La dame qui a perdu son peintre
Part 15
Et Mauvilliers de s'installer à côté du compagnon merveilleusement offert à sa solitude, et de l'interroger, en faisant lui-même une réponse sur deux avec une loquacité que l'excitation de l'eau-de-vie, ajoutée à celle du Bourgogne, n'était pas pour calmer. Comment s'en plaindre, quand on a été absent de Paris durant des jours, et que l'on a auprès de soi, une chronique causée de tous les incidents qui se sont produits dans votre milieu familier pendant cette absence? Vraiment? Auguste n'est plus avec Lucie?... Le petit de Pleures épouserait une Mosè? Est-ce possible?... Alors Machault s'est laissé mourir?... Manicamp s'est refait à la Bourse?... Tant qu'un second Brandy-Soda ayant succédé au premier, et un troisième au second...
--«Alors, tu pars pour Dieppe après-demain. C'est drôle, quand j'en arrive... Où descends-tu?...»
--«Chez ma tante de Russy...»
--«Charlotte de Russy? Ta tante?»
--«C'est-à-dire qu'elle est la sœur de mon beau-père. Je l'appelle ma tante, quoiqu'elle soit à peu près de mon âge. Nous avons été élevés ensemble.»
--«Alors tu t'intéresses à elle?» demanda Mauvilliers.
--«Quelle question? Pourquoi?...»
--«Parce que... On ne devrait jamais se mêler des histoires des jolies femmes... Mais, tout de même... C'est un service à lui rendre, et tu n'es ni son mari ni son amant... Enfin, fais-lui savoir qu'elle se défie de Grécourt.»
--«Quel Grécourt?»
--«Antoine. Il parle d'elle, et il en fait parler.»
--«Voyons, Mauvilliers,» demanda Frédéric, devenu tout d'un coup très sérieux, et prenant son interlocuteur par le bras... «Tu ne veux pas dire?...»
--«Qu'il y a quelque chose entre eux? Je n'en sais rien, et je le saurais que je ne m'estimerais pas de te le dire. Mais je sais qu'il fait parler d'elle, et, cela j'ai bien le droit de te le dire, comme je le lui dirais à elle, si je la connaissais autrement que pour dîner chez elle une fois par an... Ah! çà,» continua-t-il en regardant Moysset, dont le masque devenait si sombre que même l'ivrogne s'en apercevait. «Aurais-je fait une gaffe?»
--«Non,» répondit Moysset, «mais j'ai pour Charlotte une bonne amitié, et tu m'en as trop dit pour t'arrêter... Grécourt fait parler d'elle? En quoi? Comment?...»
--«Si, si! J'ai fait une gaffe,» insista Mauvilliers. «Encore une fois, je ne sais rien de plus... Quelqu'un dont on parle, ça se comprend de soi. Il l'affiche, comme toutes les femmes qui ont la sottise de se laisser prendre à ses jolies manières. Car il a de l'allure, l'animal; mais n'en est pas moins un mufle... D'ailleurs, puisque tu vas à Dieppe, ouvre tes yeux.»
II
Mauvilliers avait changé de conversation, aussitôt ces paroles prononcées. Il les avait senties imprudentes. Les demi-ivresses alternent ainsi entre l'aveugle impulsion et la lucidité. Frédéric Moysset, de son côté, interrompit son enquête, et les deux camarades finirent leur soirée dans un café-concert, l'un, ayant oublié déjà ses propos de tout à l'heure sur Charlotte de Russy et Antoine de Grécourt, l'autre paraissant les avoir oubliés. Ils riaient tous deux gaiement quand ils se séparèrent, sur le coup d'une heure du matin, après s'être encore promenés et avoir devisé indéfiniment le long de l'avenue des Champs-Élysées. Le pas un peu trop appuyé de Mauvilliers n'eut pas plutôt tourné l'angle du boulevard de la Madeleine, où ils se quittèrent, que le visage de Frédéric prenait une autre expression. Quand il franchit le seuil du petit hôtel qu'il habitait, près du parc Monceau, une véritable anxiété contractait ses traits. Cette même anxiété se lisait au fond de ses yeux, sur son front, autour de sa bouche, lorsqu'il s'installa dans le train de Dieppe, non pas le surlendemain de cette conversation avec son camarade, comme il l'avait annoncé, mais le lendemain même. Ce petit voyage avancé de vingt-quatre heures, c'était la preuve que l'autre ne s'était pas trompé en se reprochant sa «gaffe». Pourtant, le neveu par alliance de