La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 2
--Non, mordieu! j'en crèverai, ou le diable m'emporte! dit le jeune homme en prenant du champ pour se briser la tête non plus sur la cloison, mais sur le mur.
--Holà! aidez-moi donc à le retenir, cria Henri.
--Eh! compère, dit Chicot, il y a une mort plus douce: passez-vous tout bonnement votre épée au travers du ventre.
--Veux-tu te taire, bourreau! dit Henri les larmes aux yeux.
Pendant ce temps, Quélus se meurtrissait les joues.
--Oh! Quélus, mon enfant, dit Henri, tu vas ressembler à Schomberg quand il a été trempé dans le bleu de Prusse! Tu seras affreux, mon ami!
Quélus s'arrêta.
Schomberg seul continuait à se dépouiller les tempes; il en pleurait de rage.
--Schomberg! Schomberg! mon mignon, cria Henri, un peu de raison, je t'en prie!
--J'en deviendrai fou.
--Bah! dit Chicot.
--Le fait est, dit Henri, que c'est un affreux malheur, et voilà pourquoi il faut que tu gardes la raison, Schomberg. Oui, c'est un affreux malheur. Je suis perdu! Voilà la guerre civile dans mon royaume... Ah! qui a fait ce coup-là? qui a fourni l'échelle? Par la mordieu! je ferai pendre toute la ville.
Une profonde terreur s'empara des assistants.
--Qui est le coupable? continua Henri; où est le coupable? Dix mille écus à qui me dira son nom! cent mille écus à qui me le livrera mort ou vif!
--Qui voulez-vous que ce soit, s'écria Maugiron, sinon quelque Angevin?
--Pardieu! tu as raison, s'écria Henri. Ah! les Angevins, mordieu! les Angevins, ils me le payeront!
Et, comme si cette parole eût été une étincelle communiquant le feu à une traînée de poudre, une effroyable explosion de cris et de menaces retentit contre les Angevins.
--Oh! oui, les Angevins! cria Quélus.
--Où sont-ils? hurla Schomberg.
--Qu'on les éventre! vociféra Maugiron.
--Cent potences pour cent Angevins! reprit le roi.
Chicot ne pouvait rester muet dans cette fureur universelle: il tira son épée avec un geste de taille-bras, et, s'escrimant du plat à droite et à gauche, il rossa les mignons et battit les murs en répétant avec des yeux farouches:
--Oh! ventre-de-biche! oh! mâle-rage! ah! damnation! les Angevins, mordieu! mort aux Angevins!
Ce cri: Mort aux Angevins! fut entendu de toute la ville comme le cri des mères Israélites fut entendu par tout Raina.
Cependant Henri avait disparu.
Il avait songé à sa mère, et, se glissant hors de la chambre sans mot dire, il était allé trouver Catherine, un peu négligée depuis quelque temps, et qui, renfermée dans son indifférence affectée, attendait, avec sa pénétration florentine, une bonne occasion de voir surnager sa politique.
Lorsque Henri entra, elle était à demi couchée, pensive, dans un grand fauteuil, et elle ressemblait plus, avec ses joues grasses, mais un peu jaunâtres, avec ses yeux brillants, mais fixes, avec ses mains potelées, mais pâles, à une statue de cire exprimant la méditation qu'à un être animé qui pense.
Mais, à la nouvelle de l'évasion de François, nouvelle que Henri donna, au reste, sans ménagement aucun, tout embrasé qu'il était de colère et de haine, la statue parut se réveiller tout à coup, quoique le geste qui annonçait ce réveil se bornât, pour elle, à s'enfoncer davantage encore dans son fauteuil et à secouer la tête sans rien dire.
--Eh! ma mère, dit Henri, vous ne vous écriez pas?
--Pourquoi faire, mon fils? demanda Catherine.
--Comment! cette évasion de votre fils ne vous paraît pas criminelle, menaçante, digne des plus grands châtiments?
