La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 4
--Vous faisiez donc mal alors? dit le comte qui commençait à n'être plus maître de son irritation.
--Je ne dis pas non.
--Mais vous vous moquez de moi, à la fin! s'écria le comte pâlissant, et voilà un quart d'heure de cela.
--Vous vous trompez, monsieur, dit Saint-Luc en tirant sa montre et en regardant Monsoreau avec une fixité qui fit frissonner celui-ci malgré son courage féroce; il y a vingt minutes.
--Mais vous m'insultez, monsieur, dit le comte.
--Est-ce que vous croyez que vous ne m'insultez pas, vous, monsieur, avec toutes vos questions de sbire?
--Ah! j'y vois clair maintenant.
--Le beau miracle! à dix heures du matin. Et que voyez-vous? dites.
--Je vois que vous vous entendez avec le traître, avec le lâche que j'ai failli tuer hier.
--Pardieu! fit Saint-Luc, c'est mon ami.
--Alors, s'il en est ainsi, je vous tuerai à sa place.
--Bah! dans votre maison! comme cela, tout à coup! sans dire gare!
--Croyez-vous donc que je me gênerai pour punir un misérable? s'écria le comte exaspéré.
--Ah! monsieur de Monsoreau, répliqua Saint-Luc, que vous êtes donc mal élevé! et que la fréquentation des bêtes fauves a détérioré vos moeurs! Fi!....
--Mais vous ne voyez donc pas que je suis furieux! hurla le comte en se plaçant devant Saint-Luc, les bras croisés et le visage bouleversé par l'expression effrayante du désespoir qui le mordait au coeur.
--Si, mordieu! je le vois; et, vrai, la fureur ne vous va pas le moins du monde; vous êtes affreux à voir comme cela, mon cher monsieur de Monsoreau.
Le comte, hors de lui, mit la main à son épée.
--Ah! faites attention, dit Saint-Luc, c'est vous qui me provoquez... Je vous prends vous-même à témoin que je suis parfaitement calme.
--Oui, muguet, dit Monsoreau, oui, mignon de couchette, je te provoque.
--Donnez-vous donc la peine de pauser de l'autre côté du mur, monsieur de Monsoreau; de l'autre côté du mur, nous serons sur un terrain neutre.
--Que m'importe? s'écria le comte.
--Il m'importe à moi, dit Saint-Luc; je ne veux pas vous tuer chez vous.
--A la bonne heure! dit Monsoreau en se hâtant de franchir la brèche.
--Prenez garde! allez doucement, comte! Il y a une pierre qui ne tient pas bien; il faut qu'elle ait été fort ébranlée. N'allez pas vous blesser, au moins; en vérité, je ne m'en consolerais pas.
Et Saint-Luc se mit à franchir la muraille à son tour.
--Allons! allons! hâte-toi, dit le comte en dégaînant.
--Et moi qui viens à la campagne pour mon agrément! dit Saint-Luc se parlant à lui-même; ma foi, je me serai bien amusé.
Et il sauta de l'autre côté du mur.
CHAPITRE VI
COMMENT M. DE SAINT-LUC MONTRA A M. DE MONSOREAU LE COUP QUE LE ROI LUI AVAIT MONTRÉ.
Monsieur de Monsoreau attendait Saint-Luc l'épée à la main, et en faisant des appels furieux avec le pied.
--Y es-tu? dit le comte.
--Tiens! fit Saint-Luc, vous n'avez pas pris la plus mauvaise place, le dos au soleil; ne vous gênez pas.
Monsoreau fit un quart de conversion.
--A la bonne heure! dit Saint-Luc, de cette façon je verrai clair à ce que je fais.
--Ne me ménages pas, dit Monsoreau, car j'irai franchement.
--Ah çà! dit Saint-Luc, vous voulez donc me tuer absolument?
--Si je le veux!... oh! oui... je le veux!
