La Daniella, Vol. I.

Chapter 23

Chapter 233,987 wordsPublic domain

Pendant son absence, j'explorai attentivement mon domicile. Il y faisait passablement froid; mais il y a une cheminée, et le bois ne manque pas dans les appartements en réparation. J'allai chercher une provision de copeaux, après m'être assuré; qu'il y avait chez moi des volets pleins qui me permettaient d'éclairer l'appartement sans que cette clarté fût aperçue du dehors. La nuit s'annonçait noire et pluvieuse comme celle d'hier.

--Quand elle sera tout à fait venue, me disais-je, les nuages qui rasent cette cime où me voilà niché, me permettront d'allumer mon feu sans crainte d'être trahi par la fumée.

J'étais devenu d'une extrême méfiance. Dès qu'il s'agissait de recevoir là ma chère compagne, je voulais qu'elle y fût en sûreté. Je me mis donc à faire la tour de ma forteresse, examinant les issues avec un soin minutieux. Il y en a deux principales au midi, tout près l'une de l'autre: celle de la grande cour et celle du parterre qui lui est parallèle; toutes sont en bois de charpente, traversées de lourds madriers et ferrées solidement. Sous tes bâtiments de la cour, à l'ouest, et sur le _terrazzone_, au nord, plusieurs ouvertures manquent de portes, et beaucoup de fenêtres sont sans menuiserie; en outre, toute la grande galerie de l'ouest est complètement à jour; mais toutes ces ouvertures sont situées à une hauteur considérable an-dessus du soi extérieur, à cause des gradins de la montagne, et toutes les portes de dégagement sont bouchées par des tas de moellons ou par des piles de bois de charpente qui braveraient un assaut. Tout cela est au moins à l'abri d'une surprise. Il n'y a pas une seule brèche qui ne soit hors de portée, à moins d'échelles de siège, dont je ne présume pas que Frascati soit bien riche. A supposer que l'on envoyât de la gendarmerie pour abattre une de ces clôtures, cela ne pourrait pas se passer sans un grand bruit; les assiégés auraient tout le temps de déguerpir d'un autre côté et de se cacher dans une de ces mille retraites qu'offrait les montagnes, les ruines, les couvents et les bois voisins. Ce pays semble disposé tout exprès pour que jamais le pouvoir officiel ne puisse avoir raison de ceux qui veulent se soustraire à ses volontés, et la preuve, c'est que le brigandage y règne en tout temps et y semble indestructible.

Je faisais ces réflexions en traversant la petite galerie sombre du Pianto. La nuit était venue, et je m'arrêtais de temps en temps pour étudier tous les bruits étranges de ces ruines. Tantôt, c'étaient les cris aigus des oiseaux de proie cherchant un abri, tantôt des rafales de vent engouffrées sous les voûtes; mais, dans le Pianto, c'était un silence de mort, tant cette construction est isolée dans un épais massif d'architecture.

J'eus donc un tressaillement de joie en croyant entendre des pas sur l'escalier supérieur. Ce ne pouvait être que Daniella, dont le pied léger faisait crier le gravier sur tes dalles. Je m'élançai à sa rencontre; mais, en remontant à la salle du grand arceau (je donne des noms à tous ces lieux dont j'ignore l'histoire), je me trouvai seul dans les ténèbres. J'appelai à voix basse: ma voix se perdit comme dans une tombe. J'avançai en tâtonnant; je m'arrêtai au moment de passer dans une autre salle; j'écoutai encore: il me semblait que l'on marchait derrière moi et que l'on descendait l'escalier du Pianto, que je venais de remonter. Quelqu'un s'était croisé avec moi dans l'obscurité; quelqu'un qui m'avait entendu appeler, sans nul doute, et qui n'avait pas voulu me répondre; quelqu'un enfin qui marchait furtivement, mais dont le pas, plus accusé que celui d'une femme, ne pouvait plus être attribué à Daniella.

Voilà, du moins, ce que je me persuadai un instant. J'écoutai attentivement. Je me figurai entendre sous mes pieds le grincement d'une porte qui se ferme. Je retournai au Pianto. Tout était morne et sombre, et je n'entendais que l'écho de mes pas; sous les voûtes du petit cloître. J'avais pris pour des pas humains un de ces bruits de la nuit qui restent souvent à l'état d'énigme, bien que la cause en soit des plus simples et fasse sourire quand, par hasard, on la découvre. J'avais eu peur, la peur d'un avare qui a un trésor à enfouir.

