car tout détail est un ensemble par lui-même.
Un jour, mon oncle m'emmena dans un château où je vis enfin de la peinture des maîtres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers le paysage. Je restai absorbé devant un Ruysdaël. Je ne le compris pas d'abord. Peu à peu la lumière se fit, et je m'avisai que c'était là une science de toute la vie. Je résolus, dès que je serais indépendant, d'employer ma vie, à moi, selon mes forces, à écrire, avec de la couleur sur de la toile, le rêve de mon âme.
On me prêta de bons dessins; mon oncle me permit même l'achat d'une boîte d'aquarelle. Il ne s'inquiéta pas de ma monomanie; mais, quand, parvenu à ma majorité, je lui révélai ma pensée, je le vis bouleversé. Je m'y attendais. Je résistai avec douceur à ses remontrances. Je savais son respect pour la liberté d'autrui, son aversion pour les paroles inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande candeur et d'une sincère bonté.
Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premiers jours de notre connaissance, je vous ai fait mystère d'une chose aussi simple que ma prédilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait: vous m'eussiez demandé à voir mes essais; je les savais détestables, bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du maître d'école de mon village. Vous m'auriez dit que j'étais insensé, ou si vous ne me l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas en moi-même une foi assez robuste pour lutter contre les critiques de l'amitié. Celles du premier venu me sont indifférentes. Les vôtres m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'avoir à douter seul.
A mon âge, c'est-à-dire à l'âge que j'avais alors, et négligé comme je l'avais été, on ne sait pas défendre sa conviction. On la sent, on manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On l'aime parce que, révélation ou chimère, elle vous a rendu heureux; on la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est une fleur précieuse qu'un souffle de dédain, un sourire de raillerie peut flétrir.
Cette crainte est encore en moi, elle est encore fondée, et, si je n'ai pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par excès de vanité. Non! Je me suis examiné sous ce rapport-là; je me suis tâté le coeur et la tête avec impartialité. J'ai reconnu que, si je ne suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'être pour me persuader que j'ai déjà du talent; et ce qui me rassure, c'est que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-même et pour lui-même. C'est mon espérance, que je veux garder encore vierge de toute atteinte, de toute réflexion, de tout regard. Il me semble qu'avec tant de respect pour mon idéal, je ne cours pas le risque de m'égarer, et que, le jour où je vous dirai: «Voilà ce que je sais faire pour exprimer ma pensée,» j'aurai véritablement conscience d'un succès relatif à mes forces; je ne dis pas à mes aspirations; ceci, je crois, ne peut jamais être atteint par personne.
IV
Marseille, le 12 mars 185...
Me voilà en route, mon ami. J'ai fini par calmer mon oncle et par emporter sa bénédiction et ma liberté. Vous aviez sans doute raison de me dire que la patience n'est pas le génie; mais je suis tenté de croire que c'est la vertu, car ce n'est qu'à force de patience que j'ai amené mon père adoptif à ne pas souffrir de ma résolution. J'étais décidé à ne point le quitter sans avoir atteint ce résultat. Je devais cela à son affection, à ses bontés pour moi.
Je pense partir demain pour Gênes. Le passage des Alpes serait, m'a-t-on dit, assez pénible à un piéton en cette saison de bourrasques. C'est ce qui m'a décidé à prendre la voie de Marseille; mais, à vrai dire, la mer n'est pas beaucoup plus praticable en cette saison. Le ciel est noir et le mistral souffle avec furie. Il s'est apaisé un peu ce soir, et on espère que _le Castor_, vapeur génois très-bon marcheur, pourra sortir du port.
J'étais déjà venu à Marseille, dans mon enfance, avec mon père. Il était, comme vous savez, d'origine provençale, et nous avions ici un vieux parent. Ce parent est mort aussi, et je n'ai plus personne ici que je me soucie de voir. J'ai très-bien reconnu les masses principales de la ville et des plans qui l'environnent. Je me rappelais avoir dîné avec mon père dans une baraque sur les rochers; on appelle cet endroit la Réserve, et l'on y mange un certain coquillage très-recherché des indigènes, bien qu'assez coriace, qui parque naturellement en ce seul endroit du rivage. La baraque a brûlé; à la place s'élève un élégant pavillon qui va, dit-on, disparaître aussi pour faire place à des constructions nouvelles.
J'ai poussé plus loin ma promenade. Courbé en deux par un vent terrible, j'ai vu la mer bien belle, plus belle que je ne me la rappelais. Enfant, elle m'avait terrifié; aujourd'hui, sa grandeur m'a ébloui. Pourtant, c'est une chose formidablement triste que cette masse d'eau fouettée par la tempête. Aucune image n'exprime plus énergiquement la pensée d'un immense désespoir sous les coups d'une torture acharnée. Mais c'est un désespoir tout physique. L'âme humaine ne s'identifie que par la pensée des naufrages à cette tourmente du géant. C'est en vain qu'il mugit, qu'il se tord, qu'il se déchire en lambeaux, sur le flanc des rochers, les inondant de larmes furieuses et leur crachant des montagnes d'écume enragée: c'est un monstre aveugle, et ce petit point noir là-bas, cette pauvre barque qui se débat contre l'orage, porte, dans le moindre atome des êtres qui la guident, la vraie force, c'est-à-dire la volonté.