--Mon cher fils, la liberté vaut bien une couronne, et rappelez-vous que je vous ai, à vous-même, conseillé de fuir quand vous pouviez atteindre cette couronne.
--Ma mère, on m'outrage.
Catherine haussa les épaules.
--Ma mère, on me brave.
--Eh! non, dit Catherine, on se sauve, voilà tout.
--Ah! dit Henri, voilà comme vous prenez mon parti!
--Que voulez-vous dire, mon fils?
--Je dis qu'avec l'âge les sentiments s'émoussent; je dis....
Il s'arrêta.
--Que dites-vous? reprit Catherine avec son calme habituel.
--Je dis que vous ne m'aimez plus comme autrefois.
--Vous vous trompez, dit Catherine avec une froideur croissante. Vous êtes mon fils bien-aimé, Henri; mais celui dont vous vous plaignez est aussi mon fils.
--Ah! trêve à la morale maternelle, madame, dit Henri furieux; nous connaissons ce que cela vaut.
--Eh! vous devez le connaître mieux que personne, mon fils; car, vis-à-vis de vous, ma morale a toujours été de la faiblesse.
--Et, comme vous en êtes aux repentirs, vous vous repentez.
--Je sentais bien que nous en viendrions là, mon fils, dit Catherine; voilà pourquoi je gardais le silence.
--Adieu, madame, adieu, dit Henri; je sais ce qu'il me reste à faire, puisque, chez ma mère même, il n'y a plus de compassion pour moi. Je trouverai des conseillers capables de seconder mon ressentiment et de m'éclairer dans cette rencontre.
--Allez, mon fils, dit tranquillement la Florentine, et que l'esprit de Dieu soit avec ces conseillers, car ils en auront bien besoin pour vous tirer d'embarras.
Et elle le laissa s'éloigner sans faire un geste, sans dire un mot pour le retenir.
--Adieu, madame, répéta Henri. Mais, près de la porte, il s'arrêta.
--Henri, adieu, dit la reine; seulement encore un mot. Je ne prétends pas vous donner un conseil, mon fils; vous n'avez pas besoin de moi, je le sais; mais priez vos conseillers de bien réfléchir avant d'émettre leur avis, et de bien réfléchir encore avant de mettre cet avis à exécution.
--Oh! oui, dit Henri, se rattachant à ce mot de sa mère et en profitant pour ne pas aller plus loin, car la circonstance est difficile, n'est-ce pas, madame?
--Grave, dit lentement Catherine en levant les yeux et les mains au ciel, bien grave, Henri.
Le roi, frappé de cette expression de terreur qu'il croyait lire dans les yeux de sa mère, revint près d'elle.
--Quels sont ceux qui l'ont enlevé? en avez-vous quelque idée, ma mère?
Catherine ne répondit point.
--Moi, dit Henri, je pense que ce sont les Angevins.
Catherine sourit avec cette finesse qui montrait toujours en elle un esprit supérieur veillant pour terrasser et confondre l'esprit d'autrui.
--Les Angevins? répéta-t-elle.
--Vous ne le croyez pas, dit Henri, tout le monde le croit.
Catherine fit encore un mouvement d'épaules.
--Que les autres croient cela, bien, dit-elle; mais vous, mon fils, enfin!
--Quoi donc! madame!... Que voulez-vous dire?... Expliquez-vous, je vous en supplie.
--A quoi bon m'expliquer?
--Votre explication m'éclairera.
--Vous éclairera! Allons donc! Henri, je ne suis qu'une femme vieille et radoteuse; ma seule influence est dans mon repentir et dans mes prières.
--Non, parlez, parlez, ma mère, je vous écoute. Oh! vous êtes encore, vous serez toujours notre âme à nous tous. Parlez.
--Inutile; je n'ai que des idées de l'autre siècle, et la défiance fait tout l'esprit des vieillards. La vieille Catherine! donner, à son âge, un conseil qui vaille encore quelque chose! Allons donc! mon fils, impossible!
