La dame de Monsoreau — Tome 3.

Chapter 8

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Et, en disant ces mots, les yeux de Gorenflot s'animent; il pense aux omelettes de Chicot, au vin d'Anjou de maître Claude Bonhommet, à la salle basse de la Corne-d'Abondance.

Depuis la soirée de la Ligue, ou plutôt depuis la matinée du lendemain où il est rentré à son couvent, on ne l'a pas laissé sortir; depuis que le roi s'est fait chef de l'Union, les ligueurs ont redoublé de prudence.

Gorenflot est si simple, qu'il n'a même pas pensé à user de sa position pour se faire ouvrir les portes. On lui a dit: «Frère, il est défendu de sortir,» et il n'est point sorti.

On ne se doutait point de cette flamme intérieure qui lui rendait pesante la félicité du couvent.

Aussi, voyant que sa tristesse augmente de jour en jour, le prieur lui dit un matin:

--Très-cher frère, nul ne doit combattre sa vocation; la vôtre est de militer pour le Christ: allez donc, remplissez la mission que le Seigneur vous a confiée; seulement, veillez bien sur votre précieuse vie, et revenez pour le grand jour.

--Quel grand jour? demande Gorenflot absorbé dans sa joie.

--Celui de la Fête-Dieu.

--_Ita!_ dit le moine avec un air de profonde intelligence; mais, ajouta Gorenflot, afin que je m'inspire chrétiennement par des aumônes, donnez-moi quelque argent.

Le prieur s'empressa d'aller chercher une large bourse, qu'il ouvrit à Gorenflot. Gorenflot y plongea sa large main.

--Vous verrez ce que je rapporterai au couvent, dit-il en faisant passer dans la large poche de son froc ce qu'il venait d'emprunter à la bourse du prieur.

--Vous avez votre texte, n'est-ce pas, très-cher frère? demanda Joseph Foulon.

--Oui, certainement.

--Confiez-le-moi.

--Volontiers, mais à vous seul.

Le prieur s'approcha de Gorenflot et prêta une oreille attentive.

--Écoutez.

--J'écoute.

--Le fléau qui bat le grain se bat lui-même, dit Gorenflot.

--Oh! magnifique! oh! sublime! s'écria le prieur.

Et les assistants, partageant de confiance l'enthousiasme de messire Joseph Foulon, répétèrent d'après lui: «Magnifique! sublime!»

--Et maintenant, mon père, suis-je libre, demanda Gorenflot avec humilité.

--Oui, mon fils, s'écria le révérend abbé, allez et marchez dans la voie du Seigneur.

Gorenflot fit seller Panurge, l'enfourcha avec l'aide de deux vigoureux moines et sortit du couvent vers les sept heures du soir.

C'était le jour même où Saint-Luc était arrivé de Méridor. Les nouvelles qui venaient de l'Anjou tenaient Paris en émotion.

Gorenflot, après avoir suivi la rue Saint-Étienne, venait de prendre à droite et de dépasser les Jacobins, quand tout à coup Panurge tressaillit: une main vigoureuse venait de s'appesantir sur sa croupe.

--Qui va là? s'écria Gorenflot effrayé.

--Ami, répliqua une voix que Gorenflot crut reconnaître.

Gorenflot avait bonne envie de se retourner; mais, comme les marins, qui, toutes les fois qu'ils s'embarquent, ont besoin d'habituer de nouveau leur pied au roulis, toutes les fois que Gorenflot remontait sur son âne, il était quelque temps à reprendre son centre de gravité.

--Que demandez-vous? dit-il.

--Voudriez-vous, mon respectable frère, reprit la voix, m'indiquer le chemin de la Corne-d'Abondance?

--Morbleu! s'écria Gorenflot au comble de la joie, c'est M. Chicot en personne.

--Justement, répondit le Gascon, j'allais vous chercher au couvent, mon très-cher frère, quand je vous ai vu sortir, je vous ai suivi quelque temps, de peur de me compromettre en vous parlant; mais, maintenant que nous sommes bien seuls, me voilà. Bonjour, frocard. Ventre-de-biche! je te trouve maigri.

--Et vous, monsieur Chicot, je vous trouve engraissé, parole d'honneur.

--Je crois que nous nous flattons tous les deux.

--Mais, qu'avez-vous donc, monsieur Chicot? dit le moine, vous paraissez bien chargé.

--C'est un quartier de daim que j'ai volé à Sa Majesté, dit le Gascon; nous en ferons des grillades.

--Cher monsieur Chicot! s'écria le moine; et sous l'autre bras?

--C'est un flacon de vin de Chypre envoyé par un roi à mon roi.

--Voyons, dit Gorenflot.

--C'est mon vin à moi; je l'aime beaucoup, dit Chicot en écartant son manteau, et toi, frère moine?

