La Daniella, Vol. I.

Chapter 24

Chapter 243,857 wordsPublic domain

--Tu songes à l'impossible, répondit-elle en secouant la tête. Ton affaire prend une mauvaise tournure. Mon frère, qui, par bonheur, ne te soupçonne pas du tout d'être mon amant, a conçu pourtant contre toi une haine effroyable, à cause des coups que lu lui as donnés. Il prétend maintenant qu'en le frappant, tu l'as traité d'espion et que tu as injurié et maudit, en termes révolutionnaires, le gouvernement de l'Église. Il dit t'avoir reconnu, et il produit un témoin qui serait accouru trop tard pour le secourir, mais qui aurait entendu tes paroles et vu ta figure. Ce témoin n'a jamais été vu à Frascati, et pourtant la police paraît le connaître et a pris acte de sa déposition. On a été encore hier au soir à Piccolomini, probablement pour t'arrêter, et, ne te trouvant pas, on a fait ouvrir ta chambre pour s'emparer de tes papiers; car on assure maintenant que tu es affilié à l'éternelle conspiration que l'on découvre toutes les semaines contre le pouvoir temporel du saint-père. Heureusement, ma tante avait prévu le cas: elle avait retiré de ta chambre tout tes effets, et jusqu'au moindre bout de papier chiffonné. Tout cela était bien caché dans la maison. Elle a dit que tu étais parti la veille pour Tivoli, à pied, avec ton attirail de peintre, et que tes autres effets étaient restés à Rome le jour de Pâques. Aussitôt qu'elle s'est vue débarrassée de ces inquisiteurs, elle est partie elle-même pour Rome, où elle va consulter lord B*** sur ce qu'il y a à faire pour te tirer de là. Il faut donc que tu attendes patiemment ici le résultat de ses démarches; car de songer à voyager, de jour ou de nuit, sans tes passe-ports, qui sont à la police française à Rome, c'est impossible. Tu serais arrêté à la première ville, et, vouloir passer la frontière par les sentiers, comme font les brigands et les déserteurs, en supposant que je pusse te servir de guide, ce qui n'est pas, c'est mille fois plus pénible et plus dangereux que de rester ici, où, lors même qu'on te soupçonnerait d'y être, on ne se déciderait pas aisément à venir te prendre.

--Et pourquoi cela?

--Parce que ceci est une ancienne résidence papale et qu'il y avait autrefois droit d'asile. Les Borghèse avaient hérité de ce droit, et, bien que tout cela soit aboli, la coutume et le respect des anciens droits subsistent encore. Pour se faire ouvrir ces portes qui te défendent, il faudrait que l'autorité locale se décidât à faire une grave injure à la princesse, et on ne l'osera jamais sans sa permission.

--Mais pourquoi n'obtiendrait-on pas cette permission?

--Parce que Olivia aussi est partie pour Rome, et qu'elle va tout confier à sa maîtresse, laquelle est généreuse et s'intéressera à nous. Tu vois que les femmes sont bonnes à quelque chose, et je crois même que, dans notre pays romain, il n'y a que nous qui valions quelque chose en effet.

J'étais bien de cet avis, et, me rappelant que, sans passeport, il n'y avait moyen de s'embarquer sur aucune rive d'Italie, à moins de se lancer dans ces aventures trop pénibles ou trop périlleuses pour la chère compagne que je ne veux pas laisser derrière moi, je me suis résigné à suivre son conseil et à m'abandonner à la protection des femmes; car je suis profondément touché du dévouement de la Mariuccia et d'Olivia. J'admire la prévoyance et l'activité de ce sexe généreux et intelligent, qui, en tout temps et en tout pays, mais en Italie surtout, a été la providence des persécutés.

--Prends-en donc ton parti, disait Daniella en rangeant la chambre et en plaçant un petit crucifix à mon chevet et un vase à fleurs sur ma cheminée, comme s'il se fût agi d'installer là un ménage dans les conditions les plus régulières et les plus naturelles: tu en seras quitte pour t'ennuyer ici huit jours au plus. Il est impossible que milord et la princesse ne trouvent pas le moyen de te délivrer avant une semaine.

