La dame qui a perdu son peintre
Part 12
Attendre jusqu'à demain? Le pourrais-je?... Et si je ne le pouvais pas, que devenir? Laisserais-je ma femme, ma chère femme, mourir peut-être devant moi, et avec elle l'enfant, sans avoir appelé le seul médecin qu'il y eût à cette heure dans cette ville? Et l'appeler, c'était ce faux passeport montré à ses yeux d'inquisiteur, c'était des questions posées auxquelles il faudrait répondre. Au moindre soupçon, c'était l'arrestation, c'était la mort, pour moi certainement, pour Mme de Fleury sans doute, et sans doute pour les deux humbles sœurs dont l'une nous avait recueillis gisant sur la neige, dont l'autre nous logeait maintenant. Dévoré par cette inquiétude, de quelle course hâtive je redescendis vers le faubourg où habitait Mlle Bouveron, et avec quelle angoisse je vis s'avancer la vieille fille au-devant de moi sur le pas de la porte! Déjà elle m'interrogeait:
--«Madame vient d'être bien mal...» disait-elle. «C'est pour cette nuit, j'en suis sûre. Vous n'amenez pas M. Couturier?...» Et quand je lui eus expliqué le résultat de ma visite. «M. Raillard?» s'écria-t-elle en joignant ses mains avec un geste d'horreur. Elle répéta: «M. Raillard?... C'est lui qui a fait arrêter et guillotiner M. François... Ah! monsieur, s'il sait seulement que vous êtes ici, vous et madame, vous êtes morts.»
C'est sur ce cri de détresse que j'entrai dans la chambre. Henriette, couchée à présent dans un lit, me montra un visage où je lus l'agonie. Ses traits décomposés, son teint livide, la fixité hagarde de son regard, le battement de ses paupières, ses doigts crispés sur la couverture annonçaient l'imminence d'une de ces crises nerveuses dont s'accompagnent souvent les accouchements prématurés. Elle me reconnut et me fit signe qu'elle ne pouvait pas parler. Son souffle était court, sa mâchoire contractée. Elle eut la force de prendre ma main, qu'elle mit sur sa poitrine. Je sentais aux pulsations de son corps, comme à la chaleur de ses doigts, que la fièvre la brûlait. Ma présence pourtant lui fit du bien. Les secousses dont ses membres étaient agités s'arrêtèrent pour quelques instants. Elle respira plus régulièrement, et elle se retourna vers le mur, comme si elle allait essayer de dormir. Après dix minutes de ce faux sommeil, de nouveaux phénomènes se manifestèrent qui ne pouvaient plus laisser cette espérance d'une attente jusqu'au lendemain. Les convulsions reprenaient plus violentes. Elles se calmèrent encore, pour revenir, plus fortes chaque fois. La bonne Bouveron allait et venait entre la cuisine et sa chambre, me proposant tour à tour tous les remèdes que lui suggérait son expérience de commère de village. Son épouvante augmentait la mienne, à cause d'un très petit détail, mais trop significatif: évidemment elle croyait que ma femme allait mourir, et elle continuait à ne pas même prononcer le nom de Raillard. Le connaissant, elle considérait donc comme inutile tout appel à la pitié du révolutionnaire. Que pouvait-il arriver pourtant si je m'adressais à lui? Qu'il me fît arrêter sur le champ comme suspect, que ma femme agonisât toute seule. Notre situation était bien terrible. Séparés, elle serait pire. Non, je ne devais pas courir ce risque, plus effrayant que tout le reste; et je répétais mon cri d'avant la rencontre avec Mme Poirier: «Que faire? que faire?...»
