La dame qui a perdu son peintre

Part 16

Chapter 163,785 wordsPublic domain

Cette bonne humeur un peu jouée ne cessa pas durant tout le trajet, qui fut en effet délicieux, par le bois de Boulogne, le parc de Saint-Cloud, la fraîche vallée de Marnes, Versailles et les bois. Il semblait que Charlotte, si raidie, si crispée la veille, se reprît, se détendît dans la douceur de ce matin d'été, et dans l'atmosphère de cette amitié fraternelle qui la protégeait contre elle-même. Fraternelle? Oui, Frédéric avait été de bonne foi, en expliquant son dévouement ainsi. Pourtant la câlinerie émue qu'il avait dans la voix, depuis ce matin, était-elle vraiment d'un frère? Un frère aurait-il eu, auprès d'une sœur, cette demi-fièvre à chaque mouvement de la jeune femme qui, toute familière, toute confiante, se rapprochait sans cesse de lui? Était-ce d'un frère surtout, cette curiosité, à la fois amère et passionnée, qui le dévorait d'en savoir davantage sur les détails de cette liaison avec Grécourt à laquelle il venait d'arracher cette charmante femme? Pour combien de temps? Cette question non plus n'était pas d'un frère, posée comme elle se posait dans la sensibilité de cet homme. Il s'en rendait tellement compte lui-même, qu'il causait de tout avec Charlotte, excepté de ce sujet. Oui. Toute cette matinée et toute l'après-midi qu'ils passèrent à se promener dans le parc de Maligny, pas une fois le nom d'Antoine de Grécourt ne fut prononcé entre eux. Un invisible témoin de leur tête-à-tête aurait cru qu'il ne s'était rien passé la veille, que réellement le soi-disant neveu et la prétendue tante étaient venus faire un pèlerinage à leurs souvenirs d'enfance dans ce paisible endroit. Et c'était vrai pour elle. La maîtresse du roué semblait s'appliquer de toutes ses forces à mettre, entre elle et les impressions d'un trop douloureux amour pour un amant indigne, les plus fraîches images de sa plus heureuse jeunesse.

--«Te rappelles-tu?» disait-elle sans cesse à Frédéric, «une promenade que nous avons faite là, tiens, dans cette allée avec...» Et elle évoquait des fantômes: «Il y avait un bouquet d'arbres ici, qui n'y est plus... C'est peut-être mieux. On voit le château avec sa jolie nuance rouge, se refléter tout entier dans la pièce d'eau... Je regrette tout de même nos arbres!... Te souviens-tu, quand je me suis échappée, tiens, dans ce fourré, parce que Casal était venu de Paris avec un phaéton et un petit groom anglais, son tigre, comme on avait dit devant moi? Et, stupide, je m'imaginais qu'il s'agissait d'un tigre véritable!... Te souviens-tu?...»