--M'ennuyer! tu ne viendras donc plus me voir?

--Et comment vivrais-je si je ne venais pas? Oh! si tu voyais un jour s'écouler sans moi, tu pourrais bien dire: «La Daniella est morte!»

--Mais la Daniella ne peut pas mourir!

--Non, puisque tu l'aimes!... Donc, tu te soumets?

--Avec une joie dont tu n'as pas d'idée; car je me suis tourmenté tout un jour du désir d'être enfermé ici avec toi. Une seule chose me gâte mon rêve, c'est le métier que tu fais pour venir et t'en aller. Cela est un vrai supplice pour moi.

--Et tu as tort. Voilà le beau temps; le vent souffle de l'Apennin, tous les nuages s'en vont à la mer. Nous avons du soleil au moins pour huit jours; mes promenades seront donc très-jolies, et, puisque nous avons inventé, Olivia et moi, l'arrivée prochaine d'ouvriers dans ce château, nous aurons mille prétextes pour qu'elle m'y envoie avec des paquets. D'ailleurs, le plus lourd est transporté; je n'ai plus qu'à m'occuper de te nourrir. Si ce beau temps nous amène quelques étrangers à Frascati, les soirées sont encore trop fraîches pour qu'ils ne retournent pas à Rome avant la nuit. Or, comme la journée suffit à peine pour leur faire voir les villas qui touchent à la ville, et Tusculum, qui attire plus que tout le reste, tu ne seras pas dérangé ici. Mondragone est toujours ce que l'on visite le moins, et, s'il arrivait que, pour ne pas éveiller les soupçons, Olivia fût forcée d'amener ici quelque promeneur, souviens-toi de ce que je vais te dire de sa part. Elle aurait le soin de frapper très-longtemps et très-fort à la grande porte avant d'ouvrir elle-même. Elle ferait semblant de compter sur un ouvrier occupé dans la cour, et, ne le voyant pas venir, elle essayerait une prétendue _autre_ clef, qui serait la véritable et qui ouvrirait comme par hasard. Tu aurais eu tout le temps de rentrer dans ton casino et de t'y enfermer. On n'est forcé d'y conduire personne, puisque les étrangers ne savent pas qu'il existe, et on peut toujours dire qu'il tombe et qu'on n'y va plus.

--Ah çà! mon Dieu, ne tombera-t-il pas, pendant que tu es avec moi? Je deviens bête et peureux, comme un enfant. Je suis si heureux, que je me demande si le ciel ne va pas s'écrouler sur nos têtes, ou si la terre ne va pas fuir sous nos pieds.

--Rien ne tombera, rien ne bougera; nous nous aimons!

--Tu as raison! Il doit y avoir pour les vrais amants une Providence particulière.

--Il y a plus que cela: il y a en eux une vertu magique et une force surnaturelle qui vaincraient le diable, si le diable s'attaquait à eux.

Elle déjeuna avec moi, et me quitta pour aller travailler à la villa Taverna, car il faut qu'elle soit vue faisant sa besogne, et nous décidâmes qu'à partir du lendemain, elle ne reviendrait plus dans la journée, à moins de quelque événement imprévu. Elle m'arriverait tous les jours, à six heures du soir, et ne partirait plus qu'à huit heures du matin. Il lui était indifférent de rencontrer des ouvriers dans le parc à cette heure-là. Elle serait censée avoir été faire pour Olivia une commission au couvent des Camaldules, et, quant à la course du soir, elle trouverait des raisons non moins plausibles.

--De quoi t'inquiètes-tu? disait-elle. Les raisons ne manquent jamais. Cela se trouve, juste au moment où l'on en a besoin, et celle qui reste court, ou qui fait un mensonge invraisemblable, n'est pas digne d'être femme et d'avoir un amant.

