La Daniella, Vol. I.

Chapter 22

Chapter 224,024 wordsPublic domain

J'ai trouvé, malgré l'obscurité, car la plupart des ouvertures extérieures sont murées au nord, le milieu de l'édifice. C'est une salle d'entrée, ou plutôt une cour voûtée, dans laquelle pénétraient, je crois, les voitures et les cavaliers. L'immense porte est murée également. Je l'ai cherchée au dehors et retrouvée au milieu de la plus belle terrasse qu'il soit possible d'imaginer. Je dis belle quant à la situation et l'étendue. C'est un immense hémicycle dentelé d'un parapet de marbre et d'une riche balustrade en partie rompue aujourd'hui. Au milieu s'élève, en champignon, une lourde fontaine dont la vasque brisée est à sec; une partie des eaux errantes se perdent au hasard dans les fondations; le reste s'échappe en dehors, dans une grande niche située au bas du talus monumental de la terrasse.

Mais l'ornement le plus bizarre de cette terrasse, que, pour me conformer à l'usage de la localité, j'appellerai le _terrazzone_ (la grande terrasse), consiste en quatre colonnes gigantesques déjetées par les boulets et surmontées de girouettes et de croix papales brisées ou tordues, ces colonnes qui sont les tuyaux des cheminées de cuisines pantagruélesques situées sous la terrasse même, et probablement de plain-pied avec le bas de l'escalier du Pianto, ont la forme de télescopes démesurés et portent, en guise de couronnement, des masques grimaçants qui vomissaient la fumée des festins, bien loin au-dessus des cimes des arbres du parc.

Tout cela est d'un goût par trop italien de la décadence; mais c'est d'un fastueux étrange, et la situation est splendide. C'est la même vue découverte et incommensurable que j'ai de ma fenêtre à Piccolomini; mais l'oeil va plus loin encore, parce qu'on est à un mille plus haut, et c'est plus beau, parce qu'au lieu des masures de Frascati pour repoussoir de premier plan, on a une riche étendue de jardins plantureux d'un grand style. L'allée de cyprès, en pente rapide, qui, du bas du _terrazzone_, traverse tout ce domaine, parallèlement au _stadone_ de chênes verts en berceaux qui descend à la villa Taverna, est véritablement monumentale. Ces arbres ont quelque chose comme quatre-vingts ou cent pieds de haut. Leur tige est un faisceau de colonnettes grêles autour d'un pivot central. C'est bizarre, c'est humide, noir et sépulcral, au milieu du paysage, je ne dirai pas le plus riant, car le steppe de Rome n'est jamais gai, mais le plus étincelant qu'il soit possible d'imaginer.

Mais le Pianto, avec ses festons de ronces et de vignes sauvages qui pendent des crevasses ou qui se traînent sur les débris de sculptures entassés en désordre, est mon petit coin de prédilection. Les étroites dimensions du tableau assez théâtral qu'il présente donnent le sentiment d'une sécurité profonde. Il me semble, seul comme je suis, et enterré vivant dais ces massifs d'architecture où ne pénètre pas le moindre bruit du dehors, que l'on pourrait vivre et mourir là, de bonheur ou de désespoir, sans que personne s'en inquiétât. Certes, à l'heure qu'il est, quelque isolé que vous me supposiez, vous ne pouvez vous représenter une cachette aussi secrète et une solitude aussi absolue que celle d'où je vous écris, au crayon, sur un album _ad hoc_.

A Tivoli, j'avais déjà rêvé une solitude à deux, une retraite à jamais cachée, dans la galerie taillée au coeur du roc qui domine la cascade. Certes, c'était mille fois plus beau que la ruine muette et sourde où me voilà enfoui; mais je ne désire plus Tivoli: la folle Medora et la fièvre m'en ont fait un souvenir pénible; et, d'ailleurs, l'amour vrai n'a pas tant besoin des splendeurs de la nature. Il aime l'ombre et le silence. Le chant terrible des cataractes me gênerait aujourd'hui, s'il me dérobait une des paroles de ma bien-aimée.