--Eh bien! soit, ma mère, dit Henri; refusez-moi votre secours, privez-moi de votre aide. Mais, dans une heure, voyez-vous, que ce soit votre avis ou non, et je le saurai alors, j'aurai fait pendre tous les Angevins qui sont à Paris.
--Faire pendre tous les Angevins! s'écria Catherine avec cet étonnement qu'éprouvent les esprits supérieurs lorsqu'on dit devant eux quelque énormité.
--Oui, oui, pendre, massacrer, assassiner, brûler. A l'heure qu'il est, mes amis courent déjà la ville pour rompre les os à ces maudits, à ces brigands, à ces rebelles!....
--Qu'ils s'en gardent, malheureux, s'écria Catherine emportée par le sérieux de la situation; ils se perdraient eux-mêmes, ce qui ne serait rien; mais ils vous perdraient avec eux.
--Comment cela?
--Aveugle! murmura Catherine; les rois auront donc éternellement des jeux pour ne pas voir!
Et elle joignit les mains.
--Les rois ne sont rois qu'à la condition qu'ils vengeront les injures qu'on leur fait, car alors leur vengeance est une justice, et, dans ce cas surtout, tout mon royaume se lèvera pour me défendre.
--Fou, insensé, enfant, murmura la Florentine.
--Mais pourquoi cela, comment cela?
--Pensez-vous qu'on égorgera, qu'on brûlera, qu'on pendra des hommes comme Bussy, comme Antraguet, comme Livarot, comme Ribérac, sans faire couler des flots de sang?
--Qu'importe! pourvu qu'on les égorge.
--Oui, sans doute, si on les égorge; montrez-les-moi morts, et, par Notre-Dame! je vous dirai que vous avez bien fait. Mais on ne les égorgera pas; mais on aura levé pour eux l'étendard de la révolte; mais on leur aura mis nue à la main l'épée qu'ils n'eussent jamais osé tirer du fourreau pour un maître comme François. Tandis qu'au contraire, dans ce cas-là, par votre imprudence, ils dégaineront pour défendre leur vie; et votre royaume se soulèvera, non pas pour vous, mais contre vous.
--Mais, si je ne me venge pas, j'ai peur, je recule, s'écria Henri.
--A-t-on jamais dit que j'avais peur? dit Catherine en fronçant le sourcil et en pressant ses dents de ses lèvres minces et rougies avec du carmin.
--Cependant, si c'étaient les Angevins, ils mériteraient une punition, ma mère.
--Oui, si c'étaient eux, mais ce ne sont pas eux.
--Qui est-ce donc, si ce ne sont pas les amis de mon frère?
--Ce ne sont pas les amis de votre frère, car votre frère n'a pas d'amis.
--Mais qui est-ce donc?
--Ce sont vos ennemis à vous, ou plutôt votre ennemi.
--Quel ennemi?
--Eh! mon fils, vous savez bien que vous n'en avez jamais eu qu'un, comme votre frère Charles n'en a jamais eu qu'un, comme moi-même je n'en ai jamais eu qu'un, le même toujours, incessamment.
--Henri de Navarre, vous voulez dire?
--Eh! oui, Henri de Navarre.
--Il n'est pas à Paris!
--Eh! savez-vous qui est à Paris ou qui n'y est pas? savez-vous quelque chose? avez-vous des yeux et des oreilles? avez-vous autour de vous des gens qui voient et qui entendent? Non, vous êtes tous sourds, vous êtes tous aveugles.
--Henri de Navarre! répéta Henri.
--Mon fils, à chaque désappointement qui vous arrivera, à chaque malheur qui vous arrivera, à chaque catastrophe qui vous arrivera et dont l'auteur vous restera inconnu, ne cherchez pas, n'hésitez pas, ne vous enquérez pas, c'est inutile. Écriez-vous, Henri: «C'est Henri de Navarre,» et vous serez sûr d'avoir dit vrai... Frappez du côté où il sera, et vous serez sûr d'avoir frappé juste... Oh! cet homme!... cet homme! voyez-vous, c'est l'épée que Dieu a suspendue au-dessus de la maison de Valois.