--L'homme propose et Dieu dispose! dit Saint-Luc en tirant son épée à son tour.
--Tu dis....
--Je dis... Regardez bien cette touffe de coquelicots et de pissenlits.
--Eh bien?
--Eh bien, je dis que je vais vous coucher dessus.
Et il se mit en garde, toujours riant.
Monsoreau engagea le fer avec rage, et porta avec une incroyable agilité à Saint-Luc deux ou trois coups que celui-ci para avec une agilité égale.
--Pardieu! monsieur de Monsoreau, dit-il tout en jouant avec le fer de son ennemi, vous tirez fort agréablement l'épée, et tout autre que moi ou Bussy eût été tué par votre dernier dégagement.
Monsoreau pâlit, voyant à quel homme il avait affaire.
--Vous êtes peut-être étonné, dit Saint-Luc, de me trouver si convenablement l'épée dans la main; c'est que le roi, qui m'aime beaucoup, comme vous savez, a pris la peine de me donner des leçons, et m'a montré, entre autres choses, un coup que je vous montrerai tout à l'heure. Je vous dis cela, parce que, s'il arrive que je vous tue de ce coup, vous aurez le plaisir de savoir que vous êtes tué d'un coup enseigné par le roi, ce qui sera excessivement flatteur pour vous.
--Vous avez infiniment d'esprit, monsieur, dit Monsoreau exaspéré en se fendant à fond pour porter un coup droit qui eût traversé une muraille.
--Dame! on fait ce qu'on peut, répliqua modestement Saint-Luc en se jetant de côté, forçant, par ce mouvement, son adversaire de faire une demi-volte qui lui mit en plein le soleil dans les yeux.
--Ah! ah! dit-il, voilà où je voulais vous voir, en attendant que je vous voie où je veux vous mettre. N'est-ce pas que j'ai assez bien conduit ce coup-là, hein? Aussi, je suis content, vrai, très-content! Vous aviez tout à l'heure cinquante chances seulement sur cent d'être tué; maintenant vous en avez quatre-vingt-dix-neuf.
Et, avec une souplesse, une vigueur et une rage que Monsoreau ne lui connaissait pas, et que personne n'eût soupçonnées dans ce jeune homme efféminé, Saint-Luc porta de suite, et sans interruption, cinq coups au grand veneur, qui les para, tout étourdi de cet ouragan mêlé de sifflements et d'éclairs; le sixième fut un coup de prime composé d'une double feinte, d'une parade et d'une riposte dont le soleil l'empêcha de voir la première moitié, et dont il ne put voir la seconde, attendu que l'épée de Saint-Luc disparut tout entière dans sa poitrine.
Monsoreau resta encore un instant debout, mais comme un chêne déraciné qui n'attend qu'un souffle pour savoir de quel côté tomber.
--Là! maintenant, dit Saint-Luc, vous avez les cent chances complètes; et, remarquez ceci, monsieur, c'est que vous allez tomber juste sur la touffe que je vous ai indiquée.
Les forces manquèrent au comte; ses mains s'ouvrirent, son oeil se voila; il plia les genoux et tomba sur les coquelicots, à la pourpre desquels il mêla son sang.
Saint-Luc essuya tranquillement son épée et regarda cette dégradation de nuances qui, peu à peu, change en un masque de cadavre le visage de l'homme qui agonise.
--Ah! vous m'avez tué, monsieur, dit Monsoreau.
--J'y tâchais, dit Saint-Luc; mais maintenant que je vous vois couché là, près de mourir, le diable m'emporte si je ne suis pas fâché de ce que j'ai fait! Vous m'êtes sacré à présent, monsieur; vous êtes horriblement jaloux, c'est vrai, mais vous étiez brave.
Et, tout satisfait de cette oraison funèbre, Saint-Luc mit un genou en terre près de Monsoreau, et lui dit:
--Avez-vous quelque volonté dernière à déclarer, monsieur? et, foi de gentilhomme, elle sera exécutée. Ordinairement, je sais cela, moi, quand on est blessé, on a soif: avez-vous soif? J'irai vous chercher à boire.
