La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 7
--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux raisonnements de ma mère.
--Vous avez raison; elle se croit déjà bien assez profonde politique comme cela.
--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutôt en traînant huit jours; en donnant quelques fêtes auxquelles nous appellerons la noblesse, nous montrerons à notre mère combien nous sommes forts.
--Puissamment raisonné, monseigneur. Cependant il me semble....
--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grâce à ce délai, j'arracherai de nouvelles conditions à ma mère; c'est moi qui te le dis.
Bussy parut réfléchir profondément.
--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tâchez qu'au lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le roi, par exemple....
--Eh bien! le roi?
--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est très-irascible, le roi.
--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer mon frère de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera les huit jours dont j'ai besoin.
--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.
Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.
--Si je changeais de résolution, n'est-ce pas? dit-il.
--Eh! malgré la promesse faite à votre frère, vous en changerez si l'intérêt vous y pousse, n'est-ce pas?
--Dame! fit le prince.
--Très-bien! et alors on enverra votre ambassadeur à la Bastille.
--Nous ne le préviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons une lettre.
--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prévenez-le.
--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.
--Allons donc!
--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?
--Oui, j'en connais un.
--Lequel?
--Moi, monseigneur.
--Toi?
--Oui, moi... J'aime les négociations difficiles.
--Bussy, mon cher Bussy, s'écria le duc, si tu fais cela, tu peux compter sur mon éternelle reconnaissance.
Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont lui parlait Son Altesse.
Le duc crut qu'il hésitait.
--Et je te donnerai dix mille écus pour ton voyage, ajouta-t-il.
--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus généreux: est-ce que l'on paye ces choses-là?
--Ainsi tu pars?
--Je pars.
--Pour Paris?
--Pour Paris.
--Et quand cela?
--Dame! quand vous voudrez.
--Le plus tôt serait le mieux.
--Oui, eh bien!
--Eh bien?
--Ce soir, si vous voulez, monseigneur.
--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc réellement?
--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse, vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi de la reine-mère quelque bonne abbaye.
--J'y songe déjà, mon ami.
--Alors adieu, monseigneur.
--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose.
--Laquelle?
--Prends congé de ma mère.
--J'aurai cet honneur.
En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus léger qu'un écolier pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la récréation, fit sa visite à Catherine, et s'apprêta pour partir aussitôt que le signal du départ lui viendrait de Méridor.
Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'était senti si faible après cette émotion éprouvée, qu'il avait jugé lui-même qu'il avait besoin de cette nuit de repos.
Mais, vers sept heures, le même palefrenier qui avait apporté la lettre de Saint-Luc vint annoncer à Bussy que, malgré les larmes du vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour Paris dans une litière qu'escortaient à cheval Diane, Remy et Gertrude.
Cette litière était portée par huit hommes qui, de lieue en lieue, devaient se relayer.
Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sellé depuis la veille et prit le même chemin.
CHAPITRE XII
DANS QUELLES DISPOSITIONS ÉTAIT LE ROI HENRI III QUAND M. DE SAINT-LUC REPARUT A LA COUR.
Depuis le départ de Catherine, le roi quelle que fût sa confiance dans l'ambassadeur qu'il avait envoyé dans l'Anjou, le roi, disons-nous, ne songeait plus qu'à s'armer contre les tentatives de son frère.
Il connaissait, par expérience, le génie de sa maison; il savait tout ce que peut un prétendant à la couronne, c'est-à-dire l'homme nouveau contre le possesseur légitime, c'est-à-dire contre l'homme ennuyeux et prévu.
Il s'amusait, ou plutôt il s'ennuyait, comme Tibère, à dresser des listes de proscription, où l'on inscrivait, par ordre alphabétique, tous ceux qui ne se montraient pas zélés a prendre le parti du roi.
Ces listes devenaient chaque jour plus longues.
Et à l'_S_ et à l'_L_, c'est-à dire plutôt deux fois qu'une, le roi inscrivait chaque jour le nom de M. de Saint-Luc.
Au reste, la colère du roi contre l'ancien favori était bien servie par les commentaires de la cour, par les insinuations perfides des courtisans et par les amères récriminations de la fuite en Anjou de l'époux de Jeanne de Cossé, fuite qui était une trahison depuis le jour où le duc, fuyant lui-même, avait dirigé sa course vers cette province.