--Vous êtes donc d'avis que je donne contre-ordre à l'endroit des Angevins?
--A l'instant même, s'écria Catherine, sans perdre une minute, sans perdre une seconde. Hâtez-vous, peut-être est-il déjà trop tard; courez, révoquez ces ordres; allez, ou vous êtes perdu.
Et, saisissant son fils par le bras, elle le poussa vers la porte avec une force et une énergie incroyables. Henri s'élança hors du Louvre, cherchant à rallier ses amis.
Mais il ne trouva que Chicot, assis sur une pierre et dessinant des figures géographiques sur le sable.
CHAPITRE III
COMMENT CHICOT ET LA REINE MÈRE SE TROUVANT ÊTRE DU MÊME AVIS, LE ROI SE RANGEA A L'AVIS DE CHICOT ET DE LA REINE MÈRE.
Henri s'assura que c'était bien le Gascon, qui, non moins attentif qu'Archimède, ne paraissait pas décidé à se retourner, Paris fût-il pris d'assaut.
--Ah! malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, voilà donc comme tu défends ton roi?
--Je le défends à ma manière, et je crois que c'est la bonne.
--La bonne! s'écria le roi, la bonne, paresseux!
--Je le maintiens et je le prouve.
--Je suis curieux de voir cette preuve.
--C'est facile: d'abord, nous avons fait une grande bêtise, mon roi; nous avons fait une immense bêtise.
--En quoi faisant?
--En faisant ce que nous avons fait.
--Ah! ah! fit Henri frappé de la corrélation de ces deux esprits éminemment subtils, et qui n'avaient pu se concerter pour en venir au même résultat.
--Oui, répondit Chicot, tes amis, en criant par la ville: Mort aux Angevins! et, maintenant que j'y réfléchis, il ne m'est pas bien prouvé que ce soient les Angevins qui aient fait le coup; tes amis, dis-je, en criant par la ville: Mort aux Angevins! font tout simplement cette petite guerre civile que MM. de Guise n'ont pas pu faire, et dont ils ont si grand besoin; et, vois-tu, à l'heure qu'il est, Henri, ou tes amis sont parfaitement morts, ce qui ne me déplairait pas, je l'avoue, mais ce qui t'affligerait, toi; ou ils ont chassé les Angevins de la ville, ce qui te déplairait fort, à toi, mais ce qui, en échange, réjouirait énormément ce cher M. d'Anjou.
--Mordieu! s'écria le roi, crois-tu donc que les choses sont déjà si avancées que tu dis là?
--Si elles ne le sont pas davantage.
--Mais tout cela ne m'explique pas ce que tu fais assis sur cette pierre.
--Je fais une besogne excessivement pressée, mon fils.
--Laquelle?
--Je trace la configuration des provinces que ton frère va faire révolter contre nous, et je suppute le nombre d'hommes que chacune d'elles pourra fournir à la révolte.
--Chicot! Chicot! s'écria le roi, je n'ai donc autour de moi que des oiseaux de mauvais augure!
--Le hibou chante pendant la nuit, mon fils, répondit Chicot, car il chante à son heure. Or le temps est sombre, Henriquet, si sombre, en vérité, qu'on peut prendre le jour pour la nuit, et je te chante ce que tu dois entendre. Regarde!
--Quoi!
--Regarde ma carte géographique, et juge. Voici d'abord l'Anjou, qui ressemble assez à une tartelette; tu vois? c'est là que ton frère s'est réfugié; aussi je lui ai donné la première place, hum! L'Anjou, bien mené, bien conduit, comme vont le mener et le conduire ton grand veneur Monsoreau et ton ami Bussy, l'Anjou, à lui seul, peut nous fournir, quand je dis nous, c'est à ton frère, l'Anjou peut fournir à ton frère dix mille combattants.