IV
A ce moment, et dans l'intervalle d'une de ces crises de douleur aiguë, devant lesquelles mon ignorance et mon impuissance me désespéraient, une idée abominable traversa ma pensée. Je n'étais pas très croyant à cette époque. Comme la plupart des hommes de ma classe, l'esprit de scepticisme émané de Voltaire et de l'Encyclopédie m'avait touché. Je comprends aujourd'hui que j'ai subi là une de ces tentations, comme l'éternel ennemi--l'_antiquus hostis_ dont parlent les Pères,--nous en inflige aux heures décisives de notre existence. J'avais posé mes pistolets sur une table, en revenant de mon inutile visite chez M. Couturier. Comme je m'accoudais pour prendre ma tête dans mes mains,--le geste instinctif du désespoir,--un de mes coudes se heurta contre une des crosses. J'eus un sursaut soudain de tout mon être. J'avais oublié que ces armes étaient là, et chargées. Arrivé à l'extrémité du malheur, il y a toujours un moyen sûr de s'en affranchir. J'avais à ma portée de quoi faire taire cette plainte de bête blessée que poussait ma pauvre Henriette et qui dénonçait ses intolérables souffrances; de quoi faire taire aussi la plainte de mon cœur, cœur d'amoureux, cœur de Français,--cette agonie de ma jeune femme, dans cette maison inconnue, à quelques lieues de la frontière, après cette fuite loin du foyer ancestral, qu'était-ce qu'un sinistre épisode de l'immense désastre public? Malgré tout, car la nature a de ces énergies qui défient les craintes les plus justifiées, malgré tout, un enfant pouvait naître. Pour quel sort? Destiné à quelles misères? Avec cette rapidité dans le raisonnement qui nous découvre, à de certaines minutes, et d'un seul coup d'œil, tout le passé et tout l'avenir, je vis cet enfant, si c'était un garçon, grandir dans l'exil, revenir dans son pays chargé du poids inutile d'un grand nom, sans fortune pour le soutenir, étranger à la France issue de la Révolution,--un Émigré à l'intérieur. Si c'était une fille, les difficultés ne seraient pas moindres. Que deviendrait-elle? Comment l'élever? Où? Pour quel mariage?... J'avais pris un des pistolets, puis l'autre... Une petite pression sur une des gâchettes, et cet enfant ne naissait pas, et sa mère cessait de souffrir. Une seconde pression sur la seconde gâchette, et le malheureux homme qui avait commis la folie de se marier en pleine Terreur, se reposait, lui aussi, pour jamais. Je dis tout haut: «Oui, cela vaut mieux.» Une horrible volonté s'exprimait dans ce cri. Il faut que cette confession soit écrite, et je l'écris avec horreur, avec remords. Cette heure a été vraie. Je l'ai vécue. Durant cette nuit du 24 au 25 décembre 1793 il y eut un instant où j'ai été un assassin et un suicide. Oui. J'ai résolu de tuer ma femme et avec elle le fruit de notre mariage. J'ai résolu de me tuer. J'ai armé mes pistolets pour cela. J'en ai vérifié la charge et la pierre. Voilà pourquoi, mon fils, je veux que vous gardiez toujours auprès de vous ce tableau de piété dont Dieu s'est servi pour me sauver du plus hideux, du plus inexpiable des crimes...
Je m'étais levé, cette résolution prise. Car elle était prise. Je m'étais dit: «Dans un quart d'heure j'agirai. Je la tuerai et je me tuerai ensuite.» Une tranquillité, que je n'hésite plus à qualifier de diabolique, avait succédé en moi à l'atroce agitation de tout à l'heure. La malade aussi traversait des moments moins agités. Elle avait cessé de gémir. Je saisis la misérable chandelle dont s'éclairait cette scène de désespoir, afin de revoir ces traits qui m'avaient été si chers, une dernière fois. Comme je m'approchais du lit, la lumière porta sur une toile suspendue dans l'alcôve, qui avait été celle du prêtre-martyr. Cette toile était cette «Nativité» que je vous lègue. Comment expliquer, sinon par une faveur providentielle, que je n'y eusse prêté aucune attention jusqu'alors, et que, tout d'un coup, à cette place, j'aie regardé cette peinture et que j'en sois demeuré si profondément saisi? Je vous l'ai dit: je n'avais pas gardé intacte la foi de mes premières années. Pourtant je l'avais eue, et très fervente. Sans doute j'avais