la jolie Mme de Russy n'avait pas menti quand il avait dit n'avoir pour elle qu'une bonne amitié. Jamais, depuis le jour, où le futur beau-fils du marquis de Fontenay, alors petit garçon, s'était trouvé en présence de Charlotte, alors petite fille, non, jamais le pseudo-neveu et la pseudo-tante n'avaient eu entre eux d'autres rapports qu'une camaraderie, familière mais si absolument innocente, si étrangère à toute nuance de coquetterie! Il y a certes des sentiments qui s'ignorent entre jeunes gens, élevés ensemble, et ils découvrent subitement s'être aimés sans le savoir, trompés, pendant des années, par le mirage de leur compagnonnage d'enfance. Était-ce le cas pour Frédéric et Charlotte? Si oui, le mariage de celle-ci, huit ans auparavant, aurait été l'occasion de cette découverte, ou pour l'un ou pour l'autre. Bien au contraire, jamais la jeune fille n'avait été plus sincère qu'en demandant à son «frère-neveu» comme elle l'appelait gentiment, d'être son témoin, et jamais le jeune homme n'avait donné une plus loyale, une plus cordiale poignée de main que celle qu'ils échangèrent, Édouard de Russy et lui, à l'annonce des fiançailles. Non, Frédéric n'était pas amoureux de Charlotte. Quand ils s'étaient quittés, lors de son départ pour les Indes, leur adieu avait été aussi tranquille que leur revoir à son retour.
--«Tu m'écriras, petite tante, et pas seulement des cartes postales?»
--«Une discrétion que c'est toi qui ne me répondras pas, monsieur mon neveu...»
--«Hé bien! La discrétion? C'est moi qui l'ai gagnée, madame ma tante.»
--«C'est pourtant vrai! On n'a le temps de rien, à Paris...»
Ces propos échangés sur le quai de la gare, à sept mois de distance, étaient-ils donc simulés? Non encore. Pourtant Moysset gardait sur le cœur, depuis que Mauvilliers lui avait parlé, ce poids que les jaloux connaissent trop bien. Il avait mal dormi le reste de la nuit, et, maintenant, à mesure que son train approchait de Dieppe, ce cœur battait, à l'idée de sa rencontre avec Mme de Russy. A l'image souriante et gaie qu'il gardait de sa tante-sœur, une autre commençait de se substituer. Vingt petits signes, auxquels il n'avait pas pris garde, se présentaient à sa pensée: un amaigrissement de ce joli visage, comme aminci, comme fondu. Ce n'étaient plus ces joues fraîches et pleines de grande petite fille qu'elle avait encore l'autre année. Son regard non plus n'était pas tout à fait le même. Il avait une profondeur singulière. Sa voix prenait par instants une note plus grave, comme sa conversation se traversait de silences.
--«Où avais-je la tête?» se disait Frédéric. «Elle aime, c'est évident. Mais cet Antoine de Grécourt?... Est-ce possible?...»
Si le jeune homme eût lu clairement dans sa propre sensibilité, il se serait un peu méprisé d'éprouver une impression au demeurant assez vulgaire. Nous voyons, tous les jours, tous les hommes ou presque, la ressentir auprès des femmes connues pour avoir eu des galanteries. Charlotte jeune fille était restée pour Moysset la compagne d'enfance. Il ne s'était pas permis de la sentir devenir femme. Mariée, il avait continué de respecter, dans sa pensée, leur commune adolescence. La seule idée qu'elle avait un amant venait de changer tout d'un coup cette quiétude absolue en un trouble, encore inconscient, encore indéfinissable pour lui-même, mais si étrange. Il ne pouvait pas s'empêcher de subir une petite émotion sensuelle qu'il n'avait jamais connue auparavant, à se répéter ces mots: «Charlotte a un amant, et ce Grécourt!...» Une espèce d'âcreté inondait son âme, en même temps qu'une pitié l'envahissait, non moins indistincte, tout aussi informulée,--celle qui nous prend devant la déchéance d'un être que nous connûmes délicat, intact et pur. Les hommes les plus accoutumés à fréquenter les milieux de libertinage sont souvent ceux qui éprouvent le plus vivement cette pitié. Ils se rendent mieux compte du niveau auquel s'abaisse une honnête femme qui cesse de l'être.
