La dame qui a perdu son peintre
Part 17
--«Ne l'en blâmons pas,» reprit Casal en hochant la tête avec une indulgente philosophie. «Si lady Julia n'avait pas eu la toquade du socialisme, ce _fad_, comme disent ses compatriotes, elle n'aurait pas connu Lucien Desportes. C'est par la communauté des idées que ces deux pseudo-anarchistes, le romancier élégant et la grande dame, ont été rapprochés. Tant et si bien que Desportes, quand il va à Londres, descend chez les Wadham, qu'il passe des semaines entières dans leur château du Shropshire, et qu'il est devenu l'amant d'une des jolies cousines de lady Julia. Pour lady Julia elle-même, elle n'a jamais aimé et n'aura jamais aimé, dans sa vie, que Georges. Seulement, cela, moi, je le sais, et Georges ne le sait pas. Pourquoi? Parce qu'il n'a pas cessé, lui non plus, d'être amoureux de lady Julia, ce qu'il ne sait pas davantage. Il a beau s'être marié avec une femme qu'il croit chérir, être devenu ambitieux, et s'écraser de besogne pour arriver plus haut encore, dévot et craindre l'enfer, chaque fois qu'il pense à son ancienne maîtresse. Il ne fait que penser à elle. Comme il arrive quand l'imagination travaille autour de quelqu'un, il se construit des romans à son sujet d'autant moins vérifiés qu'il ne prononce jamais son nom. Lucien Desportes est un de ces romans. Voilà tout...»
--«Alors il croit qu'entre lady Julia et Lucien...»
--«... Il y a une liaison? Oui. Avez-vous observé comme le hasard semble, quelquefois, vouloir nous mêler à la vie de certaines personnes? Il était écrit que j'assisterais comme témoin aux divers épisodes de cette histoire-là. Pas à tous, puisque je ne connais rien du plus intéressant: la rupture. Mais j'ai vu naître l'incident Desportes. L'automne dernier, j'allai aux Granges, chez Candale, pour tirer quelques faisans, et passer deux jours. Georges s'y trouvait avec sa femme. Le premier jour, la chasse fut très belle, et la Ministresse chassa avec nous. Le soir, arrivèrent pour dîner, par le même train, lady Julia Wadham et Desportes. A dîner, le ministre et sa femme furent placés, naturellement, à droite, lui, de notre hôtesse, elle, de notre hôte. Lady Julia était à gauche de celui-ci, en sorte qu'elle se trouvait en face de Georges. Desportes, qui lui avait donné le bras pour la conduire à table, était assis à côté d'elle. De ma place, je les apercevais tous les quatre, et les souvenirs que je viens de vous raconter me remontaient à la pensée. Je revoyais le paysage de chasse des environs de Melton, et les deux jeunes gens d'alors devenus les personnages mûrs d'aujourd'hui. Elle avait beaucoup changé. Elle était plus forte, plus haute en couleur, le buste plus opulent, les cheveux plus _auburn_ encore. Heureusement elle ne s'était rien mis dans les yeux. Ils étaient bien demeurés les mêmes, avec ce regard hardi et candide, profond et enfantin, que je lui avais toujours connu. Chez lui, au contraire, le regard s'était le plus modifié. Il était à peine vieilli, un peu maigri, mais ses prunelles avaient pris une expression réfléchie qu'elles n'avaient pas jadis. L'homme de Sport avait cédé la place à l'homme d'État. Sachant ce que ces deux êtres avaient été l'un pour l'autre, je me demandais ce qu'ils ressentaient à figurer ainsi, vis-à-vis l'un de l'autre, à ce dîner d'apparat. Et je fus tout près de conclure qu'ils ne ressentaient rien du tout. A maintes reprises leurs yeux se rencontrèrent sans que je pusse y saisir la trace d'une gêne. Vers la fin du repas, cependant, je crus remarquer que le diplomate causait bien distraitement avec Mme de Candale, et que son attention se concentrait sur lady Julia et son voisin Desportes, lesquels bavardaient, en effet, avec une extrême familiarité. Quand une Anglaise se met à être _informal_, elle est très _informal_. Et vous ne vous offenserez pas si je vous dis que les artistes ne sont jamais tout à fait des hommes du monde.»
