La dame qui a perdu son peintre

Part 3

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Il y a longtemps, Madame, que je nous appelle, nous autres Parisiens, les provinciaux de l'Europe. Nous passons sans cesse, pour tous les incidents de la vie artistique qui ont lieu loin du boulevard, par des alternatives d'ignorance et d'engouement excessives. Nous avons été ainsi pour les musiciens allemands et les préraphaélites anglais, pour les romanciers russes et les dramaturges norvégiens. J'attends le moment où la petite coterie d'esthètes gobeurs et de badauds raffinés qui fabrique chez nous la mode se passionnera pour les débaptiseurs de chefs-d'œuvre. Alors l'_Amico di Solario_ sera l'auteur de la _Joconde_, et le sieur Courmansel l'invité de tous les salons où l'on cause.--Le vôtre eût été du nombre, Madame, si...? Et moi-même je serais peut-être devenu le cornac de ce jeune homme et de son _Amico_, auprès de vous et des belles sottes, vos amies,--pardon,--si...? Toute cette histoire n'est que le commentaire de ces _si_ et de ces points. Mais il n'y avait ni _si_ ni points dans mon esprit, je vous le jure, quand je sortis du palais Varegnana par l'étroite et fraîche via Bagutta où il se dresse, un peu humilié de mon total manque d'érudition critique, très penaud de m'être hypnotisé naïvement, depuis ma jeunesse, sur les impostures du Monsignore de Modène, amusé malgré tout par le joli travail de furetage, j'allais dire de police, auquel s'était livré notre compatriote, et, au fond, prêt à oublier Courmansel, le comte Varegnana, la Dame qui avait perdu son peintre, l'_Amico di Solario_, bien d'autres choses, devant une photographie que je ne vous décrirai pas. L'après-midi où vous me l'avez donnée, il neigeait. Vous en souvenez-vous? Ce jour m'est resté plus clair et plus bleu que celui par lequel je me promenais dans Milan, après cette visite. C'est cette photographie que je retrouvai sur ma table en rentrant, et après m'être abîmé dans la contemplation de ce visage que je suis venu fuir, je me sentis à Milan si abandonné, si solitaire, si «peintre qui a perdu sa Dame»! Tout d'un coup, le séjour de cette ville où j'étais depuis la veille me parut insupportable. «Si j'allais à Florence?...» songeai-je. «Il y a là des fresques de Benozzo Gozzoli, de l'Angelico et du Ghirlandajo qu'aucun Morelli n'a encore attribuées à aucun _Amico_...» Sur ce nouveau projet,--je vous ai dit que vous m'aviez rendu un peu fou et je vous en donne la preuve!--je descends au bureau de l'hôtel demander des renseignements et l'horaire des trains. Par hasard, le bureau était vide. En attendant le retour du secrétaire, je m'amuse à regarder la pancarte où sont inscrits les noms des voyageurs de passage et je lis: _M. Boudron et famille. Paris.--M. George Courmansel. Paris._ C'était de quoi croire à un destin, avouez-le. Au moment même où je venais d'apprendre le roman de la découverte, faite par ce jeune homme, d'un admirable artiste inconnu, je découvrais, moi, que le jeune homme était là, dans mon hôtel! Oui. La fatalité voulait que je fusse mêlé aux aventures posthumes de la Cassandra _décassandrée_ et du Vinci _dévincisé_. Le secrétaire arrive. Au lieu de l'interroger sur le train de Florence, je lui demande, ce que je savais pourtant très bien, si le M. George Courmansel descendu à l'hôtel était bien celui qui s'occupait de choses d'art.

--«Lui-même,» me répond le secrétaire; et il ajouta en jetant un coup d'œil dans le _hall_ de l'hôtel: «Justement, le voici qui rentre.»