En effet, Saint-Luc fuyant à Méridor ne devait-il pas être considéré comme le fourrier de M. le duc d'Anjou, allant préparer les logements du prince à Angers?
Au milieu de tout ce trouble, de tout ce mouvement, de toute cette émotion, Chicot, encourageant les mignons à affiler leurs dagues et leurs rapières, pour tailler et percer les ennemis de Sa Majesté Très-Chrétienne, Chicot, disons-nous, était magnifique à voir.
D'autant plus magnifique à voir, que, tout en ayant l'air de jouer le rôle de la mouche du coche, Chicot jouait en réalité un rôle beaucoup plus sérieux. Chicot, petit à petit, et pour ainsi dire homme par homme, mettait sur pied une armée pour le service de son maître.
Tout à coup, une après-midi, tandis que le roi soupait avec la reine, dont, à chaque péril politique, il cultivait la société plus assidûment, et que le départ de François avait naturellement amenée près de lui, Chicot entra les bras étendus et les jambes écartées, comme les pantins que l'on écarte à l'aide d'un fil.
--Ouf! dit-il.
--Quoi? demanda le roi.
--M. de Saint-Luc, fit Chicot.
--M. de Saint-Luc! exclama Sa Majesté.
--Oui.
--A Paris?
--Oui.
--Au Louvre?
--Oui.
Sur cette triple affirmation, le roi se leva de table, tout rouge et tout tremblant.
Il eût été difficile de dire quel sentiment l'animait.
--Pardon, dit-il à la reine en essuyant sa moustache et en jetant sa serviette sur son fauteuil, mais ce sont des affaires d'État qui ne regardent point les femmes.
--Oui, dit Chicot en grossissant la voix, ce sont des affaires d'État.
La reine voulut se lever de table pour laisser la place libre à son mari.
--Non, madame, dit Henri, restez, s'il vous plaît; je vais entrer dans mon cabinet.
--Oh! sire, dit la reine avec ce tendre intérêt qu'elle eut constamment pour son ingrat époux, ne vous mettez pas en colère, je vous prie.
--Dieu le veuille! répondit Henri sans remarquer l'air narquois avec lequel Chicot tortillait sa moustache.
Henri s'éloigna vivement hors de la chambre. Chicot le suivit.
Une fois dehors:
--Que vient-il faire ici, le traître? demanda Henri d'une voix émue.
--Qui sait? fit Chicot.
--Il vient, j'en suis sûr, comme député des États d'Anjou. Il vient comme ambassadeur de mon frère; car ainsi vont les rébellions: ce sont des eaux troubles et fangeuses dans lesquelles les révoltés pêchent toutes sortes de bénéfices, sordides, c'est vrai, mais avantageux, et qui, de provisoires et précaires, deviennent peu à peu fixes et immuables. Celui-ci a flairé la rébellion, et il s'en est fait un sauf-conduit pour venir m'insulter ici.
--Qui sait? dit Chicot.
Le roi regarda le laconique personnage.
--Il se peut encore, dit Henri, toujours traversant les galeries d'un pas inégal et qui décelait son agitation; il se peut qu'il vienne pour me redemander ses terres, dont je retiens les revenus, ce qui est un peu abusif peut-être, lui n'ayant pas commis, après tout, de crime qualifié, hein?
--Qui sait? continua Chicot.
--Ah! fit Henri, tu répètes, comme mon papegeai, toujours la même chose. Mort de ma vie! tu m'impatientes enfin avec ton éternel: Qui sait?
--Eh! mordieu! te crois-tu bien amusant, toi, avec tes éternelles questions?
--On répond quelque chose, au moins.
--Et que veux-tu que je te réponde? Me prends-tu, par hasard, pour le Fatum des anciens? me prends-tu pour Jupiter, pour Apollon ou pour Manto? Eh! c'est toi-même qui m'impatientes, morbleu! avec tes sottes suppositions!
--Monsieur Chicot...
--Après, monsieur Henri?
--Chicot, mon ami, tu vois ma douleur, et tu me rudoies.
--N'aie pas de douleur, mordieu!
--Mais tout le monde me trahit!
--Qui sait? ventre-de-biche! qui sait?
Henri, se perdant en conjectures, descendit en son cabinet, où, sur l'étrange nouvelle du retour de Saint-Luc, se trouvaient déjà réunis tous les familiers du Louvre, parmi lesquels, ou plutôt à la tête desquels brillait Crillon, l'oeil en feu, le nez rouge et la moustache hérissée comme un dogue qui demande le combat.
Saint-Luc était là, debout, au milieu de tous ces menaçants visages, sentant bruire autour de lui toutes ces colères, et ne se troublant pas le moins du monde. Chose étrange! il avait amené sa femme, et l'avait fait asseoir sur un tabouret contre la balustrade du lit.
Lui, se promenait le poing sur la hanche, regardant les curieux et les insolents du même regard dont ils le regardaient.
Par égard pour la jeune femme, quelques seigneurs s'étaient écartés, malgré leur envie de coudoyer Saint-Luc, et s'étaient tus, malgré leur désir de lui adresser quelques paroles désagréables.
C'était dans ce vide et dans ce silence que se mouvait l'ex-favori.
Jeanne, modestement enveloppée dans sa mante de voyage, attendait, les yeux baissés.
Saint-Luc, drapé fièrement dans son manteau, attendait; de son côté, avec une attitude qui semblait plutôt appeler que craindre la provocation.
Enfin les assistants attendaient, pour provoquer, de bien savoir ce que revenait faire Saint-Luc à cette cour où chacun, désireux de se partager une portion de son ancienne faveur, le trouvait bien inutile.
En un mot, comme on le voit, de toutes parts, l'attente était grande, lorsque le roi parut.
Henri entra, tout agité, tout occupé de s'exciter lui-même. Cet essoufflement perpétuel compose, la plupart du temps, ce qu'on appelle la dignité chez les princes.
Il entra, suivi de Chicot, qui avait pris les airs calmes et dignes qu'aurait dû prendre le roi de France, et qui regardait le maintien de Saint-Luc, ce qu'aurait dû commencer par faire Henri III.
--Ah! monsieur, vous ici? s'écria tout d'abord le roi, sans faire attention à ceux qui l'entouraient, et semblable en cela au taureau des arènes espagnoles, qui, dans des milliers d'hommes, ne voient qu'un brouillard mouvant, et, dans l'arc-en-ciel des bannières, que la couleur rouge.
--Oui, Sire, répondit simplement et modestement Saint-Luc en s'inclinant avec respect.
Cette réponse frappa si peu l'oreille du roi; ce maintien plein de calme et de déférence communiqua si peu à son esprit aveuglé ces sentiments de raison et de mansuétude que doit exciter la réunion du respect des autres et de la dignité de soi-même, que le roi continua sans intervalle:
--Vraiment, votre présence au Louvre me surprend étrangement.
A cette agression brutale, un silence de mort s'établit autour du roi et de son favori.
C'était le silence qui s'établit en un champ clos autour de deux adversaires qui vont vider une question suprême.
Saint-Luc le rompit le premier.
--Sire, dit-il avec son élégance habituelle et sans paraître troublé le moins du monde de la boutade royale, je ne suis, moi, surpris que d'une chose: c'est que, dans les circonstances où elle se trouve, Votre Majesté ne m'ait pas attendu.
--Qu'est-ce à dire, monsieur? répliqua Henri avec un orgueil tout à fait royal et en relevant sa tête, qui, dans les grandes circonstances, prenait une incomparable expression de dignité.
--Sire, répondit Saint-Luc, Votre Majesté court un danger.
--Un danger! s'écrièrent les courtisans.
--Oui, messieurs, un danger grand, réel, sérieux, un danger dans lequel le roi a besoin depuis le plus grand jusqu'au plus petit de tous ceux qui lui sont dévoués; et, convaincu que, dans un danger pareil à celui que je signale, il n'y a pas de fa***e assistance, je viens remettre aux pieds de mon roi l'offre de mes très-humbles services.
--Ah! ah! fit Chicot; vois-tu, mon fils, que j'avais raison de dire: Qui sait?
Henri III ne répondit point tout d'abord. Il regarda l'assemblée; l'assemblée était émue et offensée; mais Henri distingua bientôt dans le regard des assistants la jalousie qui s'agitait au fond de la plupart des coeurs.
Il en conclut que Saint-Luc avait fait quelque chose dont était incapable la majorité de l'assemblée, c'est-à-dire quelque chose de bien.
Cependant il ne voulut point se rendre ainsi tout à coup.
--Monsieur, répondit-il, vous n'avez fait que votre devoir, car vos services nous sont dus.
--Les services de tous les sujets du roi sont dus au roi, je le sais, Sire, répondit Saint-Luc; mais, par le temps qui court, beaucoup de gens oublient de payer leurs dettes. Moi, Sire, je viens payer la mienne, heureux que Votre Majesté veuille bien me compter toujours au nombre de ses débiteurs.
Henri, désarmé par cette douceur et cette humilité persévérantes, fit un pas vers Saint-Luc.
--Ainsi, dit-il, vous revenez sans autre motif que celui que vous dites, vous revenez sans mission, sans sauf-conduit?
--Sire, dit vivement Saint-Luc, reconnaissant, au ton dont lui parlait le roi, qu'il n'y avait plus dans son maître ni reproche ni colère, je reviens purement et simplement pour revenir, et cela à franc étrier. Maintenant, Votre Majesté peut me faire jeter à la Bastille dans une heure, arquebuser dans deux; mais j'aurai fait mon devoir. Sire, l'Anjou est en feu; la Touraine va se révolter; la Guyenne se lève pour lui donner la main. M. le duc d'Anjou travaille l'ouest et le midi de la France.
--Et il y est bien aidé, n'est-ce pas? s'écria le roi.
--Sire, dit Saint-Luc, qui comprit le sens des paroles royales, ni conseils ni représentations n'arrêtent le duc; et M. de Bussy, tout ferme qu'il soit, ne peut rassurer votre frère sur la terreur que Votre Majesté lui a inspirée.
--Ah! ah! dit Henri, il tremble donc, le rebelle!
Et il sourit dans sa moustache.
--Tudieu! dit Chicot en se caressant le menton, voilà un habile homme!
Et, poussant le roi du coude:
--Range-toi donc, Henri, dit-il, que j'aille donner une poignée de main à M. de Saint-Luc.
Ce mouvement entraîna le roi. Il laissa Chicot faire son compliment à l'arrivant, puis, marchant avec lenteur vers son ancien ami, et, lui posant la main sur l'épaule:
--Sois le bien-venu, Saint-Luc, lui dit-il.
--Ah! Sire, s'écria Saint-Luc en baisant la main du roi, j'ai retrouvé mon maître bien-aimé!
--Oui; mais moi, je ne te retrouve pas, dit le roi, ou du moins je te retrouve si maigri, mon pauvre Saint-Luc, que je ne t'eusse pas reconnu en te voyant passer.
A ces mots, une voix féminine se fit entendre.
--Sire, dit cette voix, c'est du chagrin d'avoir déplu à Votre Majesté.
Quoique cette voix fût douce et respectueuse, Henri tressaillit. Cette voix lui était aussi antipathique que l'était à Auguste le bruit du tonnerre.
--Madame de Saint-Luc! murmura-t-il. Ah! c'est vrai, j'avais oublié....
Jeanne se jeta à ses genoux.
--Relevez-vous, madame, dit le roi. J'aime tout ce qui porte le nom de Saint-Luc.
Jeanne saisit la main du roi et la porta à ses lèvres.
Henri la retira vivement.
--Allez, dit Chicot à la jeune femme, allez, convertissez le roi, ventre-de-biche! vous êtes assez jolie pour cela.
Mais Henri tourna le dos à Jeanne, et, passant son bras autour du col de Saint-Luc, entra avec lui dans ses appartements.
--Ah çà! lui dit-il, la paix est faite, Saint-Luc?
--Dites, Sire, répondit le courtisan, que la grâce est accordée!
--Madame, dit Chicot à Jeanne indécise, une bonne femme ne doit pas quitter son mari... surtout lorsque son mari est en danger.
Et il poussa Jeanne sur les talons du roi et de Saint-Luc.
CHAPITRE XIII
OU IL EST TRAITÉ DE DEUX PERSONNAGES IMPORTANTS DE CETTE HISTOIRE, QUE LE LECTEUR AVAIT DEPUIS QUELQUE TEMPS PERDUS DE VUS.
Il est un des personnages de cette histoire, il en est même deux, des faits et gestes desquels le lecteur a droit de nous demander compte.
Avec l'humilité d'un auteur de préface antique, nous nous empresserons d'aller au-devant de ces questions, dont nous comprenons toute l'importance.
Il s'agit d'abord d'un énorme moine, aux sourcils épais, aux lèvres rouges et charnues, aux larges mains, aux vastes épaules, dont le col diminue chaque jour de tout ce que prennent de développement la poitrine et les joues.
Il s'agit ensuite d'un fort grand âne dont les côtes s'arrondissent et se ballonnent avec grâce.
Le moine tend chaque jour à ressembler à un muid calé par deux poutrelles.
L'âne ressemble déjà à un berceau d'enfant soutenu par quatre quenouilles.
L'un habite une cellule du couvent de Sainte-Geneviève, où toutes les grâces du Seigneur viennent le visiter.
L'autre habite l'écurie du même couvent, où il vit à même d'un râtelier toujours plein.
L'un répond au nom de Gorenflot.
L'autre devrait répondre au nom de Panurge.
Tous deux jouissent, pour le moment du moins, du destin le plus prospère qu'aient jamais rêvé un âne et un moine. Les Génovéfains entourent de soins leur illustre compagnon, et, semblables aux divinités de troisième ordre qui soignaient l'aigle de Jupiter, le paon de Junon et les colombes de Vénus, les frères servants engraissent Panurge en l'honneur de son maître.
La cuisine de l'abbaye fume perpétuellement; le vin des clos les plus renommés de Bourgogne coule dans les verres les plus larges. Arrive-t-il un missionnaire ayant voyagé dans les pays lointains pour la propagation; arrive-t-il un légat secret du pape apportant des indulgences de la part de Sa Sainteté, on lui montre le frère Gorenflot, ce double modèle de l'église prêchante et militante, qui manie la parole comme saint Luc et l'épée comme saint Paul; on lui montre Gorenflot dans toute sa gloire, c'est-à-dire au milieu d'un festin. On a échancré une table pour le ventre sacré de Gorenflot, et l'on s'épanouit d'un noble orgueil en faisant voir au saint voyageur que Gorenflot engloutit à lui tout seul la ration des huit plus robustes appétits du couvent.
Et quand le nouveau venu a pieusement contemplé cette merveille:
--Quelle admirable nature! dit le prieur en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, le frère Gorenflot aime la table et cultive les arts; vous voyez comme il mange! Ah! si vous aviez entendu le sermon qu'il a fait certaine nuit, sermon dans lequel il offrait de se dévouer pour le triomphe de la foi! C'est une bouche qui parle comme celle de saint Jean Chrysostome, et qui engloutit comme celle de Gargantua.
Cependant, parfois, au milieu de toutes ces splendeurs, un nuage passe sur le front de Gorenflot; les volailles du Mans fument inutilement devant ses larges narines; les petites huîtres de Flandre, dont il engloutit un millier en se jouant, bâillent et se contournent en vain dans leur conque nacrée; les bouteilles aux différentes formes restent intactes, quoique débouchées; Gorenflot est lugubre, Gorenflot n'a pas faim, Gorenflot rêve.
Alors le bruit court que le digne Génovéfain est en extase, comme saint François, ou en pamoison, comme sainte Thérèse, et l'admiration redouble.
Ce n'est plus un moine, c'est un saint; ce n'est plus même un saint, c'est un demi-dieu; quelques-uns même vont jusqu'à dire que c'est un dieu complet.
--Chut! murmure-t-on, ne troublons pas la rêverie du frère Gorenflot.
Et l'on s'écarte avec respect.
Le prieur seul attend le moment où frère Gorenflot donne un signe quelconque de vie. Il s'approche du moine, lui prend la main avec affabilité et l'interroge avec respect.
Gorenflot lève la tête et regarde le prieur avec des yeux hébétés.
Il sort d'un autre monde.
--Que faisiez-vous, mon digne frère? demande le prieur.
