La dame qui a perdu son peintre
Part 13
--«Sauvez-vous, monsieur! Qu'il ne vous retrouve pas!... C'est de voir souffrir madame comme elle souffrait, qui l'a un peu ému... Quand il la saura guérie, il ne connaîtra plus rien. Il avait soigné M. François aussi dans le temps, et très bien, et puis vous savez ce qu'il lui a fait... Sauvez-vous!... Il ne pourra toujours pas envoyer madame en prison dans l'état où elle est. Mais vous, comment voulez-vous que vous lui échappiez, quand il a vu cela?...» Et elle me montra sur les linges que j'avais pris dans le havre-sac comme plus fins, pour les donner à l'opérateur, une couronne ducale brodée à même la toile. Dans la précipitation de notre fuite, Henriette et moi avions oublié ce détail, implacablement révélateur. A cette simple réflexion de mon hôtesse, mon sang se glaça. Une seule espérance me restait: j'avais vu tour à tour apparaître en Raillard deux hommes si différents, selon que je m'étais adressé au démagogue ou au médecin,--deux moralités fonctionner, si contradictoires! Il avait sans aucun doute remarqué ces couronnes, en maniant ces linges dont il avait déchiré lui-même quelques-uns. Il avait pourtant agi comme si de rien n'était. C'était là ma chance de salut, qu'il se considérât comme obligé de ne pas utiliser au service de sa besogne politique un renseignement surpris dans sa besogne d'opérateur. En tout cas, et que le Jacobin dût, ou non, se conformer à ce scrupule professionnel, je ne pouvais pas, moi, abandonner ma femme et mon enfant ainsi. Je fis donc taire la Bouveron, et j'attendis, au chevet de l'accouchée, le retour annoncé du terrible personnage. J'éprouvais envers lui des sentiments plus contradictoires encore que sa conduite. Il avait sauvé ma femme d'une mort imminente en la délivrant. Sans son intervention, mon fils mourait dans le sein de sa mère; et ce sauveur était le plus impitoyable ennemi de toutes mes idées. Il avait fait tuer par centaines des nobles comme moi, des prêtres comme l'abbé François. Demain, peut-être, monterais-je à l'échafaud à cause de lui. Il me faisait horreur, et son dévouement de cette nuit m'attendrissait, quoique j'en eusse. L'énigme de cette double nature m'épouvantait, en même temps, comme une difformité monstrueuse. J'y ai bien souvent pensé depuis lors, et j'ai détesté davantage la Révolution,--toutes les révolutions. Le voilà, leur pire malheur: d'un bourgeois qui eût été comme Barnave, un bon avocat, comme Bailly, un bon académicien, comme Collot d'Herbois, un bon acteur peut-être, comme Louis David, un bon peintre, comme ce Raillard, un bon médecin, elles font un criminel par égarement d'orgueil. Libre de tenter l'application de ses utopies à même la vie, à même les autres hommes, il pouvait servir, il détruit. En vaquant auprès de ma femme et de mon fils aux menus soins que notre redoutable bienfaiteur de cette nuit et de cette matinée avait indiqués, je méditais sur ce problème. Tout mon avenir dépendait de la solution. Qui l'emporterait dans cette nature d'une effrayante ambiguïté, le métier ou le fanatisme? Malgré moi, accablé de sombres pressentiments, je revenais à ce petit tableau religieux, dont la composition simple et chargée de sens m'avait rendu, la veille, le courage d'aller droit au danger. Ce prêtre dont nous occupions la chambre avait dû, lui aussi, contempler cette toile avec la volonté d'en absorber tout l'esprit. Je me forçais à prier mentalement, devant cette croix dessinée sur ce mur par cette ombre des barreaux, comme si cette croix eût été la vraie, l'enfant endormi vraiment le Sauveur, et j'attendais...
Vers quatre heures Raillard parut, accompagné d'un autre homme, le docteur Couturier, revenu de son expédition nocturne et dans les mains duquel il allait remettre la malade. Il me suffit d'une seconde pour le comprendre: la Bouveron ne s'était pas trompée. Raillard savait qui j'étais, et déjà le médecin avait cédé la place au Jacobin. Pas tout à fait encore, puisque au lieu de m'avoir dépêché ses estafiers, il venait lui-même, avec son confrère. Il ne m'adressa pas la parole, mais je retrouvai dans ses yeux clairs le sinistre reflet d'acier de notre première rencontre. Couturier, lui, avait une honnête physionomie d'officier de santé. Son expression habituelle devait être la bonhomie craintive. Visiblement, il tremblait devant Raillard. Il avait été son concurrent timide avant 89. Depuis il était son suppléant épouvanté, en attendant qu'il devînt sa victime. Il n'était, en aucune manière, son complice. Je l'aurais deviné rien qu'au salut par lequel il répondit au mien, alors que la raideur significative de l'autre ne laissait aucun doute sur ses sentiments à mon égard. J'avais pris le parti, décidé à tenir mon rôle jusqu'au bout, de me présenter moi-même. A m'entendre proférer les syllabes de mon nom supposé, Raillard esquissa un geste réprimé aussitôt. Il venait de voir les yeux de la malade fixés sur lui. Le médecin avait de nouveau dompté le révolutionnaire. Il allait le dompter encore, après quelle lutte intérieure? L'événement m'a permis d'en mesurer l'intensité.