Monsoreau ne répondit pas. Il s'était retourné la face contre terre, mordant le gazon et se débattant dans son sang.
--Pauvre diable! fit Saint-Luc en se relevant. Oh! amitié, amitié, tu es une divinité bien exigeante!
Monsoreau ouvrit un oeil alourdi, essaya de lever la tête et retomba avec un lugubre gémissement.
--Allons! il est mort! dit Saint-Luc; ne pensons plus à lui... C'est bien aisé à dire: ne pensons plus à lui... Voilà que j'ai tué un homme, moi, avec tout cela! On ne dira pas que j'ai perdu mon temps à la campagne.
Et aussitôt, enjambant le mur, il prit sa course à travers le parc et arriva au château.
La première personne qu'il aperçut fut Diane; elle causait avec son amie.
--Comme le noir lui ira bien! dit Saint-Luc.
Puis, s'approchant du groupe charmant formé par les deux femmes:
--Pardon, chère dame, fit-il à Diane; mais j'aurais vraiment bien besoin de dire deux mots à madame de Saint-Luc.
--Faites, cher hôte, faîtes, répliqua madame de Monsoreau; je vais retrouver mon père à la bibliothèque. Quand tu auras fini avec M. de Saint-Luc, ajouta-t-elle en s'adressant à son amie, tu viendras me reprendre, je serai là.
--Oui, sans faute, dit Jeanne.
Et Diane s'éloigna en les saluant de la main et du sourire.
Les deux époux demeurèrent seuls.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Jeanne avec la plus riante figure; vous paraissez sinistre, cher époux.
--Mais oui, mais oui, répondit Saint-Luc.
--Qu'est-il donc arrivé?
--Eh! mon Dieu! un accident!
--A vous? dit Jeanne effrayée.
--Pas précisément à moi, mais à une personne qui était près de moi.
--A quelle personne donc?
--A celle avec laquelle je me promenais.
--A monsieur de Monsoreau?
--Hélas! oui. Pauvre cher homme!
--Que lui est-il donc arrivé?
--Je crois qu'il est mort!....
--Mort! s'écria Jeanne avec une agitation bien naturelle à concevoir, mort!
--C'est comme cela.
--Lui qui, tout à l'heure, était là, parlant, regardant!....
--Eh! justement, voilà la cause de sa mort; il a trop regardé et surtout trop parlé.
--Saint-Luc, mon ami! dit la jeune femme en saisissant les deux bras de son mari.
--Quoi?
--Vous me cachez quelque chose.
--Moi! absolument rien, je vous jure, pas même l'endroit où il est mort.
--Et où est-il mort?
--Là-bas, derrière le mur, à l'endroit même où notre ami Bussy avait l'habitude d'attacher son cheval.
--C'est vous qui l'avez tué, Saint-Luc?
--Parbleu! qui voulez-vous que ce soit? Nous n'étions que nous deux, je reviens vivant, et je vous dis qu'il est mort: il n'est pas difficile de deviner lequel des deux a tué l'autre.
--Malheureux que vous êtes!
--Ah! chère amie, dit Saint-Luc, il m'a provoqué, insulté; il a tiré l'épée du fourreau.
--C'est affreux!... c'est affreux!... ce pauvre homme!
--Bon! dit Saint-Luc, j'en étais sûr! Vous verrez qu'avant huit jours on dira saint Monsoreau.
--Mais vous ne pouvez rester ici! s'écria Jeanne; vous ne pouvez habiter plus longtemps sous le toit de l'homme que vous avez tué.
--C'est ce que je me suis dit tout de suite; et voilà pourquoi je suis accouru pour vous prier, chère amie, de faire vos apprêts de départ.
--Il ne vous a pas blessé, au moins?
