La dame qui a perdu son peintre

Part 4

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Ses douces prunelles, si clairement brunes dans son teint d'une jolie pâleur, s'étaient tournées, cette fois, vers l'initiateur de cette justice posthume. Courmansel lui dit merci par le rougissement de plaisir avec lequel il accueillit cet éloge. Il avait senti qu'elle voulait réparer le procédé par trop familier de son père. Il l'aimait autant qu'il en était aimé. Le père n'observait pas le manège muet des fiancés. Mais à la manière dont il me regarda, de son côté, tandis que sa fille hasardait cette allusion directe à la grande découverte de son futur gendre, ses sentiments pour le jeune homme achevèrent de s'éclairer pour moi. Il subissait la suggestion de Christiane, et quelque chose en lui luttait encore. Il admirait Courmansel, comme il eût accepté un effet de commerce douteux, «sous toutes réserves». Il y avait entre eux cet antagonisme radical des tempéraments qui veut qu'un chat et un chien, mis en face l'un de l'autre, s'affrontent aussitôt. M. Boudron était un type accompli d'un certain bourgeois Parisien de nos jours: par sa tenue, très astiquée, la coupe militaire de ses cheveux en brosse, une sveltesse relative de ses mouvements, due au massage et à l'escrime, il donnait l'idée de ce que j'appelle «l'homme des répétitions générales»--«l'homme des premières» ayant rejoint depuis longtemps le «boulevardier» au pays des vieilles modes. Les personnages de ce type, tiennent du viveur, de l'artiste et du _sportsman_. J'eus l'impression très vite que M. Boudron copiait quelqu'un. En cherchant bien, je reconnus qu'il imitait le genre de mon confrère Maxime Fauriel, le pastelliste. Il a pris à Maxime son port de tête, ses intonations un peu sèches, sa barbe taillée en pointe, à la Henri III, son monocle carré et attaché par un large ruban de moire qu'une agrafe d'or pique au gilet. Mais Fauriel garde, à travers tout ce cabotinage, sa physionomie spirituelle et aisée de gamin de Paris, au lieu que son faux-sosie laissait deviner à chaque geste, à chaque parole, de la tension à la fois et de l'incertitude. Il n'était pas sûr de ses effets. Cependant l'habitude des succès dans une carrière ne va pas sans de réelles supériorités d'intelligence et d'énergie. Le notable commerçant en avait conscience, et cette hésitation dans son personnage joué n'empêchait pas chez lui l'orgueil profond de l'individu habitué à commander. Il avait entrepris sa galerie par un curieux mélange de sentiments: le ressouvenir de ses premières ambitions d'apprenti peintre, la gloriole d'être cité dans les journaux et de faire les honneurs de ses tableaux à des amateurs célèbres, l'idée aussi de la «grande vente» en cas de revers de fortune. George Courmansel, en l'aidant de ses conseils, comme il s'en vantait, pour quelques achats, l'avait tout ensemble subjugué et humilié. Très sensible à ce défaut du laisser-aller extérieur que l'absorption dans leurs idées entretient aisément chez les hommes d'étude, Boudron nourrissait contre le talent du fiancé de sa fille une hostilité combattue par une involontaire déférence. De là cette curiosité aiguë de son regard. Il allait savoir comment moi, un peintre arrivé, commandeur de la Légion d'honneur, exposé au Luxembourg, je jugeais la soi-disant découverte du critique, à la veille de révolutionner l'histoire de l'art. Et puis mon opinion pouvait avoir son influence sur une décision très importante. Le couturier, millionnaire mais avisé, hésitait encore à payer cinquante mille francs le tableau légué par feu le comte Pappalardo à la marquise Ariosti. Son expression se fit plus avenante pour le conseilleur de cet achat quand j'eus déclaré, appuyant de ma complaisance, à demi sincère, l'enthousiasme de Christiane:

--«Oui, Mademoiselle, j'ai vu ou plutôt revu ce portrait de femme. Il me restait dans la mémoire comme si remarquable, que je me suis arrêté à Milan, un peu à cause de lui... Varegnana m'a raconté par quelles merveilles d'ingéniosité M. Courmansel a déterminé l'origine de cette peinture. Je suis de votre avis: redresser l'injustice de la postérité envers un artiste méconnu, c'est une très noble mission et bien digne qu'un homme de cœur y consacre sa vie.»

