La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 3
--Ma mère, j'ai beau chercher, je ne vois pas un homme à qui je puisse confier une pareille mission.
--Confiez-la à une femme alors.
--A une femme, ma mère? est-ce que vous consentiriez?
--Mon fils, je suis bien vieille, bien lasse, la mort m'attend peut-être à mon retour; mais je veux faire ce voyage si rapidement, que j'arriverai à Angers avant que les amis de votre frère lui-même n'aient eu le temps de comprendre toute leur puissance.
--Oh! ma mère! ma bonne mère! s'écria Henri avec effusion en baisant les mains de Catherine, vous êtes toujours mon soutien, ma bienfaitrice, ma Providence!
--C'est-à-dire que je suis toujours reine de France, murmura Catherine en attachant sur son fils un regard dans lequel entrait pour le moins autant de pitié que de tendresse.
CHAPITRE IV
OU IL EST PROUVÉ QUE LA RECONNAISSANCE ÉTAIT UNE DES VERTUS DE M. DE SAINT-LUC.
Le lendemain du jour où M. de Monsoreau avait fait, à la table de M. le duc d'Anjou, cette piteuse mine qui lui avait valu la permission de s'aller coucher avant la fin du repas, le gentilhomme se leva de grand matin, et descendit dans la cour du palais.
Il s'agissait de retrouver le palefrenier à qui il avait déjà eu affaire, et, s'il était possible, de tirer de lui quelques renseignements sur les habitudes de Roland.
Le comte réussit à son gré. Il entra sous un vaste hangar, où quarante chevaux magnifiques grugeaient, à faire plaisir, la paille et l'avoine des Angevins.
Le premier coup d'oeil du comte fut pour chercher Roland; Roland était à sa place, et faisait merveille parmi les plus beaux mangeurs.
Le second fut pour chercher le palefrenier.
Il le reconnut debout, les bras croisés, regardant, selon l'habitude de tout bon palefrenier, de quelle façon, plus ou moins avide, les chevaux de son maître mangeaient leur provende habituelle.
--Eh! l'ami, dit le comte, est-ce donc l'habitude des chevaux de monseigneur de revenir à l'écurie tout seuls, et les dresse-t-on à ce manège-là?
--Non, monsieur le comte, répondit le palefrenier. A quel propos Votre Seigneurie me demande-t-elle cela?
--A propos de Roland.
--Ah! oui, qui est venu seul hier; oh! cela ne m'étonne pas de la part de Roland, c'est un cheval très-intelligent.
--Oui, dit Monsoreau, je m'en suis aperçu; la chose lui était-elle donc déjà arrivée?
--Non, monsieur; d'ordinaire il est monté par monseigneur le duc d'Anjou, qui est excellent cavalier, et qu'on ne jette point facilement à terre.
--Roland ne m'a point jeté à terre, mon ami, dit le comte, piqué qu'un homme, cet homme fût-il un palefrenier, pût croire que lui, le grand veneur de France, avait vidé les arçons; car, sans être de la force de M. le duc d'Anjou, je suis assez bon écuyer. Non, je l'avais attaché au pied d'un arbre pour entrer dans une maison. A mon retour, il était disparu; j'ai cru, ou qu'on l'avait volé, ou que quelque seigneur, passant par les chemins, m'avait fait la méchante plaisanterie de le ramener, voilà pourquoi je vous demandais qui l'avait fait rentrer à l'écurie.
--Il est rentré seul, comme le majordome a eu l'honneur de le dire hier à monsieur le comte.
--C'est étrange, dit Monsoreau.
Il resta un moment pensif, puis, changeant de conversation:
--Monseigneur monte souvent ce cheval, dis-tu?
--Il le montait presque tous les jours, avant que ses équipages ne fussent arrivés.
--Son Altesse est rentrée tard hier?
--Une heure avant vous, à peu près, monsieur le comte.
--Et quel cheval montait le duc? n'était-ce pas un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une étoile au front?