--A la bonne heure! quoiqu'elle vienne un peu tard, voilà une question qui me raccommode avec vous. Non, je suis parfaitement intact.
--Alors nous partirons.
--Le plus vite possible, car vous comprenez que, d'un moment à l'autre, on peut découvrir l'accident.
--Quel accident? s'écria madame de Saint-Luc en revenant sur sa pensée comme quelquefois on revient sur ses pas.
--Ah! fit Saint-Luc.
--Mais, j'y pense, dit Jeanne, voilà madame de Monsoreau veuve.
--Voilà justement ce que je me disais tout à l'heure.
--Après l'avoir tué?
--Non, auparavant.
--Allons, tandis que je vais la prévenir....
--Prenez bien des ménagements, chère amie!
--Mauvaise nature! pendant que je vais la prévenir, sellez les chevaux vous-même, comme pour une promenade.
--Excellente idée. Vous ferez bien d'en avoir comme cela plusieurs, chère amie; car, pour moi, je l'avoue, ma tête commence un peu à s'embarrasser.
--Mais où allons-nous?
--A Paris.
--A Paris! Et le roi?
--Le roi aura tout oublié; il s'est passé tant de choses depuis que nous ne nous sommes vus; puis, s'il y a la guerre, ce qui est probable, ma place est à ses côtés.
--C'est bien; nous partons pour Paris alors.
--Oui, seulement je voudrais une plume et de l'encre.
--Pour écrire à qui?
--A Bussy; vous comprenez que je ne puis pas quitter comme cela l'Anjou sans lui dire pourquoi je le quitte.
--C'est juste, vous trouverez tout ce qu'il vous faut pour écrire dans ma chambre.
Saint-Luc y monta aussitôt, et, d'une main qui, quoi qu'il en eût, tremblait quelque peu, il traça à la hâte les lignes suivantes:
«Cher ami,
«Vous apprendrez, par la voie de la Renommée, l'accident arrivé à M. de Monsoreau; nous avons eu ensemble, du côté du vieux taillis, une discussion sur les effets et les causes de la dégradation des murs et l'inconvénient des chevaux qui vont tout seuls. Dans le fort de cette discussion, M. de Monsoreau est tombé sur une touffe de coquelicots et de pissenlits, et cela si malheureusement, qu'il s'est tué roide.
«Votre ami pour la vie, «SAINT-LUC.
«P.S. Comme cela pourrait, au premier moment, vous paraître un peu invraisemblable, j'ajouterai que, lorsque cet accident lui est arrivé, nous avions tous deux l'épée à la main.
«Je pars à l'instant même pour Paris, dans l'intention de faire ma cour au roi, l'Anjou ne me paraissant pas très-sûr après ce qui vient de se passer.»
Dix minutes après, un serviteur du baron courait à Angers porter cette lettre, tandis que, par une porte basse donnant sur un chemin de traverse, M. et madame de Saint-Luc partaient seuls, laissant Diane éplorée, et surtout fort embarrassée pour raconter au baron la triste histoire de cette rencontre.
Elle avait détourné les yeux quand Saint-Luc avait passé.
--Servez donc vos amis! avait dit celui-ci à sa femme; décidément tous les hommes sont ingrats, il n'y a que moi qui suis reconnaissant.
CHAPITRE VII
OU L'ON VOIT LA REINE MÈRE ENTRER PEU TRIOMPHALEMENT DANS LA BONNE VILLE D'ANGERS.
L'heure même où M. de Monsoreau tombait sous l'épée de Saint-Luc, une grande fanfare de quatre trompettes retentissait aux portes d'Angers, fermées, comme on sait, avec le plus grand soin.
Les gardes, prévenus, levèrent un étendard, et répondirent par des symphonies semblables.
C'était Catherine de Médicis qui venait faire son entrée à Angers, avec une suite assez imposante.
On prévint aussitôt Bussy, qui se leva de son lit, et Bussy alla trouver le prince, qui se mit dans le sien.