aussi subi, à mon insu, une autre influence: la piété de celle que je me préparais à assassiner par excès d'amour... Mais à quoi bon tenter d'expliquer un de ces retournements intimes de l'âme, aussi mystérieux qu'ils sont irrésistibles? Entre le sujet traité par cette toile et l'épreuve que je traversais dans cet instant même, il y avait une analogie trop frappante pour que je ne la sentisse pas: «_Et Marie enfanta son Fils premier-né. Elle l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie._» Je lus à mi-voix ces mots écrits sur le cadre, et je me mis à songer... L'enfant dont la venue prochaine arrachait à ma femme ces gémissements, c'était, lui aussi, un premier-né. Nous aussi, ses parents, nous étions errants, sans place où nous reposer, abrités dans un asile de hasard. Je regardai de plus près la toile. Le peintre avait voulu qu'en levant les yeux Joseph et Marie pussent reconnaître, au-dessus du berceau de leur fils, l'instrument de son futur supplice. La singulière idée qu'il avait eue de dessiner ainsi une croix sur le mur par l'ombre portée des barreaux n'aurait peut-être intéressé dans d'autres circonstances que ma curiosité. Remué comme j'étais dans les fibres les plus secrètes de ma personne, ce symbole me révéla soudain son enseignement avec une force souveraine... Combien de temps passai-je ainsi à contempler tour à tour ce groupe des parents, le Sauveur endormi, la silhouette de cette croix dressée auprès de ce sommeil? Je n'en sais rien. A les regarder? Non. A écouter une voix échappée d'une bouche invisible et qui me disait: «_Ecce homo!_ Voilà l'homme. Auprès de toutes les naissances, il y a une menace, puisqu'auprès de toutes il y a une certitude de mort et que nous ne venons au monde dans la douleur que pour en sortir dans la douleur. Cette menace, ces parents l'acceptent. Ils sont agenouillés. Ils prient. Cet enfant l'accepte. Il dort. Les uns et les autres acceptent la vie, avec ce qu'elle a d'inconnu et de redoutable, et pour ceux qui la donnent, et pour celui qui la reçoit. Cette mère sera crucifiée dans la chair de son fils. Elle le sait et elle ne se révolte pas. Cet époux sera crucifié dans le cœur de son épouse. Il le sait et il ne se révolte pas. Cet enfant connaîtra les tortures de la plus cruelle agonie, la sueur de sang, l'abandon de ses amis, la trahison de Judas et son baiser, l'outrage d'un peuple, les soufflets, les crachats, les clous dans ses pieds, les clous dans ses mains, l'éponge de fiel, le coup de lance. Son martyre est là, prédit sur ce mur par ce jeu de lumière et d'ombre qui dessine là cette croix. Il le sait et il ne se révolte pas... Et toi?... Ah! lâche, lâche!...» En rédigeant ces phrases à la distance de tant d'années, je leur donne une précision qu'elles n'ont certes pas eue. Je suis très sûr cependant qu'elles expriment les pensées qui s'agitèrent en moi tandis que je regardais le tableau. Puis revenu auprès du lit de ma femme, je m'abandonnai à une méditation dont je sortis pour dire à mon hôtesse, brusquement:
--«Où habite M. Raillard? Je veux aller le chercher.»
--«Vous voulez aller chercher M. Raillard?» répéta la Bouveron, épouvantée. «Oh! mon bon monsieur, ne faites pas cela! Nous sommes morts, tous les trois, s'il sait que vous êtes ici, madame et vous, et que je vous cache...»
--«Où habite-t-il?» insistai-je. «Ne voyez-vous pas que ma femme va mourir, s'il ne vient pas de médecin? Vous avez été si bonne pour nous,» continuai-je, «que je ne veux pas vous avoir mise en danger... Je dirai que je suis entré chez vous en vous menaçant... Et si je suis arrêté, vous trouverez là de quoi vous récompenser.» J'avais tiré de ma poche un des sachets où étaient cousus mes diamants. La bonne femme esquissa un geste de refus. A cette seconde, un cri plus aigu d'Henriette déchira l'air.
--«Je vais vous indiquer la maison de M. Raillard...,» dit la vieille fille. «Je vous aurai averti. Si vous ne revenez pas, je ferai ce que je pourrai pour Madame. C'est la nuit de Noël...» Et elle aussi regardant du côté du tableau, elle ajouta: «La bonne Mère et M. François nous protégeront...»