Je m'étais retiré pour permettre à ces messieurs une consultation qui dura une longue heure. Je ne fus pas peu étonné, quand la porte se rouvrit, de voir le docteur Couturier reparaître seul.
--«Raillard est parti par l'autre sortie,» me dit-il. Puis, à voix basse, comme s'il eût appréhendé d'être entendu par le terroriste à travers l'espace: «Monsieur,» continua-t-il, «je ne veux pas savoir qui vous êtes. Raillard, lui, le sait. S'il ne vous a pas fait arrêter aujourd'hui, c'est que le devoir médical l'en a empêché... Devant son insistance à me demander si je croyais que la malade pût supporter une grande émotion sans être reprise d'accidents nerveux, peut-être mortels, j'ai compris qu'il se faisait un scrupule, appelé auprès d'elle comme médecin, de lui infliger une secousse morale qui la tuerait... Ah! c'est un homme bien étrange, et qui n'est pas ce que l'on croirait d'après certaines choses!... Il y a cinq ans seulement, il n'avait jamais fait que du bien à Morteau, et même à présent, voyez, par souvenir pour sa femme, il n'a inquiété personne ici, dans cette maison que l'ancien curé a léguée à sa servante.»
--«Et il a fait guillotiner M. François!» interrompis-je.
--«Ah! on vous a raconté?... Oui, c'est abominable, abominable!... Mais Raillard a cru que c'était son devoir. Il est persuadé que l'on assurera le bonheur de l'humanité pour toujours, avec certaines exécutions... D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela... Il s'agit de vous... Tant qu'il croira votre femme en danger, il vous épargnera... Ensuite?...»
Il avait hoché la tête d'un geste sinistre.
--«Merci, monsieur,» lui répondis-je en lui serrant la main. «Je devine que vous avez exagéré certains symptômes observés chez la malade pour impressionner M. Raillard... A moi, vous direz la vérité. Ma femme est-elle vraiment en danger?...»
--«Je ne le crois pas,» répliqua-t-il. «Contrairement à Raillard, je suis persuadé que le système nerveux est très intact et qu'aucun accident cérébral n'est plus à craindre...»
--«Croyez-vous qu'elle pourrait partir d'ici, cette nuit, sur une civière?» demandai-je brusquement.
--«Ce serait bien dangereux,» répliqua-t-il après un instant de réflexion... «Oui, bien dangereux...»
--«Est-ce absolument impossible?» insistai-je.
--«Impossible?... Non,» fit-il après un nouveau silence. «Sauvez-vous plutôt seul,» ajouta-t-il.
--«La laisser entre les mains de cet homme pour qu'une fois guérie, il lui fasse couper le cou?...» m'écriai-je. «Jamais!... Oui ou non, le considérez-vous comme capable de l'envoyer à la guillotine, quand il ne verra plus en elle une malade, surtout si je me suis échappé. Répondez?...»