Certes, les airs joués par les trompettes angevines étaient de fort beaux airs; mais ils n'avaient pas la vertu de ceux qui firent tomber le murs de Jéricho; les portes d'Angers ne s'ouvrirent pas.
Catherine se pencha hors de sa litière pour se montrer aux gardes avancées, espérant que la majesté d'un visage royal ferait plus d'effet que le son des trompettes. Les miliciens d'Angers virent la reine, la saluèrent même avec courtoisie, mais les portes demeurèrent fermées.
Catherine envoya un gentilhomme aux barrières. On fit force politesses à ce gentilhomme; mais, comme il demandait l'entrée pour la reine mère, en insistant pour que Sa Majesté fût reçue avec honneur, on lui répondit qu'Angers, étant place de guerre, ne s'ouvrait pas sans quelques formalités indispensables.
Le gentilhomme revint très-mortifié vers sa maîtresse, et Catherine laissa échapper alors dans toute l'amertume de sa réalité, dans toute la plénitude de son acception, ce mot que Louis XIV modifia plus tard selon les proportions qu'avait prises l'autorité royale:
--J'attends! murmura-t-elle.
Et ses gentilshommes frémissaient à ses côtés.
Enfin Bussy, qui avait employé près d'une demi-heure à sermonner le duc et à lui forger cent raisons d'État, toutes plus péremptoires les unes que les autres, Bussy se décida. Il fit seller son cheval avec force caparaçons, choisit cinq gentilshommes des plus désagréables à la reine mère, et, se plaçant à leur tête, alla, d'un pas de recteur, au-devant de Sa Majesté.
Catherine commençait à se fatiguer, non pas d'attendre, mais de méditer des vengeances contre ceux qui lui jouaient ce tour.
Elle se rappelait le conte arabe dans lequel il est dit qu'un génie rebelle, prisonnier dans un vase de cuivre, promet d'enrichir quiconque le délivrerait dans les dix premiers siècles de sa captivité; puis, furieux d'attendre, jure la mort de l'imprudent qui briserait le couvercle du vase.
Catherine en était là. Elle s'était promis d'abord de gracieuser les gentilshommes qui s'empresseraient de venir à sa rencontre. Ensuite elle fit voeu d'accabler de sa colère celui qui se présenterait le premier.
Bussy parut tout empanaché à la barrière, et regarda vaguement, comme un factionnaire nocturne qui écoute plutôt qu'il ne voit.
--Qui vive? cria-t-il.
Catherine s'attendait au moins à des génuflexions; son gentilhomme la regarda pour connaître ses volontés.
--Allez, dit-elle, allez encore à la barrière; on crie: «Qui vive!» Répondez, monsieur, c'est une formalité....
Le gentilhomme vint aux pointes de la herse.
--C'est madame la reine mère, dit-il, qui vient visiter la bonne ville d'Angers.
--Fort bien, monsieur, répliqua Bussy; veuillez tourner à gauche, à quatre-vingts pas d'ici environ, vous allez rencontrer la poterne.
--La poterne! s'écria le gentilhomme, la poterne! Une porte basse pour Sa Majesté!
Bussy n'était plus là pour entendre. Avec ses amis, qui riaient sous cape, il s'était dirigé vers l'endroit où, d'après ses instructions, devait descendre Sa Majesté la reine mère.
--Votre Majesté a-t-elle entendu? demanda le gentilhomme... La poterne!
--Eh! oui, monsieur, j'ai entendu; entrons par là, puisque c'est par là qu'on entre.
Et l'éclair de son regard fit pâlir le maladroit qui venait de s'appesantir ainsi sur l'humiliation imposée à sa souveraine.
Le cortège tourna vers la gauche, et la poterne s'ouvrit.
Bussy, à pied, l'épée nue à la main, s'avança au dehors de la petite porte, et s'inclina respectueusement devant Catherine; autour de lui les plumes des chapeaux balayaient la terre.