--Tu crois?
--C'est le minimum. Passons à la Guyenne. La Guyenne, tu la vois, n'est ce pas? la voici: c'est cette figure qui ressemble à un veau marchant sur une patte. Ah! dame! la Guyenne, il ne faut pas t'étonner de trouver là quelques mécontents; c'est un vieux foyer de révolte, et à peine les Anglais en sont-ils partis. La Guyenne sera donc enchantée de se soulever, non pas contre toi, mais contre la France. Il faut compter sur la Guyenne pour huit mille soldats. C'est peu! mais ils seront bien aguerris, bien éprouvés, sois tranquille. Puis, à gauche de la Guyenne, nous avons le Béarn et la Navarre, tu vois? ces deux compartiments qui ressemblent à un singe sur le dos d'un éléphant. On a fort rogné la Navarre, sans doute; mais, avec le Béarn, il lui reste encore une population de trois ou quatre cent mille hommes. Suppose que le Béarn et la Navarre, très-pressés, bien poussés, bien pressurés par Henriot, fournissent à la Ligue cinq du cent de la population, c'est seize mille hommes. Récapitulons donc: dix mille pour l'Anjou.
Et Chicot continua de tracer des figures sur le sable avec sa baguette.
Ci. 10,000 Huit mille pour la Guyenne, ci. 8,000 Seize mille pour le Béarn et la Navarre, ci. 16,000
Total 34,000
--Tu crois donc, dit Henri, que le roi de Navarre fera alliance avec mon frère?
--Pardieu!
--Tu crois donc qu'il est pour quelque chose dans sa fuite?
Chicot regarda Henri fixement.
--Henriquet, dit-il, voilà une idée qui n'est pas de toi.
--Pourquoi cela?
--Parce qu'elle est trop forte, mon fils.
--N'importe de qui elle est; je t'interroge, réponds. Crois-tu que Henri de Navarre soit pour quelque chose dans la fuite de mon frère?
--Eh! fit Chicot, j'ai entendu du côté de la rue de la Ferronnerie un Ventre-saint-gris! qui, aujourd'hui que j'y pense, me paraît assez concluant.
--Tu as entendu un Ventre-saint-gris! s'écria le roi.
--Ma foi, oui, répondit Chicot, je m'en souviens aujourd'hui seulement.
--Il était donc à Paris?
--Je le crois.
--Et qui peut te le faire croire!
--Mes yeux.
--Tu as vu Henri de Navarre?
--Oui.
--Et tu n'es pas venu me dire que mon ennemi était venu me braver jusque dans ma capitale!
--On est gentilhomme ou on ne l'est pas, fit Chicot.
--Après?
--Eh bien! si l'on est gentilhomme, on n'est pas espion, voilà tout.
Henri demeura pensif.
--Ainsi, dit-il, l'Anjou et le Béarn! mon frère François et mon cousin Henri!
--Sans compter les trois Guise, bien entendu.
--Comment! tu crois qu'ils feront alliance ensemble?
--Trente-quatre mille hommes d'une part, dit Chicot en comptant sur ses doigts: dix mille pour l'Anjou, huit mille pour la Guyenne, seize mille pour le Béarn; plus vingt ou vingt-cinq mille sous les ordres de M. de Guise, comme lieutenant général de les armées; total, cinquante-neuf mille hommes; réduisons-les à cinquante mille, à cause des gouttes, des rhumatismes, des sciatiques et autres maladies. C'est encore, comme tu le vois, mon fils, un assez joli total.
--Mais Henri de Navarre et le duc de Guise sont ennemis.
--Ce qui ne les empêchera pas de se réunir contre toi, quitte à s'exterminer entre eux quand ils t'auront exterminé toi-même.
--Tu as raison, Chicot, ma mère a raison, vous avez raison tous deux; il faut empêcher un esclandre; aide-moi à réunir les Suisses.
--Ah bien oui, les Suisses! Quélus les a emmenés.
--Mes gardes.