Puisque je suis là à vous parler d'elle, il faut que je vous raconte qu'hier au soir, m'en retournant par la pluie à Piccolomini, pluie que, du reste, je ne recevais guère, car ces _stradoni_ d'yeuses antiques sont de véritables voûtes de feuilles persistantes et de monstrueuses branches entrelacées, j'entendis partir, de la villa Taverna, un bruit de voix et de rires où il me semblait reconnaître le rire et la voix de Daniella. J'avais à remettre à Olivia la majestueuse clef de Mondragone, et je vis cette aimable femme à une fenêtre de rez-de-chaussée des bâtiments de service qu'elle occupe avec sa famille. Elle me fit signe d'approcher, et me montra, dans la grande salle où Daniella a établi son atelier de _stiratura_, un bal improvisé. A la fin de leur journée de travail, les ouvrières qu'elle emploie et les autres jeunes filles de la ferme et de la maison se livraient entre elles à la danse, en attendant qu'on leur servît le souper.

--C'est tous les jours ainsi, me dit Olivia, qui tenait le tambour de basque, unique orchestre de cette bande joyeuse, et qui le passa à une autre pour me parler;--la Daniella est folle de la danse, et, quand elle vient travailler ici, il faut, bon gré mal gré, que toutes nos filles sautent, ne fût-ce qu'un quart d'heure. Est-ce que vous n'avez pas encore vu danser la Daniella?

--Une seule fois et un seul instant!

--Oh! alors, vous ne savez pas que c'est la plus belle danseuse du pays. Dans le temps, on venait de Gensano, et de plus loin encore, pour la voir au bal, et, quoiqu'elle nous ait quittés pendant deux ans, elle n'a rien oublié et rien perdu.... Tenez, la voilà qui va reprendre; regardez-la!

Je montai sur une borne et regardai dans l'intérieur, qu'éclairait une de ces hautes lampes romaines à trois becs, exactement pareilles à celles des anciens et très-élégantes de forme, mais qui donnent une très-médiocre lumière. D'abord je ne vis qu'un pêle-mêle de jeunes filles ébouriffées qui se livraient à une sorte de valse effrénée; mais l'une d'elles cria:

--_La fraschetana!_

C'est la danse de caractère, et comme qui dirait la gavotte de Frascati. Toutes s'arrêtèrent et firent cercle pour voir Daniella ouvrir cette danse avec une vieille femme de la campagne, qui passe pour avoir gardé la véritable tradition. Olivia me fit signe d'entrer par la fenêtre: je ne me fis pas prier, et me mêlai à l'assistance sans éveiller la moindre surprise; toutes ces fillettes étaient absorbées par les deux grands modèles de l'art chorégraphique indigène qu'elles avaient à contempler.

Cette danse est charmante: les femmes tiennent leur tablier, et le balancent gracieusement devant elles en minaudant vis-à-vis l'une de l'autre. La vieille matrone, à figure austère, se livrant à ces chatteries d'enfant, était d'un comique achevé, qui ne faisait pourtant rire personne et qui ne déconcertait nullement Daniella. En regardant celle-ci, je ne sais quel frisson de jalousie me passa dans tout le sang. Je crois que, s'il y avait eu là quelque autre homme que moi, je lui aurais cherché querelle. Je ne sais pas si je pourrai jamais me résoudre à la voir danser ailleurs que dans son cénacle de petites filles. Elle est trop belle quand elle s'anime ainsi. Elle avait retroussé sa longue jupe brune, qui se drapait tout naturellement sur un court jupon de flanelle rouge assez rustique, mais d'un ton de coquelicot éblouissant. Le fichu blanc qui couvre ordinairement ses cheveux était relevé carrément, comme le capulet de linge des paysannes romaines, et les grandes pendeloques d'or de ses boucles d'oreilles sautillaient comme des feux follets sur les ondes lustrées de ses cheveux noirs.

Je ne vous dirai pas que sa danse est de l'art et de la grâce: c'est de l'inspiration et du délire, mais un délire sacré comme celui qu'éprouverait une sibylle; c'est une verve et une énergie à faire trembler; c'est un regard qui brûle, un sourire qui éblouit, et, tout à coup, des langueurs qui énervent. Quand elle eut dansé dix minutes, elle céda généreusement la place.

--Aux autres! s'écria-t-elle en prenant le _tamburello_, qu'elle se mit à faire résonner avec une vigueur étrange.