La nature est terrible sur cette petite planète où nous sommes. Il est donc bon que l'homme soit hardi. Certes, j'ai compris aujourd'hui ma frayeur d'enfant devant ce bruit, cette agitation, cette immensité! Je n'avais vu jusqu'alors que des blés et des foins courbés par les rafales de nos plaines tempérées. Mon père fut obligé de me prendre dans ses bras. J'avais tout aussi peur ainsi; ce n'était pas d'être emporté ou englouti que je tremblais contre son sein: c'était un vertige moral. Il me semblait que mon souffle était arraché de ma poitrine et que mon âme tournoyait éperdue sur ces abîmes. J'ai eu un peu de la même sensation, cette fois-ci, mais plutôt agréable que pénible. L'idée de la destruction se dresse devant l'enfant comme un spectre effroyable. Devant l'homme, habitué à la lutte, ce spectre appelle plus qu'il ne menace, et le vertige est presque une volupté.
J'ai eu un étrange plaisir à voir entrer, dans cette passe difficile de l'ancien port, quelques petits bâtiments plus ou moins en péril, selon leur construction, leur pilote et la force de la lame. Tous s'en sont bien tirés. Un petit chasse-marée, d'apparence assez fragile, m'a intéressé particulièrement. C'était le moment de tourner pour entrer dans la rade, le moment critique! La vague, sur laquelle il bondissait comme un oiseau des tempêtes, le prenait alors en flanc. Il s'est couché si à plat, que ses vergues effleuraient la crête des flots; mais aussitôt il s'est relevé, agile, élastique comme un arc bien tendu. Il a franchi légèrement une vraie montagne bouillonnante, et il s'est trouvé dans les eaux calmes, fier comme un cygne qui reprend possession de son nid. Rien ne trahissait l'épouvante dans les mouvements du petit équipage, et j'étais fier, pour ma part, comme si j'eusse été de la partie. Oui, l'homme doit être intrépide, et le spectacle le plus attrayant, c'est, on le conçoit bien, le déploiement des forces humaines. Les tempêtes et les océans ne sont rien: l'âme universelle émanée de Dieu a son foyer le plus pur en nous, qui méprisons la mort, et ce n'est pas la terre et la mer seulement qu'il faut peindre, n'est-ce pas, mon ami? c'est l'homme et sa vie!
Puis un navire plus lourd est arrivé. Son entrée a demandé plus de cérémonies. Dans ces crises où le sort de l'équipage dépend de la manoeuvre, on entend des cris à bord; mais c'est le commandement de l'intelligence ou de l'expérience, et cette voix-là domine à bon droit les rugissements de la mer.
Le tout était bizarrement accompagné du son clair et strident d'une petite harpe, partant d'assez près de moi. Tandis que flots et navires s'étreignaient dans la lutte, sur l'esplanade d'une baraque servant de cabaret, dansaient des filles et des marins endimanchés. Un artiste de grand chemin, un bohème harpiste, chevelu, déguenillé, jouait, avec une verve saccadée et diabolique, une sorte de tarentelle à mouvement détraqué, sur lequel polkaient avec fureur des créatures avinées. Le contraste était curieux, je vous jure, et résumait toute l'audace insouciante et aventureuse de l'homme de mer.
Arrivés le matin d'un voyage au long cours, bronzés par de terribles soleils et de terribles tempêtes, ces marins, rasés de frais et chaussés d'escarpins brillants, valsaient avec des filles en robe de soie, pirouettant dans sept étages de falbalas gonflés par le vent. Il faisait un froid atroce, un ciel de plomb. La vague, déferlant jusque sur les planches vermoulues de la terrasse, semblait, à chaque instant, devoir emporter baraque et orgie. Le navire, approchant comme malgré lui, semblait devoir échouer sur le bal. Personne n'y songeait, si ce n'est moi. Le harpiste eût, je crois, marqué le rhythme au milieu des affres de la mort, et le rire échevelé des lionnes de guinguette se fût perdu sans transition dans le râle de l'agonie.
J'ai dîné seul dans un autre cabaret plus tranquille, et j'ai vu, avec la chute du jour, l'apaisement rapide de la bourrasque. Le vent est devenu tout à coup tiède, et, quand l'obscurité a tout envahi, je suis resté sans lumière dans le petit recoin où l'on m'avait oublié.