--Non, monsieur, dit le palefrenier; hier Son Altesse montait Isohn, que voici.
--Et, dans l'escorte du prince, il n'y avait pas un gentilhomme montant un cheval tel que celui dont je te donne le signalement?
--Je ne connais personne ayant un pareil cheval.
--C'est bien, dit Monsoreau avec une certaine impatience d'avancer si lentement dans ses recherches, C'est bien! merci! Selle-moi Roland.
--Monsieur le comte désire Roland?
--Oui. Le prince t'aurait-il donné l'ordre de me le refuser?
--Non, monseigneur, l'écuyer de Son Altesse m'a dit, au contraire, de mettre toutes les écuries à votre disposition.
Il n'y avait pas moyen de se fâcher contre un prince qui avait de pareilles prévenances.
M. de Monsoreau fit de la tête un signe au palefrenier, lequel se mit à seller le cheval.
Lorsque cette première opération fut finie, le palefrenier détacha Roland de la mangeoire, lui passa la bride, et l'amena au comte.
--Écoute, lui dit celui-ci en lui prenant la bride des mains, et réponds-moi.
--Je ne demande pas mieux, dit le palefrenier.
--Combien gagnes-tu par an?
--Vingt écus, monsieur.
--Veux-tu gagner dix années de tes gages d'un seul coup?
--Pardieu! fit l'homme. Mais comment les gagnerai-je?
--Informe-toi qui montait hier un cheval bai-brun, avec les quatre pieds blancs et une étoile au milieu du front.
--Ah! monsieur, dit le palefrenier, ce que vous me demandez là est bien difficile; il y a tant de seigneurs qui viennent rendre visite à Son Altesse.
--Oui; mais deux cents écus, c'est un assez joli denier pour qu'on risque de prendre quelque peine à les gagner.
--Sans doute, monsieur le comte, aussi je ne refuse pas de chercher, tant s'en faut.
--Allons, dit le comte, ta bonne volonté me plaît. Voici d'abord dix écus pour te mettre en train; tu vois que tu n'auras point tout perdu.
--Merci, mon gentilhomme.
--C'est bien; tu diras au prince que je suis allé reconnaître le bois pour la chasse qu'il m'a commandée.
Le comte achevait à peine ces mots, que la paille cria derrière lui sous les pas d'un nouvel arrivant.
Il se retourna.
--Monsieur de Bussy! s'écria le comte.
--Eh! bonjour, monsieur de Monsoreau, dit Bussy; vous à Angers, quel miracle!
--Et vous, monsieur, qu'on disait malade!
--Je le suis, en effet, dit Bussy; aussi mon médecin m'ordonne-t-il un repos absolu; il y a huit jours que je ne suis sorti de la ville. Ah! ah! vous allez monter Roland, à ce qu'il paraît? C'est une bête que j'ai vendue à M. le duc d'Anjou, et dont il est si content qu'il la monte presque tous les jours.
Monsoreau pâlit.
--Oui, dit-il, je comprends cela, c'est un excellent animal.
--Vous n'avez pas eu la main malheureuse de le choisir ainsi du premier coup, dit Bussy.
--Oh! ce n'est point d'aujourd'hui que nous faisons connaissance, répliqua le comte, je l'ai monté hier.
--Ce qui vous a donné l'envie de le monter encore aujourd'hui?
--Oui, dit le comte.
--Pardon, reprit Bussy, vous parliez de nous préparer une chasse?
--Le prince désire courir un cerf.
--Il y en a beaucoup, à ce que je me suis laissé dire, dans les environs.
--Beaucoup.
--Et de quel côté allez-vous détourner l'animal?
--Du côté de Méridor.
--Ah! très-bien, dit Bussy en pâlissant à son tour malgré lui.
--Voulez-vous m'accompagner? demanda Monsoreau.
--Non, mille grâces, répondit Bussy. Je vais me coucher. Je sens la fièvre qui me reprend.