Je trouvai Daniella installée dans le casino, et mettant mon couvert aussi tranquillement et aussi gaiement que si c'eût été là une demeure comme une autre. Elle avait trouvé une table, elle avait apporté des bougies, du pain, du jambon, du fromage, des châtaignes, du linge et une couverture de laine. Le feu brillait dans la cheminée et faisait danser follement les fleurs et les oiseaux de la fresque. Le taudis avait un air de fête et un fond de propreté réjouissante. Je sentis une joie rendue plus vive par le moment de terreur que je venais d'éprouver. Émotions charmantes qui redoublez en nous l'intensité de la vie, je ne vous connaissais pas avant d'aimer! Je ne songeai plus qu'à m'enfermer avec ma Daniella et à souper avec elle pour la première fois, en lui disant mille fois pour une: «Je t'aime, et je suis heureux!»

Il était déjà sept heures, et, tous deux, nous mourions de faim. Jamais chère ne me parut plus délicieuse que ce modeste souper.

--Laisse faire, disait Daniella, ceci n'est qu'un repas improvisé. Demain, je veux que tu sois mieux que tu ne l'étais chez lord B***, à Rome.

--Dieu me garde de ce bien-être qui te fait arriver ici embarrassée et chargée comme un _facchino_, et qui attirera l'attention sur ces allées et venues!

--Non, non; dès que la nuit se fait, les grilles des deux parcs sont fermées, et aucun étranger n'y pénètre. Les fermiers et les gardiens rentrent chez eux pour souper, dormir ou causer. D'ailleurs, je ne m'amuse pas à suivre le _stradone_. Je me glisse par des taillis de buis et de lauriers où il est impossible d'être vu, et je pourrais même venir par là en plein jour sans aucun risque, comme je l'ai fait tantôt, comme je le ferai demain matin pour t'apporter des nouvelles de ton affaire, et un déjeuner avec du café!

Cette idée de café dans les ruines de Mondragone me fit rire, et la sécurité de ma compagne me rappela les pas que j'avais cru entendre. Je songeai alors à lui en faire part.

--C'est quelque rat, me dit-elle en riant. Il est impossible que, sans les clefs, personne entre dans l'endroit que tu appelles le Pianto.

--Il y a pourtant là, sous les arcades, un appartement clos de volets et de grilles où je n'ai jamais pu entrer ce matin, et où quelqu'un pourrait s'être installé comme je le suis ici.

--Et Olivia ne le saurait pas? A d'autres! Olivia fait sa tournée trop souvent pour qu'on la trompe; et, d'ailleurs, ses clefs ne la quittent jamais. Je suis la seule personne au monde à qui elles les ait jamais confiées. Quant à ce qu'il te plaît d'appeler un appartement, c'est-à-dire aux caves qui sont au-dessous du petit cloître, et qui communiquaient autrefois avec les grandes cuisines situées sous le _terrazzone_, précisément Olivia m'en parlait ce matin. «Ne va pas là sans lumière, me disait-elle, car il y a des chambres souterraines dont les escaliers sont complètement rompus, et, si tu te souviens, il y a de quoi se tuer.» Moi, je connais très-bien tous les coins et recoins de ce palais. J'y venais autrefois avec Olivia tous les dimanches, et je peux te dire que ces fenêtres qui t'intriguent donnent sur une galerie située beaucoup plus bas que le cloître, et dont on ne sortirait pas sans échelle si l'on y tombait; car il n'y a plus d'autre issue que ces mêmes fenêtres. Je ne sais même pas s'il y en a jamais eu.

--C'était donc une prison?

--Peut-être! je n'en sais rien; mais crois bien que, si je ne te savais pas en sûreté ici, je ne serais pas si gaie, si heureuse de t'y voir seul avec moi.

Elle ranima le feu, et un grillon, apporté par moi sans doute avec les copeaux, se mit à chanter d'une voix délirante.