--«Je ne prendrai pas cela pour une critique,» fis-je, en riant.
--«Ce n'est pas une critique non plus que j'ai entendu formuler,» dit Casal. «Je voulais vous faire comprendre comment l'éveil fut donné à Georges. Un ministre d'une grande cour étrangère n'a pas eu beaucoup d'occasions d'être renseigné sur ces grands enfants gâtés que sont, à Paris, les écrivains à la mode. Il était donc trop naturel qu'il interprétât l'attitude de Desportes auprès de lady Julia, dans un sens parfaitement faux. Je vis nettement une teinte de tristesse se répandre sur son visage. Jusqu'ici, rien que de très simple. Ce qui m'étonna, ce fut de le voir, après le dîner, qui s'approchait de Desportes, avec une expression de bienveillance dont je pensais d'abord qu'elle était jouée. «Il a fait des progrès dans son métier,» me dis-je. Mais non. Je dus me convaincre bientôt que cette expression était sincère. Dès ce soir-là, j'acquis ces deux évidences: Georges était absolument persuadé que Desportes était son successeur dans les bonnes grâces de la belle lady, et, au lieu d'en vouloir à ce rival posthume, il éprouvait pour lui une irrésistible et profonde sympathie. _Le nouvel amant lui représentait cette femme à laquelle il n'avait jamais cessé de rêver._ J'aurais mille preuves à vous donner de cette anomalie sentimentale. Quand vous rencontrerez ces deux hommes, dans le monde, observez-les. L'ancien amant manœuvre toujours pour arriver à causer avec celui qu'il croit l'amant actuel. Vous l'avez entendu défendre, à table, des livres qui devraient lui faire horreur. Vous le verrez serrer la main de leur auteur, et vous appréciez le comique de cette étreinte. C'est comme s'il voulait lui dire: «N'est-ce pas qu'elle est charmante?» Je m'attends qu'un de ces jours, il fasse donner, à Desportes, un des ordres de son pays. Est-ce curieux, avouez?»
--«J'avoue surtout que c'est une amusante construction,» fis-je, malicieusement.
Je connais Casal. J'étais sûr qu'en ayant l'air de douter de son diagnostic, je le piquerais au vif de son amour-propre, et qu'il s'ingénierait à me donner une preuve indiscutable de sa perspicacité. Et puis, s'il disait vrai, il y avait là, réellement, un petit problème de nature humaine à regarder de plus près. Pourquoi l'ancien amant de lady Julia réagissait-il, devant celui qu'il croyait son successeur, d'une manière si paradoxale? L'écrivain était un animal moral, social et même physique d'une tout autre espèce que le diplomate. Cette radicale différence expliquait-elle cette absence de jalousie? Peut-être le ministre eût-il détesté un successeur qui lui eût ressemblé en quelque point. N'y a-t-il pas aussi des hommes totalement réfractaires à la jalousie, et que le partage ne bouleverse pas de ce frisson qui jette Othello dans une crise d'hystéro-épilepsie? Le Ministre était-il du nombre? Mais d'abord Casal ne se trompait-il pas?
--«Oui,» insistai-je, «êtes-vous très sûr, en premier lieu, qu'il n'y a rien entre lady Julia et Desportes?»
--«Sûr comme nous sommes place de la Concorde,» répondit-il.
--«Êtes-vous sûr, bien sûr que le Ministre croit qu'il y a quelque chose?»
--«Tout aussi sûr. Il en a parlé à une de mes amies, pour la faire causer. Elle n'était pas renseignée, et elle l'a laissé dans le vague. Mais,» ajouta-t-il, en regardant sa montre, «je dois monter au cercle. Je n'ai pas le temps de discuter le cas plus longtemps avec vous. D'ailleurs les phrases sont les phrases, et je suis pour les faits. Pouvez-vous dîner avec moi, un des soirs de la semaine qui vient? Oui? Hé bien! je vous écrirai le jour. Il y aura le Ministre. Vous serez à côté de lui. Vous lui parlerez de Desportes. Vous me le promettez?...»