--Soit, Votre Majesté, la bienvenue dans Angers, dit-il.
Il avait à ses côtés des tambours qui ne battirent pas, et des hallebardiers qui ne quittèrent pas le port d'armes.
La reine descendit de litière, et, s'appuyant sur le bras d'un gentilhomme de sa suite, marcha vers la petite porte, après avoir répondu ce seul mot:
--Merci, monsieur de Bussy.
C'était toute la conclusion des méditations qu'on lui avait laissé le temps de faire.
Elle avançait, la tête haute. Bussy la prévint tout à coup et l'arrêta même par le bras.
--Ah! prenez garde, madame, la porte est bien basse; Votre Majesté se heurterait.
--Il faut donc se baisser? dit la reine; comment faire?... C'est la première fois que j'entre ainsi dans une ville.
Ces paroles, prononcées avec un naturel parfait, avaient pour les courtisans habiles un sens, une profondeur et une portée qui firent réfléchir plus d'un assistant, et Bussy lui-même se tordit la moustache en regardant de côté.
--Tu as été trop loin, lui dit Livarot à l'oreille.
--Bah! laisse donc, répliqua Bussy, il faut qu'elle en voie bien d'autres.
On hissa la litière de Sa Majesté par-dessus le mur avec un palan, et elle put s'y installer de nouveau pour aller au palais. Bussy et ses amis remontèrent à cheval escortant des deux côtés la litière.
--Mon fils! dit tout à coup Catherine; je ne vois pas mon fils d'Anjou!
Ces mots, qu'elle voulait retenir, lui étaient arrachés par une irrésistible colère. L'absence de François en un pareil moment était le comble de l'insulte.
--Monseigneur est malade, au lit, madame; sans quoi Votre Majesté ne peut douter que Son Altesse ne se fût empressée de faire elle-même les honneurs de _sa_ ville.
Ici Catherine fut sublime d'hypocrisie.
--Malade! mon pauvre enfant, malade! s'écria-t-elle. Ah! messieurs, hâtons-nous... est-il bien soigné, au moins?
--Nous faisons de notre mieux, dit Bussy en la regardant avec surprise comme pour savoir si réellement dans cette femme il y avait une mère.
--Sait-il que je suis ici? reprit Catherine après une pause qu'elle employa utilement à passer la revue de tous les gentilshommes.
--Oui, certes, madame, oui.
Les lèvres de Catherine se pincèrent.
--Il doit bien souffrir alors, ajouta-t-elle du ton de la compassion.
--Horriblement, dit Bussy. Son Altesse est sujette à ces indispositions subites.
--C'est une indisposition subite, monsieur de Bussy?
--Mon Dieu, oui, madame.
On arriva ainsi au palais. Une grande foule faisait la haie sur le passage de la litière.
Bussy courut devant par les montées, et, entrant tout essoufflé chez le duc:
--La voici, dit-il... Gare!
--Est-elle furieuse?
--Exaspérée.
--Elle se plaint?
--Oh! non; c'est bien pis, elle sourit.
--Qu'a dit le peuple?
--Le peuple n'a pas sourcillé; il regarde cette femme avec une muette frayeur: s'il ne la connaît pas, il la devine.
--Et elle?
--Elle envoie des baisers, et se mord le bout des doigts.
--Diable!
--C'est ce que j'ai pensé, oui, monseigneur. Diable, jouez serré!
--Nous nous maintenons à la guerre, n'est-ce pas?
--Pardieu! demandez cent pour avoir dix, et, avec elle, vous n'aurez encore que cinq.
--Bah! tu me crois donc bien faible?... Êtes-vous tous là? Pourquoi Monsoreau n'est-il pas revenu? fit le duc.
--Je le crois à Méridor... Oh! nous nous passerons bien de lui.
--Sa Majesté la reine mère! cria l'huissier au seuil de la chambre.
