La dame qui a perdu son peintre

Part 11

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Ce tableau, devant lequel je tombai aussitôt en arrêt, représentait un sujet bien banal: une Nativité. La peinture avait la solidité qui décèle un faire très exercé, cette minutie forte, dont la valeur reste indiscutable à travers les variations du goût. Le saint Joseph, la Vierge, le Bœuf, l'Ane, l'Enfant sur sa paille, étaient traités avec une robustesse de touche où se reconnaissait l'influence de Philippe de Champaigne, et une précision apprise en Flandre. Un détail d'une extrême originalité trahissait une imagination de poète. La scène était placée, comme d'habitude, dans une pauvre étable, éclairée par une fenêtre dont le châssis se composait de deux barreaux, coupés l'un par l'autre à angle droit. L'ombre de ce châssis se projetait sur le mur du fond, de telle manière qu'une croix se dessinait sur le crépi blanc, démesurée, fantomatique et pourtant distincte. Cet instrument du futur supplice posait sa base juste au-dessus du berceau de l'enfant divin, endormi si doucement! Entre cette croix et ce sommeil, entre cette menace et cette sécurité, le contraste était poignant. J'avais un motif pour être intéressé doublement par ce tableau. Je venais, en le regardant, de le reconnaître. Oui, j'avais déjà vu cette disposition des personnages, et ce reflet du châssis de fenêtre projeté en croix sur le mur blanc du fond. Un nom me vint aux lèvres, que je prononçai étourdiment. Il est rare qu'un collectionneur aime à posséder une réplique, et les quelques autres tableaux réunis là prouvaient que le duc, spécialisé dans les armes, ébauchait aussi un tout petit commencement de galerie.

--«Votre mémoire vous sert très bien», me répondit-il; «une copie de ce tableau existe en effet chez Mme de ***.» Il répéta le nom que j'avais dit, et qu'il est inutile de transcrire ici. «Ce sont des cousins à moi. Vous auriez pu en voir une autre chez les ***» (je ne transcris pas non plus cet autre nom) «et une autre chez les ***. Ceci est l'original, que mon grand-père a laissé par testament à l'aîné de ses quatre enfants, qui était mon père. Il a voulu que trois autres copies fussent faites pour mes deux oncles et ma tante... Mme de *** ne vous a pas dit pourquoi?» Et, sur ma réponse négative: «C'est naturel», reprit-il avec une amertume hautaine. «Quand on a consenti à servir la Révolution, certains souvenirs vous font honte.» Le père de Mme de *** a été, en effet, dans la diplomatie sous Napoléon III. J'ai oublié d'indiquer que le duc verrier est un de ces légitimistes intransigeants auxquels il a fallu l'ordre du prince qui dort à Gœritz pour qu'ils acceptassent la fusion. Il continua: «Je n'ai pas les mêmes motifs pour vous taire l'épisode qui donne à ce petit tableau une valeur de relique. Vous me permettrez de vous offrir la plaquette où j'ai fait imprimer le passage du testament de mon grand-père dans lequel il explique cette volonté. Vous lirez ces pages en vous en allant. Elles seront toujours aussi intéressantes qu'un article de journal. Et du train dont nous marchons, elles risquent fort de ressembler à ce que vous lirez dans les journaux de demain!...»

Le possesseur de cette «Nativité» s'était-il trompé en m'annonçant un récit aussi saisissant que l'idée même de cette toile, associée à une crise décisive de l'histoire de son aïeul? Le lecteur en jugera. Le duc, m'ayant donné la permission d'utiliser ce document, je le copie tel quel. Par les époques troublées comme celles que nous traversons, il est toujours sain de se rappeler quelles terribles épreuves l'expérience de certaines doctrines sociales imposa aux destinées privées, il n'y a pas beaucoup plus d'un siècle. Ce n'est pas une raison pour croire, comme M. de Fleury, à des identités absolues entre les événements. Mais la Commune est si près de nous! Comment les sentiments traversés par les hommes qui ont vécu sous la Terreur nous seraient-ils étrangers? Ce récit a donc un certain intérêt d'actualité. Le voici, sous le titre que le duc lui avait donné. _Note laissée par mon grand-père pour son fils aîné et qui explique le codicille de son testament relatif à un tableau d'auteur_ _inconnu, représentant une Nativité._ A partir de maintenant c'est le Fleury de 1793 qui tient la plume.