Je promis. Et dix jours plus tard, je dînais en effet au Petit Club avec l'ancien amant de lady Julia et quelques autres seigneurs sans importance, priés par Casal. Il m'avait placé à côté de son ancien compagnon des chasses de Melton, auquel je ne manquai pas, sur un clignement d'yeux de notre amphitryon, de poser, à ce moment, la question convenue. Je le fis, j'ai honte d'en convenir, de la façon la plus gauche. Et mon interlocuteur m'aurait professionnellement méprisé, à fort juste titre, s'il avait pu soupçonner la vérité.
--«Je viens de lire _le Justicier_ de Lucien Desportes,» lui dis-je, à brûle-pourpoint. «Croiriez-vous, monsieur le Ministre, que je ne connaissais pas ce roman?»
--«Vous n'y perdiez guère,» me répondit-il. «C'est une drôle de coïncidence. Je l'ai, moi aussi, non pas lu, mais relu, cette semaine. J'avais trouvé cela bien, une première fois. Je m'étais trompé. Décidément, c'est très médiocre, et, vraiment, le sujet a quelque chose de répugnant.»
Je regardai Casal, qui me regardait. A travers la table, il n'avait pas perdu un mot de notre conversation, et il souriait à son verre de champagne sec, qu'il leva en signe de triomphe, pour le vider d'un trait, en esquissant un geste imperceptible, qui me disait: «A votre santé!»
--«Était-ce une construction, cette fois?» me souffla-t-il à l'oreille, comme nous nous levions pour passer au salon où l'on fume. Il m'avait pris le bras, en me retenant, une minute en arrière. «J'ai trouvé le moyen de causer de lady Julia Wadham avec lui.» Et il me montrait le dos du diplomate qui nous précédait. «J'ai fait la bête, et tout en me laissant questionner, je lui ai démontré qu'il n'y avait jamais rien eu, entre elle et Desportes, que de la simple camaraderie. C'est le mot propre pour deux anarchistes. Et vous avez vu ce qu'est devenue sa sympathie pour votre confrère?»
--«C'est Desportes qui sera étonné, quand ils se rencontreront, et que la poignée de main aura changé!»
--«Il y aurait quelqu'un de bien plus étonné,» conclut Casal, en montrant le Ministre, de la pointe du cigare qu'il venait de tirer de sa poche. «Ce serait lui, si on lui racontait pourquoi il a aimé les romans de ce Monsieur, et pourquoi il ne les aime déjà plus. Demain, il les exécrera... Et c'est heureux qu'il ne sache le secret ni de sa sympathie passée ni de son aversion présente. Il serait capable d'aller se confesser des deux comme d'un péché.»
--«Aurait-il si tort? Rappelez-vous l'anecdote que vous m'avez contée sur le petit bordeaux...»
--«Juste!» dit-il, et pour me rendre ma politesse, il murmura le dernier vers de l'épigramme sur la Madeleine:
«Et puis vieille, s'en repentir...»
en tirant une longue bouffée de son havane...
VI
DAISY
I
Quand Mme Fauvel pensait à Pierre Vivien, elle éprouvait une douceur singulière à se ressouvenir d'un très humble détail de leurs relations. Elle y voyait le signe que l'amitié de Pierre pour elle n'était pas un amour déguisé. Cette évidence lui permettait de se livrer sans défense à son goût pour la conversation de ce charmant homme. Elle ne pouvait pas l'aimer: elle avait trente ans à peine, et lui, il était bien près d'en avoir soixante. Mais, à soixante ans, un cœur d'homme peut encore être victime de ces passions tardives, d'autant plus violentes, d'autant plus douloureuses, qu'elles sont sans espoir, et Brigitte Fauvel n'était pas une coquette. Elle n'appartenait, ni de près ni de loin, à la catégorie de ces Célimènes que l'argot de notre époque dépeint du nom cyniquement expressif d'allumeuses. Il y avait de la loyauté dans ses clairs yeux bleus, qui n'auraient pas eu pour l'hôte quasi-quotidien de son petit salon de l'avenue Montaigne ce regard tendre et caressant, si elle n'avait pas été très certaine que les assiduités de Vivien chez elle décelaient une sympathie très partiale, très vive, mais absolument étrangère à toute émotion sentimentale. En eût-elle jamais douté, elle en aurait trouvé la preuve dans les gâteries que son visiteur prodiguait à un autre familier du salon,--plus favorisé encore que lui; car celui-là ne quittait guère la jolie Mme Fauvel.