--Moi? dit Gorenflot.
--Oui, vous; vous faisiez quelque chose.
--Oui, mon père, je composais un sermon.
--Dans le genre de celui que vous nous avez si bravement débité dans la nuit de la sainte Ligue.
Chaque fois qu'on lui parle de ce sermon, Gorenflot déplore son infirmité.
--Oui, dit-il en poussant un soupir dans le même genre. Ah! quel malheur que je n'aie pas écrit celui-là!
--Un homme comme vous a-t-il besoin d'écrire, mon cher frère? Non, il parle d'inspiration, il ouvre la bouche, et, comme la parole de Dieu est en lui, la parole de Dieu coule de ses lèvres.
--Vous croyez, dit Gorenflot.
--Heureux celui qui doute, répond le prieur.
En effet, de temps en temps, Gorenflot, qui comprend les nécessités de la position, et qui est engagé par ses antécédents, médite un sermon. Foin de Marcus Tullius, de César, de saint Grégoire, de saint Augustin, de saint Jérôme et de Tertullien, la régénération de l'éloquence sacrée va commencer à Gorenflot. _Rerum novus ordo nascitur._
De temps en temps aussi, à la fin de son repas, ou au milieu de ses extases, Gorenflot se lève, et, comme si un bras invisible le poussait, va droit à l'écurie; arrivé là, il regarde avec amour Panurge qui hennit de plaisir, puis il passe sa main pesante sur le pelage plantureux où ses gros doigts disparaissent tout entiers. Alors c'est plus que du plaisir, c'est du bonheur: Panurge ne se contente plus de hennir, il se roule.
Le prieur et trois ou quatre dignitaires du couvent l'escortent d'ordinaire dans ces excursions, et font mille platitudes à Panurge: l'un lui offre des gâteaux, l'autre des biscuits, l'autre des macarons, comme autrefois ceux qui voulaient se rendre Pluton favorable offraient des gâteaux au miel à Cerbère.
Panurge se laisse faire; il a le caractère accommodant; d'ailleurs, lui qui n'a pas d'extases, lui qui n'a pas de sermon à méditer, lui qui n'a d'autre réputation à soutenir que sa réputation d'entêtement, de paresse et de luxure, trouve qu'il ne lui reste rien à désirer, et qu'il est le plus heureux des ânes.
Le prieur le regarde avec attendrissement.
--Simple et doux, dit-il, c'est la vertu des forts.
Gorenflot a appris que l'on dit en latin _ita_ pour dire oui; cela le sert merveilleusement, et, à tout ce qu'on lui dit, il répond _ita_ avec une fatuité qui ne manque jamais son effet.
Encouragé par cette adhésion perpétuelle, l'abbé lui dit parfois:
--Vous travaillez trop, mon cher frère, cela vous rend triste de coeur.
Et Gorenflot répond à messire Joseph Foulon, comme Chicot répond parfois à Sa Majesté Henri III:
--Qui sait?
--Peut-être nos repas sont-ils un peu grossiers, ajoute le prieur, désirez-vous qu'on change le frère cuisinier? vous le savez, cher frère: _Quaedam saturationes minus succedunt._
--_Ita,_ répond éternellement Gorenflot en redoublant de tendresse pour son âne.
--Vous caressez bien votre Panurge, mon frère, dit le prieur; la manie des voyages vous reprendrait-elle?
--Oh! répond alors Gorenflot avec un soupir.
Le fait est que c'est là le souvenir qui tourmente Gorenflot. Gorenflot, qui avait d'abord trouvé son éloignement du couvent un immense malheur, a découvert dans l'exil des joies infinies et inconnues dont la liberté est la source. Au milieu de son bonheur, un ver le pique au coeur: c'est le désir de la liberté; la liberté avec Chicot; le joyeux convive; avec Chicot, qu'il aime sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que, de temps en temps, il le bat.
--Hélas! dit timidement un jeune frère qui a suivi le jeu de la physionomie du moine, je crois que vous avez raison, digne prieur, et que le séjour du couvent fatigue le révérend père.
--Pas précisément; dit Gorenflot; mais je sens que je suis né pour une vie de lutte, pour la politique du carrefour, pour le prêche de la borne.