--«Oui,» répondit le médecin. Puis, comme effrayé de sa propre audace, il prétexta la nécessité de retourner auprès de l'accouchée faire un pansement avant la nuit. Quant à moi, mon parti était pris. Raillard m'avait épargné, sûr que je ne m'enfuirais jamais seul. Dans cette certitude, il était probable que la surveillance de la maison ne serait pas très étroite. Sitôt Couturier parti, j'obtins de Mlle Bouveron l'adresse de quelqu'un sur lequel je pusse absolument compter. A la nuit tombante, je m'échappai par une fenêtre de derrière qui donnait sur une étroite ruelle, après avoir constaté qu'il n'y avait, pour épier les allées et venues, qu'un seul individu, attablé dans un cabaret à quelques pas de la porte. A prix d'or, j'obtins de l'homme chez qui la Bouveron m'avait envoyé, qu'un de ses camarades et lui se trouvassent dans la ruelle en question, vers minuit, avec un brancard. Je réveillai ma femme, que je mis au courant de mon projet, en lui disant la vérité. Alors, et cela me rend ce tableau de la _Nativité_ plus cher encore, cette créature héroïque me demanda cinq minutes pour faire une suprême prière si elle devait passer dans cette fuite, et elle la fit, tournée vers cette image de la Vierge et du Sauveur. Je regardai une dernière fois dans la rue. Le cabaret était toujours éclairé. L'espion dormait, les bras sur la table et la tête sur les bras. Ce pouvait être un sommeil simulé... J'étais dans un de ces moments où l'on risque le tout pour le tout. La civière que nos complices s'étaient procurée chez le fossoyeur,--un autre fidèle de la mémoire de M. François, mais quel symbole!--fut introduite par la fenêtre. Nous y plaçâmes la mère et l'enfant et nous la sortîmes par la même voie. Il était convenu que si nous rencontrions une patrouille, les porteurs diraient qu'ils allaient avec une malade à l'hôpital. Je devais les rejoindre sur une route où Mlle Bouveron me conduirait une demi-heure plus tard. La ville n'étant pas close de murs, cette évasion pouvait s'exécuter par un jardin abandonné de ses propriétaires. Il y avait quatre-vingt-neuf chances contre une pour que nous fussions pris. Les médecins à qui j'ai raconté depuis ce tragique épisode m'ont tous dit que la mort d'une femme accouchée de la veille, était, non pas probable, mais certaine, dans des circonstances pareilles. Il n'en est pas moins vrai que le lendemain, à midi, je me trouvais avec Henriette dans une chambre d'un petit village de la frontière suisse: elle couchée, son fils suspendu à son sein, et vivante, bien vivante, et l'enfant vivant, bien vivant. La Providence avait permis que ma folie fût une sagesse. Nous étions sauvés.
VII
... Je viens de regarder ce tableau de la _Nativité_, une fois encore, après avoir repassé en esprit les heures effroyables de ce Noël 1793, et j'ai dit devant lui une prière pour les âmes des cinq personnes qui payèrent de la vie leur charité envers nous: le docteur Couturier d'abord, puis Mlle Bouveron, Mme Poirier, enfin Jean Nadaud et Louis Fauverteix, les porteurs de la civière. Que leurs noms vous restent à jamais vénérables, mes enfants! C'est sur eux que la colère de Raillard s'exerça, quand il sut que sa proie lui échappait. L'implacabilité avec laquelle il fit emprisonner, juger et exécuter même son confrère d'hôpital, même la sœur de lait de sa femme, l'atteste: cette conscience faussée prétendit expier ainsi sa faiblesse d'un moment, devenue à ses yeux un crime de lèse-nation. Il ne s'est point pardonné de ne pas m'avoir fait moi-même arrêter sitôt découvert. Je viens de prier aussi pour lui, pour que ses forfaits lui soient remis, à cause de cette faiblesse, et, après tout, de sa sincérité. Je l'aurais certes envoyé à l'échafaud, comme on a fait justement, après la chute de Robespierre. Mais je l'aurais condamné sans le mépriser. Je ne le méprise pas encore aujourd'hui. Je le plains. Je suis sans doute le seul au monde à éprouver ce sentiment. Cet homme, d'une telle bonne foi pourtant, a laissé à Morteau et dans tout le pays de Doubs un souvenir exécré. Quand je revins dans cette petite ville au retour de l'émigration, son nom n'était prononcé, comme de son vivant, qu'avec épouvante. J'entreprenais ce voyage pour essayer de retrouver les traces de mes sauveurs. J'appris leur supplice. J'ai été récompensé de ce pèlerinage par la découverte, chez le fils de la mère Poirier, de cette toile, dont il avait hérité. Ce pauvre paysan me céda cette relique que j'ai eue toujours avec moi depuis. Je veux qu'elle ne vous quitte jamais non plus, mon fils. Les copies que j'en ai fait faire sont pour rester toujours auprès de mes autres enfants. Je vous répète, et à eux, que, sans elle, j'aurais sans doute fini assassin et suicide. Puissiez-vous, vos frères et vous, recevoir d'elle la même leçon de foi dans la Providence et d'acceptation chrétienne qu'elle m'a donnée dans une heure affreuse!
Septembre 1907.