--Celui-là, ou mieux celle-là. C'était une petite épagneule de race anglaise, de cette variété que l'on appelle des Blenheim, par allusion au château historique des Marlborough, où se conserve le type le plus pur de la race. La fine et intelligente bête ne représentait pas seulement un exemplaire choisi de son espèce, avec ses grands yeux noirs, d'une expression presque humaine, en saillie des deux côtés de son nez écrasé, son front bombé, ses oreilles pendantes, et les soies blanches de son pelage tachetées de fauve. Elle avait été donnée autrefois à Brigitte par quelqu'un qui, lui aussi, pendant des années, avait paru tous les jours avenue Montaigne, pour des motifs moins désintéressés que ceux de Pierre Vivien. Mal mariée avec un homme d'affaires qui ne l'avait épousée que pour sa fortune, et dont elle était complètement séparée en fait, quoiqu'ils vécussent officiellement sous le même toit, Mme Fauvel avait eu, dans sa vie, une liaison, commencée, comme tant d'autres, sur la coupable, mais romanesque espérance d'une durée indéfinie, et brutalement terminée par un abandon. Le héros de cette banale aventure avait quitté Brigitte pour une amie de la jeune femme, et dans des conditions cruelles. Celle-ci n'avait pu assez bien cacher sa souffrance à l'implacable inquisition du monde. Elle avait été tout à la fois délaissée et déshonorée. La délicate et respectueuse pitié dont Vivien avait su l'entourer dans ces durs moments avait rendu plus intimes entre eux des relations, jusque-là plutôt superficielles. L'homme de cinquante-six ans avait deviné le drame moral traversé par l'abandonnée. Et celle-ci en avait éprouvé une reconnaissance si émue qu'elle s'était laissé aller à cette douceur d'être plainte.
--«Quand vous reverra-t-on?» avait-elle commencé de dire à Pierre, au terme de chaque visite.
--«Mais, cette semaine,» avait-il commencé de répondre. Puis: «Mais, après-demain.» Puis: «Mais, demain.»
Puis elle ne lui avait plus rien demandé. Et il était tout naturellement venu, chaque jour, vers deux heures. Il était presque sûr, à cet instant-là, de trouver Mme Fauvel encore seule. C'était, pour le célibataire vieillissant, une impression délicieuse que l'approche du petit hôtel où il était sûr de rencontrer une telle grâce d'accueil. Le seul aspect de la maison lui était comme une promesse d'amitié. Tout lui plaisait de ces visites: le salut familier du concierge l'avertissant par une petite inclinaison de tête que Mme Fauvel était chez elle; le geste du valet de chambre le débarrassant de sa canne et de son pardessus avec l'empressement des vieux serviteurs pour un intime du logis; la physionomie des choses autour de lui, tandis qu'il montait les marches de l'escalier, parmi les tableaux, les tapisseries et les plantes vertes,--oui, tout, jusqu'aux bonds affectueux par lesquels Daisy, c'était le nom de la petite chienne, lui souhaitait la bienvenue. Elle le regardait de ses larges prunelles, dressée sur ses pattes de derrière, et appuyant sur lui celles de devant. Elle mendiait ainsi une caresse que Pierre Vivien lui donnait indulgemment, et il s'asseyait sur le même fauteuil--son fauteuil,--dans le même angle de fenêtre si c'était l'été, de foyer si c'était l'hiver, tandis que Brigitte Fauvel, clignant un peu ses paupières, frangées de cils blonds comme ses cheveux, lui disait:
--«Daisy vous aime plus qu'elle ne m'aime. Elle ne me fait jamais de ces fêtes.»