I

Quarante ans se sont écoulés entre le jour de Noël où j'écris ces lignes (1833) et celui dont je veux retracer l'angoisse (1793). Pourtant aucune des émotions traversées alors ne s'est effacée de mon esprit. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, distinctement, une plaine blanche de neige, entre des montagnes, une route déserte, où de rares piétons et de plus rares cavaliers cheminent, entre des arbres nus, sous un ciel livide, dans lequel le soleil découpe un disque rouge. Je revois une voiture roulant à travers ce morne paysage, sinistre comme l'atmosphère qui planait alors sur la France. Ce véhicule cahotait sur un sol dont le ravinage dénonçait l'incurie de la Révolution. Il emportait un homme de trente ans et une jeune femme de vingt. Cet homme, mon fils, était votre père, cette femme était votre mère. Elle était à la veille de vous avoir. Son état de grossesse avancée lui rendait ce voyage bien douloureux. A chaque secousse ses traits se décomposaient comme si elle allait mourir. Ses paupières se fermaient sur ses prunelles, mouillées de larmes. Puis sa volonté de ne pas ajouter à mes anxiétés lui donnait le courage de me sourire, et elle me disait:

--«Ne vous tourmentez pas, mon ami. Dites au cocher de pousser les chevaux. Dieu nous protège depuis notre départ. Il ne permettra pas que nous échouions au moment d'arriver...»

Il était en effet assez extraordinaire que nous eussions parcouru sans être inquiétés la distance entre Fleury-les-Tours et la petite ville de la Franche-Comté dont nous approchions. C'était Morteau, à huit lieues seulement de Locle, à moins d'une journée de La Chaux-de-Fonds et de la Suisse. Nous avions choisi pour sortir de France, ce chemin détourné, après avoir pris ostensiblement la route naturelle, celle de Châlons et de Nancy. Je me souviens. Tandis que nous avancions péniblement, glacés par le froid de cet après-midi, dans notre voiture achetée d'occasion et à peine close, épiant, sans en avoir l'air, la physionomie de chaque passant, avec quels remords je me reprochais de n'avoir pas émigré plus tôt! Ce n'est pas que je me fusse laissé endormir, comme tant d'insensés, par les illusions de la nuit du 4 août. J'avais toujours pensé que la tempête déchaînée sur le pays serait sans pitié et qu'elle me frapperait aussi, moi et les miens. Mais, en 91, j'avais rencontré Mlle de Miossens. J'en étais devenu amoureux, et je n'étais pas parti. Henriette n'avait plus son père. Elle habitait avec une mère malade un petit château pas très éloigné du mien. Je m'étais tout de suite considéré comme le protecteur de ces dames. D'ailleurs, ni elles ni moi n'avions encore été menacés. J'avais demandé la main d'Henriette. Nous nous étions fiancés, puis mariés. Ces événements nous avaient menés, de semaine en semaine, jusqu'au terrible mois de janvier où le procès et l'exécution du Roi inaugurèrent vraiment cette crise d'universelle consternation, si bien nommée la Terreur. Aussitôt connue l'affreuse nouvelle, j'avais dit: «Il faut partir.» A ce moment même Mme de Miossens était devenue plus souffrante. La paralysie la rendait intransportable. Nous étions restés. Je n'avais pas eu le courage de démontrer à sa fille qu'en agissant ainsi nous nous perdions, sans espérance de sauver sa mère. La malade était morte en août. Redevenus libres, nous avions remis de partir cette fois, en constatant que Fleury continuait d'être ignoré par les Jacobins de Nemours. Il en était de lui comme il en fut de Dampierre et de quelques autres demeures seigneuriales, situées un peu à l'écart, dans des contrées où ne se trouvait aucun meneur très énergique. Les lois sur les biens des émigrés étaient implacables. Nous n'avions d'autre fortune que nos deux châteaux et leurs dépendances. A la veille du premier enfant, Henriette avait hésité à le ruiner d'avance. Très pieuse, elle avait voulu voir une protection de la Providence dans la tranquillité exceptionnelle où nous venions de vivre. J'avais cédé à son désir de ne pas quitter notre manoir. Combien je me le reprochais maintenant! Un coup de foudre nous avait réveillés de cette folle sécurité. Un représentant du peuple avait débarqué à Nemours un matin. Il s'était fait remettre la liste des propriétaires de la ville et des environs. C'était une table de proscription toute dressée. Un vieux serviteur de ma famille l'avait appris: des mandats d'amener allaient être lancés contre les suspects, et naturellement contre moi d'abord. L'urgence du péril n'avait plus permis l'hésitation. C'est ainsi que nous nous trouvions sur la route de Suisse par cet après-midi de la fin de décembre. Un passeport, au nom du citoyen et de la citoyenne Chardon, procuré par le fidèle avertisseur, nous avait permis les étapes de ce long et dangereux voyage. Ce papier, revêtu du timbre de la municipalité de Nemours, me qualifiait de citoyen suisse retournant dans son pays, à cause de la santé de sa femme. La grossièreté de cette ruse en avait jusqu'ici fait la réussite. Comment imaginer qu'un duc de Fleury n'eût pas pris plus de précautions pour dépister les limiers lancés à ses trousses? A l'approche de la frontière, ce misérable chiffon de papier suffirait-il? Je me posais cette question avec une épouvante grandissante, tandis que je cherchais à l'horizon la silhouette de cette petite ville de Morteau où se jouerait le dernier acte du drame de notre salut... Vers quatre heures, elle se dessina sur le ciel, maintenant presque noir. La masse sombre des maisons offrait une physionomie si étrangement sinistre que mon appréhension d'affronter là un dernier examen de mon faux passeport devint intolérable. Le désir d'y échapper me suggéra l'idée la plus évidemment déraisonnable que je pusse concevoir:

--«Vous sentez-vous assez bien pour marcher deux heures?» dis-je à ma compagne.

--«Oui,» répondit-elle. L'expression de ses yeux aurait dû m'avertir. Mais dans ces fièvres de fuite on ne voit rien que l'issue possible.

--«Ce sera le dernier effort,» repris-je. «Il est nécessaire.» En même temps, par des coups frappés à la vitre, j'avertissais le cocher d'arrêter. J'avais engagé ce gros garçon sur sa mine nigaude, à Dijon, en achetant la voiture. Qu'avait-il pensé des voyageurs qu'il conduisait ainsi? Je me l'étais souvent demandé, et je m'étais comporté de manière à dissiper de mon mieux ses doutes, s'il en avait. Il était fou, presqu'au terme du voyage, de démentir d'un coup cette attitude. C'est pourtant ce que je fis, en descendant de voiture à une demi-lieue peut-être de Morteau, et je lui déclarai:

--«Je n'ai plus besoin de vos services, mon ami. Ma femme et moi préférons continuer la route à pied. La voiture est à vous avec les chevaux et ceci par-dessus le marché (je lui mettais dans la main un rouleau de louis), si vous repartez de ce côté (je lui montrai la route par où nous étions venus). Sinon...» J'avais tiré de ma poche un pistolet que j'armai d'un geste déterminé. Le malheureux se mit à trembler de tous ses membres:

--«Je vous obéirai, monsieur,» répondit-il, «je vous obéirai...»

--«C'est à l'instant qu'il faut partir,» insistai-je. «J'ai votre nom. Je vous écrirai l'endroit où vous devez faire adresser les objets qui resteront dans la voiture. Si dans six mois vous n'avez rien reçu, gardez tout.»

L'homme balbutia un remerciement. Il m'aida, d'une main qui continuait de trembler, à mettre sur mes épaules une espèce de havre-sac qui contenait quelques effets indispensables. J'avais dans ma ceinture une dizaine d'autres rouleaux d'or et des diamants. Il remonta sur son siège, sans presque oser me parler. Je tenais toujours à la main mon pistolet levé. Les chevaux tournèrent, avec l'accablement de bêtes fatiguées qui comptaient coucher à l'écurie. Mais leur conducteur était si impatient de n'être plus à la portée de mon arme qu'il trouva le moyen de les lancer au grand trot. Mme de Fleury et moi, nous étions seuls. Nous n'avions plus qu'à marcher en contournant la ville, pour arriver en Suisse. Elle me dit: «Je suis prête.» Et nous commençâmes à nous diriger vers Morteau, avec l'intention d'obliquer par le premier sentier à droite ou à gauche pour rejoindre la grand'route de l'autre côté.

