La dame qui a perdu son peintre

Part 10

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Le descendant des doges était dans ces dispositions peu bienveillantes, lorsqu'à l'heure dite le gondolier, qui lui servait de valet de chambre--à la Vénitienne, toujours--introduisit le personnage attendu. Michel vit entrer un petit homme, âgé, chétif, de pauvre mine, tout blanc, tout voûté, avec un de ces visages à la fois délicats et humbles, fins et craintifs, où se devine ce mélange singulier d'une intelligence très vive et d'une incurable défiance de soi, qui fait le «raté supérieur», pour emprunter à un humoriste une expression qui mériterait de passer dans la langue, tant elle est exacte. Les yeux de Gambara étaient brûlants de fièvre et très bleus. Ils paraissaient plus clairs par le contraste avec le teint jaune et brouillé, qui révélait des années de misère physiologique, de nourriture insuffisante, de travaux excessifs, d'inquiétudes sans cesse renouvelées. La mise était pauvre, mais décente. Cet ensemble était malheureux--si l'on peut dire. Il ne dégageait rien de commun, rien surtout qui s'accordât aux accusations que Michel avait portées, dans son esprit, d'abord contre le talent d'intrigue, puis contre la probité de cet étrange visiteur. L'idée préconçue était trop forte pour que le neveu du commandeur Broggi n'interprétât pas aussitôt, dans le sens le plus défavorable, cette attitude presque douloureusement gênée. Lui, qui avait pour les mendiants de sa ville des courtoisies dignes de son nom, il n'invita même pas le nouveau venu à s'asseoir, et il l'accueillit d'une phrase où le mépris ne se dissimulait guère:

--«Vous avez tenu à me parler, monsieur Gambara, et je vous ai reçu, pour couper court dès maintenant à toute autre démarche de ce genre. Vous vous proposez, n'est-il pas vrai, de m'entretenir du message que mon avocat, M. Cantoni, a fait parvenir en mon nom à M. le marquis Bellini? C'est inutile. J'entends que cette affaire, si affaire il y a, passe par la voie légale.»

--«Il n'y a pas d'affaire, monsieur le Comte,» répondit Gambara, «et il n'y en aura pas. C'est votre droit strict, comme neveu de mon regretté bienfaiteur, de tenir la main à ce que son testament soit exécuté à la lettre. J'ai donné des ordres en conséquence. Si vous persistez dans cette volonté, après ces quelques minutes d'entretien, les appartements seront remis exactement dans l'état où ils se trouvaient le jour de la mort de M. le commandeur Broggi-Mezzastris... Seulement, cet entretien est si confidentiel! J'ai peur...»

--«Que l'on ne nous écoute?» interrompit Steno. Il avait en effet reçu le peintre dans l'immense pièce qui sert d'antichambre aux palais de Venise et que l'on appelle la _Sala_. «Mais, monsieur, je n'ai rien à vous dire, et je prétends ne rien entendre que tous mes gens, et tous mes compatriotes au besoin, ne puissent écouter, s'ils le veulent. Je n'accepte pas d'entretien confidentiel... Vous semblez croire que je peux revenir sur ma décision. Je n'y reviendrai pas. Permettez-moi de m'étonner que vous ayez même pu concevoir une telle idée. Un testament ne s'interprète pas. Il s'exécute. J'ai voulu que celui de mon oncle fût exécuté. Il le sera. Convenez-en: il est assez étrange que le bénéficiaire le plus favorisé force un parent déshérité à lui rappeler un principe d'ordre si élémentaire. Vous y avez gravement manqué. Vous avez sans doute un motif pour cela. Ce n'est pas à moi que vous avez à dire ce motif. C'est à M. le marquis Bellini, qui vous priera peut-être de le dire à quelqu'un d'autre.»

--«A quelqu'un d'autre?» balbutia Gambara, comme stupéfié.

--«Mais oui, monsieur,» insista durement Michel Steno. «Au procureur du Roi, par exemple.»