--«Elle m'aime parce qu'elle voit combien je suis votre ami,» répondait Pierre, et il mettait à flatter la tête dressée du joli animal, une complaisance qu'il n'aurait pas eue, si Daisy lui eût représenté un rival heureux dans le passé. Donc il n'était pas amoureux de Mme Fauvel. S'il l'avait été, le fantôme de l'autre se serait dressé devant lui. Il savait que la petite épagneule avait été rapportée d'Angleterre à Brigitte par Albert Dehandy, l'ancien amant. Ces déraisonnables jalousies autour des objets les plus insignifiants sont la signature vraie des passions cachées, et l'ancienne maîtresse de Dehandy avait le droit de se dire:
--«C'est vrai qu'il est réellement mon ami, rien que mon ami.» Et, songeant aux heures de détresse qu'elle avait subies, par le fait de celui de qui elle tenait la fine Daisy, elle ajoutait mentalement:
--«Et comme les hommes sont meilleurs dans l'amitié que dans l'amour!»
Peu s'en fallait que le souvenir de ses chagrins passés--si passés et pourtant si présents, même après trois années,--ne lui donnât un mouvement d'humeur contre l'innocent animal.
--«Mais non,» se disait-elle; «la pauvre n'y est pour rien.»
Et elle caressait rêveusement la petite Blenheim, à son tour.
II
Était-ce une anomalie que cette affection de la femme outragée et trahie pour le seul témoignage qu'elle gardât de la liaison rompue? Non. C'était la preuve qu'elle n'oubliait pas les heures d'ivresse goûtées avec l'amant infidèle. L'anomalie était ailleurs, dans cette affection de Pierre pour la vivante relique d'un passé qu'il ne pouvait pas ne pas haïr. Car il savait bien, lui, ce que Brigitte Fauvel ne voulait pas savoir, qu'il était profondément épris d'elle. Hélas! il l'était avec cette affreuse lucidité de l'homme vieillissant, lorsque la vanité ne lui fait pas désapprendre, pour son propre compte, les vérités les plus certaines, celles qu'il a constatées tant de fois chez les autres. A un certain âge, on n'est plus jamais aimé d'amour. Cette évidence n'avait pas empêché que Pierre ne se laissât toucher jusqu'au plus intime de son cœur par le charme prenant de Brigitte. Mais ç'avait été sans illusion. Il y avait, chez lui, une extrême maîtrise de soi, jointe à une expérience très avertie. Son métier et sa nature s'étaient réunis pour en faire un homme très surveillé, très désenchanté et cependant très tendre. Ancien diplomate, il avait, dans une carrière un peu errante, beaucoup observé et peu vécu. Il n'avait pas rencontré, durant sa jeunesse, la femme à côté de laquelle les autres femmes s'effacent pour toujours, dans l'avenir comme dans le passé. Il avait aimé, jamais complètement, absolument. Ces sensibilités masculines déçues par les circonstances, semblent garder une réserve d'émotion qu'elles dépensent, sur le tard, en dévouements romanesques, comme celui de Vivien pour Mme Fauvel. D'entrer dans l'intimité morale de cette délicieuse femme lui avait été une douceur qu'il s'était juré de ne pas gâter, en y mêlant des aveux et des désirs qui l'eussent mise, vis-à-vis de lui, à l'état de défense. Quand il lui avait posé, pour la première fois, cette question, en flattant de la main la tête de Daisy afin de l'apprivoiser: «Oh! la jolie bête! Où l'avez-vous eue?» son cœur s'était serré à entendre la réponse: «C'est Dehandy qui me l'a rapportée d'Angleterre.» Et, tout de suite, il s'était tendu à ne pas montrer son secret déplaisir. Il avait affecté d'attirer à lui la petite chienne. Celle-ci, inconsciente du motif d'une sympathie si compliquée, s'était frottée à sa jambe, avec la grâce souple qu'ont ces animaux, dressés de génération en génération à vivre sur des meubles de salon, dans une atmosphère de gâterie et de sociabilité. Puis le geste voulu était devenu un geste instinctif. Vivien avait fini par ne plus séparer l'image de Daisy et celle de Brigitte Fauvel. Il avait pardonné son origine à ce bibelot animé. Accompagnait-il Mme Fauvel dans quelque course? Il portait la Blenheim entre ses bras, pour lui faire traverser sans danger une rue trop passante, et il ne pensait pas au ridicule dont il eût été couvert à ses propres yeux, si Dehandy, debout de l'autre côté du trottoir, l'eût regardé de ce regard de l'ancien amant, insupportable au nouveau. Il l'est plus encore à l'amoureux qui n'a rien eu de cette femme dont l'autre sait tout. Sensations si âcres! Les imaginer seulement est une souffrance. Vivien ne se les figurait même plus quand il s'agissait de Daisy!