Et aussitôt Catherine parut, blême et vêtue de noir, selon sa coutume.
Le duc d'Anjou fit un mouvement pour se lever. Mais Catherine, avec une agilité qu'on n'aurait pas soupçonnée en ce corps usé par l'âge, Catherine se jeta dans les bras de son fils, et le couvrit de baisers.
--Elle va l'étouffer, pensa Bussy, ce sont de vrais baisers, mordieu!
Elle fit plus, elle pleura.
--Méfions-nous, dit Antraguet à Ribérac, chaque larme sera payée un muid de sang.
Catherine, ayant fini ses accolades, s'assit au chevet du duc; Bussy fit un signe, et les assistants s'éloignèrent. Lui, comme s'il était chez lui, s'adossa aux pilastres du lit, et attendit tranquillement.
--Est-ce que vous ne voudriez pas prendre soin de mes pauvres gens, mon cher monsieur de Bussy? dit tout à coup Catherine. Après mon fils, c'est vous qui êtes notre ami le plus cher, et maître du logis, n'est-ce pas? je vous demande cette grâce.
Il n'y avait pas à hésiter.
--Je suis pris, pensa Bussy.
--Madame, dit-il, trop heureux de pouvoir plaire à Votre Majesté, je m'en y vais.
--Attends, murmura-t-il. Tu ne connais pas les portes ici comme au Louvre, je vais revenir.
Et il sortit, sans avoir pu adresser même un signe au duc. Catherine s'en défiait; elle ne le perdit pas de vue une seconde.
Catherine chercha tout d'abord à savoir si son fils était malade ou feignait seulement la maladie. Ce devait être toute la base de ses opérations diplomatiques.
Mais François, en digne fils d'une pareille mère, joua miraculeusement son rôle. Elle avait pleuré, il eut la fièvre.
Catherine, abusée, le crût malade; elle espéra donc avoir plus d'influence sur un esprit affaibli par les souffrances du corps. Elle combla le duc de tendresse, l'embrassa de nouveau, pleura encore, et à tel point, qu'il s'en étonna et en demanda la raison.
--Vous avez couru un si grand danger, répliqua-t-elle, mon enfant!
--En me sauvant du Louvre, ma mère?
--Oh! non pas, après vous être sauvé.
--Comment cela?
--Ceux qui vous aidaient dans cette malheureuse évasion....
--Eh bien?....
--Étaient vos plus cruels ennemis....
--Elle ne sait rien, pensa-t-il, mais elle voudrait savoir.
--Le roi de Navarre! dit-elle tout brutalement, l'éternel fléau de nôtre race... Je le reconnais bien.
--Ah! ah! s'écria François, elle le sait.
--Croiriez-vous qu'il s'en vante, dit-elle, et qu'il pense avoir tout gagné?
--C'est impossible, répliqua-t-il, on vous trompe, ma mère.
--Pourquoi?
--Parce qu'il n'est pour rien dans mon évasion, et qu'y fût-il pour quelque chose, je suis sauf comme vous voyez... Il y a deux ans que je n'ai vu le roi de Navarre.
--Ce n'est pas de ce danger seulement que je vous parle, mon fils, dit Catherine sentant que le coup n'avait pas porté.
--Quoi encore, ma mère? répliqua-t-il en regardant souvent dans son alcôve la tapisserie qui s'agitait derrière la reine.
Catherine s'approcha de François, et d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre épouvantée:
--La colère du roi! fit-elle, cette furieuse colère qui vous menace!
--Il en est de ce danger comme de l'autre, madame; le roi mon frère est dans une furieuse colère, je le crois; mais je suis sauf.
--Vous croyez? fit-elle avec un accent capable d'intimider les plus audacieux.
La tapisserie trembla.
--J'en suis sûr, répondit le duc; et c'est tellement vrai, ma bonne mère, que vous êtes venue vous-même me l'annoncer.
--Comment cela? dit Catherine inquiète de ce calme.