La brutalité de cette allusion si directe ne permettait pas l'équivoque. Le vieillard pâlit affreusement. Ce fut au tour de Michel Steno de demeurer étonné: il vit soudain un éclair d'indignation jaillir de ces prunelles, tout à l'heure implorantes, une révolte de fierté transfigurer ce visage humilié. La secousse avait été si violente que l'infortuné ne trouva pas de souffle d'abord pour articuler ses mots. Ses lèvres s'agitèrent sans émettre un son. Enfin, d'une voix étouffée, il put répondre:

--«Alors, monsieur le Comte, vous croyez cela de moi, que j'ai commis quelque action qui pourrait me conduire devant les tribunaux, que j'ai abusé du dépôt dont j'avais la garde, sans doute?... C'est le sens de vos paroles. Elles ne sauraient pas en avoir un autre... Je comprends,» continua-t-il, d'un accent saccadé maintenant. «Si les meubles ne sont pas dans les appartements, c'est parce que j'en ai vendu une partie... Voilà ce que vous croyez, n'est-ce pas?... S'il en est ainsi, vous avez raison, monsieur le Comte, toute conversation entre nous est inutile... Adieu, monsieur. Adieu. J'ai l'honneur de vous saluer...»

Il avait marché vers la porte, après avoir jeté ce cri de protestation, où frémissait la souffrance presque sauvage de l'honnête homme outragé. Arrivé au bout de la _Sala_, et la main sur la poignée de la porte, Gambara s'arrêta. Il revint droit sur son insulteur, et, les prunelles dans ses prunelles:

--«Non, monsieur le Comte,» commença-t-il. «Je ne m'en irai pas de la sorte. A cause de votre oncle, qui a été si bon envers moi, qui nous a sauvés de la misère, les miens et moi, je parlerai. Vous saurez la vérité, toute la vérité. Je vous la dirai, non pas pour moi, pour lui, pour sa mémoire. C'était pour vous adjurer de m'aider dans mon œuvre de piété envers cette chère mémoire que j'étais venu. J'accomplirai mon dessein. Vous agirez ensuite comme vous jugerez devoir agir... si seulement vous m'avez cru!» ajouta-t-il avec un sourire, un rictus plutôt, d'une amertume infinie. «Ne m'interrompez pas,» fit-il sur un geste de Michel Steno. «Quand M. Broggi-Mezzastris m'a nommé le conservateur de son musée, j'ai bien supposé que la famille me soupçonnerait d'avoir inspiré le testament... Hé bien! monsieur le Comte, sur mon salut éternel, ce n'est pas vrai. De son vivant j'ai tout ignoré des dispositions de votre oncle... Tout? Non...» rectifia-t-il. «J'ai toujours cru qu'il formait sa galerie pour la laisser à la ville, au moins la plus grande partie. J'ai toujours cru aussi qu'il en serait comme des tableaux donnés par M. le sénateur Morelli à Bergame--que ce legs figurerait dans une des salles de la Pinacothèque publique... Mon rôle auprès de votre oncle, monsieur le Comte, s'est borné à ceci. Il y a vingt ans, j'en avais quarante-cinq. J'étais dans la misère la plus noire. Après avoir eu de grandes ambitions d'artiste, j'en étais réduit à restaurer des tableaux pour le compte d'un antiquaire. M. Broggi-Mezzastris commençait alors sa collection. Mon antiquaire entre en pourparlers avec lui, afin de lui vendre un tableau faux, que je savais tel. Le hasard veut que je sois témoin du débat entre eux. M. Broggi-Mezzastris parti, je préviens mon patron que je ne me rendrais pas complice d'un vol par mon silence. Cet homme crut que je voulais simplement ma part dans l'affaire. Elle était grosse. Il ne s'agissait de rien moins que d'un prétendu Giorgione et de quarante mille francs. Il m'offre de me payer ma discrétion. Je refuse son argent. Il me menace de sa vengeance si je parlais. Je bravai sa menace et je prévins M. Broggi-Mezzartris. Vous penserez sans doute que j'espérais trouver de ce côté plus d'avantages. Pensez-le, monsieur le Comte... Votre oncle, lui, ne le pensa point. Cet homme excellent jugeait le cœur des autres d'après le sien. Ma démarche le toucha. Il m'interrogea sur mon existence. Me voyant si pauvre, il me donna du travail. J'eus à restaurer pour lui quelques toiles. Il s'en trouvait quatre de fausses sur six, dans le nombre. Je le lui prouvai. Frappé de mes connaissances techniques, il m'offrit un traitement fixe, si je voulais l'aider dorénavant dans ses achats... J'acceptai... Mon service, auprès de lui, a duré jusqu'à sa mort.»