--«Vous me comblez, cher Maître,» dit George Courmansel, «mais je vous avoue que je n'ai pas des ambitions si hautes. Les besognes de la Science ne sont ni nobles ni le contraire. Elles sont vraies...»

--«C'est le point où je me sépare de lui, Monsieur Monfrey,» reprit à son tour M. Boudron. «Je ne suis qu'un commerçant, mais j'aime les tableaux pour eux-mêmes, parce qu'ils sont beaux, comme on aime les fleurs, les femmes, la musique, le vin, tout ce qui exalte, tout ce qui grise. George aime les tableaux comme un botaniste aime les plantes, pour les mettre dans ses herbiers et les étiqueter. Mon système est le bon. Qu'il soit de Léonard ou de Cristoforo, le portrait Varegnana n'en est ni plus admirable, ni moins. Ai-je raison?»

--«Tu ne voudrais pourtant pas que ton Jean Bellin, celui que George t'a trouvé, ne fût pas authentique?» interrogea malicieusement Christiane. «Moi aussi papa, ai-je raison?»

--«Mon Bellin?» s'écria le père. «Il n'y a pas moyen de le discuter, celui-là, avec sa signature en capitales dans son cartouche et une des deux _L_ plus haute que l'autre... Mais voulez-vous en voir la photographie?» me demanda-t-il. «George, sonnez donc pour que l'on desserve...

--Bon. Merci...»

La diplomatique jeune fille avait de nouveau employé, pour couper court à la discussion, le plus sûr moyen. Quand le collectionneur eut commencé d'ouvrir, sur la table devenue libre, le portefeuille qui contenait, avec la reproduction du Bellin, celle de toutes les pièces de son musée, il parut oublier jusqu'à l'existence de son futur gendre. Ses mains de rhumatisant, aux doigts noués par les excès de bonne chère et l'absence d'exercice, mettaient, à étaler les épreuves, les unes après les autres, le même soin que jadis à ouvrir des pièces de soie tissées spécialement à Lyon devant les clientes émerveillées.

Il y avait pour moi quelque chose de pathétique, et qui me fit lui pardonner ses rudesses, dans sa visible piété de demi-ignorant pour les œuvres, vraiment très rares, dont son argent, gagné au rebours de sa vocation première, le faisait possesseur. J'admirai aussi que, dans ce commencement du vingtième siècle, l'Italie, cette Italie fouillée, refouillée, raclée par toutes les avidités de tous les amateurs des deux mondes, fût encore si riche? En quelques années un nouveau venu avait pu y découvrir ce Jean Bellin, une très authentique et très saisissante _Transfiguration_, digne de celle du musée Correr, à Venise,--une esquisse d'Andrea del Sarto--un indiscutable _Saint Sébastien_, de ce sec et vigoureux Ferrarais, Cosimo Tura,--une non moins indiscutable _Nativité_, de Francesco di Giorgio Martini, le Siennois,--enfin une dizaine de merveilles, dont leur récent acquéreur était justement fier. De chacune il avait sept ou huit photographies, représentant l'ensemble et les détails. Tandis qu'il me les nommait, tantôt lui-même, tantôt sa fille, tantôt Courmansel énonçaient des impressions. Rien qu'à ces remarques, j'aurais pu deviner le drame latent de ces fiançailles. Les deux hommes manifestaient une irréductible antithèse de nature, par leur seule façon de réagir devant ces chefs-d'œuvre. Ils les aimaient certes l'un et l'autre, mais si différemment! Et quel tact la jeune fille mettait à sans cesse éviter les heurts par des questions à côté! Rieuse,--mais un petit tremblement de ses lèvres démentait ce rire,--elle disait: «Tu te rappelles, père, quand nous sommes allés dans cette villa près de Sienne, où l'on nous avait raconté qu'il y avait des tableaux anciens?... Et le cocher qui nous expliquait pourquoi un château se nommait _Belcaro_? Beau, mais cher.--_Bel ma caro_, aurait dit le général Espagnol qui l'avait pris après un sanglant assaut...» C'était pour moi qu'elle évoquait ce souvenir,--en apparence. Elle disait encore: «C'était le jour anniversaire de ma vingtième année que tu as acheté cette _Daphné_ que George attribue aujourd'hui à Bramantino? Tu en avais tant de désir avant et tant de plaisir après, que tu as oublié de me souhaiter ma fête. Est-ce vrai?...»