II LES COUSINS D'ADOLPHE
_A Charles Du Bos._
Parmi les dîners périodiques qui réunissent à Paris, dans un cabinet de restaurant, des artistes, des écrivains, les compatriotes d'une même province, des camarades de lycée, d'école, d'atelier, d'anciens collègues de ministère, que sais-je? aucun n'a passé plus inaperçu que celui qui s'intitulait énigmatiquement: _les Cousins d'Adolphe_. Il fut fondé, voici quelques années déjà, par une demi-douzaine de fanatiques du célèbre roman de Benjamin Constant. C'était l'époque où M. Maurice Barrès venait de publier _Un Homme libre_, et cette _Méditation spirituelle_ sur l'amoureux de Mme Récamier qui commence: «J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se contenir... J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et le scepticisme, par l'exaltation et le calcul...» et la suite, jusqu'à l'_Oraison_: «Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée...» Ces pages subtiles et passionnées donnèrent à six ou sept jeunes gens l'idée d'une réunion bi-annuelle, sous l'invocation du chef-d'œuvre de cet homme supérieur, mais incohérent, auquel ils auraient volontiers dit, comme l'_Homme libre_: «Je te salue avec un amour sans égal, grand Saint, l'un des plus illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai _moi_, qu'ils ne parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans cesse ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes...» Ces jeunes gens s'appelèrent les _cousins d'Adolphe_, et il faut croire qu'en dépit du paradoxe un peu enfantin qui les avait décidés à cette parenté imaginaire, ils avaient réellement entre eux des points de sympathie d'esprit très intimes. Fondé en 1889, le dîner des _Adolphes_ dure encore en 1909. La demi-douzaine n'est plus qu'un _quatuor_. Les cheveux noirs ou blonds sont devenus gris, ou s'en sont allés. Les trente ans sont devenus le demi-siècle. Et cependant les _Adolphes_ continuent de _sodaliser_--pour employer le mot d'un d'entre eux--au printemps et à l'automne. Je ne sais plus s'ils professent la même adoration pour la fin d'existence de Benjamin et son désarroi: «Toi-même, vieillard célèbre et mécontent, tu ne pus résister au plaisir de te déconsidérer...» Deux sont membres de l'Institut. Je ne sais pas non plus s'ils continuent d'admirer les «détours un peu brusques» des convictions de leur grand cousin, lors des Cent-Jours. Un des _Adolphes_ est à la Chambre le chef intransigeant d'un des groupes de l'opposition. Mais ce dîner au surnom naïvement agressif, c'est leur jeunesse, et ils s'obstinent à maintenir le rite de la fondation. Il y a toujours à leur table deux couverts mis pour deux _cousins d'Adolphe_: MM. Dominique et Muller, qui ne sont jamais venus,--et pour cause. Dominique, c'est Beyle qui signait ainsi ses lettres! Muller, c'est le pseudonyme que Gœthe avait pris pour voyager _incognito_ en Italie!
Ce n'est pas manquer à la discrétion que de donner ces détails. Ils ne trahiront pas l'individualité vraie de ces inconnus. Ils prouvent seulement que ces fidèles de Benjamin étaient fortement teintés de littérature, quoiqu'il n'y ait jamais eu parmi eux qu'un homme de lettres professionnel. Mais tous, diplomates ou officiers, peintres ou simples oisifs, écrivaient peu ou prou. Ils étaient convenus, dès le premier dîner, de raconter chacun une anecdote à toutes les réunions, et ils sont demeurés fidèles à cette règle. Un d'eux, ce n'était pas l'homme de lettres,--autre paradoxe--s'avisa de tenir les archives de ces agapes et de transcrire le lendemain les récits de la veille. Les pages se sont accumulées. Les archives font aujourd'hui, à quatorze anecdotes par an, puis douze, puis dix, puis huit, un recueil d'une centaine d'historiettes, les unes, véritablement _Adolphiennes_, ainsi qu'il convenait à des jeunes gens adonnés à la culture de leur _moi_, les autres d'une plus large humanité,--c'est l'âge qui veut cela. Ayant eu entre les mains les gros cahiers où ces documents sont consignés, j'ai demandé au complaisant _cousin d'Adolphe_ qui me les avait prêtés, la permission de copier moi-même quelques-uns de ces récits et de les publier. Voici donc, prises un peu au hasard, six de ces _chroniques_ d'aujourd'hui, toutes empreintes de ce que l'analyste de l'_Homme libre_ appelait «le vif sentiment du précaire». Oh! la saisissante image qu'il a trouvée et qui pourrait servir d'épigraphe à ces archives, si elles sont jamais données dans leur entier: «J'ai vu un boa mourir de faim autour d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve intangible...»