Je m'étais souvent imaginé, moi, que, quand une femme me dirait si ingénument sa supériorité en fait de ruse, je me méfierais d'elle pour mon compte; mais, depuis que j'aime celle-ci, tout est changé en moi, tout est renversé dans mon esprit. Du moment que c'est elle qui ment, je trouve que le mensonge est une des grâces de son sexe.

Toutes choses réglées ainsi, je l'ai vue partir sans angoisse. Il me semblait que je ne la quittais pas: j'allais penser à elle tout le jour en travaillant.

XXIX

Mondragone, 12 avril.

Car il est bien temps de travailler, n'est-ce pas? Depuis que j'ai mis le pied en Italie, je me délie les jambes et je me croise les bras. Il est temps aussi, non plus de savoir si j'aurai du talent, mais de songer à en acquérir. En tout cas, il faut que j'aie une industrie qui m'aide à me constituer une sécurité, un intérieur, une famille. Cette industrie pourra toujours être un gagne-pain, sans aucun honneur artistique; c'est le pis-aller de la situation; mais on doit se dégoûter d'un métier où l'on ne met pas tout l'effort de son être moral, et je veux, puisque la question de métier est jugée et acceptée par ma conscience, porter dans le mien tout l'idéal dont je suis capable, tout le feu que je dois puiser dans l'amour. Allons, allons! oui: je dois à la femme qui m'a initié à la vie supérieure, de manifester cette vie par une distinction et une valeur quelconques. J'aurai donc du talent, il le faut, et ce problème de ma destinée et de ma pensée, qui me paraissait si effrayant à sonder, c'est une chose claire comme le jour, à présent. _Vouloir, espérer, tenter!_ Non! Quelque chose de plus encore; quelque chose comme ce qui fait la grandeur et la beauté de ma maîtresse: _Croire et pouvoir!_ Je commençai donc sur-le-champ à déballer et à préparer mon sac d'étude; après quoi, je cherchai un sujet pour commencer quelque chose. J'avais si bien juré d'être prudent, que Daniella m'avait laissé la liberté de me promener dans mon vaste domaine.

Il y a là, quand le soleil brille, dans ces accidents d'architecture disloquée, dans cette végétation folle qui a tout envahi, dans ce contraste d'un reste d'opulence souriante avec la solennité de l'abandon, des motifs pour toute la vie d'un peintre. Ces ruines n'ont rien qui rappelle celles de nos manoirs féodaux. Il n'y faudrait chercher ni les grandes lignes austères, ni la sombre couleur, ni le caractère effrayant. Le Pianto lui-même n'a rien de lugubre. C'est toujours l'Italie qui rit et chante jusque sous l'herbe du tombeau. Mais, par cela même que de telles ruines ont une physionomie que les littérateurs et les peintres n'ont pas usée, soit qu'ils ne l'aient pas regardée, soit qu'ils ne l'aient pas comprise, elles sont pour moi une trouvaille. Ce n'est pas seulement un fait à étudier, c'est un certain aspect à rendre, un sentiment particulier à exprimer; c'est une interprétation originale d'objets qui ont leur manière d'exister.

J'ai appris avec soin la perspective et j'ai étudié l'architecture, ne voulant pas être arrêté par des obstacles matériels qui gênent même les maîtres aujourd'hui. On s'est moqué de moi à l'atelier, et je me suis obstiné à croire qu'en attendant la révélation de la syntaxe des choses, il était bon d'en connaître la grammaire élémentaire. Nous n'avons pas toujours à notre service les conditions de l'inspiration, et les tons froids dominent dans le tableau de la vie; c'est donc une immense perte de temps que d'attendre les beaux jours de l'exubérance. Si nous n'avons qu'accidentellement du soleil dans l'âme, nous avons toujours, quand nous la cultivons un peu, cette tranquille et laborieuse petite volonté dont vous aussi, mon ami, vous m'avez raillé quelquefois. Tant il y a qu'aujourd'hui me voilà prisonnier dans des murailles, c'est-à-dire dans des lignes, des aplombs, des angles et des parallèles; que tout cela produit, dans l'ombre et dans la lumière, des effets magiques, et que je suis bien content d'être adroit et habile, en attendant mieux.