--«Oui, je me souviens,» répondait le jeune homme et sa mémoire lui montrait en effet, par delà les années, l'enfant rieuse qu'il avait connue, avec laquelle il avait grandi, et cette enfant s'épanouissait maintenant dans la femme adorable qu'il avait auprès de lui, dont les mouvements s'harmonisaient aux siens, qui le regardait avec ses prunelles humides, qui lui souriait avec sa bouche voluptueuse, qui posait dans le sable des allées l'empreinte légère de ses pieds si fins. Et de ce même pas souple, cette femme avait couru à des rendez-vous cachés, ces lèvres fines s'étaient pâmées sous les baisers d'un amant, ces longues paupières aux cils blonds avaient palpité de plaisir sur ces prunelles extasiées dans des minutes de complet abandon. Cette femme s'était donnée. Avec quelle passion, sa folle incartade de la veille le prouvait trop, ses larmes et le frémissement dont elle était, maintenant encore, toute vibrante!... Et voici que le compagnon d'adolescence de cette amoureuse trahie et désespérée découvrait, avec un inexprimable mélange de regrets et d'espérance, qu'à son insu, il avait toujours eu pour elle des sentiments bien différents de la simple amitié. Du moins, il croyait le découvrir. Peut-être, par une illusion rétrospective, l'image de Charlotte enfant et jeune fille s'éclairait-elle pour lui des feux du désir qui le possédait à présent. Car il se sentait, avec épouvante, la désirer passionnément, éperdument. Qu'était devenue sa noble et chevaleresque résolution d'hier, celle de la sauver de son affolement? D'où cette convoitise soudain déchaînée en lui, rien qu'à cette idée que Charlotte avait été la maîtresse d'un autre? Toutes les vagues émotions sensuelles qu'il avait pu éprouver, sans les admettre, sans même les soupçonner, durant leur dangereuse mais innocente intimité de jeunesse, se réveillaient à chacun de ces: «Te souviens-tu?»... En même temps, une curiosité malsaine et violente le poignait, celle de tout savoir de cette aventure qui avait fait d'elle, entre les bras d'Antoine de Grécourt, ce qu'elle était aujourd'hui. Frédéric reculait devant cette basse et salissante enquête, il en avait honte, et il essayait de s'étourdir en répondant aux évocations de sa compagne, par des évocations pareilles. Lui aussi, reprenait, quand elle se taisait: «Te rappelles-tu?...» Ah! Ce n'étaient pas les chastes, les gracieuses réminiscences de leur commune naïveté qu'il aurait voulu qu'elle se rappelât et qu'elle lui rappelât... C'étaient les scènes qu'elle avait traversées pour en arriver à son action d'hier, ses joies, ses douleurs, tout un passé dont Frédéric était jaloux maintenant, comme s'il eût aimé Charlotte... Mais oui. Il l'aimait! Il l'avait toujours aimée! Il s'en apercevait quand il était trop tard,--trop tard pour l'épouser,--trop tard pour avoir d'elle ce premier baiser qu'il aurait pu cueillir, alors qu'ils erraient tous deux dans la liberté de leur demi-parenté, sous les branches de ces arbres,--trop tard pour avoir d'elle-même cette virginité de la sensation passionnée, qui peut faire l'orgueil du premier amant. C'était un tumulte en lui qu'il finit par ne plus dominer. Il tomba dans un silence qu'elle ne pouvait pas ne pas remarquer. Le soir arrivait. Ils étaient assis sur un banc de pierre dans un coin du parc aménagé pour avoir une vue sur une partie de cette divine vallée de Chevreuse, aux horizons sauvages et doux comme son nom. Pas un souffle d'air ne remuait les feuillages des bouleaux et des chênes, autour d'eux:

--«Qu'as-tu?» demanda Charlotte à Frédéric, après être restée un peu de temps taciturne, elle-même.

--«Tu veux le savoir?» répondit-il, d'une voix qui s'étouffait.

--«Oui,» fit-elle.

--«J'ai que je t'aime,» dit-il, «et que je ne le sais que depuis vingt-quatre heures. Oui,» continua-t-il sauvagement, «je t'aime...» Et, l'attirant contre lui, toute saisie, toute paralysée par cet éclat brutal d'une passion si complètement inattendue, il appuya sa bouche sur la bouche de la jeune femme qui essaya une seconde de se débattre, et elle finit par lui rendre pourtant son baiser, en disant:

--«Ah! c'est mal, Frédéric, c'est si mal!...»

Puis, brusquement, sauvagement, elle aussi, elle s'arracha de cette étreinte. Elle s'était levée, frissonnante, et, comme pour secouer son égarement, elle passa les mains sur ses yeux:

--«C'est moi maintenant, qui te dis ce que tu me disais hier. Frédéric, il faut que tu partes... Il le faut, pour notre honneur à tous deux...»

--«Hé bien!» répondit-il, en se levant à son tour, «je partirai.»

Ils se regardèrent, après s'être prononcé ces paroles de courage,--et ils reprirent le chemin du château, sans ajouter un mot. Ils venaient de lire dans les yeux l'un de l'autre, qu'en dépit de cette résolution, le jeune homme ne partirait pas. Ils y lisaient aussi ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé: cette folie du désir allumé dans les veines du «sauveur», s'était communiquée, dans cet ardent baiser, à la femme trahie et trop émue au plus intime de son être, pour que sa volonté n'en fût pas toute troublée, toute déconcertée. Ils avaient lu encore, dans cet ardent et terrible regard, qu'ils allaient être l'un à l'autre, d'une possession douloureuse et comme criminelle. L'amour le plus empoisonné est celui qui naît d'une rencontre entre des rancunes affolées d'une maîtresse outragée et les sensualités d'une jalousie. Où est l'antidote contre ce venin?

