Chapter 21
--Sans lendemain, je n'en sais rien; mais sans conditions et sans regrets, à coup sûr, voilà tout ce que je veux!
--Allez! dit-elle, je ne vous retiens pas!
Et elle s'assit sur la première marche de l'escalier, lequel est si étroit dans ce taudis, que, pour le descendre, il me fallait la repousser de propos délibéré et l'obliger à me faire place. Elle ne pleurait plus, elle avait la voix sèche et l'attitude dédaigneuse.
--Daniella, lui dis-je en la relevant, à quel jeu puéril et douloureux perdons-nous des heures qui nous sont comptées et qui ne reviendront peut-être plus? S'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi ne pas prendre l'amour que je peux vous donner et qu'il dépend de vous de rendre d'un poids si léger dans votre vie? Soyez sincère si vous êtes folle, et soyez forte si vous êtes sage. Partez ou restez; mais ne me faites pas souffrir et divaguer plus longtemps.
--Tu as raison, me cria-t-elle en me jetant ses bras autour du cou. Il vaut mieux être sincère. Eh bien, oui, je suis une folle, et mes sens me gouvernent!
--A la bonne heure! J'en remercie ma bonne destinée. Donc, je ne suis pas ton premier amour?
--Non, non! je mentais! Ne te reproche rien, et aime-moi comme je suis, comme tu peux, n'importe comment! Mais silence! Éteins cette bougie, j'entends la Mariuccia qui rentre. Elle va venir voir si tu es rentré aussi; fais semblant d'être endormi; ne bouge pas; si elle parle, ne réponds pas.
Quand le jour parut, je n'étais plus dans les bras de Daniella, j'étais à ses pieds. Ah! mon ami, je pleurais comme un enfant, et ce n'était plus de dépit, ce n'était plus de crispation nerveuse, c'étaient des larmes du fond de mon coeur, des larmes de reconnaissance et de repentir surtout. Chère et charmante jeune fille! Elle m'avait trompé; elle avait voulu être à moi à tout prix, méconnue, calomniée, avilie par ma méfiance, par ma passion égoïste et brutale. Et j'étais châtié comme j'avais craint de l'être: une fille pure avait assouvi ma soif de voluptés, et j'avais été le possesseur inepte et indigne d'un trésor d'amour et de candeur!
--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! lui disais-je. Je t'ai désirée comme on désire une chose de peu prix; j'ai rougi en moi-même du sentiment qui me poussait vers toi; je l'ai combattu, je l'ai souillé tant que j'ai pu dans ma pensée. J'ai fait comme les enfants qui ne voient que l'éclat des fleurs, et qui les brisent sans se douter de leur parfum. J'ai été indigne de mon bonheur, de ton dévouement, de ton sacrifice, et me voilà à tes pieds, rougissant de moi, car tu méritais des hommages, des prières, de longues aspirations, et j'ai profané l'amour pur que je te devais avant de te posséder: mais, va, je réparerai mon crime; je t'aimerai aujourd'hui comme j'aurais dû t'aimer hier, et je serai ton adorateur, ton cavalier servant, ton esclave aussi longtemps que tu le voudras, avant de redevenir ton amant. Commande-moi ce que tu veux, éprouve-moi, punis-moi, venge ta fierté outragée; car je t'aime, oh! oui, je t'aime, à présent, mille fois plus que tu ne peux et ne dois m'aimer!
Et puis je tombai dans le silence et dans une enivrante rêverie, en contemplant cette créature si séduisante et si naïve, si coquette et si chaste, si impétueuse et si humble, assez fière pour avoir pleuré en se livrant, assez dévouée et assez passionnée pour s'être livrée quand même.
--Une vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une vierge folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui qu'elle aime et qui la méconnaît! Mais c'est le monde renversé, pensai-je; c'est un bonheur invraisemblable qui m'arrive; c'est un rêve que je fais!