--Oh! oh! s'écria Gorenflot en apercevant la double aubaine et en s'ébaudissant si fort sur sa monture, que Panurge plia sous lui; oh! oh!

Dans sa joie, le moine leva les bras au ciel, et d'une voix qui fit trembler à droite et à gauche les vitres des maisons, il chanta, tandis que Panurge l'accompagnait en hihannant:

La musique a des appas, Mais on ne fait que l'entendre. Les fleurs ont le parfum tendre, Mais l'odeur ne nourrit pas. Sans que notre main y touche, Un beau ciel flatte nos yeux; Mais le vin coule en la bouche, Mais le vin se sent, se touche Et se boit; je l'aime mieux Que musique, fleurs et cieux.

C'était la première fois que Gorenflot chantait depuis près d'un mois.

CHAPITRE XIV

Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, où Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des intentions dont celui-ci était loin de soupçonner la gravité, et revenons à M. de Monsoreau, qui suit en litière le chemin de Méridor à Paris, et à Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la même route.

Non-seulement il n'est pas difficile à un cavalier bien monté de rejoindre des gens qui vont à pied, mais encore il court un risque, c'est celui de les dépasser.

La chose arriva à Bussy.

On était à la fin de mai, et la chaleur était grande, surtout vers le midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit bois qui se trouvait sur la route; et, comme il désirait que son départ fût connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla à ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans l'épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un cheval était chargé de provisions: on put donc faire la collation sans avoir recours à personne.

Pendant ce temps, Bussy passa.

Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une litière portée par des paysans.

Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane était devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses étriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la petite troupe à la poursuite de laquelle il s'était mis. Mais, contre son attente, tout à coup les renseignements lui manquèrent; les voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontré personne, et, en arrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit la conviction qu'au lieu d'être en retard il était en avance, et qu'il précédait au lieu de suivre.

Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontré sur sa route, et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrogé l'air de ses naseaux fumants au moment où il y était entré.

Son parti fut pris à l'instant même; il s'arrêta au plus mauvais cabaret de la rue, et, après s'être assuré que son cheval ne manquerait de rien, moins inquiet de lui-même que de sa monture, à la vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa près d'une fenêtre, en ayant le soin de se cacher derrière un lambeau de toile qui servait de rideau.

Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans le choix qu'il avait fait de cette espèce de bouge, c'est qu'il était situé en face la meilleure hôtellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit halte dans cette hôtellerie.

Bussy avait deviné juste; vers quatre heures de l'après-midi, il vit apparaître un coureur, qui s'arrêta à la porte de l'hôtellerie.

Une demi-heure après, vint le cortège.

Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse, de Remy et de Gertrude;

En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq lieues en cinq lieues.

Le coureur avait mission de préparer les relais des paysans. Or, comme Monsoreau était trop jaloux pour ne pas être généreux, cette manière de voyager, tout inusitée qu'elle était, ne souffrait ni difficulté ni retard.

Les personnages principaux entrèrent les uns après les autres dans l'hôtellerie; Diane resta la dernière, et il sembla à Bussy qu'elle regardait avec inquiétude autour d'elle. Son premier mouvement fut de se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les perdait.

La nuit vint, Bussy espérait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou que Diane paraîtrait à quelque fenêtre; il s'enveloppa de son manteau et se mit en sentinelle dans la rue.

Il attendit ainsi jusqu'à neuf heures du soir; à neuf heures du soir, le coureur sortit.

Cinq minutes après, huit hommes s'approchèrent de la porte: quatre entrèrent dans l'hôtellerie.

--Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente idée qu'aurait M. de Monsoreau.

Effectivement, tout venait à l'appui de cette probabilité: la nuit était douce, le ciel tout parsemé d'étoiles, une de ces brises qui semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air, caressante et parfumée.

La litière sortit la première.

Puis vinrent à cheval Diane, Remy et Gertrude.

Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir près de la litière.

Les quatre hommes de relais allumèrent des torches et marchèrent aux deux côtés de la route.

--Bon, dit Bussy, j'aurais commandé moi-même les détails de cette marche, que je n'eusse pas mieux fait.

Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit à la poursuite du cortège.

Cette fois, il n'y avait point à se tromper de route ou à le perdre de vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait.

Monsoreau ne laissait point Diane s'éloigner un instant de lui.

Il causait avec elle, ou plutôt il la gourmandait. Cette visite dans la serre servait de texte à d'inépuisables commentaires et à une foule de questions envenimées.

Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rêvait et Gertrude boudait Remy.

La cause de cette bouderie était facile à expliquer: Remy ne voyait plus la nécessité d'être amoureux de Gertrude, depuis que Diane était amoureuse de Bussy.

Le cortège s'avançait donc, les uns disputant, les autres boudant, quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portée de la vue, donna, pour prévenir Remy de sa présence, un coup de sifflet d'argent avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs à l'hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré.