Un grand garçon, de physionomie avenante, franchissait le seuil de la porte. Il était très blond, presque roux, le teint blanc et rosé, avec de bons gros yeux bleus un peu ronds qui regardaient ingénument à travers une paire de lunettes montées en or. Il me représenta aussitôt le type accompli du Français germanisé. J'en ai connu un bon nombre depuis la guerre de 70, dans la médecine en particulier et dans l'université. Le nez de celui-ci, comiquement retroussé, sa bouche volontiers souriante, lui donnaient un air falot et dadais que sa démarche augmentait encore. Il allait, le buste en avant, de ce pas allègre qui décèle un profond contentement de soi. Je vous crayonne un fantoche. J'ai tort. Il émanait aussi du personnage une candeur qui le sauvait du complet ridicule. La bonne foi rayonnait de tout son être. Il y avait en lui du gobe-mouches et de l'apôtre, de la nigauderie et de la flamme. Cela dit, le contraste était vraiment trop fort entre cet aspect de niais fervent et le miracle de perspicacité que supposait la découverte dont le comte Varegnana m'avait raconté le sagace détail. C'en fut assez pour piquer au vif ma curiosité, et voici qu'impulsivement je tire de ma poche mon portefeuille, de ce portefeuille une carte de visite, et je prie le secrétaire de la remettre à mon jeune compatriote. Je comptais sur la petite notoriété de mon nom. Je n'avais pas tort. A peine George Courmansel eut-il pris connaissance de ma carte qu'il se dirigea vers moi. Il avait déjà aux lèvres le banal «cher maître» dont vous vous êtes tant moqué, quand des gens de votre monde m'en donnaient à qui mieux mieux par la figure. Sur cette bouche de jeune homme, ces deux syllabes prenaient une sincérité qui eût désarmé votre ironie. Visiblement, il était heureux, presque ému, de causer avec un artiste dont il connaissait les œuvres. Ne m'accusez pas de vanité, Madame. Vous le savez bien: je ne suis pas un «m'as-tu vu?» du pinceau. Je vous marque là simplement un trait de ce caractère. Cet abord suffisait pour révéler quelque chose de si simple, de si frais, de si peu touché par la vie! Que ce naïf et ce timide fût en même temps un de ces iconoclastes amèrement dénoncés par le possesseur du faux Léonard, un de ces intellectuels implacables qui professent l'irrespect comme une doctrine, qui ne reculent devant aucune autorité, aucune tradition, c'était invraisemblable,--et je crois discerner pourquoi--très naturel. Les iconoclastes de cette espèce, tous les iconoclastes, peut-être, sont des dévots. Pour eux, briser une idole, c'est servir leur foi. Celui-ci, je pus m'en convaincre par ce premier entretien, avait l'idolâtrie, le fanatisme de _La Critique_,--avec un L et un C plus que majuscules, gigantesques. Avant de rencontrer cet exemplaire, si intensément significatif, je n'aurais jamais pensé qu'une besogne aussi aride, aussi ingrate que celle d'un érudit d'art pût provoquer des exaltations de cette violence. Laissez-moi mettre un tout petit l et un tout petit c à ces deux mots, la critique,--et vous les traduire: critiquer une toile, au lieu d'en jouir, comme vous, comme moi, avec ses sens, son imagination, sa rêverie, tout son être intime enfin, c'est l'anatomiser, c'est la disséquer ligne par ligne, grain par grain. Puis commence, pour vérifier son origine et son histoire, un patient travail de bureaucrate, une vie de rat de bibliothèque, des semaines de fouilles dans des paperasses, des établissements de dossiers, des expertises d'écriture lettre par lettre, point à point, d'indéfinies comparaisons avec des photographies. Que sais-je? Le tout pour aboutir à une date incertaine et à un nom contestable! Voilà ce que c'est que la critique. Mais j'ai bien entendu feu le professeur Brouardel,--j'étais allé à la morgue, étudier une nuance de couleur sur un cadavre, je peignais alors mon _Ophélie_ que vous connaissez,--oui, je l'ai entendu dire, en bourrant sa pipe, d'un pouce joyeux, et avec un accent de triomphe: «J'ai fait aujourd'hui ma quatre millième autopsie!» Et son visage si fin dans sa barbe rousse, déjà grisonnante, exprimait une jubilation égale à celle de don Juan dressant la liste de ses amoureuses. L'enthousiasme du jeune Courmansel était pareil pour me célébrer, dix minutes après notre réciproque présentation, les ivresses de _La Critique_, l'excellence de _La Méthode_,--encore et encore des capitales, hautes comme des maisons américaines!--tandis que nous déambulions de long en large à travers le hall de l'hôtel. Un Anglais, écroulé dans un fauteuil de paille, fumait une courte pipe en bois--tout comme le professeur Brouardel--et s'intoxiquait de soda et de whiskey en lisant le _Times_. Deux dames américaines, vêtues à la mode d'après-demain, jacassaient haut en nasillant. Un couple allemand se préparait à monter dans une automobile rouge arrêtée devant la porte, et le mari réglait une note au concierge galonné. Vous voyez le décor d'ici. L'iconoclaste, lui, professait. J'imaginais, en l'écoutant, qu'un frisson de terreur secouait tous les tableaux et toutes les fresques de tous les musées et de toutes les églises de Milan. A qui le tour de perdre son peintre, parmi ces Madones et ces Dames, ces Apôtres et ces Rois Mages?