--«S'il en est encore temps, je la tirerai de là...»
C'est sur cette résolution que Frédéric acheva ce voyage, qui lui sembla bien long. Il n'avait pas envoyé de dépêche à Charlotte, en sorte qu'aucune voiture ne l'attendait à la gare. «Pourquoi déranger ses projets d'emploi de journée?» avait-il prétexté à ses propres yeux. En réalité, cette arrivée à l'improviste lui ménageait des possibilités de surprise. Il eut honte de cette demi-ruse, quand, descendu de son fiacre à la porte de la villa, il se trouva brusquement en face de Mme de Russy. Elle se promenait seule dans son jardin:
--«Tiens! Tu as avancé ta visite? Ah! C'est gentil! D'autant plus que je suis veuve. Oui. Mon maître et seigneur est parti en Angleterre pour une huitaine, une quinzaine. Je ne sais pas. C'est comme çà...»
La charmante femme disait ces mots, en souriant à demi, toute mince dans sa robe claire. Ses cheveux massés sous son chapeau de dentelle se nuançaient de reflets fauves dans leur épaisseur blonde. Un point noir luisait au centre de ses prunelles bleues, et, de tout son être, comme pour démentir la gaieté insouciante de ses paroles d'accueil, se dégageait une nervosité dont Moysset eut aussitôt la preuve. Tandis qu'il lui répondait, elle tenait à la main un bouquet de roses qu'elle portait sans cesse à son visage, comme pour les respirer, et, chaque fois, ses dents saisissaient un pétale, le déchiquetaient, puis en mordillaient tout de suite un autre, si bien qu'au moment de la rentrée dans la villa, après un quart d'heure de cette promenade à pas lents, le bouquet ne montrait plus que des tiges vertes et feuillues, terminées à leurs pointes par des lambeaux de fleurs, fièvreusement détruites. Charlotte jeta ce débris dans l'allée d'un geste dégoûté. Ses doigts crispés trompèrent leur impatience en tournant et retournant le manche en Saxe de son ombrelle. La conversation avait consisté, durant ces quelques minutes, en des monosyllabes distraits, par lesquels elle répondait à son interlocuteur, sans l'écouter:
--«Tu viens aux courses après le déjeuner?» lui demanda-t-elle.
--«Oui,» répondit-il, et, curieux de savoir si elle prononcerait un certain nom: «Est-ce qu'il y a beaucoup de monde à Dieppe, cette année?» demanda-t-il.
--«Tout Paris,» fit-elle. Puis, comme distraite, après un silence: «Est-ce que tu as rencontré une petite princesse Ardea?»
--«Non,» répondit-il: «Pourquoi?»
--«Pour rien. Pour savoir ton opinion sur elle. Elle a beaucoup de succès... Mais je t'empêche de monter à ta chambre. Le déjeuner est à une heure, les courses à deux et demi...»
Rien de mystérieux dans ces propos, sinon un imperceptible changement d'accent pour prononcer le nom de cette princesse Italienne, qui, évidemment, était la triomphatrice éphémère de cette saison, dans cette élégante ville de bains de mer. Frédéric ne devait pas tarder à connaître le motif pour lequel cette vogue de la grande dame étrangère était insupportable à Charlotte de Russy. Il devait, du même coup, apprendre, à n'en pas douter, que l'indication donnée par Mauvilliers n'était pas une simple étourderie de ce peu sobre, mais loyal camarade. Le déjeuner avait donc eu lieu, et, par extraordinaire, la jeune femme avait été exacte à table, ce dont son pseudo-neveu l'avait complimentée, comme de sa toilette:
--«Alors tu me trouves bien?...» avait-elle demandé, et, autre nuance singulière, presqu'avec supplication. Moysset n'osa pas lui dire qu'elle avait eu seulement le tort de se mettre un peu trop de rouge. A la regarder, il se rendit compte qu'elle eût été par trop pâle, sans cet artifice. Sa physionomie dénonçait une fatigue profonde. A peine si elle toucha aux plats, et, quand une heure plus tard, ils s'assirent l'un à côté de l'autre dans l'automobile qui les emportait vers le champ de courses, il put constater qu'elle avait la fièvre. En arrangeant les plis de la couverture qui les gardait tous deux de la poussière, il lui effleura le bras par hasard. Ce bras était brûlant.
--«Tu n'es pas souffrante?» interrogea-t-il.