II

Nous n'avions pas fait cinq cents pas, le ralentissement de la démarche de ma compagne me prouva que son énergie avait préjugé de ses forces. Encore cinq cents autres pas, elle s'arrêta: «Je ne peux plus,» dit-elle, et, se laissant tomber sur une pierre, elle éclata en sanglots.

--«Je souffre trop,» gémit-elle. Ses mains s'étaient portées sur sa ceinture. Quoiqu'elle fût enveloppée d'un manteau, la déformation de son pauvre corps était trop visible pour que cette exclamation et ce geste ne donnassent pas à ce cri de douleur la signification d'une menace, à laquelle je n'avais pas voulu songer. Henriette était tout près d'achever le huitième mois de sa grossesse. Si elle allait accoucher avant terme, là, sous cette bise froide, sur cette neige gelée, loin de tout secours!... J'essayai de la soulever de terre pour l'emporter, où?... où? Mais vers la ville dont la silhouette toujours dressée sur l'horizon m'avait épouvanté tout à l'heure, et maintenant elle m'apparaissait comme l'asile où du moins ma bien aimée aurait un toit pour protéger sa chair frissonnante, un lit pour étendre ses membres secoués par le grand travail, des langes pour recevoir notre enfant, s'il devait naître! J'étais robuste alors et jeune. Je lui demandai d'assurer ses bras autour de mon cou et je marchai encore deux cents pas avec cet adoré fardeau... Et puis, je sentis moi-même ma vigueur défaillir. Je dus m'arrêter à mon tour.

--«Tu vois bien,» reprit-elle, quand je l'eus reposée à terre, et d'une voix si faible que je l'entendais à peine: «Tu vois bien que c'est impossible. Embrasse-moi, mon ami, et dis-moi adieu... Oui, _à Dieu_,» répéta-t-elle en séparant les deux mots, «laisse-moi à Lui, qui me sauvera s'il veut me sauver. Et s'Il ne le veut pas, Il sait pourquoi et je ferai mon sacrifice... Mais toi, va-t'en, va-t'en, mon amour! Qu'ils ne te prennent pas! Qu'ils ne te lient pas tes chères mains! Qu'ils ne te...» Agenouillé devant elle, j'essayais de l'apaiser. Le geste passionné, par lequel elle serra ma tête contre son cœur, avait une horrible éloquence. Elle voyait la guillotine et le couperet. «Allons, adieu... Et va-t'en!»

--«Non,» lui répondis-je. «Je ne te quitterai pas... Mais que faire, que faire?»

--«Partir,» insista-t-elle, «leur échapper, toi, du moins...»

--«Oui,» m'écriai-je, «mais avec toi... Écoute...» Un petit bruit de grelots se faisait entendre au loin. «C'est une voiture qui approche. Notre homme revient pour aller nous dénoncer... Ah! si c'était lui! Mais qui que ce soit, il faudra bien qu'il nous prenne!»

Ainsi, moins d'une heure après avoir renvoyé, au risque de la vie, une voiture qui était à moi et un cocher dont j'étais presque sûr, j'allais comme un voleur de grand chemin, arrêter, à la nuit tombante, l'équipage d'un voyageur inconnu avec lequel je devrais sans doute me battre! L'incohérence de mes résolutions dans des circonstances si graves eût mérité un châtiment. Il me fut épargné. Ce voyageur se trouvait être une femme d'un certain âge qui conduisait à la ville, non sans redouter elle-même une mauvaise rencontre, au trot d'un mauvais bidet, une carriole chargée de légumes. Cinq minutes de conversation suffirent pour qu'elle devinât la vérité:

--«Montez, madame,» dit-elle à Henriette après les premiers pourparlers, «et vous aussi, monsieur. Mais ne répondez pas à la barrière. On reconnaîtrait que vous n'êtes pas d'ici, ni de Suisse,» ajouta-t-elle. «Je dirai que vous êtes des cousins à moi... Je vous mènerai chez ma sœur qui vous logera. Avant de partir, son maître lui a recommandé de recueillir tous les ci-devants qui passeraient...»