V

LE PASSÉ

J'avais dîné, ce soir-là, dans une maison où l'on mange bien.--(Cherchez. Vous n'aurez pas trop de peine à trouver. Elles se comptent.)--Et pas très loin de l'Arc de Triomphe. Un des convives était un diplomate récemment accrédité à Paris. Je l'appellerai, pour lui garder l'_incognito_ qui me permettra de raconter cette histoire, le Ministre, tout court. C'était, et c'est encore, grâce à Dieu, un homme de quarante à cinquante ans, très beau cavalier, qu'avait précédé, à Paris, un renom de séduction, justifié par ses manières charmantes, sa fière tournure, son élégance souveraine, ce je ne sais quel air à la fois alangui et viril qui fait naturellement dire de quelqu'un: «Voilà un héros de roman.» Ses aventures, s'il avait eu toutes celles que lui prêtait la légende, appartenaient au passé. Le Ministre était marié avec une très jolie femme, très insignifiante d'ailleurs, à laquelle il était irréprochablement fidèle. Il passait pour être devenu, ou redevenu, dévot, avec l'âge et le mariage. En outre, il prenait les affaires de sa légation,--ou de son ambassade, cherchez encore,--très au sérieux. C'est dire qu'il n'avait ni le goût, ni le temps, de suivre le mouvement de notre littérature contemporaine. Aussi avais-je été assez étonné, pendant le dîner, de le voir se mêler à une discussion sur la dernière œuvre de Lucien Desportes. On sait la place occupée par ce robuste mais dur écrivain dans le roman actuel, et quelles campagnes révolutionnaires représentent les livres qui ont fait son succès: _Foyer Libre_, _la Revanche de l'Amour_, _Féminisme_, _le Justicier_. Desportes a tour à tour défendu, et avec un talent incontestable, les thèses qui doivent le plus évidemment répugner à un diplomate de carrière, et au représentant d'une monarchie, ne professât-il pas, comme le ministre en question, des principes ardemment religieux. Chacun de ces quatre romans est un assaut contre la famille traditionnelle, soit que Desportes s'attaque, comme dans le premier, à son indissolubilité, soit qu'il prêche, comme dans le quatrième, et le plus retentissant, l'égalité absolue des droits entre les enfants de la faute et les autres, soit enfin qu'il discute, comme dans _la Revanche de l'Amour_, le principe même de l'héritage. Avec cela, c'est le côté déplaisant de ce vigoureux écrivain, ce révolutionnaire en théorie est, en fait, un homme très élégant, qui fréquente dans la société la plus choisie. Il est du monde, par sa naissance. Son père siégeait au conseil d'État, sous l'Empire. Sa mère est née Prosny, de la vieille famille de ce nom. Et il suffit de voir Lucien Desportes pour démêler, dans cet intellectuel de l'anarchie, la finesse héréditaire d'un aristocrate de sang. Les salons, qu'aurait dû lui fermer à jamais le scandale de ses livres, s'ouvrent au contraire à deux battants devant lui. C'est la mode du jour, ces indulgences, voire ces engouements d'une société qui se meurt pour les pires agents de cette mort. Le Ministre s'était-il laissé gagner à cette mode? Je ne l'aurais pas cru, d'après ce que je savais de lui, et les quelques conversations que nous avions eues ensemble, notamment une où il s'était déclaré le disciple d'un maître de la sociologie traditionnelle, qu'il avait connu attaché militaire à Vienne, le marquis de La Tour du Pin. Aussi demeurai-je très étonné de l'entendre, ce soir-là, qui vantait le talent de Lucien Desportes, avec une chaleur de sympathie presque enthousiaste. Je m'ouvris de cet étonnement à l'un de mes vieux amis avec qui je sortais de ce dîner, et tout en remontant de compagnie, la place de la Concorde. Vous le connaissez cet ami. C'est Raymond Casal. Aujourd'hui vieilli, il est plus près, lui, de soixante ans que de cinquante. Mais cet ancien Beau a la sagesse de se laisser grisonner très simplement. Et il n'a jamais été plus plaisant pour moi que dans cette automne commençante. Il a gardé, cet homme de plaisir, aujourd'hui assagi, une expérience si avisée des choses et des gens, une telle connaissance des dessous vrais de la vie! Il me le prouva, une fois de plus, en me donnant le mot de cette petite énigme.