Pendant que je me reposais, en me laissant aller à ma rêverie, une conversation, établie de l'autre côté d'une mince cloison, allait son train, sans m'inspirer aucun intérêt. Pourtant, je fus frappé de ces paroles prononcées distinctement par un Anglais, s'exprimant avec facilité dans notre langue:
--Croyez-vous donc que cela serve à quelque chose, d'avoir de la volonté?
Cette réflexion s'adaptait si bien à mes pensées du moment, que je ne pus m'empêcher de prêter l'oreille, et alors j'entendis, après quelques paroles banales échangées entre les deux interlocuteurs et interrompues par le petit bruit de leurs couteaux sur les assiettes, le récit que je vais vous transcrire et qui m'a paru renfermer une grande moralité.
--Bah! j'avais dix-neuf ans (c'est l'Anglais qui parlait) quand on me dit que j'étais en âge d'épouser miss Harriet. Moi, je me trouvais trop jeune et j'étais effrayé d'entrer dans le grand monde, que je ne connaissais pas et que je n'étais pas bien pressé de connaître. J'étais un cadet de famille; j'avais très-peu de quoi vivre. J'avais déjà fait avec vous ce voyage aux Antilles. Je n'aimais pas précisément la marine; mais j'avais le goût de l'indépendance et de la locomotion. Miss Harriet m'avait pris en amitié, Dieu sait pourquoi! J'avais un beau nom, soit; mais pas d'usage, pas de talent, et pas grand esprit, comme vous savez! mais elle était sentimentale, amoureuse de ma pauvreté et un peu monomane, je suppose. Des souvenirs d'enfance, une pitié que je ne lui demandais pas, un point d'honneur excentrique, le ciel vous préserve, mon cher, des femmes excentriques! l'orgueil d'enrichir un pauvre parent.... Dieu me damne si je sais quoi; enfin elle était folle de moi et mourait de consomption si nous n'étions pas mariés au plus vite. J'avais juré que je ferais le voyage de Ceylan avant de me mettre la corde au cou.
--Pourquoi Ceylan? demanda le Français.
--Je ne m'en souviens pas, reprit le narrateur. C'était mon idée, ma volonté. La volonté d'un homme devrait être sacrée. Mais miss Harriet était jolie, très-jolie même, et je devins amoureux en la voyant si éprise de moi. Bref, nous fûmes mariés avec deux cent mille livres de rente, et c'est de ce jour-là que commence mon infortune...
--Diantre! milord, fit l'autre en frappant sur la table, vous avez deux cent mille livres de rente?
--Non, reprit l'Anglais avec un soupir qui fit vibrer son verre. J'en ai à présent huit cent mille! ma femme a hérité!
--Eh bien, de quoi diable vous plaignez-vous?
--Je me plains d'avoir huit cent mille livres de rente. Cela m'a créé des devoirs, des obligations, une foule de liens qui ne convenaient pas à mon caractère, à mon éducation, à mes goûts. J'aime à faire ma volonté, mais je ne suis pas méchant, et, n'ayant jamais pu vivre à ma guise, depuis que je suis marié, riche et considéré, j'ai toujours été très-malheureux.
--Comment donc ça?
--Vous allez voir. Ma femme, dès le lendemain du mariage, me fit homme du monde. Je n'étais pas né pour ça. Je m'ennuyais dans la grandeur; j'aimais mieux la compagnie des gens simples. J'aurais voulu parler marine et voyages; il me fallait parler politique et littérature. Ma femme était bas-bleu. Elle lisait Shakspeare; moi, je lisais Paul de Kock. Elle aimait les grands chevaux; je n'aimais que les poneys. Elle faisait de la musique savante; moi, je préférais la trompe de chasse. Elle ne recevait que des gens de la plus haute classe; moi, je m'en allais volontiers causer avec mes gardes. Je me plaisais quelquefois au détail de la ferme; elle ne trouvait rien d'assez luxueux et d'assez confortable pour la vie de château. Elle avait toujours froid quand j'avais chaud, et chaud quand j'avais froid. Elle voulait toujours aller en Italie quand je voulais aller en Russie, et réciproquement; être sur terre quand j'aurais voulu être sur mer, et _vice versa_; et de tout ainsi!
--La belle affaire! s'écria le Français en riant. C'est là le mariage! Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la même histoire. C'est ennuyeux pour les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de faire deux ménages; mais, quand on est milord...
--Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes, repartit l'Anglais d'un ton qui révéla tout à coup une certaine supériorité de caractère; si j'avais abandonné milady, elle aurait eu le droit de se plaindre et peut-être celui de manquer à ses devoirs. Je n'ai pas voulu faire de ma femme une femme délaissée. Je voyais bien (et je l'ai vu très-vite) qu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable; ni intéressant. Elle avait bien assez à rougir en elle-même de m'avoir aimé si follement. Ça, je n'y pouvais rien; mais je n'ai pas voulu qu'elle fût humiliée dans le monde, et je ne l'ai pas quittée. Je ne l'ai jamais quittée, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi!
L'Anglais soupira, le Français se mit à rire.