--Schomberg les a pris.
--Les gens de mon service au moins.
--Ils sont partis avec Maugiron.
--Comment!... s'écria Henri, et sans mon ordre!
--Et depuis quand donnes-tu des ordres, Henri? Ah! s'il s'agissait de processions ou de flagellations, je ne dis pas; on te laisse sur ta peau, et même sur la peau des autres, puissance entière. Mais, quand il s'agit de guerre, quand il s'agit de gouvernement! mais ceci regarde M. de Schomberg, M. de Quélus et M. de Maugiron. Quant à d'Épernon, je n'en dis rien, puisqu'il se cache.
--Mordieu! s'écria Henri, est-ce donc ainsi que cela se passe?
--Permets-moi de te dire, mon fils, reprit Chicot, que tu t'aperçois bien tard que tu n'es que le septième ou huitième roi de ton royaume.
Henri se mordit les lèvres en frappant du pied.
--Eh! fit Chicot en cherchant à distinguer dans l'obscurité.
--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
--Ventre-de-biche! ce sont eux; tiens, Henri, voilà tes hommes.
Et il montra effectivement au roi trois ou quatre cavaliers qui accouraient, suivis à distance de quelques autres hommes à cheval et de beaucoup d'hommes à pied.
Les cavaliers allaient rentrer au Louvre, n'apercevant pas ces deux hommes debout près des fossés et à demi perdus dans l'obscurité.
--Schomberg! cria le roi, Schomberg, par ici!
--Holà, dit Schomberg, qui m'appelle?
--Viens toujours, mon enfant, viens! Schomberg crut reconnaître la voix et s'approcha.
--Eh! dit-il, Dieu me damne, c'est le roi.
--Moi-même, qui courais après vous, et qui, ne sachant où vous rejoindre, vous attendais avec impatience; qu'avez-vous fait?
--Ce que nous avons fait? dit un second cavalier en s'approchant.
--Ah! viens, Quélus, viens aussi, dit le roi, et surtout ne pars plus ainsi sans ma permission.
--Il n'en est plus besoin, dit un troisième que le roi reconnut pour Maugiron, puisque tout est fini.
--Tout est fini? répéta le roi.
--Dieu soit loué, dit d'Épernon, apparaissant tout à coup sans que l'on sût d'où il sortait.
--Hosanna! cria Chicot en levant les deux mains au ciel.
--Alors vous les avez tués? dit le roi.
Mais il ajouta tout bas:
--Au bout du compte, les morts ne reviennent pas.
--Vous les avez tués? dit Chicot; ah! si vous les avez tués, il n'y a rien à dire.
--Nous n'avons pas eu cette peine, répondit Schomberg, les lâches se sont enfuis comme une volée de pigeons; à peine si nous avons pu croiser le fer avec eux.
Henri pâlit.
--Et avec lequel avez-vous croisé le fer? demanda-t-il.
--Avec Antraguet.
--Au moins celui-là est demeuré sur le carreau?
--Tout au contraire, il a tué un laquais de Quélus.
--Ils étaient donc sur leur garde? demanda le roi.
--Parbleu! je le crois bien, s'écria Chicot, qu'ils y étaient; vous hurlez: «Mort aux Angevins!» vous remuez les canons, vous sonnez les cloches, vous faites trembler toute la ferraille de Paris, et vous voulez que ces honnêtes gens soient plus sourds que vous n'êtes bêtes.
--Enfin, enfin, murmura sourdement le roi, voilà une guerre civile allumée.
Ces mots firent tressaillir Quélus.
--Diable! fit-il, c'est vrai.
--Ah! vous commencez à vous en apercevoir, dit Chicot: c'est heureux! Voici MM. de Schomberg et de Maugiron qui ne s'en doutent pas encore.
--Nous nous réservons, répondit Schomberg, pour défendre la personne et la couronne de Sa Majesté.
--Eh! pardieu, dit Chicot, pour cela nous avons M. de Crillon, qui crie moins haut que vous et qui vaut bien autant.