Et je pressais ses genoux contre ma poitrine soulagée et purifiée. Je me prosternais devant elle; je me donnais corps et âme. J'offrais mon coeur sans réserve et ma vie pour toujours. J'étais exalté, j'étais fou; et, à l'heure où je vous écris, je le suis encore. Bien que seul dans des ruines, depuis cinq ou six heures, j'éprouve toujours la même ivresse et je ne sais quelle joie intérieure, mêlée de repentir et d'attendrissement, qui est, certainement, ce que j'ai ressenti de plus énergique et en même temps de plus doux, depuis que j'existe. O Daniella, Daniella! devrais-je dire que ceci est une folie? Devrais-je dire que j'ai existé avant aujourd'hui? Non, certes; car j'aime pour la première fois, et je sens que, dusse-je payer ce jour-là de ma vie, ou, ce qui est pire, des souffrances d'une longue vie, je remercierais Dieu avec enthousiasme de me l'avoir donné! Oh! vivre de toute la puissance de son être; se sentir inondé de voluptés, esprit et matière; ne plus compter pour rien ces misérables préoccupations, ces montagnes et ces abîmes de _si_ et de _mais _qui se dressent et se creusent autour des plus vulgaires existences, pour les tourmenter bêtement de rêves sinistres et vains; se sentir fort, à soulever le monde sur son épaule, calme, à défier la chute des étoiles, ardent, à escalader le ciel, tendre comme une mère et faible comme une femme, ému comme une eau qui frissonne au moindre souffle, jaloux comme un tigre, confiant comme un petit enfant, orgueilleux devant tout ce qui est, humble devant le seul être qui compte désormais pour quelque chose, agité de transports inconnus, apaisé par une langueur délicieuse... et tout cela à la fois! toutes les situations, toutes les sensations, toutes les forces morales et physiques se révélant avec une intensité, une clarté et une plénitude suprêmes!
C'est donc là l'amour! Ah! j'avais bien raison d'y aspirer comme au souverain bien, dans mes premières heures de jeunesse! Mais que j'étais loin de savoir ce qu'un pareil sentiment, quand il se réveille tout entier, renferme de joies et de puissance! Il me semble que, d'aujourd'hui, je suis un homme. Hier, je n'étais qu'un fantôme. Un voile est tombé de devant mes yeux. Toutes choses m'apparaissaient troubles et fantasques. J'attribuais à la solitude et à la liberté une valeur qu'elles n'ont pas. J'avais, de mon repos, de mon indépendance, de mon avenir, des convenances de ma situation, de mon petit bien-être intellectuel, de ma raison vaine et vulgaire, un soin ridicule. Je voyais faux. C'est tout simple: j'étais seul dans la vie! Quiconque est seul est fou, et cette sagesse qui se préserve et se défend de la vie complète est un véritable état aliénation.
Mais vivre à deux, sentir qu'il y a sous le ciel un être qui vous préfère à lui-même et qui vous force à lui rendre tout ce qu'il se retire pour vous le donner; sortir absolument de ce triste _moi_ pour vivre dans une autre âme, pour s'isoler avec elle de tout ce qui n'est pas l'amour, mon Dieu! quelle étrange et mystérieuse félicité!
Et pourquoi est-ce ainsi? Autre mystère! Pourquoi cette femme, et non pas toute antre plus belle peut-être et meilleure ou plus éprise encore? La raison, la fausse raison d'hier s'efforcerait vainement de rabaisser mon choix et de me montrer l'image d'une maîtresse plus désirable. La raison souveraine d'aujourd'hui, cette extase, cette vision du vrai absolu, répondrait victorieusement que la seule maîtresse qu'on puisse désirer est celle qu'on a, et que la seule femme qu'on puisse adorer est celle qui vous a jeté dans l'état surnaturel où me voici.