--Allons, bien, s'écria du seuil de l'écurie une voix sonore, voilà encore M. de Bussy levé sans ma permission.
--Le Haudoin, dit Bussy; bon, me voilà sûr d'être grondé. Adieu, comte. Je vous recommande Roland.
--Soyez tranquille.
Bussy s'éloigna, et M. de Monsoreau sauta en selle.
--Qu'avez-vous donc? demanda le Haudoin; vous êtes si pâle, que je crois presque moi-même que vous êtes malade.
--Sais-tu où il va? demanda Bussy.
--Non.
--Il va à Méridor.
--Eh bien! aviez-vous espéré qu'il passerait à côté?
--Que va-t-il arriver, mon Dieu! après ce qui s'est passé hier?
--Madame de Monsoreau niera.
--Mais il a vu.
--Elle lui soutiendra qu'il avait la berlue.
--Diane n'aura pas cette force-là.
--Oh! monsieur de Bussy, est-il possible que vous ne connaissiez pas mieux les femmes!
--Remy, je me sens très-mal.
--Je crois bien. Rentrez chez vous. Je vous prescris, pour ce matin....
--Quoi?
--Une daube de poularde, une tranche de jambon, et une bisque aux écrevisses.
--Eh! je n'ai pas faim.
--Raison de plus pour que je vous ordonne de manger.
--Remy, j'ai le pressentiment que ce bourreau va faire quelque scène tragique à Méridor. En vérité, j'eusse dû accepter de l'accompagner quand il me l'a proposé.
--Pour quoi faire?
--Pour soutenir Diane.
--Madame Diane se soutiendra bien toute seule, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète; et, comme il faut que nous en fassions autant, venez, je vous prie. D'ailleurs, il ne faut pas qu'on vous voie debout. Pourquoi êtes-vous sorti malgré mon ordonnance?
--J'étais trop inquiet, je n'ai pu y tenir.
Remy haussa les épaules, emmena Bussy, et l'installa, portes closes, devant une bonne table, tandis que M. de Monsoreau sortait d'Angers par la même porte que la veille.
Le comte avait eu ses raisons pour redemander Roland, il avait voulu s'assurer si c'était par hasard ou par habitude que cet animal, dont chacun vantait l'intelligence, l'avait conduit au pied du mur du parc. En conséquence, en sortant du palais, il lui avait mis la bride sur le cou.
Roland n'avait pas manqué à ce que son cavalier attendait de lui. A peine hors de la porte, il avait pris à gauche; M. de Monsoreau l'avait laissé faire; puis à droite, et M. de Monsoreau l'avait laissé faire encore.
Tous deux s'étaient donc engagés dans le charmant sentier fleuri, puis dans les taillis, puis dans les hautes futaies. Comme la veille, à mesure que Roland approchait de Méridor, son trot s'allongeait; enfin son trot se changea en galop, et, au bout de quarante, ou cinquante minutes, M. de Monsoreau se trouva en vue du mur, juste au même endroit que la veille.
Seulement, le lieu était solitaire et silencieux; aucun hennissement ne s'était fait entendre; aucun cheval n'apparaissait attaché ni errant.
M. de Monsoreau mit pied à terre; mais, cette fois, pour ne pas courir la chance de revenir à pied, il passa la bride de Roland dans son bras et se mit à escalader la muraille.
Mais tout était solitaire au dedans comme au dehors du parc. Les longues allées se déroulaient à perte de vue, et quelques chevreuils bondissants animaient seuls le gazon désert des vastes pelouses.
Le comte jugea qu'il était inutile de perdre son temps à guetter des gens prévenus, qui, sans doute effrayés par son apparition de la veille, avaient interrompu leurs rendez-vous ou choisi un autre endroit. Il remonta à cheval, longea un petit sentier, et, après un quart d'heure de marche, dans laquelle il avait été obligé de retenir Roland, il était arrivé à la grille.