--Oh! c'est signe de bonheur! s'écria Daniella; c'est signe que le foyer allumé par nous ici est béni et consacré!

XXVIII

Mondragone, 12 avril.

Cette veillée s'écoula comme un instant, et pourtant elle renferma pour nous un siècle de bonheur; car, à un certain degré d'épanouissement, l'âme perd la véritable notion du temps. Et ne croyez pas, mon ami, qu'un amour sensuel et aveugle fasse de mon existence actuelle une pure débauche de jeunesse. Certes, Daniella est un trésor de voluptés; mais c'est dans toute l'acception de ce mot divin qu'il faut l'entendre. Elle n'a, il est vrai, en dehors de la passion, qu'un esprit enjoué, prompt à la riposte dans une guerre de paroles taquines, et des notions assez fausses sur toutes les choses sociales, malgré ses excursions en France et en Angleterre, qui l'ont rendue beaucoup plus intelligente que la plupart de ses compagnes; mais tout cela m'importe peu, et je ne vois plus en elle que cet être intérieur que moi seul connais et savoure, cette âme ardente jusqu'à la folie dans le dévouement exclusif, dans l'abandon fougueux et absolu de tout intérêt personnel, dans l'adoration naïve et généreuse de l'objet de son choix. C'est à la fois mon enfant et ma mère, ma femme et ma soeur. Elle est tout pour moi, et quelque chose de plus encore que tout. Elle a vraiment le génie de l'amour, et, parmi des préjugés, des enfantillages et des inconséquences qui tiennent à son éducation, à sa race et à son milieu, elle élève tout à coup son sentiment aux plus sublimes régions que l'âme humaine puisse aborder.

Quand elle s'abandonne ainsi à son inspiration passionnée, elle se transfigure. Je ne sais quelle pâleur extatique se répand sur tous ses traits. Émue et surexcitée, elle blanchit subitement comme les autres rougissent. Ses yeux noirs, si francs et d'un regard si ferme, deviennent vagues et semblent nager dans un fluide mystérieux; ses narines exquises se dilatent; un étrange sourire qui n'exprime plus rien des plaisirs matériels de ce monde et qui se mêle aux larmes comme par une harmonie naturelle dans ses pensées, la fait ressembler à ces saintes des peintures italiennes, qui, blêmies et contractées par le martyre, ont, en regardant le ciel, une expression d'ineffable volupté.

Qu'elle est belle dans ces moments-là! Qu'elle était belle assise près de moi, les mains dans les miennes, la tête tantôt penchée vers moi pour me parler d'amour, tantôt renversée sur le marbre de la cheminée comme pour parler d'elle et de moi à quelque esprit supérieur planant au-dessus de nous deux! La flamme vacillante dessinait les fins contours de cette bouche où l'expression du plaisir arrive à quelque chose d'austère, et se reflétait dans ces yeux dont l'éclat s'éteint parfois dans une fixité redoutable, comme si la vie humaine faisait place à un mode d'existence où je ne puis pénétrer.

Oui, elle est encore pour moi tout surprise et tout mystère. Je la possède tout entière sans la connaître entièrement, et, en la contemplant, je l'étudie comme une abstraction. Elle a des divagations où je l'écoute sans la comprendre, jusqu'à ce qu'un grand trait de lumière jaillisse de ses paroles confuses, moitié italiennes et moitié françaises, auxquelles, pour trouver une nuance qu'elle ne sait comment exprimer, elle mêle des mots d'anglais prononcés avec un effort enfantin et sauvage. Mais, quand elle a réussi à formuler sa pensée brûlante, elle se tait, elle pleure d'enthousiasme et tombe à mes pieds comme devant une idole, pour prier mentalement. Et moi, je n'ose enchaîner cette fougue qui me gagne, et je parle aussi cette langue du délire qui n'aurait plus aucun sens si nous nous la rappelions de sang-froid.

Ne vous moquez pas de moi; cet amour, qui s'est révélé à moi par une rage brutale, m'emporte à présent dans des régions que j'appellerais métaphysiques, si je savais bien ce que c'est que la métaphysique; mais je ne le sais guère; je sens seulement que, dans les bras de cette puissante maîtresse, mon âme quitte les sens et aspire à quelque chose d'inconnu qui n'est plus de leur domaine. Quand je l'ai embrassée sur la terre, loin d'être assouvi et calmé, je voudrais l'embrasser dans le ciel, et je ne trouve plus ni caresses ni paroles suffisantes pour lui exprimer cet insatiable désir de l'esprit et du coeur, qu'elle partage et que nous ne savons nous dire que par des larmes de douleur et de joie.