Oui, je me sens, en ce moment, au-dessus de la nature humaine; c'est-à-dire hors de moi, et plus grand, et plus fort, et plus jeune que moi-même. Je m'estime plus que je ne croyais pouvoir m'estimer jamais; car mes préjugés et mes méfiances, mon aveuglement et mon ingratitude ne me semblent plus venir de moi, mais d'un rôle que j'étais forcé de jouer dans la comédie sociale. J'ai dépouillé ce costume d'emprunt; j'ai oublié ces paroles de routine et ces raisonnements de commande. Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour primordial, la principale effluve de la divinité, s'est répandu dans l'air que je respire; ma poitrine s'en est remplie. C'est comme un fluide nouveau qui me pénètre et me vivifie. Le temps, l'espace, les besoins, les usages, les dangers, les ennuis, l'opinion, tous ces liens où je me débattais sans pouvoir faire un pas, sont maintenant des notions erronées, des songes qui fuient dans le vide. Je suis éveillé, je ne rêve plus; j'aime et je suis aimé. Je vis! je vis dans cette région que je prenais pour un idéal nuageux, pour une création de ma fantaisie, et que je touche, respire et possède comme une réalité! Je vis par tous mes organes, et surtout par ce sixième sens qui résume et dépasse tous les autres, ce sens intellectuel qui voit, entend et comprend un ordre de choses immuable, qui coopère sciemment à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie supérieure, de la vie en Dieu!
Ah! le positivisme, le convenu, le prouvé, le prétendu réalisme de la vie humaine dans la société! Quel entassement de sophismes qui, à notre réveil dans la vie éternelle, nous paraîtront risibles et bizarres, si nous daignons alors nous en souvenir! Mais j'espère que cette mémoire sera confuse, car elle nous pèserait comme un flux de divagations notées pendant la fièvre. J'espère que les seuls jours, les seules heures de cette courte et trompeuse existence dont il nous sera possible de nous souvenir, seront les jours et les heures où nous aurons ressenti l'extase de l'amour dans tout son rayonnement divin! O mon Dieu! je vous demande de me laisser, dans l'éternité, le souvenir de l'heure où je suis!
XXVI
Villa Mondragone, 10 avril.
Je reviens vous écrire aujourd'hui dans la même solitude où j'ai passé la journée d'hier à vous raconter l'événement de ma vie, la transformation de mon être. Seulement, hier, il faisait un temps affreux, et je vous écrivais assis sur des décombres, dans une des salles désertes et délabrées de ce noble manoir. Aujourd'hui, je suis en plein air, par un temps délicieux, dans un jardin abandonné, où de magnifiques asphodèles croissent librement sur les margelles disjointes des bassins taris et ensablés. Je suis encore plus heureux qu'hier, bien qu'hier cela ne me parût pas possible, bien que je n'eusse pas conscience, et cela pour la première fois de ma vie, de l'absence du soleil. Je ne m'en suis aperçu qu'en revenant à Frascati, en voyant l'herbe mouillée et le ciel noir. Ah! qu'est-ce que cela me fait, à présent, qu'il y ait de la lumière et de la chaleur sur la terre? J'ai mon soleil dans l'âme, mon foyer de vie est dans l'amour qui brûle en moi.
Ne soyons pas ingrat pourtant: le soleil de là-haut est un bel éclairage pour le splendide décor qui m'environne, et je vais chérir exclusivement cet endroit-ci, parce que je suis aussi près d'_elle_ que possible. Je rêve à trouver le moyen de m'y établir le jour et la nuit. Comment cela se pourra-t-il? Je ne sais. C'est, comme je vous l'ai dit, une ruine abandonnée; mais il faudra réussir à m'y faire un nid.
C'est que, voyez-vous, la villa Taverna et la villa Mondragone sont situées dans le même parc. Toutes deux appartiennent à une princesse Borghèse qui ne songe pas à en faire deux lots séparés. De la villa Taverna, belle maison de plaisance à mi-côte, on suit un _stradone_, c'est-à-dire une vaste allée couverte d'arbres séculaires, si longue et si rapide, qu'il ne faut pas moins de vingt minutes pour la monter. Enfin, tout en haut et tout à coup, en tournant dans des bosquets sur la gauche, on se trouve devant une masse de constructions incompréhensibles: c'est Mondragone, villa immense et pleine de caractère, bien qu'elle n'ait rien d'imposant. Le style italien des derniers temps de la renaissance est toujours petit de proportions, quelle que soit sa dimension réelle, et l'oeil s'y trompe absolument au premier aspect.