--«Moi?» dit-elle. «Quelle idée! Pourquoi serais-je souffrante? Je me sens très bien, très bien...»
Elle riait en prononçant ces mots, d'un rire qui sonnait si faux! Frédéric se dit en lui-même: «J'ai bien fait de venir.» Ses sentiments complexes et troublés de la veille et du matin remuèrent en lui. Ils se firent plus intenses lorsque, entrés sur la pelouse du champ de courses, sa compagne et lui, il observa l'agitation grandissante de la jeune femme. Ils s'étaient arrêtés dans un premier groupe de gens de leur connaissance, puis dans un second. Ce fut alors qu'une phrase, dite à Charlotte par une des personnes de ce groupe, fit tressaillir Frédéric.
--«Nicoletta Ardea est-elle belle aujourd'hui? Vous ne l'avez pas vue?... Tenez, là, à droite, avec Grécourt, naturellement...»
Dans un même coup d'œil et avec la rapidité presque électrique du regard à de pareils moments, le jeune homme vit à la fois le groupe désigné par la perfide amie qui dénonçait l'attitude d'Antoine de Grécourt à la femme jalouse, et le bouleversement à peine dominé de celle-ci. Charlotte éclata de nouveau du rire aigu qu'elle avait eu tout à l'heure dans l'automobile, puis elle dit d'une voix très haute, mais où tremblait sa rancune:
--«Pour moi, c'est l'Italienne des boîtes d'allumettes bougies.»
--«C'est pour cela sans doute qu'Antoine a pris feu si vite,» repartit l'autre. «On ne croirait jamais qu'ils ne se connaissaient pas, voici quinze jours...»
La princesse et son attentif semblaient engagés en effet, dans une conversation si intime qu'ils ne prenaient pas garde à la surveillance du petit monde réuni dans l'enceinte du pesage. Ils marchaient d'un pas lent: elle, superbe de lignes et d'allures, avec cette grande et puissante beauté propre aux femmes de son pays, et qui fait paraître si aisément un peu pauvres les grâces fines de la Française, lui, charmant de souplesse féline. Il réalisait si bien le type de ce qu'il était réellement: le séducteur spirituel et implacable du dix-huitième siècle, le roué aux jolies manières, féroce de légèreté! Il la prouvait, à cette minute, cette férocité, en affichant, sur ce champ de course, sa conquête du jour, sous les yeux de sa maîtresse de la veille. Car il était l'amant de Mme de Russy: le changement remarqué par Frédéric chez sa compagne d'enfance, ne faisait que révéler la métamorphose accomplie dans cette destinée par cette aventure sentimentale. Si Moysset avait conservé quelques doutes, il les eût perdus à voir cette Charlotte qu'il avait connue réservée, presque timide, se permettre tout à coup la plus extraordinaire action, la plus compromettante. Mais de quelle folie n'est pas capable une femme amoureuse et bravée en face?
--«Monsieur de Grécourt!» cria-t-elle soudain à l'infidèle, et, d'une voix très haute, impérieuse, colère, quand le couple se trouva plus rapproché encore, elle répéta: «Monsieur de Grécourt!...» Et, comme celui-ci, un peu décontenancé, malgré sa fatuité, s'arrêtait, hésitant: «J'ai à vous parler cinq minutes.»
--«Allez,» fit l'Italienne du geste à son cavalier. Grécourt hésita encore, puis d'un pas décidé, il vint au devant de Mme de Russy, qui, de son côté, avait marché vers lui. Les deux amants firent ensemble quelques pas, sans qu'aucun des témoins de cette étrange scène se permît d'émettre une remarque. Frédéric était là, et sa parenté avec l'héroïne de cette algarade, suffisait pour imposer ce silence. Il tremblait que Charlotte, évidemment exaspérée, n'achevât de se perdre en laissant par trop deviner qu'elle faisait à Antoine une scène de jalousie. Cette crainte fut heureusement trompée. Quelles que fussent les plaintes ou les menaces proférées dans ce tête-à-tête par Mme de Russy, du moins sa voix n'eut aucun éclat, aucune larme ne coula sur ses joues. Antoine de Grécourt ne cessa pas non plus d'avoir la tenue correcte d'un homme bien élevé qui parle de choses indifférentes avec une femme de son monde. Seulement, quand ils se séparèrent, lui, pour retourner auprès de la princesse Ardea, Charlotte de Russy pour revenir à sa société, il tiraillait sa moustache d'un geste très nerveux, et elle, son émotion était si vive, que sa voix s'étouffait pour dire à Moysset:
--«Frédéric, je crois que j'ai pris un peu froid. Je ne me sens pas très bien. Je voudrais rentrer...»