III
UNE RESSEMBLANCE
Vous avez certainement lu, ces temps derniers, dans les journaux, la mort du comte Michel Steno, tué l'autre semaine dans une collision d'automobiles, comme il allait de Mestre à sa villa du Frioul. Cette nouvelle n'a été pour vous qu'un fait divers de l'ordre le plus banal. Pour moi, elle a évoqué une image d'autant plus saisissante que le caractère tragique de cet accident contrastait davantage avec le souvenir que je garde de lui. J'ai raconté ailleurs une des aventures de ce charmant Italien que j'ai[5] beaucoup fréquenté à Venise, sa patrie, à Rome, à Saint-Moritz, à Madrid.--Je m'y trouvais avec lui dans le délicieux printemps de 1886,
... O gioventù, primavera della vita! O primavera, gioventù dell'anno!...--
à Paris enfin. Ces simples noms de villes, ainsi mis à côté les uns des autres, révèlent assez les goûts cosmopolites de ce fils des doges, que vous eussiez pris, à le rencontrer, pour un Anglais d'une haute classe. Ce faisant, vous lui eussiez procuré le plus naïf et le plus vif plaisir. Au fond, très au fond, Michel était, comme tous les Italiens, passionnément de son pays et de sa ville. Mais comme tous les Italiens aussi, il avait une terreur morbide, une _phobie_ presque du provincialisme, un désir exaspéré de participer à cette grande vie Européenne dont la péninsule a été longtemps comme exclue. Cette furie d'_Européanisme_, que Mazzini a le premier formulée en politique est le trait dominant de l'Italie actuelle. Ses vastes efforts collectifs en sont marqués, et les petites ambitions individuelles de chacun de ses représentants. En voulant que le comte Steno fût _a casa_, au _Cercle de l'Union_ à Paris, au _Turf_ ou au _Traveller's_ à Londres, au _Veloz_ à Madrid, à la _Cascia_ à Rome, Michel réalisait ce programme patriotique à sa manière. Sans doute, cette nouvelle direction de l'âme italienne était dans la nature des choses. Mais comment ne pas regretter la forte saveur locale d'autrefois? Que j'ai souvent pensé, par exemple, à frayer avec cet élégant Steno, qu'il avait déformé son type en le _cosmopolisant_! Je l'aimais pourtant, précisément à cause des linéaments tout Vénitiens que je discernais en lui. Sous l'anglomane, je démêlais le patricien qu'il eût été au dix-huitième siècle, le Magnifique, friand de voluptés fines, tel qu'il apparaît dans les peintures de Guardi et de Longhi, ou dans les mémoires de ce génial ruffian de Casanova. Il en avait le je ne sais quoi de délicat et de noble, même dans la galanterie; une espèce de lenteur, comme une sérénité aristocratique, même dans la passion. Avec son grand air d'ancien portrait, sa belle mine à la Titien, ou mieux à la Morone, il avait eu bien des liaisons. Ses succès de femme ne l'avaient rendu ni fat, ni vulgaire, comme il arrive si souvent. C'est qu'il avait su _penser ses plaisirs_. Je me le rappelle, surtout dans les longues soirées de ce printemps Madrilène auquel je faisais allusion, s'abandonnant à des demi-confidences. Il me contait alors de ces anecdotes significatives, pour lesquelles je donnerais bien des romans célèbres. Il y a dans les lettres de Stendhal une phrase qui caractérise joliment cette conversation de certains séducteurs: «On admirait chez lui une foule d'idées fines et justes, si l'on venait à parler des femmes. _Il les connaissait parce qu'il avait eu besoin de leur plaire et de les tromper._» Je voudrais rapporter une de ces anecdotes. Elle caractérise assez exactement le tour d'esprit et la sensibilité de ce personnage original. Et puis, elle illustre une théorie qui lui était très chère--il y est revenu devant moi souvent--sur ce que j'appellerai, d'un mot pédant: la loi des ressemblances. Steno prétendait que deux êtres, s'ils ont entre eux des similitudes profondes de traits, de regard, de gestes, de voix, ont aussi des similitudes profondes de destinée. «Les gens de la même espèce animale,» disait-il, «font toujours en toute circonstance la même espèce d'actions.» Mon expérience m'a conduit à croire qu'il avait raison. Il aurait eu tort, que ce petit récit conserverait encore, me semble-t-il, un intérêt de curiosité sentimentale. Je le transcris, tel qu'il me le faisait, ou à peu près, par une douce nuit d'été, non plus à Madrid, mais sur la terrasse d'un restaurant des Champs-Élysées, où j'ai tant causé avec lui, avec Barbey d'Aurevilly, Lord Lytton, Georges Brinquant, le sculpteur Maurice Ferrari, Luigi Gualdo... Que d'ombres!
[5] Voir _la Seconde mort de Broggi-Mezzastris_ dans le présent volume.