--Mais enfin, dit Quélus, vous qui nous gourmandez à tort et à travers, monsieur Chicot, vous pensiez comme nous, il y a deux heures; ou bout au moins, si vous ne pensiez pas comme nous, vous criiez comme nous.
--Moi! dit Chicot.
--Certainement, et même vous vous escrimiez contre les murailles en criant: «Mort aux Angevins!»
--Mais moi, dit Chicot, c'est bien autre chose; moi, je suis fou, chacun le sait; mais vous qui êtes tous des gens d'esprit....
--Allons, messieurs, dit Henri, la paix; tout à l'heure nous aurons bien assez la guerre.
--Qu'ordonne Votre Majesté? dit Quélus.
--Que vous employiez la même ardeur à calmer le peuple que vous avez mise à l'émouvoir; que vous rameniez au Louvre les Suisses, les gardes, les gens de ma maison, et que l'on ferme les portes, afin que demain les bourgeois prennent ce qui s'est passé pour une échauffourée de gens ivres.
Les jeunes gens s'éloignèrent l'oreille basse, transmettant les ordres du roi aux officiers qui les avaient accompagnés dans leur équipée.
Quant à Henri, il revint chez sa mère, qui, active, mais anxieuse et assombrie, donnait des ordres à ses gens.
--Eh bien! dit-elle, que s'est-il passé?
--Eh bien! ma mère, il s'est passé ce que vous avez prévu.
--Ils sont en fuite?
--Hélas! oui.
--Ah! dit-elle, et après?
--Après, voilà tout, et il me semble que c'est bien assez.
--La ville?
--La ville est en rumeur; mais ce n'est pas ce qui m'inquiète, je la tiens sous ma main.
--Oui, dit Catherine, ce sont les provinces.
--Qui vont se révolter, se soulever, continua Henri.
--Que comptez-vous faire?
--Je ne vois qu'un moyen.
--Lequel?
--C'est d'accepter franchement la position.
--De quelle manière?
--Je donne le mot aux colonels, à mes gardes, je fais armer mes milices, je retire l'armée de devant la Charité, et je marche sur l'Anjou.
--Et M. de Guise?
--Eh! M. de Guise! M. de Guise! je le fais arrêter, s'il est besoin.
--Ah! oui, avec cela que les mesures de rigueur vous réussissent.
--Que faire alors?
Catherine inclina sa tête sur sa poitrine, et réfléchit un instant.
--Tout ce que vous projetez est impossible, mon fils, dit-elle.
--Ah! s'écria Henri avec un dépit profond, je suis donc bien mal inspiré aujourd'hui!
--Non, mais vous êtes troublé; remettez-vous d'abord, et ensuite nous verrons.
--Alors, ma mère, ayez des idées pour moi; faisons quelque chose, remuons-nous.
--Vous le voyez, mon fils, je donnais des ordres.
--Pour quoi faire?
--Pour le départ d'un ambassadeur.
--Et à qui le députerons-nous?
--A votre frère.
--Un ambassadeur à ce traître! Vous m'humiliez, ma mère.
--Ce n'est pas le moment d'être fier, fit sévèrement Catherine.
--Un ambassadeur qui demandera la paix?
--Qui l'achètera, s'il le faut.
--Pour quels avantages, mon Dieu?
--Eh! mon fils, dit la Florentine, quand cela ne serait que pour pouvoir faire prendre en toute sécurité, après la paix faite, ceux qui se sont sauvés pour vous faire la guerre. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que vous voudriez les tenir.
--Oh! je donnerais quatre provinces de mon royaume pour cela; une par homme.
--Eh bien! qui veut la fin veut les moyens, reprit Catherine d'une voix pénétrante qui alla remuer jusqu'au fond du coeur de Henri la haine et la vengeance.
--Je crois que vous avez raison, ma mère, dit-il; mais qui leur enverrons-nous?
--Cherchez parmi tous vos amis.