J'ai donc passé deux heures à me promener dans tous les sens et à contempler les effets. Je n'avais que l'embarras du choix. Il s'agit de commencer par quelque chose, et je suis fixé pour demain; mais vous savez, mon ami, que l'on ne peut pas travailler exclusivement devant la nature. Elle ne pose pas toujours devant nous, et même elle pose à peu, qu'elle nous désespère. C'est un modèle qui ne reste pas un instant éclairé comme l'instant d'auparavant. Il faut prendre l'effet au vol, et interpréter ensuite avec le sentiment. J'avais donc besoin d'un atelier pour travailler _da me_, comme on dit ici, et je me suis mis à le chercher.

Certes, le local ne manque pas, et, pour cela aussi, je n'avais que l'embarras du choix. Je me suis décidé pour une salle immense et d'une fort belle coupe, située au premier, du côté sud; au troisième, du côté nord, tout au beau milieu du grand pavillon. Ce doit avoir été là, jadis, la chapelle papale. Elle n'a plus que quatre murs, et pas mal de trous que je suis occupé à boucher avec des planches, laissant à découvert tes ouvertures qui me donnent un beau jour et qui sont placées trop haut pour inquiéter ma Daniella. Il y a ici, à discrétion, du bois de travail en partie débité, des échelles, des planches et des tréteaux de toute dimension. J'ai trouvé même quelques vieux outils élémentaires laissés par les ouvriers, une scie, un marteau, des tenailles, etc., et j'ai choisi, dans le bois dépecé pour la menuiserie, les matériaux au moyen desquels je pourrai me fabriquer, tant bien que mal, une espèce de chevalet. Élevé à la campagne, je ne suis pas plus maladroit qu'un autre, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour devenir le Robinson de ma solitude.

Je suis sûr, pourtant, que vous riez de mes préoccupations d'installation et d'outillement dans mes ruines. Moi aussi, j'en ris; ce qui ne m'empêche pas de m'en amuser sérieusement. Daniella songe bien à mon café! Je trouve charmant de m'établir comme un artiste paisible et bourgeois, dans les conditions qui semblent le plus exclure le bien-être du corps et de l'esprit. Et, si vous y réfléchissez, vous verrez combien ce sentiment-là est naturel, et comme l'idée d'un certain arrangement des choses, fût-ce dans une grotte de rochers, égaye la vie et provoque l'activité humaine.

Quand je me suis vu muni de tout ce qui m'était nécessaire, j'ai songé au moyen de scier et de clouer sans faire de bruit. J'ai essayé mon marteau, enveloppé d'un lambeau de tablier de cuir abandonné par les charpentiers; mais, de mon atelier, je domine tous les environs, et, bien que les jardins soient presque toujours déserts autour de Mondragone, la petite ferme située tout au bas de l'allée de cyprès, c'est-à-dire à un quart de lieue environ, doit entendre chanter les grandes girouettes de la terrasse. Donc, je dois renoncer au marteau, et demander à Daniella de m'apporter des clous à vis et des vrilles. Quant au bruit moins retentissant de la scie, j'irai me servir de cet outil dans le Pianto, où j'ai remarqué qu'aucun bruit du dehors ne pénètre; d'où je conclus qu'aucun bruit n'en doit sortir.

Ne pouvant rien commencer aujourd'hui, j'ai fait une nouvelle tournée à un autre point de vue. Il s'agit de savoir si, en collant l'oeil aux fentes des huis ou en grimpant aux murs d'enceinte, on peut m'apercevoir du dehors quand je ne suis pas dans mon casino. Je me suis assuré que les portes sont neuves et bien jointes; que les murs, qui me paraissaient médiocrement élevés, Continent, à l'extérieur, des escarpements formidables; enfin, que ma forteresse, avec son air bénin, est très-difficile à escalader.