Après ces expansions insensées, je reste un peu ivre, et il me faut un certain effort pour me rappeler qui je suis, où je suis, ce qui m'intéressait hier, ce qui pourra me préoccuper demain. Il y eut un moment, cette nuit, où j'avais si complètement oublié toute réalité, que je ne n'étais plus nulle part. La pluie tombait par torrents, droite, lourde, retentissante, sur les toits très-bas qui nous environnent, et notre petite terrasse écoulait sur le _terrazzone_, en cascade continue et monotone, son trop-plein par les gargouilles brisées. Tout autre bruit avait cessé: plus de vent dans les girouettes, plus de vol ni de cris d'oiseaux de nuit. Le feu ne pétillait plus dans l'âtre, le grillon s'était endormi. C'était un silence absolu, au milieu d'un bruissement soutenu comme celui d'une pluie de sable. Et j'avais une sensation de bien-être extraordinaire, à comparer machinalement la douce chaleur de la chambre où j'étais, avec l'idée du froid humide et noir qui régnait dehors. Mais dire sur quelle campagne tombait cette averse opiniâtre, et dans quelle retraite je me trouvais si bien abrité, avec mon trésor le plus cher, voilà ce qu'il n'eût pas fallu me demander, ce que j'étais heureux de ne plus savoir. C'était le déluge, et nous étions dans l'arche, flottant sur des mers inconnues, dans l'immensité des ténèbres, ignorant sur quels sommets de montagnes ou sur quels profonds abîmes nous poursuivions au hasard notre voyage dans l'inconnu. Cela était terrible et délicieux. La nature se dérobait à notre appréciation comme à notre action; mais l'ange du salut poussait notre lit tranquille sur les eaux déchaînées, et tenait le gouvernail en nous disant: «Dormez!» Et je me rendormis sans bien savoir si je m'étais éveillé.

Vers deux heures du matin, je me réveillai tout à fait, saisi par le froid. Je fis sonner la vieille montre à répétition que mon oncle le curé me donna jadis pour étrennes. Je ne touche jamais cette respectable bassinoire sans qu'elle me rappelle un de ces jours d'orgueil et d'ivresse qui comptent dans la vie des enfants. Tout mon passé et tout mon présent me revinrent en mémoire, et je recouvrai ma lucidité. Daniella dormait sans paraître souffrir du froid; ses mains étaient tièdes. Pourtant je craignis qu'elle n'éprouvât les effets de l'humidité, et je me levai pour rallumer le feu.

La pluie tombait toujours avec la même persistance. Je souffris à l'idée que ma chère compagne se lèverait avant le jour et traverserait ce déluge pour retourner à la villa Taverna.

--Il faut absolument changer cette manière de vivre, me disais-je; voilà la troisième matinée qui me brise le coeur en exposant la santé et la vie de ma bien-aimée. Il est impossible que je continue à l'attendre quand c'est moi qui devrais l'aller trouver, me mouiller, marcher dans les ténèbres, affronter les mauvaises rencontres; et, puisqu'en me recevant chez elle ou chez Olivia, il est impossible qu'elle ne soit pas diffamée ou menacée, il faut que je l'emmène ou que je l'épouse. Ce mystère était plein de charmes; mais il a de trop graves inconvénients, il me coûte trop d'inquiétudes et de remords.

J'oubliais que j'étais sous le coup d'une arrestation, et que, mon emprisonnement devant faire le désespoir de Daniella, je lui avais donné ma parole de ne rien négliger pour m'y soustraire. Je me rappelai cette circonstance; mais n'était-il pas plus facile de fuir ensemble que de se cacher à deux pas de nos ennemis, dans les ruines de Mondragone?