--«Alors!» me dit-il avec son sourire des heures de confidence, «vous avez remarqué cela? Elle est, en effet, assez remarquable, cette défense de ce libertaire de Desportes, par un homme qui pense comme Georges. (Il nomma le Ministre d'un prénom que je change. J'ai négligé de dire que Casal l'avait connu intimement autrefois. On verra où et comment.) Mais le motif en est encore plus remarquable. J'ai envie de vous conter cette histoire... Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas,» continua-t-il après un silence, «qu'il n'y a rien de tel que la jalousie pour séparer deux hommes jusqu'à les faire se détester?

--«C'est classique,» répondis-je.

--«Vous êtes très persuadé aussi que rien n'éveille cette jalousie comme le fait d'être remplacé auprès d'une femme que l'on a passionnément aimée?»

--«La haine pour le successeur, c'est classique encore.»

--«Hé bien! écoutez,» reprit Casal.

Il avait allumé un cigare, et nous marchâmes, par cette belle nuit claire, le long du trottoir des Champs-Élysées, le temps à peu près de me détailler une anecdote d'amour cosmopolite rendue plus pittoresque, par le contraste, dans ce décor parisien. Les automobiles, les voitures, les bicyclettes croisaient leur mille feux mouvants dans l'avenue. Sur toutes les façades des maisons, des rais de lumière aperçus derrière les volets fermés, attestaient ce prolongement nocturne de l'existence qui ne se rencontre qu'à Paris. Les passants foisonnaient, et surtout les passantes, dont les galanteries vénales n'avaient certes rien de commun avec l'anecdote narrée par mon compagnon.

--«Je commence par le commencement,» m'avait-il dit. «Vous savez quelle femme a été le grand événement de la jeunesse de Georges, n'est-ce pas?»

--«J'ai entendu nommer plusieurs personnes,» répondis-je.

--«Une seule a compté,» reprit Casal. «D'ailleurs, il n'y en a jamais qu'une seule qui compte. Georges a eu pas mal d'aventures avant de s'être remisé dans le mariage. Il n'a jamais aimé que lady Julia Wadham.»

--«On me l'avait nommée aussi, mais dans le tas.»

--«Le tas, c'est le tas. Lady Julia, c'est lady Julia. J'ai été mêlé au début de cette aventure... Vous ne voyez pas surgir Desportes?» continua-t-il, en me prenant ma question aux lèvres, si l'on peut dire. «Attendez... Cela se passait, il y a seize ans. J'étais allé chasser en Angleterre, à Melton. Georges y était aussi. Il occupait alors à Londres le poste de deuxième secrétaire. Il avait amené, dans cette charmante petite ville du Leicestershire, six ou sept chevaux, dont il se servait à merveille. Les affaires de la chancellerie semblaient peu l'occuper, car, tout en faisant sans cesse la navette entre Melton et Londres, il trouvait le moyen de chasser avec nous, trois ou quatre fois la semaine. Nous montions presque toujours ensemble. C'est là que j'appris à le connaître. Il passait pour hautain et même pour fat, je me rendis compte qu'il était passionné et timide;--pour libertin, il était romanesque et tourmenté de scrupules;--pour frivole, il avait, au contraire, beaucoup étudié, et il s'intéressait, dès lors, à sa carrière, avec une ambition que contrariait un amour naissant dont je ne tardai pas à pénétrer le secret. Aussi n'ai-je pas été trop surpris quand je l'ai retrouvé à Paris, dans ce rôle de diplomate très appliqué à sa besogne, d'époux très fidèle à sa femme et de catholique très pratiquant.»

--«Vous connaissez la charmante épigramme du dix-septième siècle?» lui demandai-je.

«Pour être divine et humaine, «Il faut, en jeunesse, sentir «Les plaisirs de la Madeleine «Et puis, vieille, s'en repentir...»