Le son en était aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout à l'autre de la maison, et faisait accourir bêtes et gens.

Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes forts, se plaisait à dresser des chiens au combat, des chevaux indomptables et des faucons sauvages.

Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs chenils, les chevaux dans leurs écuries, les faucons sur leurs perchoirs.

Remy le reconnut à l'instant même. Diane tressaillit et regarda le jeune homme, qui fit un signe affirmatif.

Puis il passa à sa gauche, et lui dit tout bas:

--C'est lui.

--Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame?

--A moi? personne, monsieur.

--Si fait, une ombre a passé près de vous, et j'ai entendu une voix.

--Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; êtes-vous jaloux aussi de M. Remy?

--Non; mais j'aime à entendre parler tout haut, cela me distrait.

--Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maîtresse.

--Pourquoi cela?

--Pour deux raisons.

--Lesquelles?

--La première, parce qu'on peut dire des choses qui n'intéressent pas monsieur le comte, ou des choses qui l'intéressent trop.

--Et de quel genre étaient les choses que M. Remy vient de dire à madame?

--Du genre de celles qui intéressent trop monsieur.

--Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir.

--Je disais, monsieur le comte, que si vous vous démenez ainsi, vous serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route.

On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau devenir aussi pâle que celui d'un cadavre.

Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait.

--Il vous attend à l'arrière, dit d'une voix à peine intelligible Remy à Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra.

Remy avait parlé si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il fît un effort, renversa sa tête en arrière, et vit Diane qui le suivait.

--Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne réponds pas de l'hémorrhagie.

Depuis quelque temps, Diane était devenue courageuse. Avec son amour était née l'audace, que toute femme véritablement éprise pousse d'ordinaire au delà des limites raisonnables. Elle tourna bride et attendit.

Au même moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride à tenir à Gertrude, et s'approchait de la litière pour occuper le malade.

--Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fièvre.

Cinq secondes après, Bussy était à ses côtés.

Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour s'entendre; ils restèrent pendant quelques instants suavement embrassés.

--Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te suis.

--Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces, si je te sais toujours ainsi près de moi!

--Mais le jour, il nous verra.

--Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai, mon Louis. Au détour des routes, au sommet des monticules, la plume de ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment où le jour baisse, où le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton doux fantôme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai heureuse, bien heureuse!

--Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimée, tu ne peux savoir toi-même tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix.

--Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy lui a dit que la fraîcheur du soir était bonne pour ses blessures, quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en temps, je resterai en arrière; de temps en temps, je pourrai te presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main, tout ce que j'aurai pensé de toi dans le courant du jour.

--Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy.

--Vois-tu, dit Diane, je crois que nos âmes sont assez étroitement unies, pour que, même à distance l'un de l'autre, même sans nous parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensée.

--Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane! Diane!

Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides argentées, et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde.

Tout à coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux, Diane de crainte. Bussy de colère.

--Madame Diane, criait cette voix, où êtes-vous? Madame Diane, répondez!

Ce cri traversa l'air comme une funèbre évocation.

--Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublié, murmura Diane. C'est lui, je rêvais! O doux songe! réveil affreux!

--Écoute, s'écriait Bussy, écoute, Diane; nous voici réunis. Dis un mot, et rien ne peut plus t'enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous empêche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la liberté! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu m'appartiens éternellement.

Et le jeune homme la retenait doucement.

--Et mon père? dit Diane.

--Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il.

--Oh! fit Diane. Un père, que dis-tu là?

Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même.

--Rien par violence, chère Diane, dit-il, ordonne et j'obéirai.

--Écoute, dit Diane en étendant la main, notre destinée est là; soyons plus forts que le démon qui nous persécute; ne crains rien, et tu verras si je sais aimer.

--Il faut donc nous séparer, mon Dieu! murmura Bussy.

--Comtesse! comtesse! cria la voix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je saute au bas de cette infernale litière.

--Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se tuerait.

--Tu le plains?

--Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire.

Et Bussy la laissa partir.

En deux élans, Diane était revenue près de la litière: elle trouva le comte à moitié évanoui.

--Arrêtez! murmura le comte, arrêtez!

--Morbleu! disait Remy, n'arrêtez pas! il est fou, s'il veut se tuer, qu'il se tue.

Et la litière marchait toujours.

--Mais après qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est là, à mes côtés. Venez, madame, et répondez-lui; bien certainement M. le comte a le délire.

Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumière épandu par les torches.

--Ah! fit Monsoreau épuisé, où donc étiez-vous?

--Où voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrière vous?

--A mes côtés, madame, à mes côtés; ne me quittez pas.

Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrière; elle savait que Bussy la suivait. Si la nuit eût été éclairée par un rayon de lune, elle eût pu le voir.