--Oui, oui, il faut fuir, me disais-je, et fuir dès demain. Il faut que cette soirée charmante et cette nuit poétique ne me portent pas à m'endormir dans les délices de l'égoïsme. Eh bien, ce souvenir restera en nous comme une date romanesque dans l'histoire de nos amours; mais, la nuit prochaine, il faut, à tout prix, sortir des États du pape.

M'étant arrêté à cette résolution, je restai près du feu, absorbé dans une douce rêverie, voulant savourer toutes les impressions de cette nuit d'aventures à laquelle je ne devais pas vouloir de lendemain. La flamme montait dans l'âtre et projetait une vive clarté sur Daniella endormie. Quel beau sommeil que le sien! Je n'en ai jamais vu de semblable; c'est un des contrastes de cette organisation en qui toute chose touche à l'extrême. Autant elle est agissante et d'une vie énergique dans la veille, autant elle est calme et comme ensevelie dans le repos. Elle ne rêve pas; on l'entend à peine respirer. Elle est comme changée en statue dans sa pose simple et chaste. Sa physionomie est grave, impassible, recueillie comme dans une contemplation sereine du monde supérieur.

Pourtant ces formes gracieuses et délicates n'annoncent extérieurement ni l'énergie dont elle est douée, ni le sang-froid dont elle est capable. Il faut toucher son poignet fin et sa jambe déliée pour sentir la force de ces muscles qui ne reculent devant aucun effort de travail. Elle a tant de souplesse dans les mouvements qu'on la croirait frêle; mais, en réalité, soit volonté, soit race, soit habitude, elle a, pour marcher, pour courir, pour porter des fardeaux, une aisance et une vigueur peu communes chez une femme. Elle dit avoir été si passionnée pour la danse, avant de quitter Frascati, qu'elle dansait six heures de suite sans respirer, et s'en allait, en sortant du bal, se mettre à l'ouvrage au point du jour, sans qu'il lui en coûtât le moindre effort. Aussi se moque-t-elle de moi quand je la plains de ne pouvoir rester près de moi à dormir pendant que le soleil commence à luire. Elle dit que, si elle vivait sans fatigue et sans émotion, elle serait bientôt morte.

Qu'y a-t-il donc en elle de si solide comme force physique, que l'exubérance de la force morale ne l'ait pas déjà usée? Quand elle est forcée de reprendre le soin de la vie matérielle, c'est une agilité, une gaieté, une présence d'esprit, une netteté de vouloir et une promptitude d'action qui font d'elle une ménagère, une servante et une ouvrière modèles. Qui croirait, à la voir se livrer avec _maestria_ aux occupations les plus vulgaires, qu'elle a ces extases de colombe mystique?

J'étais heureux de ne pas dormir et de regarder son front pur, inondé de cheveux noirs, et ses longs cils fins projetant des ombres si douces sur ses joues veloutées. Comment ne l'ai-je pas remarquée, cette beauté pénétrante, à nulle autre comparable, le premier jour où elle m'est apparue? Comment, lorsque je l'ai regardée pour la première fois, l'ai-je trouvée seulement singulière et agréable? Comment, lorsque, me sentant vaguement épris d'elle, je vous traçai son portrait à Rome, n'osai-je pas prononcer qu'elle était jolie? Comment, dans ce temps-là, pouvais-je dire que Medora était remarquablement belle? Dans mon souvenir, à présent, Medora est laide et ne peut être que laide, puisqu'en elle tout est l'opposé de ce chef-d'oeuvre de l'art divin que j'ai là dans le coeur et dans les yeux.

Ma montre marqua trois heures. Son vieux bruit sec était le seul bruit saisissable autour de moi. La sonorité s'était faite au dehors, la pluie avait cessé. Quel fut donc mon étonnement d'entendre, comme une mélodie aérienne passant dans l'air, au-dessus du tuyau de la cheminée, le son d'un instrument qui me parut être celui d'un piano! Je prêtai l'oreille, et je reconnus une étude de Bertini que l'on sabrait avec un aplomb révoltant. Cela avait quelque chose de si étrange et de si follement invraisemblable à pareille heure et en pareil lieu, que je crus être halluciné. D'où diable pouvait venir cette musique? Bile m'arrivait trop nette pour être supposée partir du dehors; et, d'ailleurs, à un mille à la ronde, il n'y a pas une habitation que l'on puisse supposer en possession d'un piano et d'un pianiste.