V
Le simple prêtre de province, le curé martyr de Morteau ne s'était guère douté jadis, en achetant cette _Naissance du Christ_ d'un confrère besogneux, comme j'ai su depuis, qu'il suspendait au mur de sa chambre une image de piété destinée à s'associer à un drame moral comme celui que je traversais, et capable en même temps de rendre de la force à l'humble servante qui en avait hérité. Tout bon chrétien que je suis devenu, je ne crois pas à cette action directe des morts sur les vivants à laquelle la dévotion de cette âme primitive faisait appel. De l'entendre exprimer cette foi si profonde me fut cependant un réconfort. J'en avais besoin dans la démarche que j'osais entreprendre. Je ne réalisai la folie de ma témérité qu'à l'instant où je me trouvai introduit dans le cabinet du redoutable partisan dont j'allais implorer l'aide médicale. Mais était-il encore un médecin, un pitoyable guérisseur de la misère humaine, le dur personnage qui se tenait là dans le silence de la nuit, assis à une table encombrée de dossiers? Voilà encore un détail que j'ai su depuis: les Jacobins avaient organisé leur police secrète en un petit nombre de circonscriptions auxquelles présidaient les plus sûrs de leurs adeptes. Ces inquisiteurs inconnus, et qui, pour la plupart, n'exerçaient aucune fonction apparente, furent les vrais dictateurs de ces terribles années. Un Danton, un Saint-Just, un Robespierre pliaient devant eux. De sa chambre de Morteau, Raillard avait de la sorte sous sa surveillance toute la Franche-Comté. Il venait sans doute de recevoir un document qui satisfaisait sa haine furieuse contre les ennemis de la Révolution, car une joie sauvage éclairait son front lorsqu'il se retourna pour me dévisager. Par quel mystère une physionomie comme celle-là, si intelligente et si fière, s'associait-elle à cette besogne de haine et de sang? Comment ces yeux, d'où émanait une telle ardeur d'enthousiasme, se consacraient-ils, sans en verser des larmes de remords, à des enquêtes d'ignoble mouchardise? Mon intuition ne m'avait pas trompé. Raillard n'était ni un jouisseur comme l'immonde Danton, ni un envieux comme le sinistre Robespierre, ni un bas coquin comme l'abject Fouquier-Tinville. Il était de bonne foi dans sa criminelle aberration. Il croyait vraiment régénérer la France en extirpant l'élément empoisonné de la vie nationale. Faire guillotiner un aristocrate, c'était pour lui une opération légitime, pareille à celles qu'il avait si souvent exécutées dans sa profession première: l'amputation d'un membre gangrené. C'était sa mission en ce monde, sa pensée fixe que cette monstrueuse mutilation du pays. Il y voyait un redressement. Il m'accueillit, en effet, comme quelqu'un qui n'a pas trop de tout son temps pour une tâche de conscience.
--«Je suis occupé, citoyen,» me dit-il, «très occupé. Je travaille pour la patrie. Si tu as quelque chose à me communiquer qui puisse servir la nation, fais vite. Sinon...»
--«Ma femme est mourante», lui répondis-je, simplement, «et le citoyen Couturier est absent. On m'a envoyé chez vous...»
--«Qui, on?» répliqua-t-il, d'une voix dure. Cet appel à son métier lui était odieux. Et puis, ce «vous» que j'avais employé par habitude... «Et toi-même?» continua-t-il. «Qui es-tu?»
Mon regard ne plia pas sous le sien. Pourtant ses prunelles étaient terribles à soutenir. La perspicacité de l'homme habitué au diagnostic s'y devinait, mise au service du fanatisme le plus passionné. Mais je venais de revoir mentalement la scène de tout à l'heure: ma femme à l'agonie sur ce grabat que dominait le tableau de la «Naissance du Christ», avec sa muette éloquence, la Bouveron tremblante à la seule idée de ma visite chez le bourreau de son maître. Manquer de sang-froid, c'était trahir Henriette et mon hôtesse. Je sortis de ma poche avec le calme le plus absolu le chiffon de papier qui me faisait Suisse et je débitai mon histoire. Raillard m'écoutait en m'enveloppant, en me perçant toujours de ces formidables prunelles. Dans leur éclat bleu passait la dureté coupante de l'acier. Quand j'eus fini, il me demanda, non moins brusquement:
--«Tu es arrivé à Morteau ce soir? Et où as-tu couché hier?»
--«Près de Besançon,» répondis-je. «Je ne sais pas le nom de l'endroit.» J'étais arrivé par la direction opposée.
--«Et avant?»
--«A Besançon.»
--«A quelle auberge?»
En me posant ces questions, sa main s'était avancée vers la table. Ses soupçons étaient déjà éveillés. Un des papiers épars devant lui contenait sans doute l'indication de notre départ et de notre signalement. La grossesse avancée de ma compagne la désignait trop. Je ne connaissais le nom d'aucun hôtel à Besançon. J'étais perdu cependant, si je me troublais. Je répondis: «A l'hôtel de la Poste». Quel soulagement lorsque Raillard me répondit à son tour:
--«Et ici, où es-tu descendu?»
Il y avait donc un hôtel de la Poste à Besançon, comme je l'avais imaginé à tout hasard. Fort de ce succès, j'ose nommer la Bouveron, en racontant un roman mêlé de vérité: que ma chaise avait cassé à un moment de la route, que j'étais monté dans la voiture de Mme Poirier, que cette femme nous avait déposés chez sa demi-sœur. Tout cela n'était pas bien vraisemblable, mais quelque chose était plus invraisemblable encore: l'audace de ma présence volontaire chez le chef de la police secrète des Jacobins, si je mentais. Raillard avait froncé les sourcils, et son visage était devenu comme noir, quand j'avais mentionné mon hôtesse. Il chercha une feuille parmi des centaines d'autres, qu'il lut tout bas, en me regardant par intervalles pour comparer les détails donnés par son correspondant. Était-ce une circulaire dénonçant mon départ de Fleury? Le signalement se trouvait, sans doute, avoir été mal fait, et mon passage par Besançon contredisait les autres indications. L'instinct de défense qui se développe chez nous, à notre insu, dans les heures de danger, m'avait fait deviner le piège tendu par cette question si simple sur mon itinéraire. Ce même instinct m'avertit que le Jacobin hésitait. Une impression forte le déterminerait dans un sens ou dans l'autre.