Le baron était occupé à faire fouetter ses chiens pour les tenir en haleine, lorsque le comte passa le pont-levis. Il aperçut son gendre et vint cérémonieusement au-devant de lui.
Diane, assise sous un magnifique sycomore, lisait les poésies de Marot. Gertrude, sa fidèle suivante, brodait à ses côtés.
Le comte, après avoir salué le baron, aperçut les deux femmes. Il mit pied à terre et s'approcha d'elles.
Diane se leva, s'avança de trois pas au-devant du comte et lui fit une grave révérence.
--Quel calme, ou plutôt quelle perfidie! murmura le comte; comme je vais faire lever la tempête du sein de ces eaux dormantes!
Un laquais s'approcha; le grand veneur lui jeta la bride de son cheval; puis, se tournant vers Diane:
--Madame, dit-il, veuillez, je vous prie, m'accorder un moment d'entretien.
--Volontiers, monsieur, répondit Diane.
--Nous faites-vous l'honneur de demeurer au château, monsieur le comte? demanda le baron.
--Oui, monsieur; jusqu'à demain, du moins.
Le baron s'éloigna pour veiller lui-même à ce que la chambre de son gendre fut préparée selon toutes les lois de l'hospitalité.
Monsoreau indiqua à Diane la chaise qu'elle venait de quitter, et lui-même s'assit sur celle de Gertrude, en couvant Diane d'un regard qui eût intimidé l'homme le plus résolu.
--Madame, dit-il, qui donc était avec vous dans le parc hier soir?
Diane leva sur son mari un clair et limpide regard.
--A quelle heure, monsieur? demanda-t-elle d'une voix dont, à force de volonté sur elle-même, elle était parvenue à chasser toute émotion.
--A six heures.
--De quel côté?
--Du côté du vieux taillis.
--Ce devait être quelque femme de mes amies, et non moi, qui se promenait de ce côté-là.
--C'était vous, madame, affirma Monsoreau.
--Qu'en savez-vous? dit Diane.
Monsoreau, stupéfait, ne trouva pas un mot à répondre; mais la colère prit bientôt la place de cette stupéfaction.
--Le nom de cet homme? dites-le-moi.
--De quel homme?
--De celui qui se promenait avec vous.
--Je ne puis vous le dire, si ce n'était pas moi qui me promenais.
--C'était vous, vous dis-je! s'écria Monsoreau en frappant la terre du pied.
--Vous vous trompez, monsieur, répondit froidement Diane.
--Comment osez-vous nier que je vous aie vue?
--Ah! c'est vous-même, monsieur?
--Oui, madame, c'est moi-même. Comment donc osez-vous nier que ce soit vous, puisqu'il n'y a pas d'autre femme que vous à Méridor?
--Voilà encore une erreur, monsieur, car Jeanne de Brissac est ici.
--Madame de Saint-Luc?
--Oui, madame de Saint-Luc, mon amie.
--Et M. de Saint-Luc?....
--Ne quitte pas sa femme, comme vous le savez. Leur mariage, à eux, est un mariage d'amour. C'est M. et madame de Saint-Luc que vous avez vus.
--Ce n'était pas M. de Saint-Luc; ce n'était pas madame de Saint-Luc. C'était vous, que j'ai parfaitement reconnue, avec un homme que je ne connais pas, lui, mais que je connaîtrai, je vous le jure.
--Vous persistez donc à dire que c'était moi, monsieur?
--Mais je vous dis que je vous ai reconnue, je vous dis que j'ai entendu le cri que vous avez poussé.
--Quand vous serez dans votre bon sens, monsieur, dit Diane, je consentirai à vous entendre; mais, dans ce moment, je crois qu'il vaut mieux que je me retire.
--Non, madame, dit Monsoreau en retenant Diane par le bras, vous resterez.
--Monsieur, dit Diane, voici M. et madame de Saint-Luc. J'espère que vous vous contiendrez devant eux.