Étais-je trompé par le son de l'instrument? Celui-ci provenait-il d'un de ces petits _cembali_ portatifs que les artistes bohémiens promènent sur leur dos de porte en porte? Mais, si cela venait du dehors, à qui donnait-on cette aubade par un temps pareil et en plein désert? D'ailleurs, c'était un piano, un véritable piano, assez faux et assez sec, mais piano s'il en fut, avec toutes ses octaves et ses deux pédales.

--Il y a de quoi devenir fou ici, dis-je à Daniella, que l'agitation de ma surprise avait éveillée. Écoute, et dis-moi si cela est concevable!

--Cela ne peut venir, dit-elle après avoir écouté, que du couvent des Camaldules, qui est à un quart de lieue d'ici. Je ne sache pas qu'il y ait là d'autre instrument que l'orgue de l'église: il faut que quelque moine artiste soit en train d'étudier une messe pour dimanche prochain.

--Une messe sur une étude de Bertini!

--Pourquoi non?

--Mais ce n'est pas plus là le son de l'orgue qu'une crécelle n'est une cloche.

--Eh! mon Dieu, la nuit, et quand l'air est détendu par la pluie, les sons lointains nous arrivent quelquefois si déguisés, que l'on jurerait entendre tout autre chose que ce qui est.

Il fallut nous arrêter à cette supposition. Il n'y en a pas d'autre admissible. Nous nous rendormîmes au son du piano fantastique, dans cette masure, que l'on pourrait appeler le château du diable.

A mon tour, je fus vaincu par le sommeil, à tel point, que Daniella, craignant mon chagrin et mon inquiétude ordinaires, se leva sans bruit, au point du jour, et s'échappa furtivement, après m'avoir bien enfermé dans le casino, car elle craignait qu'étant libre d'errer dans les ruines, je ne me fisse voir par quelque ouverture.

Elle ne fut pas plus tôt partie, qu'une sollicitude instinctive m'éveilla, et que je voulus courir après elle pour lui dire mon projet d'évasion; mais j'étais sous clef et je me résignai à reprendre mon somme. Le temps s'annonçait magnifique, et le soleil envoyait déjà une lueur rose derrière les montagnes bleuâtres. Sur ces terrains inclinés, où la roche volcanique s'égrène en sable doré à la surface, la pluie ne laisse ni fange ni humidité, et, une heure après la plus forte averse, on n'en retrouve la trace que sur les herbes plus vertes et les fleurs plus riantes. Je me consolai donc un peu, en pensant que ma chère Daniella n'avait à faire, ce matin-là, qu'une promenade agréable à travers le parc.

Ce fut elle qui m'éveilla à neuf heures. Elle avait couru pour moi toute la matinée. Elle avait été à Frascati comme pour acheter du fil, mais, en fait, pour savoir ce qui se passait à propos de moi. Elle avait causé avec la Mariuccia, et m'apportait, de Piccolomini, ma valise, mon nécessaire de toilette; mes albums et mon argent. Ceci me parut très-bien vu; nous étions libres de partir. En outre, elle apportait des provisions de bouche pour deux jours, de la bougie, des cigares, et ce fameux café dont elle tenait tant à ne pas me sevrer.

Elle avait trouvé moyen de faire grimper tout ce fardeau, dans une brouette poussée par un des journaliers de Piccolomini, jusqu'au haut du _stradone_, le tout recouvert de pois secs que la Mariuccia était censée vendre à Olivia, et que celle-ci faisait remiser dans un de ses _fourre-tout_ de Mondragone, où, selon elle, on allait envoyer encore une fois des ouvriers pour réparer le château. Le paysan avait laissé la brouette à l'entrée de la cour, et, renvoyé de suite, il n'avait rien vu déballer.

Quoique ma chère maîtresse fût tout essoufflée de cette expédition, je me réjouis de la bonne idée qu'elle avait eue.

--Il faut maintenant, lui dis-je, puisque tu es si ingénieuse et si active, que tu arranges toutes choses pour notre fuite. Je t'enlève, à moins que tu ne me dises que mon affaire avec le Saint-Office n'aura pas de suites et que je peux t'épouser dans ce pays-ci, sans trop de retard.