On arriva à la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut partir. Il avait hâte, non point d'arriver à Paris, mais de s'éloigner d'Angers.

De temps en temps, la scène que nous venons de raconter se renouvelait.

Remy disait tout bas:

--Qu'il étouffe de rage, et l'honneur du médecin sera sauvé.

Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il était arrivé à Paris et il allait sensiblement mieux.

C'était décidément un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne l'eût voulu lui-même.

Pendant les dix jours qu'avait duré le voyage, Diane avait, à force de tendresses, démoli toute cette grande fierté de Bussy.

Elle l'avait engagé à se présenter chez Monsoreau, et à exploiter l'amitié qu'il lui témoignait.

Le prétexte de la visite était tout simple: la santé du comte.

Remy soignait le mari, et remettait les billets à la femme.

--Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.

CHAPITRE XV

COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA RÉCEPTION QUI LUI FUT FAITE.

Cependant on ne voyait reparaître au Louvre ni Catherine ni le duc d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frères prenait de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.

Le roi n'avait reçu aucun message de sa mère, et, au lieu de conclure selon le Proverbe: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles,» il se disait, au contraire, en secouant la tête:

--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!

Les mignons ajoutaient:

--_François, mal conseillé_, aura retenu votre mère.

_François, mal conseillé;_ en effet, toute la politique de ce règne singulier et des trois règnes précédents se réduisait là.

Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy; mal conseillé avait été François II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal conseillé avait été Henri II, le père de cette race perverse, lorsqu'il fit brûler tant d'hérétiques et de conspirateurs avant d'être tué par Montgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé, disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement pénétré dans la visière du casque de son roi.

On n'ose pas dire à un roi:

«Votre frère a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme c'est l'usage dans votre famille, à vous détrôner, à vous tondre ou à vous empoisonner; il veut vous faire à vous ce que vous avez fait à votre frère aîné, ce que votre frère aîné a fait au sien, ce que votre mère vous a tous instruits à vous faire les uns aux autres.»

Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi du seizième siècle eût pris ces observations pour des injures, car un roi était, en ce temps-là, un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-similé_ de Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi constitutionnel.

Les mignons disaient donc à Henri III:

--Sire, votre frère est mal conseillé.

Et, comme une seule personne avait à la fois le pouvoir et l'esprit de conseiller François, c'était contre Bussy que se soulevait la tempête, chaque jour plus furieuse et plus près d'éclater.

On en était, dans les conseils publics, à trouver des moyens d'intimidation, et, dans les conseils privés, à chercher des moyens d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc d'Anjou envoyait un ambassadeur.

Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la répandit?

Il serait aussi facile de dire comment se soulèvent les tourbillons de vent dans l'air, les tourbillons de poussière dans la campagne, les tourbillons de bruit dans les villes.

Il y a un démon qui met des ailes à certaines nouvelles et qui les lâche comme des aigles dans l'espace.

Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une conflagration générale. Le roi en devint pâle de colère, et les courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maître, se firent livides.

On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on jura entre autres choses:

Que, si c'était un vieillard, cet ambassadeur serait bafoué, berné, embastillé;

Que, si c'était un jeune homme, il serait pourfendu, troué à jour, déchiqueté en petits morceaux, lesquels seraient envoyés à toutes les provinces de France comme un échantillon de la royale colère.

Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapières, de prendre des leçons d'escrime, et de jouer de la dague contre les murailles.

Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sa dague dans sa gaîne, et se mit à réfléchir profondément.

Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvint que Chicot avait, un jour, dans un point difficile, qui s'était éclairci depuis, été de l'avis de la reine mère, laquelle avait eu raison.

Il comprit donc que, dans Chicot, était la sagesse du royaume, et il interrogea Chicot.

--Sire, répliqua celui-ci après avoir mûrement réfléchi, ou monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous en envoie pas.

--Pardieu, dit le roi, c'était bien la peine de te creuser la joue avec le poing pour trouver ce beau dilemme.

--Patience, patience, comme dit, dans la langue de maître Machiavelli, votre auguste mère, que Dieu conserve; patience!

--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'écoute.

--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire; s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne, c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le ménager. Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec elles; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutes sortes de plaisir de le voir. Cela n'engage à rien. Vous rappelez-vous comment votre frère a embrassé ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?

--Alors tu approuves la politique de mon frère Charles IX?

--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard nous trouvons moyen, non pas de nuire à un pauvre diable de héraut d'armes, d'envoyé, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous trouvons moyen de saisir au collet le maître, le moteur, le chef, le très-grand et très-honoré prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai, seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les claquemurer dans un fort plus sûr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.

--J'aime assez ce prélude, dit Henri III.

--Peste, tu n'es pas dégoûté, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.

--Va!

--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous tes amis?

--Beugler!