--«Tout reste à faire, vous m'entendez, cher Maître, tout!... Je suis arrivé à la conviction qu'il n'y a pas dix tableaux sur cent qui soient de l'auteur auquel on les attribue, pas dix... Les plus douteux sont les signés... Je sais. Il y a Vasari. Mais Vasari, c'est un texte à revoir d'abord, et c'est plein de fables... Il y a les archives. C'est plein de documents faux... Voyez la note insérée par cet abbé Pierotto dans la marge du manuscrit Caleffino. Mais La Critique arrive, La Critique Reine du monde, comme on devrait l'appeler bien plus justement que la fortune, avec ses procédés infaillibles. Ce sont ceux de la Science. Que c'est passionnant, cette recherche acharnée de la vérité, et amusant!... Quand on a La Méthode, (décidément ce sont les mots entiers qu'il faudrait mettre en majuscules et colorier comme faisait Barbey d'Aurevilly pour des manuscrits) on est assuré de ne pas se tromper. Quelle joie alors que de provoquer les clameurs des ignorants!... Le jour où je me suis permis d'insérer dans un périodique de Paris un article affirmant que le portrait de la femme du palais Varegnana n'était pas, ne pouvait pas être de Léonard, vous ne vous imaginez pas le _tolle_. Je n'avais pas toutes mes preuves, mais l'analyse bien faite d'une œuvre ne trompe jamais, jamais!... Elles sont venues, ces preuves, et écrasantes: le dessin de Venise, le «faux» du Monsignore, les lettres d'Andréa Solario, et enfin, et surtout, ce portrait que le comte Pappalardo a légué à Mme la marquise Ariosti!... En ai-je eu du bonheur? Je n'avais pas le droit d'espérer, pour mes débuts, une découverte de cette force... Pensez qu'il y a cinq ans, je n'étais qu'un petit élève de l'école de Rome, ne sachant pas s'il ferait de l'archéologie ou de la numismatique... Car vous ne savez pas, cher Maître, cette entrée dans la critique d'art, ç'a été tout un roman...»

Il s'arrêta quelques secondes. Je venais d'écouter l'hymne de guerre du pédant, ivre d'orgueil au milieu des ruines, j'allais recevoir les confidences du bon jeune homme, si follement amoureux qu'il éprouvait le besoin de crier sa joie aux passants de la rue:

--«Oui, un roman», reprit-il, «mais puisque M. le comte Varegnana vous a parlé de moi, il a dû vous en toucher un mot. Il vous aura dit que j'allais me marier... Il a été si bon, si accueillant pour ma fiancée! Il a eu du mérite, car, enfin, je lui ai démoli son Léonard. Bah! Le jour viendra, et bientôt, où il sera tout aussi fier d'avoir un Cristoforo Saronno. Je n'aurais pas découvert ce peintre que j'affirmerais cela aussi énergiquement, parce que c'est certain. Cristoforo comptera, il compte déjà, parmi les plus grands... Mais je vous parlais de ma fiancée. Elle est aussi ma petite cousine. Elle s'appelle Mlle Christiane Boudron. Son père est ce M. Jules Boudron, dont vous connaissez certainement le nom. Rappelez-vous. Le couturier de la place Vendôme... D'ailleurs sa collection de primitifs est déjà classée. Vous ne l'avez jamais visitée? Non?... A Paris, si vous me le permettez, je vous y mènerai. Vous jugerez. Rien que des choses du quatorzième ou du quinzième, et que les critiques peuvent passer au crible, je vous en réponds. C'est drôle, n'est-ce pas? Un grand couturier parisien qui travaille dans les Siennois et les Florentins de la bonne époque! Mais quand M. Boudron vint à Paris tout jeune, il commença par fréquenter l'Académie Jullian. Il voulait être artiste. Il a eu son roman lui aussi. Il a rencontré la mère de Christiane. Elle était la beauté et la sagesse même. Elle travaillait comme ouvrière chez un couturier en vogue d'alors. M. Boudron l'a aimée. Il l'a épousée. Pour augmenter un peu les maigres ressources du ménage, il a eu l'idée de dessiner des croquis de toilettes qu'il a soumis au patron de sa femme. Il s'est trouvé qu'il avait le génie pour cela. Ses croquis ont si bien réussi que Mme Boudron et lui ont eu l'idée de s'établir à leur compte. Ils ont fondé une maison. Le succès est venu, et prodigieux... Hélas! M. Boudron paya son bonheur bien cher. Sa femme mourut subitement, à l'époque où ils allaient se reposer, leur fortune faite. Il a voyagé en Italie, pour se distraire. L'artiste qui sommeillait sous le tailleur pour dames s'est réveillé. Il a osé acheter, et ma foi, très bien... Je ne dis pas qu'_on_ ne l'ait pas un peu aidé, mais il a su écouter les bons conseils. Cette docilité là est aussi rare que la compétence...»

Le pédant avait reparu, dans un sourire d'une suffisance suprême. _On_, c'était lui. L'amoureux prit sa revanche par un autre sourire, tout attendri, tout reconnaissant, qui me fit lui pardonner le premier, le rictus amer et hautain du cuistre. Il continuait:

--«Depuis que je me connais, j'avais cousiné avec les Boudron. M. Boudron et ma mère avaient le même arrière grand-père. Nous sommes tous originaires de Saint-Claude, dans le Jura. Mais moi, le troisième fils d'un petit greffier de province, menant à Paris la modeste existence d'un boursier de licence, puis d'agrégation, vous comprendrez que je me sentais gêné par les somptuosités de l'hôtel d'un commerçant millionnaire!... Je n'osais seulement pas regarder ma cousine. C'est à Rome, quand M. Boudron y vint, après la mort de sa femme, il y a cinq ans, que j'ai découvert Christiane et qu'elle m'a découvert. Nous nous sommes aimés, sans nous le dire, dès ce moment. Je me suis tourné vers la critique d'art, pour ce motif. Étant donné les goûts de M. Boudron, j'ai vu là une sûre manière d'entrer dans son intimité. Et j'ai travaillé!... Il s'en est rendu compte, quand je lui ai offert d'écrire sur sa collection un livre du genre de celui que M. Adolphe Venturi a composé sur la galerie de M. Crespi. Ce livre est achevé. On l'imprime en ce moment. Et puis, j'ai déniché pour cette collection deux ou trois pièces rares. Enfin, j'ai eu mon œuf de Colomb,--j'appelle ainsi ma trouvaille, elle était si simple!--cette résurrection de l'_Amico di Solario_, de ce Cristoforo Saronno dont vous ne connaissez pas encore le chef-d'œuvre... Vous verrez! Vous verrez!... Christiane a pris cette occasion pour déclarer à son père qu'elle m'aimait et qu'elle n'épouserait personne que moi. Nous nous sommes fiancés ici, où M. Boudron est venu, cela entre nous, pour essayer d'acheter ce chef-d'œuvre de l'_Amico_ justement, le portrait de femme de la marquise Ariosti. Par malheur, les journaux ont déjà polémiqué. La marquise sait le prix de son tableau. Elle en demande cinquante mille francs. Il en vaudra cent mille, quand mon livre sur Cristoforo Saronno aura paru. Je compte en offrir le premier exemplaire à Mme George Courmansel, née Christiane Boudron, le matin de notre mariage. Mais il faut que vous voyiez ce tableau, vous. Il le faut. Mme Ariosti en est un peu jalouse. Si elle ouvrait sa porte, l'Europe défilerait chez elle. A moi, elle ne peut rien me refuser. Dès demain j'aurai arrangé cette visite...»