J'aime à rapporter ces discours de la mère Poirier--et à écrire cet humble nom--comme un témoignage qu'il restait encore de braves gens dans ce qui avait été le doux pays de France. S'ils avaient osé se soulever tous, hommes et femmes, et faire bloc, qu'ils auraient eu vite raison des brigands au pouvoir,--une poignée et combien lâches! On l'a trop vu quand ils se sont trouvés devant Bonaparte. Mais en 93, les braves gens ne savaient que mourir et pardonner. La mère Poirier devait m'en donner aussitôt une preuve saisissante:

--«Qui était le maître de votre sœur?» lui demandai-je, comme la carriole s'ébranlait. Je n'avais pas protesté contre le mot de ci-devant. De quoi m'eût-il servi de discuter avec la maraîchère? J'étais tellement à sa merci!

--«C'était M. François, le curé de Morteau,» répondit-elle.

--«Et il est parti?» interrogeai-je.

--«Ils l'ont arrêté, monsieur, et ils l'ont guillotiné.»

Mme de Fleury poussa un petit cri, et elle se serra contre moi. La mère Poirier, préoccupée de bien diriger sa bête dans la nuit, enfin venue, ne remarqua pas ces deux signes d'une épouvante qu'elle augmenta en continuant:

--«Ils ne sont pourtant pas trop mauvais à Morteau, mais il y a Raillard...»

--«Qui est Raillard?» demandai-je.

--«Vous ne connaissez pas Raillard?» reprit-elle. «C'est vrai, vous n'êtes pas du pays. Mais on prétend qu'il fait tout ce qu'il veut, même à Paris. C'est le médecin... ou c'était...» rectifia-t-elle. «Presque personne ne s'adresse plus à lui. On va chez M. Couturier.»

--«M. Raillard est le chef des Jacobins de Morteau?» insistai-je. «Il est le président du club?»

--«Pourquoi faites-vous comme si vous ne le connaissiez pas alors?» dit-elle, et dans l'ombre je vis poindre aux yeux de la paysanne une lueur de défiance. La sœur de la servante du curé guillotiné soupçonnant d'espionnage un duc de Fleury, quel symbole d'une époque dont la plus triste caractéristique fut celle-là, les persécutés s'évitant les uns les autres! Cette impression ne se dissipa qu'une fois la porte de la petite ville franchie et quand Mme Poirier eut constaté, au tremblement presque convulsif de ma femme, que nous étions bien des fugitifs en proie aux affres d'un mortel danger.

--«Pardi, madame,» s'écria-t-elle, ingénûment, «ça n'a pas l'air gracieux, mais ça m'a fait plaisir de sentir que vous aviez peur quand j'ai crié au garde: «C'est mon cousin et ma cousine...» S'ils savaient ce que je vous ai dit sur Raillard, ils m'enverraient rejoindre ce bon M. François. Et dame, j'ai un mari et deux enfants, et je voudrais bien voir avec eux de meilleurs temps!... Mais nous approchons de chez ma sœur. Ils la laissent tranquille, elle, parce qu'elle a été la sœur de lait de défunte Mme Raillard. Rapport à çà, _il_ ne l'a pas fait arrêter... Ç'a été un brave homme autrefois, vous savez, et savant!... Ce sera le chagrin de cette mort qui lui aura troublé la cervelle; et puis ces nouvelles idées. Il ne boit que de l'eau, cet homme-là. Il ne mange pas. Il ne vit que dans ses livres. Il en a deux chambres toutes pleines. Je vous demande un peu: tant savoir, pour devenir si méchant!... Tenez, monsieur, voyez Jeannot...» Elle désignait son cheval du bout de son fouet. «Il ne sait pas lire, lui, et il connaît tout ce qu'il a besoin de connaître... C'est la porte de ma sœur. Voyez. Il s'arrête seul. Je ne remue pas les guides. Oui, mon garçon, tu es arrivé... Tu vas manger l'avoine dans un quart d'heure.»