Il n'y a rien de joli au monde comme le toucher rapide de ces petits doigts sur la peau rebondissante de l'instrument rustique. Elle ne le tient pas élevé au-dessus de sa tête et ne le frappe pas du dos de la main, comme on le fait ailleurs. Ici, les femmes tiennent le tambourin ferme, et le touchent comme si c'était un clavier. Le bruit qu'elles en tirent, en ayant l'air de l'effleurer, est formidable et marque un rhythme si accusé et si accentué, que rien n'y résiste, et que la plus médiocre danseuse prend de l'élan et comme de la fureur.

Pourtant, la danse n'était pas enlevée au gré de Daniella, et, pour lui imprimer plus de feu, elle se mit à chanter l'air à pleine voix, avec un accent de colère, des paroles de reproche et d'excitation à ses compagnes endormies, et cette facilité d'improvisation à laquelle se prête la langue italienne, dont toutes les classes de la population manient le mètre et la rime presque aussi aisément que la prose. Toute parole chantée de cette façon a le privilège de produire une grande animation ou une grande gaieté sur les auditeurs. On cessa de danser pour écouter Daniella, qui, au milieu des rires de ses compagnes et des siens propres, débitait une kyrielle de couplets mordants et plaisants. On lui criait, dès qu'elle voulait s'arrêter:

--Encore, encore!

L'air qu'elle chantait est sauvage et original. Elle a une voix admirable, la plus puissante et, en même temps, la plus douce et la plus suave que j'aie jamais entendue, quelque chose qui va au coeur et aux sens, même en jetant follement des badinages enfantins et en affectant un accent courroucé.

--Mon Dieu! pensais-je, qu'elle est belle et complète, cette organisation méridionale qui se joue de toutes les choses enseignées, et qui trouve en elle-même le sens vivant du beau dans toutes ses manifestations!

J'étais comme honteux, comme effrayé de posséder cette femme que la foule couronnerait et acclamerait, si elle était en ce moment sur un théâtre avec cet abandon et cette inspiration qui n'ont vraiment ici que moi pour public.

Elle était si enivrée de sa danse, de son chant et de son tambour de basque, qu'elle semblait ne pas m'avoir aperçu encore. J'en fus piqué, et, m'approchant d'elle, je lui dis un mot à l'oreille. Elle jeta en l'air le _tamburello_, et, abaissant sur moi ses beaux yeux humides de plaisir, elle étendit les bras comme si elle allait m'embrasser devant tout le monde. Je m'échappai pour l'empêcher de se trahir, et courus pour l'attendre à Piccolomini, où je la trouvai dans ma chambre. Elle était arrivée avant moi, et la Muriuccia ne l'avait pas vue entrer. Je suis tenté de croire qu'elle a des ailes, ou qu'elle parvient à se rendre invisible quand il lui plaît.

XXVII

Villa Mondragone, 12 avril.

J'ai bien des choses nouvelles à vous raconter. Après vous avoir quitté avant-hier, vers cinq heures de l'après-midi, c'est-à-dire après avoir fermé mon album, comme je me disposais à partir, j'ai vu apparaître ma chère maîtresse à l'entrée supérieure du Pianto. Elle était très-émue.

--Je vous cherche partout, me dit-elle; il y a une grande heure que je cours dans ces ruines sans oser vous appeler!

--Eh quoi! une heure que j aurais pu passer à tes genoux, une heure de délices que j'ai perdue! Il fallait m'appeler!

--Non! il faut plus de prudence que jamais. Mon frère...

--Ah! s'il ne s'agit que de ton frère, moquons-nous de lui! Que peut-il vouloir de moi?

--De l'argent, probablement.

--Je n'en ai pas pour lui.

--Ou le mariage, peut-être!

--Eh bien, soit; si c'est là ce que tu veux, toi, nous serons vite d'accord.

Daniella se jeta à mon cou en fondant en larmes.

--Et quoi! lui dis-je, es-tu étonnée d'une chose si simple? Ne te l'ai-je pas dit, que j'étais à toi, corps et âme, pour toujours?

--Non! tu ne me l'avais pas dit!

--Je t'ai dit: _Je t'aime!_ et je te l'ai dit du fond de l'âme. Pour moi, toute ma vie est dans ce mot-là. S'il te faut d'autres serments, des témoins et des écritures, tout cela est si peu de chose en comparaison de ce que je sens en moi de force et de passion, que je ne veux même pas que tu m'en saches gré. Dis un mot, et je t'épouse demain, si c'est possible demain.