V

Je devais, en effet, grâce à cette toute puissante protection, le voir de tout près, ce portrait dont je ne doute pas qu'il ne perpétue à jamais la gloire de l'_Amico di Solario_ et de son découvreur, mais dans quelles conditions de comique fantasmagorie! Cette visite chez Mme Ariosti n'eut lieu que le surlendemain. Avant d'y arriver, laissez-moi, Madame, prendre le chemin des écoliers et vous silhouetter encore deux acteurs essentiels dans la petite comédie que je vous raconte. Vous avez deviné qu'il s'agit de M. et de Mlle Boudron. Je ne connaissais George Courmansel que depuis quelques heures; déjà il m'avait présenté à son futur beau-père et à la jeune fille, avec la même bonhomie cordiale qui lui avait fait me raconter aussitôt l'idylle de ses fiançailles. J'étais dans le hall de l'hôtel, en train de me balancer sur un fauteuil à bascule après dîner, et d'imiter l'Anglais de l'après-midi, sauf qu'au lieu de pipe je fumais un cigare. Au lieu de whiskey et de soda, je m'empoisonnais d'un vitriol savamment jauni dans un laboratoire, puis monastiquement baptisé du nom de chartreuse. Je vois apparaître Mons Courmansel, le nez à l'évent, comme toujours, et ses gros yeux bleus aux aguets derrière ses lunettes serties d'or. Il m'aperçoit et il fonce sur moi, comme sur un Cristoforo Saronno:

--«Je vous cherchais,» me dit-il. «M. Boudron voudrait tant faire votre connaissance!... C'est un de vos grands admirateurs, mon cher Maître. Si vous me permettez, je vous conduis dans son salon. Il vous attend.»

Vous m'avez souvent reproché, Madame, ce que vous appelez irrévérencieusement le «chipisme» des artistes et des gens de lettres dans le monde. Vous prétendez que nous ne nous trouvons jamais traités avec assez de déférence. Avons-nous si tort? On nous y donne trop volontiers le rôle de la bête savante que l'on promène au doigt et à l'œil pour amuser l'honorable société. Sur ce chapitre, les bourgeois valent les ducs. M. Boudron trouvait fort naturel de m'inviter à monter chez lui, par un tiers, tout comme les grandes dames habillées par lui avaient dû trouver naturel de le convoquer à domicile. Qu'est-ce qu'un peintre pour un millionnaire? Un ouvrier en couleurs qu'il paie quinze ou vingt mille francs le portrait. Le procédé était si peu cérémonieux que j'hésitai une minute, pour céder devant la supplication du visage de Courmansel:

--«J'ai promis de vous amener...» insistait-il. «Vous me ferez gronder, si je n'arrive pas à vous décider...»

Une terreur passait devant ses yeux, qui excita, je dois vous l'avouer, ma curiosité plus que ma pitié. On ne devient pas un portraitiste professionnel, sans développer en soi un goût de la nature humaine qui doit être, j'imagine, celui des vrais romanciers. Au fond, cette petite histoire sentimentale, si bizarrement emmêlée à des préoccupations de critique d'art, m'intéressait déjà. Qui donc était cette fille d'un commerçant enrichi, assez originale pour vouloir, avec sa dot, épouser ce pédantesque maniaque, digne d'enseigner l'esthétique à Kœnigsberg ou à Tubingue, chez les barbares? Qui, ce commerçant lui-même, cet ancien rapin transformé en grand couturier? J'acceptai donc de suivre le fiancé. Il m'introduisait quelques instants plus tard, dans un salon d'hôtel. Devant une table et les débris d'un dessert, un homme de mon âge et une jeune fille, étaient installés, lui en _smoking_, elle en toilette du soir, au lieu que George Courmansel n'avait pas quitté sa jaquette et ses bottines jaunes de l'après-midi. Moi-même je m'étais mis aussi en _smoking_, machinalement, parce que mon domestique m'avait préparé mes vêtements. Je ne prévoyais guère que cette involontaire élégance vaudrait à mon barnum un coup de boutoir immédiat. J'allais dès la première minute savoir le degré de bienveillance avec lequel le père de Christiane traiterait son gendre! Les phrases de banale politesse étaient à peine échangées que M. Bourdron se tournait vers Courmansel, et, ironiquement, avec cette gouaillerie brutale particulière aux gens riches de médiocre éducation:

--«Hé bien! George. Il me semble que M. Monfrey n'est pas un bourgeois, et vous voyez qu'il s'habille le soir?... C'est une vieille querelle que je fais à ce grand garçon», ajouta-t-il en se retournant vers moi: «Je lui dis toujours: un intellectuel peut être un homme du monde...»