A ce moment de son discours, une hésitation se montra sur le visage contracté du vieil artiste, comme un scrupule d'aller plus avant dans son récit. Puis un sourire indigné crispa de nouveau ses lèvres. Il frappa du pied, et, avec une ironie singulière, il continua:

--«Si j'étais celui que vous supposez, monsieur le Comte, je n'aurais pas eu besoin de dicter un testament à M. Broggi-Mezzastris pour avoir des rentes, je vous le jure. M. Broggi-Mezzastris était un habile industriel, paraît-il, et un spéculateur très avisé. La grande fortune qu'il a laissée le prouve bien... Quant aux tableaux...» Il répéta «Quant aux tableaux...» Et faisant un visible effort: «Hé bien! monsieur, il n'a jamais su distinguer un Mantegna d'un Raphaël ou un Pérugin d'un Véronèse!... D'où lui était venue l'idée d'une galerie, alors? Je me le suis demandé bien souvent, dans les débuts de nos relations, quand il me signait, sans discuter, des chèques de soixante mille lires pour notre Dosso-Dossi, par exemple. Ensuite, j'ai compris qu'il était mû par les plus nobles motifs. Il aimait la gloire et il aimait Bologne. Il voulait que son nom restât pour toujours attaché à une grande chose et que cette chose fût civique. L'exemple de Poldi-Pezzoli à Milan lui avait suggéré cette œuvre, si peu conforme, semblait-il, à ses facultés: la création d'une galerie. J'étais moi-même Bolonais. J'aimais passionnément ma ville. J'étais peintre, et à défaut d'un beau talent, j'avais l'adoration du génie des grands maîtres... Non, ce ne fut point par intérêt que je me dévouai à aider M. Broggi-Mezzastris dans son entreprise. Ce fut poussé par un sentiment aussi pur que le sien. Je dirais presque plus pur. Je savais, moi, que mon pauvre nom disparaîtrait derrière son nom. Mon nom a disparu. Il y a un musée Broggi-Mezzastris et quand Luigi Gambara sera mort, il sombrera tout entier. Mais j'ai trouvé, je trouve une joie profonde à me dire que j'ai payé ma dette à ce protecteur généreux... Tout de suite, il nous avait logés, ma femme et moi. Il avait placé mes deux enfants au collège, à ses frais... D'ailleurs, je n'aurais pas cette raison de lui être reconnaissant que je lui devrais encore de la gratitude. Grâce à lui j'ai eu le plus admirable emploi de mon activité. Vingt années durant, j'ai connu l'ivresse de la chasse aux chefs-d'œuvre à travers toute l'Italie. Il y a des tableaux de musée, tenez, les Tondi du Francia, dont la découverte et l'achat furent tout un roman. J'y ai dépensé autant d'émotion qu'un Roger à la poursuite d'Angélique. Songez qu'ils étaient perdus dès l'époque de Vasari. Quelle fièvre quand je les ai retrouvés, quand j'ai acquis la certitude de leur authenticité, quand je les ai emportés de ces mains, oui, de ces mains!...»

Il tendait ses doigts, fiévreux et maigres, en parlant ainsi. Ses yeux se fermaient à demi. Des sensations anciennes lui remontaient au cœur. Il avait presque oublié qu'il n'était pas seul, et son plaidoyer en faveur de sa probité. Il eut comme un réveil de sa propre hypnose, et, sèchement:

--«Je vous demande pardon, monsieur le Comte, il ne s'agit pas de moi. Pourtant cela aussi était nécessaire à dire. Je n'ai pensé qu'aux tableaux, durant ces années-là. Je courais de Venise à Palerme et de Lecce à Turin, pour en acheter. Je ne prenais pas garde aux autres objets dont M. Broggi-Mezzastris remplissait le palais. Je les aurais remarqués, je ne me serais permis aucune observation. Encore un coup, je ne soupçonnais pas le testament. J'imaginais qu'après la mort du Commandeur, tout serait dispersé, à l'exception des peintures. Après l'ouverture de ce testament, et quand je sus quelles fonctions mon vénéré bienfaiteur m'avait réservées, j'ouvris les yeux. Je regardai, pour la première fois, le détail des choses, et je reconnus avec épouvante quel mobilier mon pauvre cher ami avait amassé dans les salles. Ce n'était que fauteuils ignoblement somptueux, avec des bois sculptés dans l'effroyable goût Italien d'aujourd'hui, avec des revêtements de peluche sur des canapés outrageusement cloisonnés et dorés, et quelles tentures, quels rideaux! J'eus l'évidence qu'une fois les portes du palais ouvertes au public, la vérité apparaîtrait aux plus ignorants. Il n'était pas possible que le même homme eût acheté le lit de la chambre à coucher, par exemple, ce lit à colonnettes en troncs de palmiers en haut desquelles se grattaient des singes--et le divin Gianpietrino de cette même chambre. Je me souviens. Cette angoisse s'empara de moi dès la veillée qui précéda la mise en bière. M. Broggi avait fait venir le notaire pour que le testament fût lu devant témoins, avant d'entrer en agonie. Ensuite, quand nous avions été seuls, avec des gentillesses de langage qui me tirent des larmes--voyez--il m'avait remercié de l'avoir aidé à réaliser son rêve, celui de laisser une trace durable de son passage sur la terre. «Ce musée,» avait-il dit, «ce sera la seconde vie de Broggi-Mezzastris.» Et voici que, durant cette veillée, et comme je regardais, à la lueur des cierges allumés, ce Gianpietrino tour à tour et ce monstrueux lit, ces paroles me revinrent avec une force qui donna tout d'un coup un sens prophétique à d'autres paroles, prononcées tout bas à mon côté, par un petit prêtre qui aurait certes mieux fait de prier:

--«Le Commandeur avait un goût si fin pour les tableaux,» me dit-il. «Comment se fait-il qu'il en eut un si mauvais pour les meubles?» Ces quelques mots me traduisaient à moi-même ma pensée avec une précision dont je me sentis soudain consterné. Cette terrible phrase, tous les visiteurs du musée Broggi-Mezzastris la prononceraient, dès qu'il s'ouvrirait. Cette question, tous se la poseraient. Elle ne comporterait qu'une réponse, la vraie, hélas! M. Broggi-Mezzastris n'avait pas acheté ses tableaux lui-même. Sa galerie n'était pas son œuvre. Son œuvre, c'était cet arrangement, disposé pour son usage, de ces meubles si hideusement vulgaires, si barbarement prétentieux. C'était ces étoffes abominables, ces atroces garnitures de cheminée. C'était ce luxe criard et de mauvais aloi, auquel mon innocent protecteur s'était tant complu. C'était là son Idéal, il faut le dire, à ce cher et digne ami, exquis par le cœur. Mais pour les choses de l'art, il avait reçu de la nature la négative... Oui. Je me souviens. Je contemplais son visage, rendu par la mort, maintenant que la bonté de son visage ne l'éclairait plus, il faut le dire encore, à une insignifiance trop dénonciatrice, elle aussi, de la cruelle vérité... J'eus l'intuition que, par une ironie affreuse, ce musée dont il avait voulu faire l'instrument de _sa seconde vie_, allait devenir celui de _sa seconde mort_. Tant qu'il avait habité le palais, il avait été très jaloux de ses trésors. Il n'y admettait que de rares amateurs, trop intéressés par les peintures pour s'occuper du reste. Maintenant tous allaient rentrer, tous. La voix publique allait parler... C'est dans cette pénible nuit, et agenouillé devant cette dépouille, auguste pour moi, que je fis à M. Broggi-Mezzastris le serment de lui éviter cette seconde mort... Il n'y avait qu'un moyen. C'était d'isoler la galerie, de ramasser tous les tableaux dans un étage et d'enfermer tous les meubles dans un autre, dont la clef ne me quitterait plus. Moi mort, mon successeur ne changerait certes rien à des dispositions dont il croirait qu'elles avaient été celles du fondateur... Le motif de ma conduite, vous le savez maintenant, monsieur le Comte. Je ne soupçonnais pas que ma piété pour la mémoire de M. Broggi me vaudrait un sanglant affront de son neveu. Quel affront!... Et de vous, de vous?... Mais c'est fini. Cette fois je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, et c'est moi qui ne veux pas, entendez-vous, qui ne veux pas d'un entretien avec vous... Votre religion est éclairée. Vous agirez, je vous le répète, comme vous jugerez devoir agir...»

