La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 5
--Parce que, continua-t-il après un nouveau regard à la cloison, si vous n'aviez été chargée que de m'apporter ces menaces, vous ne fussiez pas venue, et qu'en pareil cas le roi aurait hésité à me fournir un otage tel que Votre Majesté.
Catherine effrayée leva la tête.
--Un otage, moi! dit-elle.
--Le plus saint et le plus vénérable de tous, répliqua-t-il en souriant et en baisant la main de Catherine, non sans un autre coup d'oeil triomphant adressé à la boiserie.
Catherine laissa tomber ses bras, comme écrasée; elle ne pouvait deviner que Bussy, par une porte secrète, surveillait son maître et le tenait en échec sous son regard, depuis le commencement de l'entretien, lui envoyant du courage et de l'esprit à chaque hésitation.
--Mon fils, dit-elle enfin, ce sont toutes paroles de paix que je vous apporte, vous avez parfaitement raison.
--J'écoute, ma mère, dit François, vous savez avec quel respect; je crois que nous commençons à nous entendre.
CHAPITRE VIII
LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS.
Catherine avait eu, dans cette première partie de l'entretien, un désavantage visible. Ce genre d'échecs était si peu prévu, et surtout si inaccoutumé, qu'elle se demandait si son fils était aussi décidé dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit événement changea tout à coup la face des choses.
On a vu des batailles aux trois quarts perdues être gagnées par un changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes machines.
Bussy était, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret, aboutissant à l'alcôve de M. le duc d'Anjou, placé de façon à n'être vu que du prince; de sa cachette, il passait la tête par une fente de la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa cause.
Sa cause, comme on le comprend, était la guerre à tout prix: il fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller ainsi le mari et visiter la femme.
Cette politique, extrêmement simple, compliquait cependant au plus haut degré toute la politique de France; aux grands effets les petites causes.
Voilà pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes, avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils effrayants enfin, Bussy poussait son maître à la férocité. Le duc, qui avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement on ne peut plus féroce.
Catherine était donc battue sur tous les points et ne songeait plus qu'à faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit événement, presque aussi inattendu que l'entêtement de M. le duc d'Anjou, vint à sa rescousse.
Tout à coup, au plus vif de la conversation de la mère et du fils, au plus fort de la résistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la conversation, il porta, sans se retourner, la main à l'endroit sollicité, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet, il trouva un bras, et après le bras une épaule, et après l'épaule un homme.
Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.
L'homme était Remy.
Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il attira doucement son maître dans la chambre voisine.
--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte très-impatient, et pourquoi me dérange-t-on dans un pareil moment?
--Une lettre, dit tout bas Remy.
--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une conversation aussi importante que celle que je faisais avec monseigneur le duc d'Anjou!
Remy ne parut aucunement désarçonné par cette boutade.
--Il y a lettre et lettre, dit-il.
--Sans doute, pensa Bussy; d'où vient cela?
--De Méridor.
--Oh! fit vivement Bussy, de Méridor! Merci, mon bon Remy, merci!
--Je n'ai donc plus tort?
--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Où est cette lettre?
--Ah! voilà ce qui m'a fait juger qu'elle était de la plus haute importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'à vous seul.
--Il a raison. Est-il là?
--Oui.
--Amène-le.
Remy ouvrit une porte et fit signe à une espèce de palefrenier de venir à lui.
--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.
--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.
Et il lui mit une demi-pistole dans la main.
--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la lettre.
--Et c'est elle qui te l'a remise!
--Non, pas elle, lui.
--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'écriture.
--M. de Saint-Luc!
--Ah! ah!
Bussy avait pâli légèrement; car, à ce mot: _lui_, il avait cru qu'il était question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le privilège de faire pâlir Bussy chaque fois que Bussy pensait à lui.
Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette émotion que tout individu doit craindre de manifester quand il reçoit une lettre importante, et qu'il n'est pas César Borgia, Machiavel, Catherine de Médicis ou le diable.
Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car à peine eût-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pâle qu'il était, il devint pourpre, resta un instant étourdi, et, sentant qu'il allait tomber, fut forcé de se laisser aller sur un fauteuil près de la fenêtre.
--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait produit la lettre qu'il apportait.
Et il le poussa par les épaules.
Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et il avait peur qu'on ne lui reprît sa demi-pistole.
Remy revint au comte, et le secouant par le bras:
--Mordieu! s'écria-t-il, répondez-moi à l'instant même; ou, par saint Esculape, je vous saigne des quatre membres.
Bussy se releva; il n'était plus rouge, il n'était plus étourdi, il était sombre..
--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.
Et il tendit la lettre à Remy. Remy lut avidement.
--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expédier une âme en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas à deux fois.
--C'est incroyable! balbutia Bussy.
--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre position changée du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche comme Ambroise Paré.
--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.
--Il me semble, répondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose à faire pour cela, et qu'elle l'était déjà plus qu'elle n'était celle de son mari.
--Monsoreau mort!
--Mort! répéta le Baudoin, c'est écrit.
--Oh! il me semble que je fais un rêve, Remy. Quoi! je ne verrai plus cette espèce de spectre, toujours prêt à se dresser entre moi et le bonheur? Remy, nous nous trompons,
--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombé sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort! J'avais déjà remarqué qu'il était très-dangereux de tomber sur des coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les femmes.
--Mais alors, dit Bussy, sans écouter toutes les facéties de Remy, et suivant seulement les détours de sa pensée, qui se tordait en tous sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester à Méridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part, quelque part où elle puisse oublier.
--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on oublie assez bien à Paris.
--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons obscurément, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage pour nous ne sera que le lendemain des félicités de la veille.
--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller à Paris....
--Eh bien!
--Il nous faut quelque chose.
--Quoi?
--Il nous faut la paix en Anjou.
--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu et perdu inutilement!
--Cela veut dire que vous allez monter à cheval et courir à Méridor.
--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma présence serait presque inconvenante.
--Comment la verrai-je? me présenterai-je au château?
--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-être se promènera-t-elle là en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperçois pas, va au château.
--Que lui dirai-je?
--Que je suis à moitié fou.
Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'expérience lui avait appris à compter comme sur un autre lui-même, il courut reprendre sa place dans le corridor à l'entrée de l'alcôve derrière la tapisserie.
Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que sa présence lui avait fait perdre.
--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une mère ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.
--Vous voyez pourtant, ma mère, répondit le duc d'Anjou, que cela arrive quelquefois.
--Jamais quand elle le veut.
--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui, satisfait de cette fière parole, chercha Bussy pour en être récompensé par un coup d'oeil approbateur.
--Mais je le veux! s'écria Catherine; entendez-vous bien, François? je le veux.
Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les paroles étaient impératives et la voix était presque suppliante.
--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.
--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront aisés pour arriver à ce but.
--Ah! ah! fit François. Diable!
--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous? parlez! commandez!
--Oh! ma mère! dit François presque embarrassé d'une si complète victoire, qui ne lui laissait pas la faculté d'être un vainqueur rigoureux.
--Écoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous ne cherchez pas à noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce n'est pas possible. Vous n'êtes ni un mauvais Français ni un mauvais frère.
--Mon frère m'a insulté, madame, et je ne lui dois plus rien; non, rien comme à mon frère, rien comme à mon roi.
--Mais moi, François, moi! vous n'avez pas à vous en plaindre, de moi?
--Si fait, madame, car vous m'avez abandonné, vous! reprit le duc en pensant que Bussy était toujours là et pouvait l'entendre comme par le passé.
--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien! soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-égorger ses enfants.
Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de mourir.
--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'écria François qui n'avait pas le coeur navré du tout.
Catherine fondit en larmes.
Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours des regards inquiets du côté de l'alcôve.
--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prétentions au moins, que nous sachions à quoi nous en tenir.
--Que voulez-vous vous-même? voyons, ma mère, dit François; parlez, je vous écoute.
--Je désire que vous reveniez à Paris, cher enfant, je désire que vous rentriez à la cour du roi votre frère, qui vous tend les bras.
--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.
--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mère, sur le sang de notre Seigneur Jésus-Christ (Catherine se signa), vous serez reçu par le roi, comme si c'était vous qui fussiez le roi, et lui le duc d'Anjou.
Le duc regardait obstinément du côté de l'alcôve.
--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?
--Eh! madame, votre fils m'en a donné, et des gardes d'honneur même, puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.
--Voyons, ne me répondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera, vous les choisirez vous-même; vous aurez un capitaine, s'il le faut, et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.
Le duc, ébranlé par cette dernière offre, à laquelle il devait penser que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcôve, tremblant de rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grinçant dans l'ombre. Mais, ô surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux, et applaudissant par de nombreuses approbations de tête.
--Qu'est-ce que cela signifie? se demandât-il; Bussy ne voulait-il donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors, dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-même, je dois donc accepter?
--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des épaules et de la tête.
--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir à Paris?
--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui allait toujours en croissant.
--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si difficile de revenir à Paris?
--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous étions convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me conseille la paix et les embrassades.
--Eh bien! demanda Catherine avec anxiété, que répondez-vous?
--Ma mère, je réfléchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec Bussy de cette contradiction, et demain....
--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagné la bataille.
--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-être raison.
Et tous deux se séparèrent après s'être embrassés.
CHAPITRE IX
COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI ÉTAIT UNE PREUVE QU'IL N'ÉTAIT PAS TOUT A FAIT MORT.
Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare. Remy s'avouait cela à lui-même, tout en courant sur un des meilleurs chevaux des écuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il venait, sur ce point, après M. de Monsoreau; force lui avait donc été d'en prendre un autre.
--J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin à lui-même; et, de son côté, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voilà pourquoi je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur pour deux.
Puis il ajoutait, en respirant à pleine poitrine:
--En vérité, je crois que mon coeur n'est plus assez large.
Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je vais faire à madame Diane.
Si elle est gourmée, cérémonieuse, funèbre, des salutations, des révérences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'exécuterai à moi tout seul.
Quant à M. de Saint-Luc, s'il est encore au château, ce dont je doute, un vivat et des actions de grâces en latin. Il ne sera pas funèbre, lui, j'en suis sûr....
Ah! j'approche.
En effet, le cheval, après avoir pris à gauche, puis à droite, après avoir suivi le sentier fleuri, après avoir traversé le taillis et la haute futaie, était entré dans le fourré qui conduisait à la muraille.
--Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand veneur; ceux sur lesquels il est tombé ne pouvaient pas être plus beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme!
Remy approchait de plus en plus de la muraille.
Tout à coup le cheval s'arrêta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe; Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas à ce temps d'arrêt, faillit sauter par-dessus la tête de Mithridate.
C'était ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et place de Roland.
Remy, que la pratique avait fait écuyer sans peur, mit ses éperons dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il avait sans doute reçu ce nom à cause de la ressemblance que son caractère obstiné présentait avec celui du roi du Pont.
Remy, étonné, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle arrêtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de sang, que peu à peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se couronnait d'une petite mousse rose.
--Tiens! s'écria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc aurait transpercé M. de Monsoreau?
Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui.
A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un corps qui paraissait plus roide encore.
Les jambes étaient allongées, le corps était adossé à la muraille.
--Tiens! le Monsoreau! fit Remy. _Hic obiit Nemrod_. Allons, allons, si la veuve le laisse ainsi exposé aux corbeaux et aux vautours, c'est bon signe pour nous, et l'oraison funèbre se fera en pirouettes, en ronds de jambe et en polonaise.
Et Remy, ayant mis pied à terre, fit quelques pas en avant dans la direction du corps.
--C'est drôle! dit-il, le voilà mort ici, parfaitement mort, et cependant le sang est là-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de là-bas ici, ou plutôt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charité même, l'aura adossé à ce mur pour que le sang ne lui portât point à la tête. Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace; mort roide, là, une, deux!
Et Remy passa dans le vide un dégagement avec son doigt.
Tout à coup, il recula stupide, et la bouche béante: les deux yeux qu'il avait vu ouverts s'étaient refermés, et une pâleur, plus livide encore que celle qui l'avait frappé d'abord, s'était étendue sur la face du défunt.
Remy devint presque aussi pâle que M. de Monsoreau; mais, comme il était médecin, c'est-à-dire passablement matérialiste, il marmotta en se grattant le bout du nez:
--_Credere portentis mediocre_. S'il a fermé les yeux, c'est qu'il n'est pas mort.
Et comme, malgré son matérialisme, la position était désagréable, comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il n'était convenable, il s'assit ou plutôt il se laissa glisser au pied de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face à face avec le cadavre.
--Je ne sais pas trop, se dit-il, où j'ai lu qu'après la mort il se produisait certains phénomènes d'action, qui ne décèlent qu'un affaissement de la matière, c'est-à-dire un commencement de corruption.
Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie même après sa mort; c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermés tout de bon, mais encore la pâleur a augmenté, _color albus, chroma chlôron_ comme dit Galien; _color albus_, comme dit Cicéron qui était un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon épée d'un pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien trépassé.
Et Remy se disposait à faire cette charitable épreuve; déjà même il portait la main à son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent de nouveau.
Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa comme mû par un ressort, et une sueur froide coula sur son front.
Cette fois les yeux du mort restèrent écarquillés.
--Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous voilà dans une belle position.
Alors une pensée se présenta naturellement à l'esprit du jeune homme.
--Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort.
Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effaré, qu'on eût dit qu'il pouvait lire dans l'âme de ce passant de quelle nature étaient ses intentions.
--Fi! s'écria tout à coup Remy, fi! la hideuse pensée. Dieu m'est témoin que, s'il était là tout droit, sur ses jambes, brandissant sa rapière, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un crime, ce serait une infamie.
--Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs.
--Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis médecin, et, par conséquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la même espèce,--_genus homo._
--Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de médecin.
--Au secours! répéta le blessé.
--Me voilà, dit Remy.
--Allez me chercher un prêtre, un médecin.
--Le médecin est tout trouvé, et peut-être vous dispensera-t-il du prêtre.
--Le Haudoin! s'écria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel hasard?
Comme on le voit, M. de Monsoreau était fidèle à son caractère; dans son agonie il se défiait et interrogeait.
Remy comprit toute la portée de cette interrogation. Ce n'était pas un chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire. La question était donc presque naturelle.
--Comment êtes-vous ici? redemanda Monsoreau, à qui les soupçons rendaient quelque force.
--Pardieu! répondit le Haudoin, parce qu'à une lieue d'ici j'ai rencontré M. de Saint-Luc.
--Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blêmissant de douleur et de colère à la fois.
--Alors il m'a dit: «Remy, courez dans le bois, et, à l'endroit appelé le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort.»
--Mort! répéta Monsoreau.
--Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous êtes vaincu.
--Et maintenant, dites-moi, vous parlez à un homme, ne craignez donc rien, dites-moi, suis-je blessé mortellement?
--Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais tâcher, voyons.
Nous avons dit que la conscience du médecin l'avait emporté sur le dévouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec toutes les précautions d'usage, il lui enleva son manteau, son pourpoint et sa chemise.
L'épée avait pénétré au-dessus du téton droit, entre la sixième et la septième côte.
--Hum! fit Rémi, souffrez-vous beaucoup?
--Pas de la poitrine, du dos.
--Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos?
--Au-dessous de l'omoplate.
--Le fer aura rencontré un os, fit Remy: de là la douleur.
Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siège d'une souffrance plus vive.
--Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontré du tout, et il est entré comme il est sorti. Peste! le joli coup d'épée, monsieur le comte; à la bonne heure, il y a plaisir à soigner les blessés de M. de Saint-Luc. Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur.
Monsoreau s'évanouit; mais Remy ne s'inquiéta point de cette faiblesse.
--Ah! voilà, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit être. Il tâta les mains et les jambes: froides aux extrémités. Il appliqua l'oreille à la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa doucement dessus: matité du son. Diable, diable, le veuvage de madame Diane pourrait bien n'être qu'une affaire de chronologie.
En ce moment, une légère mousse rougeâtre et rutilante vint humecter les lèvres du blessé.
Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il déchira une bande de la chemise du blessé, et lui comprima le bras.
--Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane n'est peut-être pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma foi! on est médecin avant tout.
Le sang, en effet, après avoir, pour ainsi dire, hésité un instant, venait de jaillir de la veine; presque en même temps qu'il se faisait jour, le malade respirait et ouvrait les yeux.
--Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout était fini.
--Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est même possible....
--Que j'en réchappe.
--Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez, ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil, elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrête. Ah! c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. Là! attendez, que j'essuie vos lèvres.
Et Remy passa un mouchoir sur les lèvres du comte.
--D'abord, dit le blessé, j'ai craché le sang à pleine bouche.
--Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voilà déjà l'hémorrhagie arrêtée. Bon! cela va bien, ou plutôt tant pis!
--Comment! tant pis?