--«C'est vrai,» répondit le père, «mais aussi, cher Maître, quelle grâce dans cette Daphné! Est-ce une _mâtine_, hein? Quelle jolie manière de poser ses _petons_! Et dans ses cheveux qui se changent en branche, quelle souplesse!... Et cet Apollon, quel _gaillard_!...»

--«Je ne l'attribue pas à Bramantino», dit le fiancé qui souligna sa certitude: «Elle est de Bramantino. Les mains et les oreilles ne permettent pas le doute: ces mains aux doigts longs, fuselés, maigres, les deux premiers réunis, les deux seconds écartés, ces oreilles, longues aussi, avec le lobe d'en bas très développé, presque pointu... Tenez, je vais vous montrer dans le livre de Morelli...» Et, avisant sur une console un volume fatigué par un quotidien usage, il me désignait une série d'oreilles et de mains, données comme exemples par l'auteur. Des notes au crayon couvraient les marges. Elles étaient de son écriture. «J'ai indiqué plusieurs autres tableaux dont Morelli ne parle pas, où les mêmes signes se retrouvent...» Il y avait là tout un symbole. Courmansel n'arrivait aux arts qu'à travers le document imprimé. Boudron y allait franchement, directement, mais sans s'affiner. _Mâtine_, _gaillard_ et _petons_ manquaient par trop de quattro-*centisme. Et pourtant comme cette manière un peu commune de sentir était un guide plus sûr que l'érudition de l'autre! Le tailleur pour dames devait, dès ce soir-là, donner de cette sagacité instinctive une preuve dont je n'ai saisi la valeur que plus tard. A un moment, et comme Christiane ramassait les cartons que nous avions fini d'examiner, pour les ranger de nouveau dans le porte-feuille, je demandai au fiancé:

--«Vous ne pourriez pas me montrer une reproduction du portrait de la galerie Ariosti?»

--«Je n'en ai pas», répondit-il, un peu penaud. «Cela me gêne beaucoup pour mon livre. La marquise refuse d'en donner les photographies, même à moi. Je vous ai dit déjà qu'elle était un peu jalouse de ses tableaux.»

--«Et elle laisse vendre dans les boutiques des reproductions de tous les autres en cartes postales!»... interrompit M. Boudron. «Est-ce que cela ne vous paraît pas louche, cher Maître?»

--«C'est qu'elle n'en a pas un second de cette importance», dit vivement Christiane. «Personne ne pensait auparavant à visiter sa galerie. Il n'y avait là que des choses de second ordre. Maintenant, si elle ne fermait pas sa porte, l'Europe et l'Amérique y défileraient. Pensez donc, une telle découverte!»

--«C'est possible», reprit le père, «mais elle ne se conduirait pas autrement, si elle doutait de l'authenticité du tableau.»

--«Ah!» s'écria George Courmansel avec un sourire de triomphe, «comme je voudrais qu'elle en doutât! Nous aurions ce chef-d'œuvre pour un morceau de pain...»

--«Au lieu qu'elle en veut cinquante mille francs», dit le couturier collectionneur. «Je n'ai payé mon Jean Bellin que dix mille.»

--«On ne savait pas que c'était un Jean Bellin», répliqua le jeune homme... «Mais aussi vrai que c'est un Jean Bellin, aussi vrai ce portrait du palais Ariosti est de Cristoforo Saronno, et je vous l'ai déjà dit, c'est cent mille francs qu'il vaudra dans dix ans. Allez, M. Ralph Kennedy ne tournerait pas autour, si je me trompais... C'est un millionnaire américain qui ravage l'Italie depuis cette année. Le mot n'est que juste. Vous ne soupçonnez pas ce qu'il a déjà enlevé!»

--«Mais qui nous a parlé des intentions de Kennedy? Mme Ariosti. Nous savons, nous, qu'il est à Milan, et c'est tout. Je me défie de cela encore... Mais, cher Maître, vous verrez le tableau. Que ce soit une bonne chose, je ne dis pas. La tiare du Louvre aussi était une bonne chose.»

--«Je vous l'avais déclarée fausse dès le premier jour», interrompit Courmansel, «et ce n'était pas ma partie.»