--«Il y a une très malpropre anecdote qui signifie à peu près la même chose,» fit-il, en riant. «C'est celle de l'ivrogne en train d'imiter les Romains de Pétrone, et de transformer le coin de la rue en _vomitorium_. Et il dit:--Ce petit bordeaux! il est bon, même en repassant.--Il y a du souvenir dans tous les remords, et du regret. C'est mon opinion de mécréant, et nous revoici à Desportes. Mais patience encore, et retournons à Melton. L'existence que nous y menions était délicieuse. Il n'y a qu'en Angleterre où l'on jouisse ainsi de la campagne. Nous chassions tout le jour, avec les gens les plus agréables. Le soir, nous n'avions qu'à choisir entre deux ou trois invitations à dîner, soit dans la ville voisine, soit dans les châteaux ou les _hunting boxes_ du voisinage. Je constatai vite que parmi ces invitations qui nous étaient prodiguées, aucune n'était plus volontiers acceptée par Georges que celles qui lui venaient de sir John et de lady Overstone, lesquels avaient chez eux, à demeure, à Overstone-Lodge, le colonel et lady Julia Wadham. Elle est encore charmante aujourd'hui. Mais alors!...»

--«Je l'ai rencontrée, alors ou à peu près», interrompis-je, «chez son père, le duc de Killarney, à mon voyage en Irlande. Je ne pense jamais à ces beaux lacs, sans la revoir parmi les ruines de Muncross-Abbey, avec ses cheveux bruns à reflets roux, ses yeux d'un bleu foncé, son teint de fleur, le mot est banal, mais il n'y en a pas d'autre, sa haute et souple taille, et l'air audacieux de ces grandes dames anglaises qui semblent porter en elles, et jusque dans leurs caprices les plus extravagants, toute l'autorité de la pairie. Elle m'a fait une telle impression à cette époque-là, que je souffre presque de la rencontrer à présent, quoiqu'elle soit encore admirable. Mais dix-sept années, c'est un bail!...»

--«Vous comprendrez donc,» fit Casal, «que nous en fussions tous un peu amoureux, y compris votre serviteur. Quant à elle, à peine paraissait-elle y prendre garde. Elle était familière et indifférente avec nous tous, comme avec Georges. Il était déjà son amant. Voici comment je le devinai. Nous approchions de la fin de la saison des chasses. L'on organisa ce que l'on appelle, en termes de sport anglais, le _Point to Point_. C'est la traditionnelle course au clocher. Un parcours de six milles à travers le pays était tracé en forme de triangle. Trois drapeaux en marquaient les extrémités, qu'il fallait laisser à sa droite. Georges montait son cheval favori, un Irlandais bai. Ah! quel sauteur que ce cheval! Il avait toutes les chances de gagner, en dépit d'une quinzaine de concurrents, tous de durs cavaliers. Quand on vous dira d'un Anglais qu'il monte dur, très dur, _he rides very hard_, soyez sûr qu'il s'agit d'un fier casse-cou. Nous étions un lot de spectateurs à suivre la course, les uns sur des _hacks_, les autres sur des _poneys_. Je vous fais grâce des péripéties. A un moment, comme si j'y étais, je revois le tableau: la course débouchait sur un plateau tout découpé en carrés par de petites haies. Les chevaux étaient encore bien ensemble. Georges se tenait bon troisième. Il se ménageait pour la fin. Son cheval allait à son aise, galopait et sautait sans se fatiguer, quand, au milieu d'un champ, les sabots lui manquèrent tout à coup. Il roula, puis se releva, et repartit à vide, laissant son cavalier étendu. Je me trouvais, par hasard, près de lady Julia. Elle se retourna vers moi, pour me dire, d'une voix que l'émotion rendait rauque: «Il a du mal.» Et elle mit son cheval au galop, dans la direction de l'endroit où s'était produit l'accident. Je la suivis. Après avoir franchi deux haies, nous arrivâmes à une barrière refermée. Je m'élançai à bas de mon cheval, pour l'ouvrir. Comme je m'effaçais et laissais passer ma compagne, je vis des larmes couler sur ses joues. Elle voulut m'expliquer son trouble. «S'il lui arrivait malheur,» dit-elle, «je ne me le pardonnerais pas. C'est moi qui l'ai poussé à courir. J'étais si sûre qu'il gagnerait...» Je remontai à cheval, tandis qu'elle balbutiait cette maladroite excuse. Nous repartîmes au galop. Encore quelques foulées, et nous approchions de l'endroit où l'habit rouge de Georges, toujours immobile, mort peut-être, faisait une tache sinistre sur le gazon. De tous côtés, des cavaliers accouraient, parmi lesquels le colonel Wadham. A l'instant où je me retournais vers ma compagne, pour l'avertir que son mari était là, je m'aperçus que ses larmes de tout à l'heure avaient fait déteindre par place sa voilette. Ce signe de l'émotion qu'elle avait éprouvée pouvait la perdre. «Une branche a déchiré votre voilette,» lui dis-je; «ôtez-la.» Elle me regarda de ses grands yeux, encore humides. Tout son sang lui monta au visage. Elle avait compris que j'avais compris, et que je l'avertissais pour que d'autres ne comprissent pas. Quelques minutes plus tard, je la regardai de nouveau à mon tour. Elle avait ôté son voile, et allait à visage découvert.»