--Ce serait possible demain; mais je ne le veux pas. Nous reparlerons peut-être de cela plus tard; mais, maintenant, je veux avoir le mérite d'une confiance aveugle. Ne m'ôte pas l'orgueil de ma faute! Nous avons fait un péché en nous passant de prêtre pour nous unir; je le sais, et j'accepte pour pénitence le mal qui pourra m'en arriver de la part des hommes. Ce sera bien peu de chose, et je méritais d'être punie par ton mépris. Puisqu'au lieu de ce que j'attendais de toi, il arrive que tu m'estimes et me chéris pour ma faiblesse, je suis mille fois trop heureuse, et les _autres_ peuvent bien me couper par morceaux sans que je m'en plaigne et sans que je fasse entendre un seul cri. La faute est commise, et ce n'est pas d'être mariée un jour ou l'autre qui m'empêchera d'être notée au livre de Dieu.

--Eh quoi! ma bien-aimée, des terreurs et des remords!

--Non, non! j'ai trop de bonheur pour sentir l'épine du repentir, et, dusses-tu me repousser ou me fuir demain, je ne pourrais pas regretter les deux jours qui viennent de m'être donnés. Qu'importe que l'on pleure dix ans si, en quelques heures, on a goûté plus de joies que toute une vie de malheur ne peut nous donner de souffrances?

--Ah! tu as raison, fille du ciel! la souffrance est un fait humain qui peut s'évaluer et se mesurer: la joie, comme nous l'avons savourée, est au-dessus de tous les calculs, puisqu'elle vient de Dieu.

--Elle vient de Dieu, c'est vrai! L'amour est comme le soleil, qui luit pour les coupables aussi beau qup pour les justes. Je ne peux donc pas rougir de t'aimer, ni m'en repentir en aucune façon. Seulement, je compte avec mon juge, et je sais qu'il me fera expier mon ivresse. J'attends donc quelque grand châtiment en cette vie ou en l'autre, et, puisque je l'accepte d'avance, nous sommes quittes, lui et moi!--C'est-à-dire, ajouta-t-elle après m'avoir embrassé avec ardeur, nous sommes quittes, si c'est moi seule qui ai à souffrir en ce monde ou en l'antre, car, si c'était toi, si tu devais être puni à ma place..., je me révolterais, je maudirais le ciel, qui m'aurait envoyé une punition cent fois plus grande que mon péché. Voilà pourquoi je viens te trouver et te dire qu'il faut de la prudence, car c'est toi qu'on menace en ce moment à à cause de moi.

--Qui me menace?

--La police pontificale a été saisie d'une plainte contre toi, déposée par mon frère, à propos de ces maudites fleurs que tu as ôtées du grillage de la madone. En éteignant la petite lampe, il paraît que tu as fait tomber d'abord le grillage, et puis de l'huile sur la fresque; et ensuite mon frère, frappé et jeté à terre par toi, ivre comme il l'était, a promené, en se relevant et en tâtant la muraille, ses mains remplies de fange sur la sainte image. Voilà comment je peux expliquer les taches et les souillures qu'elle portait le lendemain de cette aventure; car, quelque méchant homme que soit Masolino, je ne veux pas l'accuser d'avoir fait, exprès une profanation aussi abominable. Il t'en accuse, lui, et il prétend t'avoir surpris occupé à cette scélératesse. Il ne sait certainement pas quelle personne il a vue; mais, ayant entendu dire que tu es entré une fois dans la maison que j'habite à Frascati, il te soupçonne et te désigne. On ne le croit pas dans la ville; mais les autorités, qui devraient bien savoir, comme tout le monde, à quoi s'en tenir sur le compte d'un ivrogne comme lui, le protègent singulièrement et ont commencé une espèce d'enquête. On a été aujourd'hui à Piccolomini pour t'interroger et pour interroger ma tante Mariuccia, qui a tout nié, la chère brave femme, et qui est venue tout de suite me trouver. «Si tu sais où il est, m'a-t-elle dit, fais-le vite avertir de ne pas rentrer ce soir à la maison; car mon frère le capucin, qui est toujours bien informé, m'a dit en confidence qu'il allait être arrêté et emprisonné.» Or, vois-tu, dans notre pays, il n'y a pas de petites affaires dès que le saint-office s'en mêle, si l'on n'a pas la protection particulière de quelque personnage d'Église. Avec cela, le malheur veut que tu ne sois pas très-pieux. Interrogé, tu te défendras de manière à te perdre...