VI

Que le jeune homme sentît l'aversion cachée du père de sa fiancée, j'en reçus la confidence même de sa bouche, ce surlendemain auquel j'arrive, et tandis que nous gagnions de compagnie le palais Ariosti. La marquise avait fait attendre sa réponse vingt-quatre heures. J'avais passé ces deux jours à m'exalter et à me meurtrir le cœur tour à tour, dans les délices et les mélancolies des villes _revisitées_. Vous n'aurez pas toujours vos vingt-six ans, Madame, ni cette élasticité intérieure. A cet âge on est si nouveau aux choses, et les choses vous sont si nouvelles! Dès l'heure où l'on aime à se ressouvenir, on vieillit. Je suis vieux alors, ah! bien vieux. Excepté pour ce qui vous touche, je n'ai plus d'émotions que rétrospectives. J'avais donc erré à travers les musées et les églises de Milan, y cherchant, y retrouvant tant de nobles œuvres dont je vous ai déjà nommé les auteurs,--y cherchant, y retrouvant mon fantôme, un autre moi-même, un Monfrey bien différent du désabusé d'aujourd'hui, non point par la sensibilité, mais par l'espérance, mais par cette fièvre d'attente, ce frissonnement enivré du départ pour la vie.--Rien n'avait changé, au contraire, des tableaux d'autrefois. Quelle leçon pour un artiste! Quel conseil d'appuyer son être sur son art tout simplement, sur cette besogne qui, réussie ou manquée, échappe du moins à l'action meurtrière du temps! La sensation nous déçoit. Le sentiment nous trompe. Ceux ou celles que nous aimons vieillissent et changent. La beauté, une fois fixée sur une toile, sur un pan de muraille, sur un panneau, survit dans son impérissable jeunesse aux yeux qui l'ont contemplée, à la main qui l'a copiée, au cœur qui l'a idolâtrée. C'est vrai, mais la Beauté peinte ou sculptée, si elle ne périt pas, n'aime pas. Si les bouches de femmes qui sourient dans les tableaux ne se fanent pas, si elles ne mentent pas, elles ne prononceront jamais de ces paroles qui ouvrent devant notre âme extasiée les perspectives infinies du bonheur. Toutes ces idées,--d'autres encore que je ne vous dis pas, à quoi bon?--remuées en moi par ces courses à travers cette ville, chère à ma première jeunesse, m'avaient attendri profondément. Elles faisaient de moi un auditeur de choix pour un amoureux, comme ce naïf George Courmansel, en plein élan de sa destinée. N'était-il pas à l'aube de ce rêve réalisé: un mariage d'amour? Je l'écoutais donc me dire, d'un accent si frémissant, si vrai:

--«Ah! cher Maître, vous ne vous doutez pas du service que vous m'avez rendu avant-hier.... Je peux bien vous avouer cela: M. Boudron n'est pas toujours très juste pour moi. C'est si naturel. Il a aimé passionnément sa femme. Notre bonheur, à Christiane et à moi, l'irrite par instants,--sans même qu'il s'en doute. Nous lui rendons trop présent un passé qui lui a été trop cher.--Alors, tout lui sert de prétexte pour me bousculer, vous avez vu, depuis mon oubli de m'habiller, l'autre soir, jusqu'au refus opposé par la marquise Ariosti à mes demandes de photographies... Mais il m'aime, au fond, et il est si heureux quand on me montre de la bienveillance. Ce que vous avez dit de ma découverte, à propos du prétendu Léonard, lui est allé au cœur. Il en a parlé à Christiane. «Décidément,» lui a-t-il dit, «notre George est quelqu'un.» Et il a ajouté: «Nous le verrons à l'Institut.»... Ah! si je pouvais en être, bien des préventions qu'il a, tomberaient! Si j'avais seulement le prix Bordin que l'Académie des Beaux-Arts décerne au meilleur ouvrage sur l'esthétique et l'histoire de la peinture?... Car enfin, quand mon _Cristoforo_ paraîtra, ce sera tout de même un fier morceau d'histoire de la peinture. Tâchez de lui dire combien vous aurez aimé le tableau que nous allons voir. Car vous l'aimerez. Je me fais d'avance une fête de votre surprise... Et si vous étiez déçu,--on ne sait jamais,--ne le lui dites pas trop. Mais vous ne serez pas déçu...»