III

--«Et vous avez cru une minute à toute cette histoire,» s'écria Cantoni, en s'esclaffant de rire, lorsque Michel lui eut rapporté l'étonnante déclaration du vieux peintre, et comment celui-ci s'était échappé sans lui laisser le temps d'une réponse: «Je vous avais dit que ces _glossateurs_ sont retors. Mais cette invention-là dépasse tout. C'est du Goldoni de la meilleure manière...»

--«Et si c'était vrai, cependant?» insinua Steno.

--«Et si les chevaux de Saint-Marc se mettaient à galoper?» reprit l'avocat. «D'ailleurs nous le saurons bien. Je vous ai déjà dit que je vérifierai le remeublement du palais, fauteuil à fauteuil et clou à clou, l'inventaire en main.»

--«Enfin supposons que ce soit vrai. Alors, mon oncle...»

--«Subirait sa seconde mort,» interrompit Cantoni qui bouffonna davantage. «Qu'est-ce que cela peut bien lui faire, là où il est, et à vous, mon cher Comte? Cette seconde mort de Broggi-Mezzastris, ce serait la revanche du testament. Voilà tout... Soyez tranquille, vous ne l'aurez pas sur la conscience. Ne bougeons plus. Maintenons fermement les termes de ma lettre et voyons venir. Quoi? Mais quelques millions peut-être...»

En dépit des assurances du jovial homme de loi, Michel avait gardé de son entretien avec l'énigmatique Gambara une impression trop forte. Il n'accepta ce conseil de maintenir ses revendications qu'après une véritable lutte intérieure. Il l'accepta, cependant, parce qu'il était faible. Puis il éprouva un nouveau tourment de conscience, lorsqu'un mois plus tard, Cantoni fut parti pour Bologne, sur un avis reçu du marquis Bellini: toutes choses étaient rétablies dans le musée Broggi d'après la lettre du testament. Qu'allait découvrir l'avocat? Le cœur du neveu déshérité battait un peu quand, trois jours après, ledit Cantoni reparut, ne s'étant fait annoncer que par une dépêche, et l'air passablement décontenancé.

--«Le Gambara a-t-il trouvé le moyen de tout racheter?» fit-il en hochant sa tête, toujours gouailleuse mais moins triomphante. «Tous les meubles sont à leur place... J'avais découvert dans la ville un ancien valet de chambre du Commandeur qui les a reconnus. Du reste, M. Broggi avait beaucoup d'ordre. Il collectionnait aussi les factures. J'ai constaté que c'étaient bien les mêmes objets. Le Gambara avait raison. C'est un musée d'horreurs, au milieu duquel les tableaux ont des tristesses de prisonniers, d'exilés. Et le coup de la seconde mort a bien failli avoir lieu. Car j'ai entendu, entre autres discours des visiteurs, cette phrase d'une anglaise à son époux: _What an awful cockney this old Broggi-Mezzastris must have been, to buy such a lot of rubbish!_»

--«Quelle vilaine figure vous m'avez fait faire!» dit Michel qui, lui, ne riait pas: «Ah! Cantoni, je ne vous pardonnerai pas...»

--«Patience!» interrompit l'avocat. Il avait tiré de sa poche une petite brochure. «Voilà de quoi vous éviter ce remords... C'est le catalogue du musée, réimprimé il y a quinze jours et augmenté d'une biographie du Commandeur par le Gambara, dans laquelle je vous prie de déguster cette phrase: «_Et ce n'était pas uniquement par ses qualités d'esprit que le défunt commandeur Broggi-Mezzastris était admirable. C'était aussi par les qualités du cœur..._» Écoutez: «_On peut voir dans son palais jusqu'à quel point il a poussé le culte des souvenirs. Il a tenu à ne rien changer aux meubles qui lui venaient de sa famille et dont l'aspect seul fera comprendre aux plus aveugles combien cet homme de tant de finesse, cet amateur si éclairé, au sens si exquis, a dû souffrir au milieu d'un décor si peu en harmonie avec son goût..._» Ce n'est pas tout... Il y a douze pages, oui, douze, qui contiennent des extraits de lettres du Commandeur, authentiquant ses tableaux et en donnant les raisons... Si l'on envoyait l'huissier à notre homme pour le sommer de fournir les originaux de cette correspondance?...»

--«Ne plaisantez plus, Cantoni,» répondit Steno, dont le visage aux nobles traits exprimait une émotion grandissante. «Vous et moi, nous avons traité ce Gambara de captateur et de voleur. J'irai lui faire des excuses, entendez-vous. C'est tout simplement un cœur sublime de reconnaissance et de dévouement.»