En effet, Saint-Luc et sa femme venaient d'apparaître au bout d'une allée, appelés par la cloche du dîner, qui venait d'entrer en branle, comme si l'on n'eût attendu que M. de Monsoreau pour se mettre à table.
Tous deux reconnurent le comte; et, devinant qu'ils allaient sans doute, par leur présence, tirer Diane d'un grand embarras, ils s'approchèrent vivement.
Madame de Saint-Luc fit une grande révérence à M. de Monsoreau; Saint-Luc lui tendit cordialement la main. Tous trois échangèrent quelques compliments; puis Saint-Luc, poussant sa femme au bras du comte, prit celui de Diane.
On s'achemina vers la maison.
On dînait à neuf heures, au manoir de Méridor: c'était une vieille coutume du temps du bon roi Louis XII, qu'avait conservée le baron dans toute son intégrité.
M. de Monsoreau se trouva placé entre Saint-Luc et sa femme; Diane, éloignée de son mari par une habile manoeuvre de son amie, était placée, elle, entre Saint-Luc et le baron.
La conversation fut générale. Elle roula tout naturellement sur l'arrivée du frère du roi à Angers et sur le mouvement que cette arrivée allait opérer dans la province.
Monsoreau eût bien voulu la conduire sur d'autres sujets; mais il avait affaire à des convives rétifs: il en fut pour ses frais.
Ce n'est pas que Saint-Luc refusât le moins du monde de lui répondre; tout au contraire. Il cajolait le mari furieux avec un charmant esprit, et Diane, qui, grâce au bavardage de Saint-Luc, pouvait garder le silence, remerciait son ami par des regards éloquents.
--Ce Saint-Luc est un sot, qui bavarde comme un geai, se dit le comte; voilà l'homme duquel j'extirperai le secret que je désire savoir, et cela par un moyen ou par un autre.
M. de Monsoreau ne connaissait pas Saint-Luc, étant entré à la cour juste comme celui-ci en sortait.
Et, sur cette conviction, il se mit à répondre au jeune homme de façon à doubler la joie de Diane et à ramener la tranquillité sur tous les points.
D'ailleurs, Saint-Luc faisait de l'oeil des signes à madame de Monsoreau, et ces signes voulaient visiblement dire:
--Soyez tranquille, madame, je mûris un projet.
Nous verrons dans le chapitre suivant quel était le projet de M. de Saint-Luc.
CHAPITRE V
LE PROJET DE M. DE SAINT-LUC.
Le repas fini, Monsoreau prit son nouvel ami par le bras, et, l'emmenant hors du château:
--Savez-vous, lui dit-il, que je suis on ne peut plus heureux de vous avoir trouvé ici, moi que la solitude de Méridor effrayait d'avance!
--Bon! dit Saint-Luc, n'avez-vous pas votre femme? Quant a moi, avec une pareille compagne, il me semble que je trouverais un désert trop peuplé.
--Je ne dis pas non, répondit Monsoreau en se mordant les lèvres. Cependant....
--Cependant quoi?
--Cependant je suis fort aise* de vous avoir rencontré ici.
--Monsieur, dit Saint-Luc en se nettoyant les dents avec une petite épée d'or, vous êtes, en vérité, fort poli; car je ne croirai jamais que vous ayez un seul instant pu craindre l'ennui avec une pareille femme et en face d'une si riche nature.
--Bah! dit Monsoreau, j'ai passé la moitié de ma vie dans les bois.
--Raison de plus pour ne pas vous y ennuyer, dit Saint-Luc; il me semble que plus on habite les bois, plus on les aime. Voyez donc quel admirable parc. Je sais bien, moi, que je serai désespéré lorsqu'il me faudra le quitter. Malheureusement j'ai peur que ce ne soit bientôt.
--Pourquoi le quitteriez-vous?
--Eh! monsieur, l'homme est-il maître de sa destinée? C'est la feuille de l'arbre que le vent détache et promène par la plaine et par les vallons, sans qu'il sache lui-même où il va. Vous êtes heureux, vous.