--Je ne me défendrai pas du tout; car rien au monde ne me fera dire dans quelle intention j'ai volé tes jonquilles. Je me bornerai à dire qu'il n'entre pas dans mes idées de profaner une image, fût-elle païenne, et je réclamerai la protection de mon gouvernement.

--Quand tu seras dans un cachot sans communiquer avec personne pendant plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être, ton gouvernement aura l'oreille fine s'il entend tes plaintes. Si tu dis que tu respectes les images païennes à l'égal de celles de la vraie religion, on te fera tout le mal possible, avec ou sans jugement, et, si tu caches la circonstance qui te rend innocent, le vol des fleurs de ta maîtresse, ta maîtresse ira elle-même raconter la vérité et te réclamer comme elle pourra, au risque du scandale. Ne t'imagine pas que je te laisserai mettre dans ces affreuses prisons d'où l'on ne sait jamais quand et comment on sortira. La seule idée de t'y voir conduire me rend furieuse, et je serais prête à m'en aller criant par les rues: «Rendez-moi celui que j'aime et à qui j'appartiens sans condition!» Tout le monde dirait: «Elle est folle et mon frère me tuerait. Peu importe! Voilà ce qui arrivera si tu t'exposes à être pris.

Je combattis en vain les appréhensions probablement chimériques et les résolutions extrêmes de cette chère fille. Elle était si désolée et si agitée, que je dus céder à ses prières et lui promettre de passer la nuit à Mondragone.

--Puisque c'est un si grand tourment pour toi, lui dis-je, de me voir retourner à Piccolomini, je me soumets, dussé-je périr ici de froid et de faim.

--Il n'en sera pas ainsi, me dit-elle: j'ai songé à tout. Puisque tu promets de m'obéir, viens avec moi.

Elle me conduisit, par un dédale d'escaliers et de couloirs dont elle avait les clefs, au casino dont je vous parlais hier, et me fit entrer dans un petit appartement, peint d'une vieille fresque assez galante et meublé d'un grabat, de quelques chaises boiteuses et de deux ou trois cruches égueulées.

--Ceci est misérable, me dit-elle; c'est là que couchait le gardien, quand il y avait des ouvriers travaillant aux réparations; mais, avec de l'eau saine et de la paille fraîche, on est bien partout, parce qu'on peut y être proprement. Prends patience ici pendant deux heures, et, dès qu'il fera nuit, je t'apporterai de quoi te réchauffer et de quoi dîner.

--Tu reviendras donc ce soir?...

--Certainement, et je n'aurais pas pu retourner à Piccolomini, qui doit être surveillé par mon frère en personne.

--Oh! alors! que ne le disais-tu tout de suite! Tâche que mon danger et ma captivité ne finissent pas de sitôt; car voilà mon rêve réalisé! J'aime tant la sécurité et le mystère de ces ruines, que je me creusais la tête pour trouver le moyen d'y transporter nos rendez-vous. Tu vois que le ciel ne nous est pas si contraire, puisqu'il fait de ma fantaisie une sorte de nécessité.

--Une nécessité très-réelle! Mais voyons! il y a de la poussière ici... je sais où trouver un balai. Promène-toi sur la terrasse; personne ne peut te voir d'en bas si tu ne penches; pas la tête en dehors des balustrades. J'irai laver et remplir ces cruches dans la belle eau de la fontaine qui est au bout du parterre. Quant à la paille, tu viendras tout à l'heure la chercher avec moi dans un cellier où je sais que le fermier met le trop-plein de ses greniers.

Tout cela était très-bien combiné, sauf l'article du balayage et des cruches portées à la fontaine, et il me fallut entrer en révolte pour que ma maîtresse renonçât à être ma servante. Elle l'avait été à Rome, à Piccolomini dans les premiers jours, et c'était son plaisir, disait-elle, de l'être toute sa vie; mais voilà ce qu'il m'est impossible d'admettre. La jeune fille chaste qui s'est donnée à moi doit me commander et non m'obéir. Je comprends de reste, aujourd'hui, que l'on aime et que l'on épouse sa ménagère, mais à la condition que, si elle est digne de cette union, on la traitera désormais comme son égale.