III
Durant le temps très court que mit l'automobile à revenir du champ de courses à la villa, le «neveu» et la «tante» n'échangèrent pas une parole. Elle paraissait ne pas même se rappeler que quelqu'un fût là, auprès d'elle. La douleur de l'affront subi l'hypnotisait dans une fixité d'hallucination. Elle regardait devant elle, avec des yeux qui s'absorbaient, qui s'abîmaient dans cette image, son amant retournant auprès de sa rivale, après lui avoir dit: «J'entends être libre, et si cela ne vous convient pas, quittons-nous.» Frédéric, lui, au contraire, étudiait, avec une attention douloureuse, ce visage où la passion mettait son égarement. Une évidence s'imposait à lui. Dans l'état d'exaltation où Charlotte de Russy se trouvait, tout était à craindre. Cet imprudent éclat n'était qu'un commencement. Ce soir, demain, la frénésie de la colère jalouse lui mettrait peut-être une arme à la main. Sinon, elle affronterait sa rivale, elle l'injurierait en public. A quelque excès qu'elle se laissât emporter, son honneur y sombrerait,--et pas seulement son honneur, sa sécurité. Édouard de Russy avait beau être le mari insouciant et aveugle qu'annonçait son voyage en Angleterre, dans un tel moment, le bruit de ce scandale pouvait lui arriver. Supporterait-il un ridicule affiché? Ne se vengerait-il pas, et comment? Toutes ces réflexions tourbillonnaient dans la tête du jeune homme, en même temps qu'un sentiment nouveau et très délicat pointait dans son cœur. Cette tragédie mondaine réveillait le don Quichotte qui dormait en lui. Avait-il réellement, parmi ses lointains aïeux quelqu'un de ces hidalgos comme ceux qu'évoque le théâtre de Calderon, un Luis Perez de Galice par exemple? Qu'est-il besoin d'ailleurs d'imaginer des causes mystérieuses à un élan de générosité qu'un frère aurait eu pour sa sœur, et n'y avait-il pas toujours eu, entre lui et Charlotte, un lien très analogue à celui de l'affection fraternelle? Il lui avait suffi d'entrevoir le rôle de sauveur pour qu'il l'adoptât aussitôt. La résolution d'arracher cette créature, si désarmée dans cet instant, à un péril certain était arrêtée chez lui avant même qu'ils ne fussent arrivés à la villa, et le moyen trouvé:
--«Je vais me mettre au lit,» dit-elle, quand ils furent dans le petit salon. Comme tout y parlait de repos et de bonheur: la vérandah ouverte sur la mer, les fleurs dans les vases, les gaies tentures, les meubles luxueusement rustiques!
--«Non, Charlotte,» répondit Moysset. «Tu vas sonner ta femme de chambre et lui commander de faire tes malles.»
--«Mes malles?» répéta la jeune femme stupéfiée.
--«Oui. Il est trois heures. A cinq nous prenons le rapide. Je t'emmène à Maligny.»
C'était le nom d'un petit château en Seine-et-Marne que le marquis de Fontenay avait cédé à sa sœur, quand celle-ci s'était mariée.
--«Tu télégraphieras à ton mari que l'air de la mer te fait du mal. Ton maître d'hôtel déménagera la villa. Dans dix jours, dans quinze, si tu t'ennuies à Maligny, tu voyageras. Mais je ne veux pas que tu restes à Dieppe, un jour de plus. Entends-tu. Je ne veux pas. De toi à moi, pas d'équivoques. Elles sont inutiles. Tu aimes Grécourt. Il ne t'aime pas. Il se moque de toi en public, et tu as tellement perdu la tête, que tu ne sais littéralement plus ce que tu fais. Encore deux scènes comme celle d'aujourd'hui, tu es déshonorée. Je ne le permettrai pas. Entends-tu?...»
Charlotte s'était laissé tomber sur un fauteuil. Elle se prit la tête dans les mains et elle éclata en sanglots. Les mots de Frédéric étaient si directs, si vrais, ils débridaient si brutalement la plaie dont saignait son cœur, qu'elle en criait de douleur. Elle n'essaya pas de nier. Elle n'avait pas la force. Elle était trop misérable.