Pourtant je dois regarder le casino comme une citadelle de réserve, en cas d'envahissement des autres parties de mon domaine par les curieux, et j'ai avisé à boucher les fentes des portes et fenêtres qui relient ma petite terrasse avec le fond du portique de Vignole, lequel sera mon promenoir les jours de pluie, et mon chemin de retraite rapide en cas d'alerte. Me voilà donc à l'abri de tout espionnage et de toute surprise. Il ne reste plus à redouter que le cas de sommation légale à la bonne Olivia, et le casino n'est garanti, du côté des appartements, que par des portes assez minces. En outre, il n'y a aucun moyen de s'en échapper sans courir grand risque de se casser le cou, et cette idée me fait frémir quand je songe que je peux être surpris avec Daniella, et qu'elle tenterait probablement de s'échapper avec moi.

Pourtant, tous ces palais italiens ont quelque ingénieuse cachette ou quelque issue mystérieuse, et je serais bien étonné si je ne découvrais pas l'une ou l'autre quelque part.

C'est toujours vers le Pianto que mon esprit va cherchant le mystère de Mondragone. Il est évident qu'Olivia et Daniella l'ignorent; mais, si l'écroulement de quelque passage secret a effacé le souvenir de la tradition, est-il possible d'en retrouver la trace?

Je suis donc retourné au Pianto, et j'ai vainement tâché d'explorer les cuisines, sous le _terrazzone_. Après quelques pièces insignifiantes, j'ai trouvé des murs et des amas de moellons placés récemment pour soutenir les voûtes qui menaçaient ruine. Cette partie est condamnée absolument. Remontant alors au cloître, je suis venu à bout, avec mon ciseau, de forcer le volet d'une de ces petites fenêtres plus larges que hautes, sortes de soupiraux qui me tourmentaient. J'ai lancé par là, d'abord de petites pierres que j'ai entendues, tomber assez profondément, et puis des morceaux de papier enflammés que j'ai pu suivre de l'oeil. Le premier que j'ai risqué a été le seul qui menaçât d'incendier le château. En le regardant descendre lentement et brûler à terre, je me suis assuré qu'il n'y avait là aucun amas de bois et aucun débris combustible; rien que le sol, semé de pierres et de briques cassées. Les autres papiers enflammés m'ont permis de distinguer parfaitement le local. C'est une cave assez spacieuse, bien voûtée, très-sèche, et qui communiquait à une cave contiguë par une arcade maintenant comblée de débris jusqu'au cintre.

Tout cela me serait bien facile à explorer au moyen d'une corde à noeuds fixée au soupirail, si ce soupirail n'était défendu par des barres de fer très-rapprochées et très-bien scellées dans la pierre. Il faudrait donc arracher cette grille, ce qui ne serait pas impossible avec les outils convenables; mais le bruit! Il ne m'est pas bien prouvé qu'il soit absolument étouffé dans cet entonnoir. Au premier ouragan, je profiterai du vacarme général pour risquer ce travail.

N'ayant plus rien à tenter aujourd'hui, je suis revenu sur ma petite terrasse pour vous écrire tout ce qui précède. J'ai, de là, cette magnifique vue dont je vous ai parlé, et, avec la jouissance des yeux, celle de l'ouïe; car, excepté le berger qui garde ses moutons sur les sommets de Tusculum, je suis l'habitant le plus haut perché de tout ce massif de montagnes. Tous les bruits des collines et des vallées montent donc jusqu'à moi, et j'ai eu le loisir, en vous écrivant, d'étudier cette musique produite par la rencontre fortuite des sons épars qui constitue, en chaque pays, ce que l'on pourrait appeler la musique naturelle locale.

Il y a des endroits comme cela qui chantent toujours, et celui-ci est le plus mélodieux où je me sois jamais trouvé. En première ligne, il faut mettre la chanson des grandes girouettes de la terrasse extérieure. Il est si régulièrement phrasé à son début, que j'ai pu écrire six mesures parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque souffle du vent d'est, qui règne depuis ce matin. Ce vent procède, sur la première girouette, par une phrase de deux mesures plaintives à laquelle répond la seconde girouette par une phrase pareille de forme, mais d'une modulation plus triste; la troisième continue le même motif, en le modifiant par un changement de ton très-heureux.