--Ah! je le vois bien, dit-elle en me laissant arracher le balai de ses jolies petites mains brunes et rondelettes, tu ne me traites pas comme ta femme!

--Je te demande pardon! Ma femme fera le ménage quand je travaillerai dehors pour la famille; mais, quand j'aurai, comme aujourd'hui, les bras croisés, elle ne fera que ce que je ne saurai pas faire pour l'empêcher de se fatiguer.

--Mais justement, tu ne sais pas balayer! tu balayes très-mal.

--J'apprendrai! Sors d'ici, car je ne veux pas que tes beaux cheveux récoltent ces nuages de poussière.

Quand le ménage fut fini, je lui demandai si le fermier dont elle m'avait parlé, et à qui nous venions de dérober deux bottes de paille pour me faire un lit, ne venait jamais dans le palais. J'appris qu'il demeurait dans les constructions semi-rustiques que j'apercevais au bout de la grande allée de cyprès. C'est l'usage, dans les anciennes propriétés italiennes, de planter une vraie ferme et de vrais bestiaux tout au beau milieu des jardins. C'est la véritable _villeggiatura_, et c'est très-bien vu. Les boeufs avec leurs chars passant dans les allées, les chevaux et les vaches broutant les tapis verts des pelouses, ne gâtent rien dans ces paysages arrangés, qui ont leur place dans l'ensemble, comme la rocaille dans les parterres et la girande sur les terrasses. Ces fermes choisies n'affectent pas des airs suisses comme la laiterie de Trianon. Ce sont de jolies fabriques d'un goût bien local, où l'on a incrusté tous les débris de marbres antiques que l'on a eus de reste après avoir bâti les palais. Ces marbres blancs, irrégulièrement encadrés dans la brique rosé, sont d'un très-joli effet.

Le fermier de la laiterie ou ferme-jardinière de Mondragone est un beau paysan que j'ai rencontré quelquefois dans le _stradone_, et qui a toute la confiance des gens d'affaires de la propriété. Mais il ne vit pas en très-bonne intelligence avec Olivia, qui voulait avoir le monopole des _bonnes mains_ des promeneurs et des touristes. Elle a réclamé; il y a eu de graves contestations, et le jugement souverain de l'intendant a partagé les intérêts en tranchant ainsi la question:

--Tout ce qui est en dehors du palais, annexes, terrasses extérieures, jardins et bâtiments d'exploitation, est placé sous la gouverne et responsabilité du fermier Felipone; tout ce qui est château, cours ceintes de murs, pavillons, galeries et corps de logis attenant au palais, est du ressort d'Olivia. Chacune des parties a son trousseau de clefs et réclame aux curieux une _mancia_ particulière.

La paix s'est faite, mais une paix armée, où chacun, jaloux de ses droits, observe son adversaire et surveille les libéralités de la clientèle, clientèle nulle en ce temps-ci, mais assez fructueuse quand Frascati se remplit d'étrangers.

Je m'intéressai à ce détail par la crainte d'être dérangé, rançonné ou trahi par Felipone. Daniella m'assura que, ne pénétrant jamais dans l'enceinte, dont il n'a pas tes clefs, il ne se douterait seulement pas de ma présence.

--Mais ces deux bottes de paille que nous venons de lui prendre, et qui se trouvaient en nombreuse compagnie dans une des salles du manoir?

--Ceci est une tolérance d'Olivia, à qui il paye quelque chose comme loyer de ce fourrage. Il le retirera quand la consommation de ses bêtes aura fait de la place dans sa grange; mais, pour cela, il faudra qu'Olivia s'y prête en ouvrant elle-même la porte à ses chariots. Donc, tu es seul ici comme le pape sur sa chaise _gestatoria_, et tu pourras y dormir, cette nuit, sur les deux oreilles.

Elle partit pour me chercher à manger. Je ne voulais qu'un morceau de pain caché dans sa poche, pourvu qu'elle revint bien vite. Elle me promit de ne pas perdre le temps en inutiles gâteries.