--«Il me gâte mes notions de la nature humaine,» dit l'avocat avec une demi-colère. «C'est bien la peine d'avoir plaidé vingt ans pour en arriver là!... Il faut que j'aie vu les inventaires de mes yeux, de ces deux yeux, et ils sont bons, pour que je croie que nous ne sommes pas mystifiés... Ma seule consolation, c'est que les «Tedeschi» ne vont pas manquer de citer dans leurs pédantesques bouquins, qu'ils prennent pour de la critique d'art, les opinions du connaisseur émérite que fut le commandeur Broggi-Mezzastris! C'est le point d'ironie, comme on disait jadis dans les écoles... Avouez que la consolation est maigre, quand on pense que si le Gambara avait vraiment brocanté quelques meubles, nous aurions peut-être fait casser le testament...» Et se reprenant à rire: «Espérons que le prochain conservateur du musée découvrira la fraude des lettres et cette fois ce sera la troisième et définitive mort de Broggi-Mezzastris.»

1904.

I UNE NUIT DE NOËL

SOUS LA TERREUR

_A Henri Gervex._

Le hasard d'une villégiature à Nemours m'avait amené à visiter un château bien connu de tous ceux qui s'intéressent à l'architecture du seizième siècle en France, celui de Fleury-les-Tours. On l'a nommé ainsi pour le distinguer de l'autre Fleury, célèbre par le séjour du prétendant Charles-Édouard, et qui dresse dans le voisinage de Courance sa jolie construction de briques. Je ne discuterai pas le point controversé entre archéologues: ce charmant bijou de pierre, construit par les ordres du premier duc de Fleury, le favori de Louis XII, a-t-il servi de modèle à cet autre bijou, qui le reproduit quasi-exactement, et qui est Azay-le-Rideau, ou bien est-ce l'inverse? Je ne discuterai pas non plus cet autre problème débattu indéfiniment dans les clubs: le propriétaire actuel de Fleury-les-Tours a-t-il vraiment le droit de s'appeler le duc de Fleury tout court, comme le jeune héros d'Agnadel? La contestation dure avec l'autre branche de la famille depuis quelque cent cinquante ans. Que son titre soit très authentique ou non, l'actuel duc de Fleury le porte de manière à justifier toutes ses prétentions. Il emploie admirablement une très grande fortune, héritée de sa mère, fille elle-même d'un de ces gentilshommes verriers dont une tradition séculaire se perpétue dans nos départements du nord. Le duc a eu le bon esprit de ne pas confier à des intermédiaires la gérance de ses intérêts. Quarante ans durant, il a dirigé en personne les vastes usines qu'il possède près de Saint-Quentin. Son fils aîné s'en occupe maintenant. Ce maniement direct de ses propres affaires a eu un résultat: le châtelain de Fleury-les-Tours appuie ses prétentions sur douze cent mille francs de revenu sans mésalliance, et le château est habité aussi noblement que le méritent les sculptures des portes et les meneaux des fenêtres. Le seigneur de cette exquise et grandiose demeure en a un très légitime orgueil. Ceci soit dit pour expliquer comment il avait tenu, m'ayant rencontré chez des amis communs, à m'en faire les honneurs, malgré mon manque absolu de compétence dans la partie où il excelle. Il a réuni là une collection d'armes à rivaliser celle du Palais-Royal à Madrid. Un trait définira la parfaite politesse de ce vrai gentilhomme: durant la visite à laquelle je fais allusion, il m'épargna le détail de son musée. Un autre trait encore définira l'incompétence que je viens d'avouer: de toutes les pièces incomparables, éparses dans les salles du château,--que dis-je?--de tout le château lui-même, je ne me rappelle vraiment qu'une petite toile, suspendue dans la chambre à coucher du maître du logis, et cela moins pour elle-même, quoique ce soit une excellente peinture d'un maître anonyme du dix-septième siècle français, qu'à cause de l'anecdote qui s'y rattache. Cette prédominance de l'intérêt moral sur la beauté et le pittoresque distingue essentiellement les écrivains des artistes. Une grande erreur du romantisme fut d'avoir voulu unir ces deux types d'intelligence, irréductibles l'un à l'autre.