--Heureux, de quoi?
--De demeurer sous ces magnifiques ombrages.
--Oh! dit Monsoreau, je n'y demeurerai probablement pas longtemps non plus.
--Bah! qui peut dire cela? Je crois que vous vous trompez, moi.
--Non, fit Monsoreau; non, oh! je ne suis pas si fanatique que vous de la belle nature, et je me défie, moi, de ce parc que vous trouvez si beau.
--Plaît-il? fit Saint-Luc.
--Oui, répéta Monsoreau.
--Vous vous défiez de ce parc, avez-vous dit; et à quel propos?
--Parce qu'il ne me paraît pas sûr.
--Pas sûr! en vérité! dit Saint-Luc étonné. Ah! je comprends: à cause de l'isolement, voulez-vous dire?
--Non. Ce n'est point précisément à cause de cela; car je présume que vous voyez du monde à Méridor?
--Ma foi non! dit Saint-Luc avec une naïveté parfaite, pas une âme.
--Ah! vraiment?
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
--Comment, de temps en temps, vous ne recevez pas quelque visite?
--Pas depuis que j'y suis, du moins.
--De cette belle cour qui est à Angers, pas un gentilhomme ne se détache de temps en temps?
--Pas un.
--C'est impossible!
--C'est comme cela cependant.
--Ah! fi donc, vous calomniez les gentilshommes angevins.
--Je ne sais pas si je les calomnie; mais le diable m'emporte si j'ai aperçu la plume d'un seul.
--Alors, j'ai tort sur ce point.
--Oui, parfaitement tort. Revenons donc à ce que vous disiez d'abord, que le parc n'était pas sûr. Est-ce qu'il y a des ours?
--Oh! non pas.
--Des loups?
--Non plus.
--Des voleurs?
--Peut-être. Dites-moi, mon cher monsieur, madame de Saint-Luc est fort jolie, à ce qu'il m'a paru.
--Mais oui.
--Est-ce qu'elle se promène souvent dans le parc?
--Souvent; elle est comme moi, elle adore la campagne. Mais pourquoi me faites-vous cette question?
--Pour rien; et, lorsqu'elle se promène, vous l'accompagnez?
--Toujours, dit Saint-Luc.
--Presque toujours? continua le comte.
--Mais où diable voulez-vous en venir?
--Eh mon Dieu! à rien, cher monsieur de Saint-Luc, ou presque à rien du moins.
--J'écoute.
--C'est qu'on me disait....
--Que vous disait-on? Parlez.
--Vous ne vous fâcherez pas?
--Jamais je ne me fâche.
--D'ailleurs, entre maris, ces confidences-là se font; c'est qu'on me disait que l'on avait vu rôder un homme dans le parc.
--Un homme?
--Oui.
--Qui venait pour ma femme?
--Oh! je ne dis point cela.
--Vous auriez parfaitement tort de ne pas le dire, cher monsieur de Monsoreau; c'est on ne peut plus intéressant; et qui donc a vu cela? je vous prie.
--A quoi bon?
--Dites toujours. Nous causons, n'est-ce pas? Eh bien! autant causer de cela que d'autre chose. Vous dites donc que cet homme venait pour madame de Saint-Luc. Tiens! tiens! tiens!
--Écoutez, s'il faut tout vous avouer; eh bien! non, je ne crois pas que ce soit pour madame de Saint-Luc.
--Et pour qui donc?
--Je crains, au contraire, que ce ne soit pour Diane.
--Ah bah! fit Saint-Luc, j'aimerais mieux cela.
--Comment! vous aimeriez mieux cela?
--Sans doute. Vous le savez, il n'y a pas de race plus égoïste que les maris. Chacun pour soi, Dieu pour tous! Le diable plutôt! ajouta Saint-Luc.
--Ainsi donc, vous croyez qu'un homme est entré?
--Je fais mieux que de le croire, j'ai vu.