--«George a tant à travailler, en ce moment, pour finir son livre,» interrompit la jeune fille, d'une voix qui, aussitôt, me la rendit chère,--la voix de ses yeux, si vrais, si loyaux, si tendres! J'ai su depuis qu'elle avait vingt-quatre ans déjà. Elle en paraissait à peine dix-huit. Tout en elle n'était que grâce et fragilité. Elle avait une petite tête de statuette grecque sur des épaules un peu trop minces, des traits délicats d'une finesse comme miniaturée. Si j'avais pu écouter son cœur, en ce moment, je l'aurais senti palpiter d'émotion. La rude apostrophe à son fiancé la frappait comme d'un choc. Évidemment le père avait pour elle cette affection profonde qu'inspirent aux êtres très robustes ces créatures qui semblent trop grêles pour la vie. Il ne la comprenait pas assez pour lui épargner les secousses de ses brusqueries. Il l'aimait trop pour ne pas lui céder, dès qu'elle lui parlait avec cette voix, un peu étouffée, où son instinct paternel devinait une peine, sans que sa grossièreté native lui permît de passer de l'effet à la cause et de corriger ses manières trop brusques. Que j'en ai connu, de ces pères et de ces maris, d'étoffe rude, de tempérament épais, et qui se trouvaient avoir, celui-ci pour fille, celui-là pour femme, de ces créatures toutes pareilles aux mimosas, à ces plantes animalement sensibles, qu'un froissement fait frissonner, se contracter! Que j'en ai vu, de ces fleurs vivantes, dépérir, se faner, au voisinage constant d'êtres trop bruyants, trop affirmatifs, trop forts, qui leur faisaient du mal par leur simple existence, sans même s'en douter, qui les tuaient, quelquefois en les chérissant! Cette différence foncière de nature avait dû être la tragédie secrète du foyer du veuf. Ainsi s'expliquait l'amour de la jeune fille pour son cousin. Elle avait été prise par ses manières douces et conciliantes, par ce caractère de savant, combatif dans le seul domaine des idées, et, pour tout le reste, incertain jusqu'à la faiblesse, ennemi de l'action jusqu'à la pusillanimité. Devant la phrase agressive de M. Boudron, Courmansel demeurait décontenancé, très rouge, et il balbutiait avec un sourire contraint:

--«Mais si je ne me suis pas habillé, ç'a été pour ne pas vous faire attendre, Christiane et vous...»

--«Et moi,» dis-je à mon tour en m'adressant au couturier collectionneur, «si je n'avais pas pensé que je pouvais aller ce soir au palais Varegnana, je ne me serais certes pas harnaché de la sorte...»

--«Vous connaissez M. le comte Varegnana, monsieur?» interrompit de nouveau la jeune fille. Elle m'avait coulé un regard d'une reconnaissance émue, pour l'appui donné à son fiancé, et tout de suite elle s'emparait de la phrase que j'avais prononcée, non sans intention. Elle essayait de mettre l'entretien sur un terrain où M. Boudron et George Courmansel s'entendissent et où brillât celui qu'elle aimait. Nul doute qu'elle ne fût un peu humiliée du rôle inférieur imposé par son père au jeune homme. La facilité de ce dernier à l'accepter ne lui plaisait guère plus. Le subtil génie féminin est ainsi: on dirait qu'il possède un sens spécial pour apprécier, dans les rapports d'homme à homme, ces nuances qui manifestent les affirmations ou les reculs d'une personnalité vis-à-vis d'une autre. Et elle continuait: «Vous avez vu chez lui le portrait attribué faussement à Léonard de Vinci, et dont George a découvert le véritable auteur? N'est-ce pas, l'on éprouve une intime satisfaction à voir un génie ignoré reconquérir l'honneur qui lui était dû?...»