C'est dans cette vaste résidence déserte que je peux pénétrer et m'enfermer, sous prétexte de faire des études de dessin. La femme de charge de la villa Taverna, cette Olivia, amie de ma Daniella, qui me connaît déjà depuis quelques jours, me confie une clef qui ne pèse pas moins d'un kilo, et que je dois rapporter à six heures. Cela me permet d'échanger deux fois par jour, en passant à Taverna, quelques regards avec Daniella, qui, dans une salle basse des communs, travaille à une formidable lessive; mais j'ai tant de respect pour elle, à présent, qu'afin de ne pas l'exposer aux plaisanteries des gens de la maison, je fais semblant de ne pas la connaître. La nuit, elle se glisse furtivement dans les sentiers couverts et vient me trouver à Piccolomini; mais il lui faut traverser Falconieri, où elle risque de rencontrer des gardiens mal disposés, ou bien descendre de Taverna à Frascati, et se faire voir aux gens du faubourg. En outre, nous ne pourrons plus tromper longtemps la Mariuccia. C'est par miracle que, depuis deux nuits, nous échappons à sa clairvoyance, et nous ne savons pas encore si, au point où nous en sommes, elle nous sera favorable.
Ici, dans cette résidence déserte, entourée de grandes constructions dont le faîte s'écroule, mais dont toutes les issues extérieures sont bien closes, je pourrais voir ma chère compagne à toute heure si j'avais un logement quelconque, et je ne suis mis aujourd'hui à tout explorer dans le plus grand détail. Il me semble que quelque bonne idée va me venir en TOUS faisant part de mes découvertes.
Imaginez-vous un château qui a trois cent soixante et quatorze fenêtres[4], un château compliqué comme ceux d'Anne Radcliffe, un monde d'énigmes à débrouiller, un enchaînement de surprises, un rêve de Piranèse; mais d'abord il faut que je vous fasse succinctement l'historique de la villa Mondragone, pour que vous compreniez quelque chose à ce mélange d'abandon misérable et de luxe princier où je cherche un gîte.
[Note 4: Nombre qui, dans l'architecture de cette époque, représente une étendue immense de constructions.]
Ce palais fut bâti par Grégoire XIII, au XVIe siècle. On y entre par un vaste corps de logis, sorte de caserne destinée à la suite armée du pontifs. Lorsque, plus tard, le pape Paul V en fit une simple _villégiature_, il relia un des côtés de ce corps de garde au palais par une longue galerie de plain-pied avec la cour intérieure, dont les arcades élégantes s'ouvrent, au couchant, sur un escarpement assez considérable, et laissent aujourd'hui passer le vent et la pluie. Les voûtes suintent, la fresque est devenue une croûte de stalactites bigarrées; des ronces et des orties poussent dans le pavé disjoint; les deux étages superposés au-dessus de cette galerie s'écroulent tranquillement. Il n'y a plus de toiture; les entablements du dernier étage se penchent et s'affaissent aux risques et périls des passants, quand passant il y a, autour de cette thébaïde.
Cependant, la villa Mondragone, restée dans la famille Borghèse, à laquelle appartenait Paul V, était encore une demeure splendide, il y a une cinquantaine d'années, et elle revêt aujourd'hui un caractère de désolation riante, tout à fait particulier à ces ruines prématurées. C'est durant nos guerres d'Italie, au commencement du siècle, que les Autrichiens l'ont ravagée, bombardée et pillée. Il en est résulté ce qui arrive toujours en ce pays-ci après une secousse politique: le dégoût et l'abandon. Pourtant la majeure partie du corps de logis principal, la _parte média_, est assez saine pour qu'en supprimant les dépendances inutiles, on puisse encore trouver de quoi restaurer une délicieuse _villégiature_. C'est le parti que voulait prendre et que prendra peut-être la princesse propriétaire actuelle. Des réparations avaient même été entreprises sur un pied de luxe qui peint très-bien l'esprit local. On a commencé par l'inutile, comme toujours. Sans se préoccuper de la couverture à jour, ni des brèches faites par le canon aux étages supérieurs, on a fait des parquets, des peintures et des volets richement montés aux premiers étages. Ces volets, par parenthèse, m'ont frappé comme une chose charmante que je n'ai encore vue nulle part. Ils sont d'un bois résineux veiné de rouge vif qui laisse passer l'éclat du soleil au travers. Cela remplit l'appartement d'un ton rose très-gai. J'ai pu en juger cette partie du local n'étant pas si bien fermée, qu'en cherchant un peu je n'aie trouvé moyen d'y pénétrer.
Au-dessus, s'étendent des salles magnifiques encombrées de poutres et de décombres, et, un détail bien caractéristique, c'est une sorte de boudoir ou chapelle dont le plafond est fraîchement peint, et assez joliment peint par un artiste indigène, dans le goût traditionnel du pays. Ce sont des personnages tout roses nageant dans un ciel bleu turquin, d'un propre et d'un gracieux à donner des idées de bal; mais, dans le mur latéral, une grande fente que l'on n'a pas encore songé à fermer, bien qu'elle menace d'emporter un pan de l'édifice, sert de passage à une famille d'oiseaux de proie qui ont trouvé là, pour perchoir, un bout de solive sortant à l'intérieur. Ils s'y établissent paisiblement chaque nuit, ainsi que l'atteste un monceau de traces toutes récentes. Les amours du vautour ou de l'orfraie sont donc encore abrités par un ciel de chérubins ou de cupidons enguirlandés tout flambant neufs.
C'est que les embellissements, précurseurs accoutumés des réparations urgentes, sont restés en route. A la dernière révolution, ce palais a été, encore une fois, occupé militairement, et les énormes tas de litière qui jonchèrent les terrasses n'ont pas encore disparu. Était-ce un poste de cavalerie française ou italienne? Les nombreuses sentences, d'un patriotisme ardent et naïf, charbonnée sur les murs, me font pencher pour la dernière hypothèse.
Va-t-on, comme on le dit aux environs, reprendre les travaux abandonnés? Là, pour moi, est la question pressante. Si on ne les reprenait pas, la solitude durerait ici, et j'y pourrais peut-être louer un coin où je vivrais inaperçu. Il y a une portion très-bizarre qui semble la plus moderne et la moins endommagée, dans laquelle il m'a été impossible de me glisser. C'est comme une petite villa mystérieuse perchée sur un des côtés de la villa principale. C'est probablement le logement de caprice personnel que, dans ces palais italiens, qu'il soit en haut ou en bas, caché ou apparent, on appelle le _casino_. Ici c'est un assemblage de petits pavillons, dont les ouvertures annoncent des appartements lilliputiens. C'est assez laid, mais curieusement agencé autour d'une toute petite terrasse, d'où la vue domine une étendue prodigieuse à travers des balustres massifs dont la destination semble être de cacher ce sanctuaire aux regards du dehors. Était-ce une fantaisie de retraite cénobitique? Un campanile à jour, planté sur cette terrasse, semble avoir été une chapelle, ou une sorte d'oratoire aérien, propre à stimuler le bien-être moral par le bien-être physique du beau site et du vent frais. Mais on peut, tout aussi bien, se représenter, dans ce casino, de mystérieuses amours, retranchées en toute sécurité contre la curiosité d'une suite nombreuse ou de visiteurs inattendus.
Quoi qu'il en soit, cela fait une demeure réservée que l'on n'aperçoit de nulle part, si ce n'est par son entrée principale qui donne sur l'ancien parterre clos de murs festonnés et ornés de boules. Cette entrée est masquée par un beau portique attribué au Vignole, où l'on peut se promener dans un isolement complet.
J'aime beaucoup cet abri élégant avec ses arcades ornées de dragons, ses degrés de marbre brisés, et son fond percé de portes et de fenêtres mystérieuses barricadées solidement. C'est au travers des fentes de ces huis jaloux, qui semblent vouloir garder les secrets du passé, que je vois la petite terrasse, les petits pavillons et le clocheton arrondi du casino. De superbes graminées poussent entre les dalles, et des moineaux, aussi sauvages que ceux de nos villes sont familiers, y prennent leurs ébats sans se douter que, séparé d'eux par une cloison de planches, j'écoute et commente leur caquet. Si je pouvais pénétrer dans cette villa secrète, il me semble que j'y trouverais une demeure close et habitable, car j'y vois des portes et des fenêtres en bon état; mais il faudrait y entrer par effraction, et je ne dois pas abuser de la confiance des gardiens.