--Vous avez vu un homme dans le parc?
--Oui, dit Saint-Luc.
--Seul?
--Avec madame de Monsoreau.
--Quand cela? demanda le comte.
--Hier.
--Où donc?
--Mais ici, à gauche, tenez.
Et, comme Monsoreau avait dirigé sa promenade et celle de Saint-Luc du côté du vieux taillis, il put, d'où il était, montrer la place à son compagnon.
--Ah! dit Saint-Luc, en effet, voici un mur en bien mauvais état; il faudra que je prévienne le baron qu'on lui dégrade ses clôtures.
--Et qui soupçonnez-vous?
--Moi! qui je soupçonne?
--Oui, dit le comte.
--De quoi?
--De franchir la muraille pour venir dans le parc causer avec ma femme.
Saint-Luc parut se plonger dans une méditation profonde dont M. de Monsoreau attendit avec anxiété le résultat.
--Eh bien! dit-il.
--Dame! fit Saint-Luc, je ne vois guère que....
--Que... qui?... demanda vivement le comte.
--Que... vous... dit Saint-Luc en se découvrant le visage.
--Plaisantez-vous, mon cher monsieur de Saint-Luc? dit le comte pétrifié.
--Ma foi! non. Moi, dans le commencement de mon mariage, je faisais de ces choses-là; pourquoi n'en feriez-vous pas, vous?
--Allons, vous ne voulez pas me répondre; avouez cela, cher ami; mais ne craignez rien... Voyons, aidez-moi, cherchez: c'est un énorme service que j'attends de vous.
Saint-Luc se gratta l'oreille.
--Je ne vois toujours que vous, dit-il.
--Trêve de railleries; prenez la chose gravement, monsieur, car, je vous en préviens, elle est de conséquence.
--Vous croyez?
--Mais je vous dis que j'en suis sûr.
--C'est autre chose alors; et comment vient cet homme? le savez-vous?
--Il vient à la dérobée, parbleu.
--Souvent?
--Je le crois bien: ses pieds sont imprimés dans la pierre molle du mur, regardez plutôt.
--En effet.
--Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu de ce que je viens de vous dire?
--Oh! fit Saint-Luc, je m'en doutais bien un peu.
--Ah! voyez-vous, fit le comte haletant; après?
--Après, je ne m'en suis pas inquiété; j'ai cru que c'était vous.
--Mais quand je vous dis que non.
--Je vous crois, mon cher monsieur.
--Vous me croyez?
--Oui.
--Eh bien! alors....
--Alors c'est quelque autre.
Le grand veneur regarda d'un oeil presque menaçant Saint-Luc, qui déployait sa plus coquette et sa plus suave nonchalance.
--Ah! fit-il d'un air si courroucé, que le jeune homme leva la tête.
--J'ai encore une idée, dit Saint-Luc.
--Allons donc!
--Si c'était....
--Si c'était?
--Non.
--Non?
--Mais si.
--Parlez.
--Si c'était M. le duc d'Anjou.
--J'y avais bien pensé, reprit Monsoreau; mais j'ai pris des renseignements: ce ne pouvait être lui.
--Eh! eh! le duc est bien fin.
--Oui, mais ce n'est pas lui.
--Vous me dites toujours que cela n'est pas, dit Saint-Luc, et vous voulez que je vous dise, moi, que cela est.
--Sans doute; vous qui habitez le château, vous devez savoir....
--Attendez! s'écria Saint-Luc.
--Y êtes-vous?
--J'ai encore une idée. Si ce n'était ni vous ni le duc, c'était sans doute moi.
--Vous, Saint-Luc?
--Pourquoi pas?
--Vous, qui venez à cheval par le dehors du parc, quand vous pouvez venir par le dedans?
--Eh! mon Dieu! je suis un être si capricieux, dit Saint-Luc.
--Vous, qui eussiez pris la fuite en me voyant apparaître au haut du mur?
--Dame! on la prendrait à moins.