III

Ç'avait été mon tour de trembler: à travers ces propos naïfs, j'avais entrevu le type le plus redoutable des révolutionnaires d'alors, et de tous les temps--le fanatique d'idées, honnête homme dans sa vie privée, délicat même et sensible. Le chagrin que ce Raillard avait eu de son veuvage l'attestait. Et puis, lorsqu'il s'agit de l'application de leur système d'idées, la vie des autres ne compte pas pour eux. Quant à expliquer par le souvenir de sa femme morte l'espèce de tolérance accordée par celui-ci à la servante de l'abbé François, cette hypothèse était bonne pour des simples d'esprit, comme Mme Poirier. Très probablement la maison de Mlle Bouveron--ainsi s'appelait la vieille fille--servait de traquenard. Une surveillance étroite devait permettre de suivre les allées et venues de tous les visiteurs. Je tiens à répéter que ni à ce moment, ni depuis, je n'ai admis une seconde que les deux demi-sœurs--c'était leur degré de parenté--eussent la moindre idée d'un pareil rôle. C'étaient deux loyales et pitoyables créatures. Dieu ait leurs âmes, et puissent-elles avoir reçu là-haut la récompense du Bon Samaritain! Émissaires ou non de la police jacobine, d'ailleurs, je n'avais plus le choix. Les souffrances aiguës dont ma femme se plaignait sur le bord de la route s'étaient apaisées un moment dans la voiture. L'accueil de Mlle Bouveron, qui nous reçut comme si nous avions été réellement envoyés par M. François, avait paru lui rendre du courage. Cette accalmie ne dura pas. Henriette ne fut pas plutôt assise au coin de l'âtre qu'elle recommença de gémir. Sa réponse à mes questions me convainquit que mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Un accouchement avant terme se préparait, et sans doute pour cette nuit. J'expliquai mes craintes à notre hôtesse, et je lui demandai l'adresse d'une sage-femme. Il n'en restait plus dans Morteau. Des deux qui exerçaient encore l'année précédente, l'une avait été guillotinée, l'autre avait fui. Force allait être de m'adresser à un médecin, à ce M. Couturier qui avait pris la clientèle de Raillard. Qui était-ce? Je pris le parti de me rendre chez lui en personne et sur-le-champ. Je voulais voir de mes yeux l'homme à qui je confierais le soin de mettre au monde mon premier-né, peut-être un fils, l'héritier de mon nom. Je ne trouve pas de mots pour traduire l'émotion qui m'étreignit le cœur quand la porte du médecin se fut ouverte à mon coup de marteau. Je revois la rue montante et toute blanche de neige, où se dressait ce logis du praticien de province, et la cotte sombre de la petite fille qu'on m'avait donnée pour guide. Je revois le pan de ciel apparu entre les toits, et surtout j'entends l'accent d'une femme de charge, qui ne se montrait pas, sans doute par prudence, et elle répondait à ma demande, formulée dans le vocabulaire obligatoire:

--«Le citoyen Couturier n'est pas chez lui.»

--«Mais quand rentrera-t-il?» demandai-je.

--«Pas avant demain,» reprit la voix. «Il est parti cet après-midi pour le Valdahon voir un de ses clients, qui est à la mort. Il le veillera toute la nuit...»

--«Mais il s'agit d'une personne qui ne peut pas attendre non plus. Ma femme est en mal d'enfant. Combien y a-t-il d'ici au Valdahon?»

--«Huit lieues et demie. Ce n'est pas la peine d'essayer. Il faut le cheval du docteur pour aller par des chemins comme ceux-là, et la nuit encore. Et puis, il ne quitterait pas son malade. Il a remis ses visites à demain pour se rendre libre...»

--«Mais à qui s'adresse-t-on dans les cas pressés?» insistai-je. «M. Couturier n'a donc personne pour le suppléer quand il y a urgence et qu'il est absent? En cas de danger, encore une fois, à qui s'adresse-t-on?»

--«Au citoyen Raillard,» répondit mon interlocutrice. Sa voix s'étouffait pour prononcer ce nom, qui me glaça plus que la bise de cette nuit où j'étais sorti sans manteau. La servante avait descendu quelques marches. La lampe qu'elle élevait par-dessus sa tête sculptait ses traits avec un relief qui en accusait l'expression. Visiblement elle était elle-même bouleversée, à cette seule mention du terroriste. «Le citoyen Raillard n'exerce plus depuis trois ans,» continua-t-elle, «mais il est convenu avec mon maître que dans les circonstances urgentes on peut envoyer chez lui... Si vous attendez jusqu'à demain, Monsieur Couturier sera revenu vers neuf heures...»