En cherchant un passage vers ce casino, je viens de faire une autre découverte: c'est un recoin encore plus bizarre, encore plus caché, et beaucoup plus joli. Après avoir erré dans je ne sais combien d'églises souterraines, de salles aux gardes ou d'écuries situées beaucoup plus bas que le niveau de la cour, et d'une si puissante architecture, qu'on ne sait ce que font là, dans les ténèbres, ces belles et vastes salles, je me suis trouvé en face d'un escalier tournant que j'ai descendu.
C'est là que le château, creusé dans le coeur de la montagne, devient singulièrement fantastique; c'est encore une autre résidence qui ne peut pas avoir servi à loger des domestiques, ils eussent été trop loin de leurs maîtres. Cela ressemble à un quartier réservé à quelque pénitent volontaire, ou à quelque prisonnier d'État. Figurez-vous un tout petit préau profond, à ciel ouvert, avec des constructions situées autour comme les parois d'un puits, et, sous les arcades de ce préau, un autre escalier rapide qui s'enfonce à perte de vue, on ne sait où.
Je l'ai descendu, et je me croyais bien, cette fois, dans les entrailles de la terre: aussi ai-je été encore plus surpris que je ne l'avais été dans le préau, en voyant entrer l'éclat du soleil à cette profondeur. Probablement, j'étais tout simplement arrivé au niveau de la base de ce massif de rocher où Mondragone est assis en face de Rome, au-dessus d'elle de toute la région des premiers étages de la chaîne Tusculane. Une sortie doit avoir existé au bas de cet escalier profond où j'étais parvenu; mais elle a été murée apparemment, car je ne recevais que par une petite fente, à laquelle je ne pouvais atteindre, les bouffées d'un air frais et l'éblouissement d'un brillant rayon de lumière.
Une nouvelle série de salles souterraines s'ouvrait à ma gauche. Je m'y hasardai dans les ténèbres. Je manquais d'allumettes pour me diriger, et je dus renoncer à cette dangereuse exploration, au milieu des décombres, des excavations imprévues et des casse-cou de toutes sortes.
Je suis donc remonté au petit cloître que je venais de découvrir, et, dans ma fantaisie, j'ai donné à cet endroit un nom quelconque. Je vous le désignerai sous celui de cloître _del Pianto_, ou, si vous voulez, du _Pianto_ tout court. Ce nom me vient de l'idée que ce lieu isolé, et invisible du dehors, a dû servir à quelque longue et douloureuse expiation.
Le casino aérien dont je vous ai parlé auparavant, et qui est à l'autre extrémité du grand pavillon, gardera son nom de _casino_. Je devrais rappeler la damnation, _perdizione_. Je ne sais pourquoi cette petite terrasse retranchée, d'où l'on voit sans être vu, ces clochetons païens et ces petites fenêtres qui regardent dans les yeux les unes des autres, ont l'air de raconter une aventure galante, cachée là sous prétexte de bréviaire.
Si ces vieux murs pouvaient parler, ils révéleraient peut-être bien plus d'intrigues que je ne leur en attribue. Dans tous les cas, ils ont un air de chronique à la fois sinistre et licencieuse, et il m'est bien permis d'en faire, dans ma pensée, le théâtre de romans quelconques.
Le Pianto a cela de particulier qu'il est difficile, à première vue, de fixer, sur un plan imaginaire, le point exact où il est situé. C'est peut-être le noyau primitif de toute la construction. C'est peut-être tout uniment une petite cour intérieure nécessaire pour aérer les appartements, qui ne remplissent pas, comme ceux du milieu, tout l'énorme vaisseau du pavillon central. Des fenêtres d'un style plus ancien que le reste, et en partie murées remplissent ses parois supérieures. Celles qui s'enfoncent sous la galerie du cloître sont mystérieusement closes, et j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé l'entrée des appartements qu'elles éclairaient. On n'arrive à ce cloître que par des détours dont je ne me rends pas encore un compte exact.