--«Et elle ne vous en a pas voulu de ce secret ainsi surpris?» m'enquis-je.

--«Un peu,» répondit-il. «Ce secret d'ailleurs cessa bien vite d'en être un, précisément à cause de cet accident. Georges s'était réellement fait beaucoup de mal. Il fut transporté à _Overstone-Lodge_, par les soins de lady Julia qui mit à le soigner, pendant les jours qui suivirent, cette ardeur dont vous parliez. A partir de cette époque, elle commença de négliger les précautions dont le début de leur liaison avait été entouré. Les bavardages de quelques rivaux évincés firent le reste. Et mon ex-ami, car lui aussi eut la petitesse de me battre froid, à cause de ma perspicacité, devint le _fancy-man_ en titre de la belle lady. Cette aventure trop affichée lui a valu une renommée de Don Juan peu méritée. Il en a été, de lui, comme de ces femmes qu'une liaison très notoire compromet plus que cinquante secrètes. Celle-ci dura, je vous l'ai dit, six années entières. Que se passa-t-il à la fin de ces six années? Je n'en sais rien. Un beau jour, Georges, qui était devenu premier secrétaire puis conseiller d'ambassade sur place, fut envoyé en Perse. Sur sa demande, ou non? Je l'ignore. De Perse, il est allé à Washington. Il s'est marié, et le voilà.»

--«Et nous voilà, nous, bien loin de Desportes et de ses romans,» insinuai-je.

--«J'y arrive,» reprit Casal. «En même temps que Georges quittait l'Angleterre, le colonel Wadham quittait les _guards_ et se présentait au Parlement. J'ai toujours vu un rapport entre ces deux faits, en apparence très étrangers l'un à l'autre. Lady Julia voulait se consoler. Elle avait eu l'idée de lancer son mari dans la politique, pour y trouver une distraction au chagrin d'une rupture dont je n'ai jamais pénétré les détails. Le colonel fut nommé. Il dut son élection à sa femme. Il a couru sur elle et sur son rôle dans cette campagne, toutes sortes d'anecdotes, à l'époque. Je ne vous en dirai qu'une. Lady Julia était dans un taudis du Shropshire,--le comté où se présentait le colonel,--à demander, pour lui, la voix d'un électeur. Celui-ci se faisait prier, objectant que le colonel était un richard, un paresseux.--«Détrompez-vous,» dit Lady Julia. «Le colonel ne cesse de penser à vous tous. Il se lève à six heures, tous les matins, pour étudier vos réclamations.»--«A six heures?» s'écria le rustre. «Alors, s'il vous quitte d'aussi bonne heure, madame, belle comme vous êtes, c'est un imbécile.»

--«Ce qui prouve,» fis-je, «que, par tous pays, Jacques Bonhomme est Jacques faux-Bonhomme.»

--«Lady Julia ne fut pas de votre avis. Du moins il faut le croire. Cette campagne électorale, au lieu de la dégoûter du peuple, fit d'elle une socialiste convaincue. Elle n'a pas cessé, depuis lors, de s'associer au mouvement de ce parti du travail, qui va grandissant Outre-Manche...»

--«Et d'une manière,» interrompis-je, «que je jugerais inintelligible, si je ne savais pas que l'homme est un animal déraisonnable. Être né Anglais, et vouloir toucher à l'Angleterre, ce chef-d'œuvre de la nature politique! Et la fille d'un duc!...»