La quatrième girouette est cassée, par conséquent muette, ce qui est fort à propos, vu que son silence permet à la première de reprendre son thème dans le ton où il vient d'être porté par l'augmentation du vent; alors, pour peu que la bouffée continue, les trois girouettes chantent une sorte de canon à trois voix qui est fort étrange et fort pénétrant, jusqu'à ce que le souffle qui les pousse tombe peu à peu et les ramène, par des intervalles inappréciables à nos conventions musicales, c'est-à-dire plus ou moins faux, à leur justesse première.

Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui dominent l'ensemble. Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son des cloches des Camaldules; mais il arrive, à chaque instant, que ces cloches leur font une très-belle harmonie. J'entends aussi, par moments, les phrases entrecoupées des orgues de ce couvent, ou de l'église de Monte-Porzio, village que j'aperçois sur ma droite, au-delà des Camaldules. Est-ce de l'une ou de l'autre église que partaient, cette nuit, les sons que j'ai cru être ceux d'un piano? En ce moment, rien n'y ressemble, rien ne m'explique ce phénomène d'acoustique.

D'autres chants se mêlent encore à ceux des girouettes: ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne. Ils chantent fort mal; ils crient du nez, et je n'en entends pas un sur cent qui me paraisse tant soit peu bien organisé pour la musique. Ils semblent avoir beaucoup moins conscience de ce qu'ils chantent que les girouettes de Mondragone. Néanmoins, je saisis parfois des phrases d'un caractère sauvage qui ne déparent pas le sentiment répandu dans l'ensemble.

Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés qui se dressent du côté de la villa Taverna comme des parasols ouverts au-dessus du _stradone_ de chênes, et dans une cascade que je ne puis apercevoir, mais que je me rappelle avoir remarquée le long de l'énorme massif de maçonnerie qui soutient le _terrazzone_. Ces eaux perdues des ruines sont très mystérieuses. Les fontaines d'où elles jaillissaient étant brisées et taries, elles se sont frayé des passages inconnus dans les fondations et s'échappent par les fissures qu'elles rencontrent, au milieu de rideaux de plantes pariétaires qui font des cheveux et de la barbe aux grands mascarons béants au fond des niches.

Et puis, il y a les cris des oiseaux, bien que les oiseaux soient beaucoup plus rares ici que dans nos climats. Ce sont les vautours et les aigles qui dominent. Le menu peuple des petits chanteurs mystérieux des buissons me paraît en minorité. Il y a donc peu de doux gazouillements dans l'air, mais de grandes voix aigres qui semblent chanter une messe des morts, en se moquant de ce qu'elles disent.

En écoutant tout cela, je poursuis et tourmente une idée qui m'a bien souvent frappé dans ces harmonies naturelles que produit le hasard. Le vent, l'eau courante, les portes qui grincent sur leurs gonds, les chiens qui hurlent et les enfants qui crient, toutes ces voix qui sont censées chanter faux, produisent quelquefois, par cela même qu'elles échappent aux règles tracées, des effets d'une puissance et d'une signification extraordinaires. C'est peut-être bien à tort que les musiciens s'en offensent. Dans le faux, il y aurait à choisir, et, si nous n'avions le sens de l'ouïe oblitéré par la convention de la méthode, nous découvririons des beautés inconnues, des expressions souverainement vraies et nécessaires dans des dissonances réputées inadmissibles. Dans ce nombre, il faudrait ranger surtout la fantaisie éolique que ces girouettes rouillées me font entendre en ce moment. Elles pleurent et soupirent, dans leurs folles discordances, avec une énergie dont aucune définition musicale ne saurait rendre le déchirement. C'est quand elles sortent de leurs thèmes _possibles_, c'est quand je ne trouve plus le moyen de noter leurs vibrations délirantes avec des signes convenus, qu'elles remplissent l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse de l'infini.