Il me prononçait cette demi-objurgation devant la porte de la casa Ariosti, une grande bâtisse toute neuve au premier étage de laquelle--le _piano nobile_--habitait la marquise. J'avais vu, l'avant-veille, chez le comte Varegnana, le type de la grande existence Italienne historique, pour dire le vrai mot. L'appartement de Mme Ariosti me représentait la vie Italienne moderne que je goûte peu. Elle est trop imitée, trop plaquée. Un maître d'hôtel nous reçut, vêtu à la mode anglaise, avec le frac noir et le pantalon gris. Le salon où nous entrâmes était meublé à la française, avec les bois clairs et sobres de notre dix-huitième siècle, déplacés ici, alors qu'il est si facile de trouver, dans la Vénétie toute voisine, de ces adorables mobiliers, d'un _rococo_ un peu baroque, mais exquis de fantaisie originale et locale. La marquise elle-même trônait là, ayant à sa portée, sur sa table, le dernier roman français, et habillée dans un demi-deuil suprêmement élégant, qui fleurait la rue de la Paix. L'œil exercé de M. Boudron n'y aurait certes pas démêlé une faute d'orthographe. J'avais devant moi une Parisienne, ou qui se voulait telle. La parfaite correction de sa toilette, _up to date_,--comme disent si drôlement les Yankees, _à hauteur de date_,--n'empêchait pas que le caractère de son visage, plutôt laid d'ailleurs et trop creusé pour ses trente-cinq ans, ne restât profondément individuel et tout à fait de son pays. Mme Ariosti avait ce sérieux du regard, cette réflexion dans le pli de la bouche, cette force de la physionomie qui se rencontrent si souvent de ce côté des Alpes et si rarement de l'autre. Deux personnages lui tenaient compagnie. L'un était un grand et fort jeune homme qui n'offrait pas un moindre contraste entre sa mise et sa mine que la maîtresse du logis: son teint d'une pâleur mate, ses cheveux très noirs, ses prunelles sombres et chaudes dénonçaient le Méridional, et il n'avait rien sur lui qui ne vînt de Londres, depuis ses bottines vernies jusqu'à sa cravate, et depuis son veston jusqu'à la cigarette à bout de liège qu'il continua de fumer, après nous avoir salués, avec un flegme tout britannique. Mais quels yeux! La finesse aiguë et presque sauvage d'un compatriote de Machiavel y avait passé pour me sonder jusqu'au tuf. L'autre visiteur, lui, pouvait avoir quarante-cinq ans, cinquante, soixante ans. Comment déchiffrer un âge sur une face glabre et grise d'Américain et dans une physiologie toute en os et en nerfs? Seule la nationalité du personnage ne permettait pas une minute de doute. Le flegme de celui-là n'était pas acquis. Son anglomanie--lui aussi ne portait rien qui ne vînt de Regent Street et de Piccadilly--s'accordait à son type. Ses yeux d'un bleu clair et froid ne démentaient pas l'impassibilité avec laquelle il nous salua, quand la marquise Ariosti nous eut présentés les uns aux autres:

--«Monsieur le prince de San Cataldo... Monsieur Ralph Kennedy...»

Ce nom n'eut pas plus tôt été prononcé, que la phrase du défiant M. Boudron me revint à la pensée. La rencontre entre le collectionneur d'outre-mer et le futur gendre de l'amateur parisien était trop évidemment préméditée, et non moins préméditée la présence du prince napolitain. J'ai su depuis qu'il était l'ami fidèle de la marquise. Les deux complices dans la vente du tableau en litige se partageaient la surveillance des deux acheteurs possibles. Cependant, Mme Ariosti commençait, en s'adressant à moi, une longue histoire:

--«C'est un grand honneur pour moi, cher Maître (Elle aussi!), que votre visite... M. George Courmansel m'a écrit que vous désiriez voir le tableau qu'il attribue à l'_Amico d'Andrea da Solario_... Ce n'est pas grand'chose. Mais j'y tiens beaucoup. Il m'a été légué par le meilleur ami de mon pauvre mari. Le défunt marquis Ariosti et le comte Pappalardo s'aimaient comme deux frères. Ce tableau me les rappelle tous deux... Il m'est cher, bien cher...»