Cette amitié pour la petite bête, donnée cependant par l'homme qu'il haïssait le plus au monde, était donc très sincère, et ce fut pour lui un réel chagrin quand un jour, arrivé avenue Montaigne, le concierge lui dit, du seuil de sa loge, avec une voix importante d'homme du peuple qui annonce une grave nouvelle:
--«Monsieur Vivien sait que notre chienne a été volée?»
--«Daisy?» interrogea Pierre, avec autant d'anxiété que s'il se fût agi d'une vraie catastrophe.
--«Oui,» reprit l'homme. «Ce matin Joseph, le valet de pied, l'avait sortie comme d'habitude pour lui faire faire sa petite promenade... Voilà qu'il laisse la bête dehors pour venir me raconter une bêtise dans ma loge... Je ne savais pas, moi, qu'il ne l'avait pas remontée... Nous causons un peu...--«Faut que j'aille chercher Daisy,» qu'il me dit. Il ressort. Plus de Daisy. Il l'appelle. Il siffle. Plus de Daisy... Et le maître d'hôtel qui nous raconte qu'il était à regarder par la fenêtre, au second étage et qu'il a vu une dame qui caressait une petite chienne blanche et feu! Tiens, qu'il s'est dit: «Une chienne comme la nôtre.» Et la dame a pris la chienne sous son bras, elle est partie, et lui qui est resté là, passif, au lieu de descendre et de courir!... C'est seulement quand Joseph est monté, en demandant: «Vous n'avez pas vu Daisy? qu'il a dit: «alors c'est elle qu'on a volée devant moi?...» Enfin, monsieur, elle est volée, et bien volée!»
--«Comment? vous avez laissé voler Daisy?...» En adressant cette phrase deux minutes plus tard à l'infortuné Joseph, penaud et décontenancé sous sa livrée d'antichambre, Pierre Vivien avait dans la voix le tremblement d'une rancune presque personnelle. Il faillit en vouloir à Mme Fauvel en constatant qu'elle supportait sans désespoir la disparition de la délicate petite bête, associée pour lui à toutes les minutes de leur intimité.
--«Je ne me tourmente pas trop,» disait-elle. «On l'a prise pour avoir une récompense en la rapportant. C'est si simple! Elle a son collier avec son adresse. Ce soir ou demain matin je verrai arriver quelqu'un qui racontera qu'il a trouvé la bête dans la rue. Il aura ses cinquante francs et le tour sera joué.»
--«Alors, vous ne la faites pas afficher tout de suite?» interrogea Pierre.
--«Il sera toujours temps demain ou après demain...» Et, secouant sa jolie tête avec un geste d'enfant, comme pour se faire pardonner, par la grâce de son aveu, un sentiment bien près d'être mesquin. «Que voulez-vous? ça me fâche toujours d'être exploitée... Pas pour l'argent, mais par amour-propre. J'ai l'idée qu'en n'ayant pas l'air trop pressée de ravoir ma chienne, les voleurs se diront: On n'y tient pas tant que cela!... Et alors, ils auront moins de bénéfice. Ils seront un peu _chocolat_, comme ils disent dans leur joli langage. Ce sera toujours autant de repris sur eux!»...
--«Vous ne voulez pas me permettre d'aller faire une déclaration chez le commissaire?» insista-t-il. «Pensez que la pauvre petite bête s'est peut-être échappée des mains de la voleuse. Alors, si quelqu'un l'a ramassée et portée simplement à la police?... Son collier peut s'être détaché... Enfin, cela ne vous engage à rien... Elle est si sensible, si impressionnable!... Quand on n'aurait qu'une chance de lui éviter une nuit à la Fourrière, ça vaudrait la peine d'essayer...»
--«Vous avez raison,» fit Brigitte. «Mais, vous savez, je ne suis pas du tout mère aux chiens. Tout de même celle-là était vraiment une petite personne. Et si vous me la retrouviez aujourd'hui, je serais très contente.»