--«C'est vrai,» dit-elle à travers ses larmes. «Je l'aime et il ne m'aime plus. Qu'est-ce que cela me fait qu'on parle de moi? Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse?... Je souffre tant, mon bon Frédéric! Je souffre tant!... Oui. Emmène-moi. Emmène-moi... Que je ne voie plus cette femme!... Mais alors,» continua-t-elle en se levant, «je le laisse à elle? Moi ici, ma présence le retient encore. Moi partie, plus rien ne les gênera... Non. Je ne veux pas, je ne peux pas partir.»
--«Tu partiras,» dit Frédéric. «Ma pauvre enfant, ne comprends-tu pas que c'est le seul moyen de le ramener, s'il a encore quelque chose pour toi dans le cœur? En ce moment, ta passion avouée flatte trop la vanité de cet homme pour qu'il te plaigne. Tu pars. C'est, pour tout le monde, et pour lui le premier, la preuve que tu n'es pas sa chose autant qu'il le croit, le signe que tu te reprends. Une minute de courage, et tu es sauvée. Laisse-moi donner les ordres, si tu n'en as pas la force.»
Déjà il appuyait sur le timbre électrique, en demandant:
--«Combien de fois pour la femme de chambre?»
--«Deux fois,» répondit-elle, retombée sur le fauteuil. Dans son état de détresse nerveuse, comment eût-elle résisté à la suggestion émanée de son camarade d'enfance?
--«Préparez tout de suite les malles de Madame la comtesse, Marceline,» dit Frédéric à la femme de chambre. «Mme la comtesse prend le train de cinq heures. Mon domestique a défait ma malle?»
--«Oui, monsieur,» répondit la femme de chambre, aussi stupéfiée que sa maîtresse avait pu l'être tout à l'heure.
--«Dites-lui qu'il la refasse. Envoyez quelqu'un mettre tout de suite cette dépêche au télégraphe... Quelle est l'adresse d'Édouard?» continua-t-il en s'adressant à Charlotte, et il libella, le télégramme annonçant, comme il l'avait dit, que la jeune femme quittait Dieppe pour Maligny, parce que l'air de la mer l'éprouvait trop.
--«Est-ce bien comme cela?» ajouta-t-il, en tendant la feuille à la malheureuse, qui répondit: « Oui» d'un geste brisé. Marceline, dont l'étonnement grandissait encore, prit la dépêche. Elle regardait sa maîtresse, comme pour demander une explication que celle-ci ne lui donna point. Quand elle fut hors de la chambre, Frédéric vint à Charlotte, et lui dit en lui prenant la main:
--«Tu me remercieras un jour, car je te sauve tout simplement...»
--«Tu me tues,» répondit-elle en éclatant de nouveau en sanglots, «mais tu as raison. Si je peux le reprendre, c'est comme cela. Ah! Que c'est dur! Ne me quitte pas d'une minute, je t'en prie. Toi là, j'aurai encore de la force. Mais seule?...»
--«Je ne te quitterai pas,» dit Frédéric.
IV
Il était minuit, quand le «neveu» et la «tante» arrivèrent à Paris. Impossible de gagner Maligny, sinon le lendemain matin. Ils étaient convenus que Mme de Russy coucherait à l'hôtel et que Frédéric reviendrait la prendre dès la première heure. Il dormit à peine, persuadé qu'une fois seule, comme elle l'avait prévu, la fièvre de sa passion la reconquerrait. Et alors?... Aussi son cœur battait-il, quand il vint la demander à cet hôtel vers les dix heures. Sa joie fut égale à ce qu'avait été sa crainte. Mme de Russy était là, prête à partir, pâle mais résolue. Quand elle aperçut Frédéric, un peu de rose lui revint aux joues, un peu de lumière aux yeux, un peu de sourire aux lèvres.
--«Tu vois!...» dit-elle enfantinement. Puis lui prenant la main d'un mouvement caressant de petite fille: «Que tu as été bon pour moi, mon ami! Je n'ai fait que penser à cela cette nuit. Merci, et merci de m'avoir comprise. Tu ne m'as pas fait de reproche. Je t'aimais bien auparavant, pas assez encore...» Elle répéta: «Pas assez...»
--«Ne suis-je pas ton neveu-frère?» répondit-il: «Regarde, nous avons un si joli ciel, couleur de tes yeux... Maligny sera charmant par ce beau jour bleu...»