Le visage de la veuve inconsolée exprima cette mélancolie sans remède qu'un vieux proverbe de je ne sais quelle province française raille si gaiement: «Cheveux de veuve coupés, remariage dans l'année.» Mme Ariosti avait dû, aux funérailles de feu son époux, être admirable de tragique. Probablement une grande mèche de ses beaux cheveux noirs reposait en effet dans le cercueil, roulée autour des mains jointes du marquis. Le proverbe avait pourtant menti, grâce à la précaution que le sagace gentilhomme avait prise. J'ai encore su cela depuis. Il avait légué sa fortune à la marquise, sous condition. Une nouvelle union lui aurait coûté cent mille francs de rente qui seraient allés à un neveu. Que ceci soit une excuse auprès de votre sévérité, Madame, et de votre _gratin_, pour la _combinazione_ qui installait chez la veuve un consolateur inavoué! Durant cette courte oraison funèbre, le Napolitain avait eu d'ailleurs une tenue incomparable. Les bouffées de sa cigarette étaient montées vers le plafond avec componction, et le silencieux dégoût du _gentleman_, froissé dans sa délicatesse la plus intime, contracta son visage expressif quand le libre citoyen des États-Unis répondit en français, avec un accent qui ajoutait au comique de son observation:

--«_Well!_ Cela, Madame, est le prix du tableau pour vous, qui vendez. Cela n'est pas son prix pour moi, qui achète.»

Je reconnus à cette réponse qu'en dépit de ses élégances vestimentaires et de ses acquisitions artistiques, M. Ralph Kennedy appartenait à la plus grossière variété des millionnaires de son pays. Il n'y a guère de milieu, dans cette étrange coterie des magnats du dollar. Ils se raffinent ou ils se brutalisent à l'excès. La marquise Ariosti ne parut pas avoir entendu cette phrase, qui continuait sans doute une conversation commencée avant notre arrivée. Elle reprit, en s'adressant toujours à moi:

--«Vous vous étonnerez, cher Maître, de ce que M. Courmansel vous aura dit sans doute, que, tenant à ce tableau comme j'y tiens, j'aie pu accepter l'idée de m'en défaire. Il vous aura dit aussi que le défunt marquis avait créé un Institut technique de dentelle, pour restaurer une industrie d'art qui fut une des gloires de notre ville. Vous connaissez bien le point de Milan?... L'avenir de cette fondation était sa constante pensée, durant sa dernière maladie. Il lui a par son testament attribué les revenus d'une de nos terres... Cette année-ci a été très pluvieuse. Une inondation a fait des dégâts qui ont compromis les récoltes... C'est à ce moment que M. Courmansel a découvert la valeur de ce tableau, dont nous savions bien qu'il était d'auteur. Nous ne savions pas de quel auteur. En même temps, il m'a présenté quelqu'un qui m'a fait une offre. J'ai cru voir là une coïncidence qui n'était pas uniquement naturelle... Vous allez rire, mais nous autres Italiens--que voulez-vous?--nous restons croyants, très croyants... Ah! ce sera un déchirement que de me séparer de ce tableau, si je m'en sépare... Mais de tous les hommages que l'on peut rendre à un mort, ne faut-il pas préférer celui qui s'adresse à son œuvre, au meilleur de sa pensée et de son âme?...»

--«Je ne m'étais pas permis, Madame la Marquise,» dit Courmansel, «de répéter à M. Monfrey ces raisons qui font tant d'honneur à votre sensibilité.»

Le coquebin scientifique était de bonne foi en collaborant ainsi à ce que j'ai su depuis être une effrontée comédie. Une voix répéta, comme un écho:

--«Tant d'honneur...»

C'était celle du fumeur de cigarettes, du subtil San Cataldo qui jugea sans doute,--à quels signes? je me le demande--que je n'étais pas suffisamment ému par l'hommage rendu aux mânes de l'époux. Car il interrompit cette moderne matrone d'Éphèse en ajoutant:

--«Mais, Marquise, le temps de M. Monfrey est précieux. Si vous le permettez, je le mènerai voir la peinture...»

--«Non, Berto,» répondit Mme Ariosti. «J'irai bien moi-même...»

Elle se leva. Nous la suivîmes dans un salon plus petit, aux murs duquel étaient suspendus plusieurs tableaux, dont un, voilé d'un rideau de soie noire. La marquise vint à lui d'un pas presque religieux. De sa fine main blanche, elle tira doucement ce rideau, et elle dit avec solennité:

--«Le voici.»