--«Tu vérifieras tout ce que je t'ai dit demain», repris-je, sur le même ton que lui, rude et brutal, et en employant le tutoiement civique qu'il avait adopté avec moi. «Pour le moment, pense que chaque minute de retard peut coûter la vie à une femme...» Et je commençai de lui rapporter les symptômes que j'avais observés, avec d'autant plus d'insistance que dès les premiers mots je vis distinctement le médecin se réveiller en lui. On n'a pas impunément exercé un métier toute sa vie durant. Au fur et à mesure de mes indications, ce métier revenait, remontait en lui des profondeurs de ses anciennes habitudes. Il allait s'établir une lutte entre le politicien sectaire qu'il était devenu et le physiologiste de jadis. C'était sur la malade qu'il m'interrogeait maintenant, sur son âge, son tempérament, ses habitudes, ses antécédents, la date de notre mariage. Peu à peu, sa physionomie changeait d'expression. Elle s'humanisait et se détendait. Quand enfin, il me dit: «Hé bien, allons. Il n'y a, en effet pas de temps à perdre...» Il avait oublié, s'il l'avait reçue, la note qui lui annonçait la disparition du ci-devant duc de Fleury avec sa femme enceinte de plusieurs mois. J'avais souvent constaté cette sorte de dualité dans les quelques Révolutionnaires que j'avais approchés. J'avais discerné chez tous des réapparitions de leur personnalité d'avant 89. Jamais comme chez Raillard. Quand, une demi-heure plus tard, il s'assit au chevet de ma femme pour se rendre compte de son état, le Jacobin avait disparu totalement. Il ne restait plus que le praticien. On eût dit qu'il avait oublié de la manière la plus complète dans quelle maison il était et son rôle dans l'arrestation de M. François. Il s'adressait à la Bouveron pour lui demander du linge, un bassin, de l'eau chaude, comme si elle eût été une religieuse d'hôpital dans une salle de chirurgie. Il ne remarquait même pas qu'elle ne lui répondait point, et qu'en lui tendant les objets, les doigts de la servante du curé guillotiné frémissaient d'horreur.
--«Je redoute tout si l'éclampsie éclate,» m'avait-il dit. «Il faut provoquer la délivrance. J'ai eu raison d'emporter ma boîte d'instruments...»
Il pouvait être minuit quand il m'avait tenu ce discours, tout en introduisant, avec cette énergie délicate qui caractérise les vrais médecins, un coin de mouchoir entre les dents de la patiente, «afin d'éviter,» m'avait-il dit encore, «les morsures de la langue». Quel souper de réveillon, que le bol de bouillon apporté à ce moment pour soutenir nos forces, à l'accoucheur et à moi, par la pauvre Bouveron! A dix heures du matin, le travail durait encore. L'accoucheur m'avait ordonné de me tenir dans une pièce voisine, pour que mon émotion n'eût son contre-coup ni sur lui, ni sur la malade. Dieu! Quelle nuit je passais là! Enfin, un dernier cri de ma pauvre femme, suivi d'un silence, m'avertit que le suprême effort avait eu lieu. J'entendis presque aussitôt la voix de Raillard m'interpeller. Il avait cessé de me tutoyer, depuis qu'il n'était plus vis-à-vis de moi qu'un médecin:
--«Un garçon!» s'écria-t-il. Vous avez un gros garçon!... Est-il vivant, ce petit crapaud?... Tu m'as coûté bien du mal, morveux, mais tu feras un gaillard robuste...» Ses bras ensanglantés me tendaient mon fils aîné, et il ajoutait, en nettoyant ce lambeau de chair où palpitait déjà un homme:
--«Et la mère aussi vivra pour le nourrir. Elle vivra... J'en réponds... Mais j'ai eu bien peur!...»
Et ce coupeur de têtes avait un sourire de triomphe ému pour proclamer cette victoire sur la mort. O inexplicables contradictions du cœur de l'homme!...
VI
Raillard nous avait quittés vers midi, après avoir donné les instructions nécessaires, en annonçant qu'il reviendrait sûrement vers le soir avec son collègue Couturier. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que la Bouveron me supplia de nouveau: