La dame qui a perdu son peintre

Part 8

Chapter 83,665 wordsPublic domain

Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec ses douces prunelles dont le brun était devenu noir, tant l'émotion en dilatait le point central. Et une pensée était au fond, que je lisais distinctement: _elle savait, elle, que le tableau était faux, et elle ne voulait pas le savoir!_ Le voilà, Madame, ce miracle vivant de l'Amour dont je vous parlais. Cette ignorante, mais qui chérissait son fiancé d'une tendresse passionnée, ne pouvait pas ne pas y voir clair, du moment qu'il s'agissait de lui. Et comme toutes les amoureuses de tous les temps, elle implorait, elle conjurait qu'on lui mentît contre sa propre évidence. Ce tableau reconnu faux, c'était son fiancé désespéré, c'était aussi, c'était surtout son père déchaîné et qui prendrait prétexte de cette erreur pour retirer sa parole. C'était l'antipathie secrète entre les deux hommes soudain découverte, une brouille peut-être irrémédiable. La terreur de cette tragédie domestique emplissait ses beaux yeux, et--toujours le miracle!--une espérance. _De même qu'elle savait que le tableau était faux, elle savait que j'étais l'ami de son amour._ Nous avions causé ensemble une fois, à peine, et cette certitude de son instinct était absolue. Dans la crise qu'elle sentait venir, cette divination la faisait s'adresser à ma sympathie, pour obtenir quoi? Elle eût été bien embarrassée de formuler une demande précise. Mais elle était sûre que j'agirais dans la mesure du possible et sans attendre ma réponse, elle continuait à me mettre au courant des événements:

--«Oui», disait-elle, «Madame Ariosti prétend que M. le comte Varegnana est venu de votre part l'informer que le tableau était un faux, et que vous en donneriez la preuve. Cette démarche,--c'est toujours la marquise qui parle,--l'a indignée. Elle a cru y voir une manœuvre de notre part pour avoir le portrait au rabais. Elle était quasi engagée avec mon père. Elle s'est considérée comme libre et elle a accepté l'offre de M. Kennedy... Oh! Elle n'a pas dit cela d'abord. Elle a commencé par nous recevoir très froidement, avec des sous-entendus qui ont exaspéré papa. Il est si loyal! Il lui a arraché cet aveu... Alors»--et sa voix se fit plus tremblante--«alors il a eu un accès d'un véritable chagrin à la seule idée d'être soupçonné d'un pareil procédé. Il savait que vous avez été conduit chez Madame Ariosti par M. Courmansel. Il s'est dit que vous aviez certainement communiqué à celui-ci vos doutes sur ce tableau. Il s'imagine que M. Courmansel lui a caché votre témoignage, pour ne pas avouer qu'il pouvait s'être trompé... Ah! monsieur Monfrey, je suis bien malheureuse!»

Elle avait mis sa petite main sur ses paupières, d'où je vis deux larmes jaillir,--deux grosses larmes qui tracèrent deux raies sur ses joues brûlantes. Elle se domina aussitôt et sa bouche se contraignit à un frémissant sourire, tandis que je lui répondais:

--«Madame Ariosti est une femme abominable.» J'insistai: «abominable...» Si j'avais vu un fusil braqué sur cette charmante enfant, aurais-je hésité à détourner le canon de l'arme? Je n'hésitai pas davantage pour ajouter: «Elle a manqué de parole à votre père, et elle a inventé toute cette histoire pour se justifier...»

--«Inventé?...» répéta Christiane. C'était une stupeur que je lisais maintenant dans ses beaux yeux. Qu'avait-elle espéré en s'adressant à moi? Pas cette radicale dénégation, à coup sûr. Et moi-même, je me serais certes récrié si l'on m'avait annoncé, dix minutes plus tôt, que j'annulerais à jamais mon témoignage sur l'origine du faux Cristoforo et que j'entrerais dans cette vaste conspiration organisée pour doter Solario d'un élève imaginaire et l'art Italien d'un peintre mythique! Pourtant, j'écoutais la jeune fille continuer, frémissante: «George ne s'est pas trompé alors?... Vous pensez que le tableau est authentique.... Vous êtes prêt à l'affirmer à mon père?...»

--«J'y suis prêt,» répondis-je. J'avais brûlé mes vaisseaux, et sans remords. J'aurais incendié une _armada_ pour voir la joie illuminer ainsi ce gracieux visage... «Voulez-vous que je monte chez M. Boudron tout de suite?... Je me rends compte de ce qui s'est passé. Le comte Varegnana et moi, nous avons causé du tableau à propos du portrait qu'il possède...»

--«La Cassandra dei Rangoni, celle que M. Courmansel a tant étudiée?» interrogea-t-elle.

--«Précisément. J'ai émis des doutes sur l'identité entre le peintre de ce portrait et le peintre du portrait Ariosti. La marquise l'aura su, et, je vous le répète, elle a trouvé commode de manquer à sa parole en ayant l'air de croire que ces doutes portaient sur l'authenticité même du portrait. Quant à M. Courmansel, je ne l'ai plus revu, entre la visite que nous avons faite ensemble au palais Ariosti et le moment où M. Kennedy a acheté le tableau. Je ne lui avais donc pas parlé de mon idée. Il n'aurait, en aucun cas, pu avertir monsieur votre père... Tout cela sera rapporté, comme je vous le raconte... Encore une fois, j'y vais de ce pas...»

--«Non,» répondit-elle, «laissez-moi causer avec papa, seule, d'abord... Mais que je suis contente! Mon Dieu!...» Et ses deux mains se joignirent dans un mouvement de reconnaissance presque enfantin. «Vous savez, monsieur Monfrey, on se fait souvent des idées, tout un monde... L'on a si peur qu'elles ne soient vraies que l'on n'ose pas les croire fausses... Quand Madame Ariosti a commencé de parler, une terreur m'a saisie. Ah! c'est mal! Mais on n'est pas toujours maîtresse de sa pensée... Je me suis dit que les plus habiles connaisseurs s'abusent. Je me suis rappelé cette tiare du Louvre que mon père vous citait, avant-hier encore. Si George s'était trompé cependant?... J'ai senti là, par avance, tout le chagrin qu'il éprouverait... Et il y avait mon père! Je le connais. J'ai redouté un éclat entre lui et mon fiancé... Je peux bien tout vous dire, monsieur Monfrey, quand ce ne serait que pour vous expliquer comment j'ai osé vous aborder, et pour que vous ne me jugiez pas mal... Quand mon cousin m'a demandée, mon père n'a pas consenti aussitôt. Il a fallu bien des jours pour le décider. A de certains moments, j'ai cru m'apercevoir qu'il regrettait ce consentement... Mais j'ai rêvé. Dieu! que je suis contente! Ah! monsieur Monfrey, vous venez de m'enlever un poids du cœur!... Merci et pardon!...»

Vous êtes allée à Venise, Madame, et vous avez visité la petite chapelle de Saint-Georges-des-Esclavons, décorée par Carpaccio? Oui. Nous en avons parlé ensemble un jour. C'était au début de ma faveur, quand la nouveauté de notre relation vous donnait un peu d'indulgence pour ma pauvre personne. Alors vous ne me taquiniez pas trop. Vous vous souvenez du panneau où le Saint est représenté fonçant sur le dragon, la lance basse? Quelle allégresse dans sa poussée en avant! Quelle aisance! C'est qu'il n'a qu'à se retourner pour voir, enchaînée au roc, la princesse qu'il a juré de délivrer. Quelle gêne au contraire, quelle gaucherie dans le panneau d'à côté, où il est figuré auprès du dragon mort, très sottement embarrassé de sa monstrueuse victime, qu'il ne sait comment traîner! Toute proportion gardée, je me retrouvai, Mlle Boudron une fois partie et devant l'action que je venais de commettre pour elle, aussi empêtré que le saint Georges du maître vénitien après son exploit. Mentir à cette charmante enfant, quand il s'agissait d'effacer le pli d'angoisse, creusé entre ses blonds sourcils, n'avait été un bien facile effort. Mentir à son père, quand nous nous retrouverions face à face, me serait déjà plus malaisé. L'embarras était ailleurs. Je n'avais pas menti pour moi seulement. J'avais menti aussi pour Varegnana. La comédie que je venais de jouer dans l'intérêt de la jeune fille comportait, pour réussir, la complicité du grand seigneur, et de cette complicité je n'étais rien moins que sûr. Madame Ariosti avait nommé au père de Christiane le possesseur du Léonard débaptisé. Elle l'avait fait par un suprême coup d'audace, se disant que ni le comte ni moi ne nous tairions, et préférant venir au devant de notre dénonciation, afin de la mieux déjouer. En toute circonstance, il eût été immanquable que M. Boudron et Varegnana se rencontrassent, immanquable qu'ils en vinssent à causer du prétendu Cristoforo et de l'achat fait par Kennedy. C'était plus certain encore maintenant. Point n'était même besoin de cette rencontre et de cet entretien pour que M. Boudron fût averti de l'opinion du comte sur le faux Cristoforo. «Tout Milan saura demain ce qui en est... Son infamie sera connue...» Ces phrases du vieux gentilhomme résonnaient dans mes oreilles. C'était à mon tour d'éprouver, devant la catastrophe imminente, la terreur qui précipitait vers moi, tout à l'heure, la fiancée du malencontreux critique d'art, surpris en flagrant délit d'une si épique ânerie! Un petit détail redoubla l'inquiétude soudain éveillée, je peux bien dire dans mon cœur, tant la pitié pour la jeune fille m'avait pris tout entier. Au moment même où Christiane remontait dans l'ascenseur, j'avais remarqué qu'un domestique descendait l'escalier, une lettre à la main. Il avait posé quelques questions au bureau, et on lui avait fait avancer une voiture. Je demandai au concierge si cet homme était le valet de chambre de M. Boudron. Sa réponse affirmative, changea mon doute en certitude. Ce message était pour Varegnana. Dans son premier spasme d'irritation, M. Boudron avait écrit au comte. Pourquoi? Sinon pour avoir de lui la vérité sur le tableau qu'il avait tant désiré acheter. C'était le signe, entre parenthèses, que Courmansel ne s'était pas mépris sur ce point. Avec ces attitudes sceptiques, M. Boudron avait cru profondément à l'authenticité du Cristoforo. La lettre était portée et non envoyée par la poste. On devait donc attendre la réponse, au cas où Varegnana serait à la maison. Et il y serait, il me l'avait promis. Là-dessus, moi-même je hélai, en hâte, un nouveau _brumista_, et dix minutes plus tard, je descendais devant la porte du palais de la rue Bagutta. Le fiacre qui m'avait précédé attendait encore. J'aperçus en entrant dans l'antichambre le domestique de M. Boudron. La réponse n'était pas encore donnée. J'arrivais à temps.

XIII

Le comte se tenait, quand on m'introduisit, dans le plus petit des salons, celui qui lui servait de cabinet de travail. Au premier coup d'œil je vis que le Léonard--c'en est un, je le jurerais sur votre tête, Madame,--avait repris sa place d'honneur sur son précieux lutrin. Varegnana écrivait, assis à son bureau, si l'on peut donner ce nom bourgeois à un pareil chef-d'œuvre de marqueterie et de sculpture sur bois. Des plumes de cygne au long empennage faisaient bouquet, auprès de lui, dans une coupe de la Renaissance. Ce sont les seules qu'il emploie, et il les plonge dans un encrier ciselé par Benvenuto Cellini, s'il vous plaît. Je vous ai dit que c'est un Seigneur, un noble et vieux Seigneur, un de ces types d'un autre âge que nos ignobles démocraties modernes rangeraient volontiers dans le dictionnaire des monstres antédiluviens, entre le _Mammouth_ et l'_Epiornis_, le _Plésiosaure_ et le _Diplodocus_. Il était si occupé à sa besogne, qu'il ne m'entendit même pas entrer. Plusieurs feuilles de papier déchirées et jetées dans un vaste bassin de cuivre repoussé, un antique _brasero_ aux armes de sa famille--encore le Seigneur!--attestaient sa difficulté à composer cette lettre, la réponse à celle de M. Boudron. Je demeurai quelques instants à le regarder. Je cherchais à discerner, sur son altière physionomie et dans son attitude, un indice de ses dispositions présentes. Il me sembla que sa colère de la matinée était, sinon passée, au moins diminuée. Enfin, d'un geste où je crus reconnaître l'énergie d'une résolution définitive, sa main crispée traça au bas de la feuille sa large et claire signature. Comme il relevait la tête, il m'aperçut:

--«Vous arrivez bien», me dit-il. «Si je ne vous avais pas promis de ne pas sortir, je serais allé chez vous... J'ai une question à vous poser. Mais, d'abord, voulez-vous prendre connaissance de cette lettre?»

--«C'est une réponse à M. Boudron?», m'écriai-je étourdiment.

--«Oui», fit-il, «d'où le savez-vous?»

Je me sentis rougir, comme la pauvre Christiane tout à l'heure, oh! moins joliment! Mon imprudente demande prenait un mauvais air d'espionnage devant ce personnage d'ancien régime, si parfaitement bien élevé. J'eus le courage de mon indiscrétion. Le motif en était par trop désintéressé. Je lui dis donc:

--«J'ai vu le domestique sortir avec une lettre et monter en voiture. J'ai pensé, sachant la scène que M. Boudron venait d'avoir avec Madame Ariosti, qu'il voulait avoir par vous des renseignements plus précis... Et me voici...»

--«Ne vous excusez pas», interrompit-il avec sa grâce habituelle, «et écoutez ma lettre. C'est en effet une réponse à celle de M. Boudron: «_Monsieur, J'ai été très sensible à la marque de confiance que vous avez bien voulu me donner. Mais vous comprendrez que Madame la marquise Ariosti étant une de mes parentes, je m'impose la règle absolue de me taire sur l'incident auquel vous faites allusion. Tout ce que je peux vous en dire, c'est qu'il ne vous a pas été exactement rapporté. Vous trouverez ici, avec mes regrets pour une fin de non-recevoir à laquelle je vous demande de ne voir aucun autre motif, l'expression de mes sentiments bien distingués. Comte Andrea Varegnana..._» «Il n'y a pas trop de fautes de français?...» ajouta-t-il. Toujours le Seigneur! Il entendait bien que je ne me permettrais pas d'apprécier le bien ou le mal fondé d'une de ses démarches. Il désirait que je fusse au courant. Rien de plus.

--«Si j'écrivais votre langue comme vous la mienne...» répondis-je.

--«Alors, j'envoie le billet?...» dit-il.

Vous jugez, Madame, si je m'abstins de toute réflexion. Dans le temps que j'avais mis à franchir l'assez longue distance qui séparait mon hôtel du palais Varegnana, j'avais ébauché ou rejeté quatre ou cinq plans, tous destinés à conduire le comte juste au point où il était venu tout seul: donner une explication qui me laissât le champ libre. Comment en était-il arrivé là?... J'y ai beaucoup réfléchi depuis et je n'ai pas résolu ce petit problème. Mais qui a jamais vu clair dans l'intention d'un Italien, quand une fois il s'est fermé? Si leurs peintres nous ont laissé tant d'admirables portraits, la cause en est dans le caractère, si impénétrable à la fois et si expressif, des physionomies de ce pays. Elles sont ardentes et secrètes, passionnées et elles ne disent pas leur mot. Quand je me souviens de l'accent ému avec lequel Varegnana m'avait parlé de Christiane Boudron, je me dis qu'il a eu tout simplement pitié d'elle et de son bonheur,--comme votre serviteur, Madame.--On est si près d'aimer l'amour des autres quand on a aimé soi-même, et vous savez mon opinion sur l'hôte du palais de la via Bagutta et son roman caché.--Puis, je me souviens de l'hypnotisme exercé sur lui par la critique d'art, soi-disant scientifique. Je me rends compte qu'au fond, tout au fond, ce possesseur de tant de merveilles n'est qu'un amateur. Il n'a jamais tenu le crayon et le pinceau. Devant une toile ou une statue, il n'a pas cette intuition de l'outil, qui ne s'apprend que par la pratique. Je vois distinctement, moi, un Titien et un Raphaël, un Mantegna et un Longhi travailler, broyer leurs couleurs sur leur palette, attaquer leur tableau. Pour employer une locution vulgaire, mais très juste, je sais comment c'est fait. Varegnana, non. Il n'a donc pas de certitudes, ne jugeant pas vraiment par lui-même. Pour qu'il eût débaptisé sur le cadre le Léonard--son Léonard!--il fallait qu'il fût,--j'allais parler d'une façon plus vulgaire encore, et dire _épaté_,--mettons médusé par Courmansel, son bagou de pédant, son érudition affirmée. Courmansel, pour Varegnana, c'était Morelli lui faisant peur du fond de sa tombe, et l'on n'est pas un Seigneur sans être un peu timide. Ces traits semblent contradictoires, mais être un Seigneur, c'est se vouloir toujours le premier, ou du moins à part. C'est donc avoir un amour-propre toujours en éveil. C'est craindre, par-dessus tout, le ridicule d'une prétention mal justifiée. Je cherche à expliquer une volte-face au demeurant moins étonnante que la mienne. Mais l'on connaît, ou l'on croit connaître, la logique de ses illogismes, au lieu que les brusques changements des autres nous déconcertent jusqu'à l'ahurissement. Je me comparais au saint Georges de Carpaccio, Madame, tout à l'heure--sans trop de modestie. Ne me le dites pas, je le sais. Imaginez ce brave chevalier sentant soudain venir à lui la corde avec laquelle il traînait son dragon. Il constate que le cadavre de l'énorme bête a disparu!... Il ne serait pas plus étonné que je ne le fus, le billet du comte à M. Boudron une fois envoyé. Désormais tout dépendrait de ce que je raconterais au père de Christiane. Mon parti était pris. En tout cas, je ne m'attendais guère à entendre Varegnana me dire:

--«Ainsi le portrait est vendu à M. Ralph Kennedy? Vous êtes arrivé trop tard?»--Et comme je lui faisais signe que oui... «C'est peut-être mieux,» continua-t-il et après un court silence: «Car enfin, êtes-vous sûr, bien sûr, que vous ne vous êtes pas trompé?...»

--«Trompé?» répétai-je. «En reconnaissant mon tableau?»

--«En vous imaginant le reconnaître», rectifia le comte. «Vous n'avez eu que quelques minutes pour l'examiner, et une ressemblance est si perfide... Vous-même, vous m'avez dit que vous avez failli n'en pas croire vos yeux, tant ce panneau avait une physionomie de vieille chose... Sur le premier moment, je n'ai pas pensé plus que vous à la possibilité que vous fissiez erreur. Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais été tranquille devant ce portrait... Je lui en voulais d'avoir servi à débaptiser celui-ci...» Et il me montrait son Léonard réinstallé à sa place d'honneur. Il ne lui avait pas encore enlevé son brevet de déchéance, le cartouche sur lequel figurait un des noms de l'usurpateur, cet Amico di Solario, mélancoliquement suivi d'un signe interrogateur,--dernier et faible essai de protestation!

--«Enfin», reprit-il, «après avoir eu la scène que vous savez avec la marquise, et une fois seul, je me suis demandé: n'avons-nous pas été un peu vite, M. Monfrey et moi? Madame Ariosti est ma cousine, comme je l'écrivais à M. Boudron. Quand je vous eus laissé partir, je ne me sentis pas la conscience entièrement en paix. Je n'avais pas fait un assez long crédit à cette femme, qui pouvait être de bonne foi... Et elle l'était, témoin les photographies qu'elle vient de m'envoyer de son tableau, sans un mot. Je lui ai manqué très gravement. Cet envoi n'était-il pas un appel à un examen, auquel j'ai procédé? J'ai là une autre photographie, celle du dessin de l'Académie de Venise, dont je vous ai déjà parlé, et qui est une étude pour mon ex-Cassandra.» Ici un soupir, et fermement: «Eh bien! Il n'y a pas à dire, l'X dont est signé ce dessin est exactement le même que l'X qui figure au bas du portrait où vous avez cru reconnaître votre œuvre de jeunesse... Est-il admissible que cette particularité soit un pur hasard?... Voyez: les deux petites barres d'en bas et d'en haut allant ainsi, d'un seul côté et se relevant un peu à la pointe... Or vous n'aviez pas vu le dessin de Venise quand vous avez peint votre tableau. Donc...»

Il me tendait les deux épreuves, où il y avait en effet une identité entre les deux lettres, dont l'explication était trop naturelle. Le père Sanfré avait savamment retouché ou fait retoucher dans le style du quinzième siècle les lettres de la signature destinées à subsister. Ce dessin de Venise était de cette époque. A moins que... Depuis cette aventure j'en suis à me demander, moi, s'il ne fonctionne pas, en Italie, un immense _camorra_ artistique dont tous les associés sont dressés à estampiller de marques, savamment choisies, les dix mille objets faux qui émigrent chaque année de la Péninsule. Je regardais le profil de l'inconnue qui avait posé pour ce crayon. Je regardais l'image de Ginevra. L'intense comique de la situation me ressaisissait. Même Varegnana ne croyait plus à mon témoignage! J'aurais pu, comme j'avais fait avec Courmansel, discuter point par point. Dans ma confidence hâtive de la veille, je n'avais pas insisté sur les irréfutables indices, notamment sur le petit signe du coin de la lèvre que je connaissais si bien et qui me rappelait de délicieux souvenirs d'amours bohémiennes. A quoi bon? Je levai les yeux sur le Comte. Il me sembla qu'une angoisse contractait son visage. Dans le doute sur l'authenticité d'un tableau, estimait-il que mieux valait faire pencher la balance du côté qui favoriserait un jeune et profond amour? Le possesseur du Léonard éprouvait-il un suprême regret? Le gentilhomme désirait-il abriter ses scrupules derrière mon affirmation? Il est certain que son visage se détendit lorsque j'acquiesçai à sa nouvelle opinion en lui répondant:

--«C'est vrai, je ne reconnais plus bien mon tableau. A vingt-huit ans de distance, vous savez!... D'ailleurs, Madame Ariosti, Kennedy et Courmansel ont été prévenus...»

--«Ah!» fit-il, «Courmansel aussi... Et il pense?...»

--«Que son Cristoforo est plus vrai que jamais...»

--«Vous voyez!...» s'écria Varegnana, et regardant le portrait jadis attribué au Vinci avec une tristesse singulière... «Décidément, ma Dame aura perdu son peintre, mais elle ne nous en voudra pas... Nous aurons fait une heureuse... Ne soyez pas en retard pour le dîner», ajouta-t-il; «vous aurez un plat milanais dont je veux vous faire la surprise et qui ne peut pas attendre...»

... Voilà pourquoi, Madame et amie, si jamais Adalbert de Rumesnil, ou quelque autre Snob de cette lignée, vient vous raconter que l'on a découvert le véritable auteur de la _Joconde_ et que cet auteur s'appelle Cristoforo Saronno, n'en croyez pas un traître mot. Et si vous apprenez qu'un collectionneur de nos amis se prépare, dans une grande vente, à enrichir sa galerie d'un panneau du même Cristoforo, engagez-le à se méfier. Et puis, permettez à votre serviteur de vous offrir pour votre fête, qui tombe le 17 du mois, une médiocre reproduction de la Cassandra du palais Varegnana: qu'il a exécutée pour vous--_con amore_.--Vous placerez cette aquarelle dans un des coins de votre salon, et quand on vous demandera quelle est cette tête adorable, vous répondrez hardiment que c'est une copie d'un Léonard. Ce sera vrai, aussi vrai que vous êtes un Vinci, vous-même, pour le malheur de celui qui vient de vous raconter cette trop longue histoire et qui s'excuse, en mettant à vos pieds une fois de plus votre passionné, votre fidèle, votre inutile serviteur.

L. M.

_Pour copie conforme._

Thoune. Août 1906.

LA SECONDE MORT

DE

BROGGI-MEZZASTRIS

_A Arrigo Boïto._

I