La dame de Monsoreau — Tome 3.

Chapter 18

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Là, il rencontra un fouillis dans lequel son épée glissa comme une vipère dans sa couvée; trois fois il vit jour et allongea le bras dans ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiède coula jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.

Pendant ce temps, il avait paré vingt coups de taille ou de pointe avec son bras gauche. Le manteau était haché.

La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se retirer le troisième: ils renoncèrent à faire usage de l'épée, les uns tombèrent sur lui à coups de crosse de mousquet, les autres tirèrent sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'étaient pas encore servis et dont il eut l'adresse d'éviter les balles, soit en se jetant de côté, soit en se baissant. Dans cette heure suprême, tout son être se multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais encore il devinait presque la plus subite et la plus secrète pensée de ses ennemis; Bussy enfin était dans un de ces moments où la créature atteint l'apogée de la perfection; il était moins qu'un dieu, parce qu'il était mortel, mais il était certes plus qu'un homme.

Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi calme que Bussy était animé, chargeait les pistolets de ses gens, ou, les prenant tout chargés de leurs mains, tirait tout en se tenant masqué derrière ses spadassin.

Mais c'était chose facile pour Bussy que de faire une trouée; il se jeta au milieu des sbires, qui s'écartèrent, et se trouva face à face avec Monsoreau.

En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout armé, ajusta Bussy et fit feu.

La balle rencontra la lame de l'épée, et la brisa à six pouces au-dessous de la poignée,

--Désarmé! cria Monsoreau, désarmé!

Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisée.

En une seconde, elle fut soudée à son poignet avec son mouchoir.

Et la bataille recommença, présentant ce spectacle prodigieux d'un homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures, épouvantant six hommes bien armés et se faisant un rempart de dix cadavres.

La lutte recommença et redevint plus terrible que jamais; tandis que les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait deviné que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait à lui toutes celles qui pouvaient être à sa portée.

Bussy était entouré; le tronçon de sa lame, ébréché, tordu, émoussé, vacillait dans sa main; la fatigue commençait à engourdir son bras; il regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranimé, se relève sur ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapière.

Ce cadavre, c'était Remy, dont le dernier effort était un dévouement.

Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrière, afin de dégager sa main de son mouchoir et de se débarrasser du tronçon devenu inutile.

Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui déchargea, à bout portant, son pistolet dans la tête.

Remy tomba le front fracassé, et, cette fois, pour ne plus se relever.

Bussy jeta un cri, ou plutôt poussa un rugissement.

Les forces lui étaient revenues avec les moyens de défense; il fit siffler son épée en cercle, abattit un poignet à droite et ouvrit une joue à gauche.

La porte se trouvait dégagée par ce double coup.

Agile et nerveux, il s'élança contre elle et essaya de l'enfoncer avec une secousse qui ébranla le mur. Mais les verrous lui résistèrent.

Épuisé de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que, du gauche, il essayait de tirer les verrous derrière lui, tout en faisant face à ses adversaires.

Pendant cette seconde, il reçut un coup de feu qui lui perça la cuisse et deux coups d'épée lui entamèrent les flancs.

Mais il avait tiré les verrous et tourné la clef.

Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharné des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha à la poitrine.

Le grand veneur vociféra une malédiction.

--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence à croire que j'échapperai.

Les quatre hommes jetèrent leurs armes et s'accrochèrent à Bussy: ils ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le faisait invulnérable; ils tentèrent de l'étouffer.

Mais à coups de pommeau d'épée, mais à coups de taille, Bussy les assommait, les hachait sans relâche. Monsoreau s'approcha deux fois du jeune homme et fut touché deux fois encore.

Mais trois hommes s'attachèrent à la poignée de son épée et la lui arrachèrent des mains.

Bussy ramassa un trépied de bois sculpté qui servait de tabouret, frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trépied se brisa sur l'épaule du dernier, qui resta debout.

Celui-là lui enfonça sa dague dans la poitrine.

Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre son adversaire, il le força de se poignarder lui-même.

Le dernier sauta par la fenêtre.

Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, étendu parmi les cadavres, se releva à son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup de couteau.

Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une épée, ramassa la première venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du grand veneur, qu'il le cloua au parquet.

--Ah! s'écria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je t'aurai vu mourir!

Monsoreau voulut répondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa par sa bouche entr'ouverte.

Bussy alors se traîna vers le corridor, il perdait tout son sang par sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.

Il jeta un dernier regard derrière lui.

La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumière entrait dans cette chambre inondée de sang; elle vint se mirer aux vitres et illuminer les murailles hachées par les coups d'épées, trouées par les balles, effleurant au passage les pâles visages des morts, qui, pour la plupart, avaient conservé en expirant le regard féroce et menaçant de l'assassin.

Bussy, à la vue de ce champ de bataille peuplé par lui, tout blessé, tout mourant qu'il était, se sentit pris d'un orgueil sublime.

Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu faire.

Il lui restait maintenant à fuir, à se sauver; mais il pouvait fuir, car il fuyait devant les morts.

Mais tout n'était pas fini pour le malheureux jeune homme.

En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un coup de feu partit: la balle lui traversa l'épaule.

La cour était gardée.

Alors il songea à cette petite fenêtre par laquelle Diane lui promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement qu'il put, il se traîna de ce côté.

Elle était ouverte, en encadrant un beau ciel parsemé d'étoiles. Bussy referma et verrouilla la porte derrière lui; puis il monta sur la fenêtre à grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille de fer, afin de sauter de l'autre côté.

--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.

Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'était la seconde troupe qui montait.

Bussy était hors de défense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de la seule main et du seul pied dont il pût se servir encore, il s'élança.

Mais, en s'élançant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.

Il avait tant de sang aux pieds!

Il tomba sur les pointes du fer: les unes pénétrèrent dans son corps, les autres s'accrochèrent à ses habits, et il demeura suspendu.

En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restât au monde.

--Saint-Luc! cria-t-il, à moi! Saint-Luc! à moi!

--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout à coup une voix sortant d'un massif d'arbres?

Bussy tressaillit. Cette voix n'était pas celle de Saint-Luc.

--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, à moi! à moi! ne crains rien pour Diane. J'ai tué le Monsoreau!

Il espérait que Saint-Luc était caché aux environs, et viendrait à cette nouvelle.

--Ah! le Monsoreau est tué? dit une autre voix.

--Oui.

--Bien.

Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils étaient masqués tous deux.

--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre gentilhomme qui peut échapper encore, si vous le secourez.

--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda à demi-voix un des deux inconnus.

--Imprudent! dit l'autre.

--Monseigneur! s'écria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuité de ses sens s'était augmentée du désespoir de sa situation; monseigneur! délivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!

--Entends-tu? dit l'homme masqué.

--Qu'ordonnez-vous?

--Eh bien, que tu le délivres.

Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:

--De ses souffrances....

Bussy tourna la tête du côté par où venait la voix qui osait parler avec un accent railleur dans un pareil moment.

--Oh! je suis perdu! murmura-t-il.

En effet, au même moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa poitrine, et le coup partit.

La tête de Bussy retomba sur son épaule; ses mains se roidirent.

--Assassin! dit-il, sois maudit!

Et il expira en prononçant le nom de Diane.

Les gouttes de son sang tombèrent du treillis sur celui qu'on avait appelé monseigneur.

--Est-il mort? crièrent plusieurs hommes qui, après avoir enfoncé la porte, apparaissaient à la fenêtre.

--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou était le protecteur et l'ami de M. de Bussy.

Les hommes n'en demandèrent pas davantage; ils disparurent. Le duc entendit le bruit de leurs pas s'éloigner, décroître et se perdre.

--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqué, monte dans cette chambre, et jette-moi par la fenêtre le corps du Monsoreau.

Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inouï de cadavres, le corps du grand veneur, le chargea sur ses épaules, et, comme le lui avait ordonné son compagnon, il jeta par la fenêtre le corps, qui, en tombant, vint à son tour éclabousser de son sang les habits du duc d'Anjou.

François fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte d'alliance signé de sa royale main.

--Voilà ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien à faire ici.

--Et Diane! demanda Aurilly, de la fenêtre.

--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas reconnus, détache-la, détache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en aillent où ils voudront.

Aurilly disparut.

--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en déchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne serai pas encore décapité pour cause de haute trahison.

CHAPITRE XXXIII

COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE TROUVA PLUS QUE JAMAIS ENTRE LA POTENCE ET L'ABBAYE.

L'aventure de la conspiration fut jusqu'au bout une comédie; les Suisses, placés à l'embouchure de ce fleuve d'intrigue, non plus que les gardes françaises embusqués à son confluent, et qui avaient tendu là leurs filets pour y prendre les gros conspirateurs, ne purent pas même saisir le fretin.

Tout le monde avait filé par le passage souterrain.

Ils ne virent donc rien sortir de l'abbaye; ce qui fit qu'aussitôt la porte enfoncée, Crillon se mit à la tête d'une trentaine d'hommes et fit invasion dans Sainte-Geneviève avec le roi.

Un silence de mort régnait dans les vastes et sombres bâtiments. Crillon, en homme de guerre expérimenté, eût mieux aimé un grand bruit; il craignait quelque embûche.

Mais en vain se couvrit-on d'éclaireurs, en vain ouvrit-on les portes et les fenêtres, en vain fouilla-t-on la crypte, tout était désert.

Le roi marchait des premiers, l'épée à la main, criant à tue-tête:

--Chicot! Chicot!

Personne ne répondait.

--L'auraient-ils tué? disait le roi. Mordieu! ils me payeraient mon fou le prix d'un gentilhomme.

--Vous avez raison, sire, répondit Crillon, car c'en est un, et des plus braves.

Chicot ne répondait pas, parce qu'il était occupé à fustiger M. de Mayenne, et qu'il prenait un si grand plaisir à cette occupation, qu'il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui.

Cependant, lorsque le duc eut disparu, lorsque Gorenflot fut évanoui, comme rien ne préoccupait plus Chicot, il entendit appeler et reconnut la voix royale.

--Par ici, mon fils, par ici! cria-t-il de toute sa force, en essayant de remettre au moins Gorenflot sur son derrière.

Il y parvint et l'adossa contre un arbre.

La force qu'il était obligé d'employer à cette oeuvre charitable ôtait à sa voix une partie de sa sonorité, de sorte que Henri crut un instant remarquer que cette voix arrivait à lui empreinte d'un accent lamentable.

Il n'en était cependant rien: Chicot, au contraire, était dans toute l'exaltation du triomphe; seulement, voyant le piteux état du moine, il se demandait s'il fallait faire percer à jour cette traîtresse bedaine, ou user de clémence envers ce volumineux tonneau.

Il regardait donc Gorenflot comme, pendant un instant, Auguste eût regardé Cinna.

Gorenflot devenait peu à peu à lui, et, si stupide qu'il fût, il ne l'était pas cependant au point de se faire illusion sur ce qui l'attendait; d'ailleurs, il ne ressemblait pas mal à ces sortes d'animaux incessamment menacés par les hommes, qui sentent instinctivement que jamais la main ne les touche que pour les battre, que jamais la bouche ne les effleure que pour les manger.

Ce fut dans cette disposition intérieure d'esprit qu'il rouvrit les yeux.

--Seigneur Chicot! s'écria-t-il.

--Ah! ah! fit le Gascon, tu n'es donc pas mort?

--Mon bon seigneur Chicot, continua le moine en faisant un effort pour joindre les deux mains devant son énorme ventre, est-il donc possible que vous me livriez à mes persécuteurs, moi! Gorenflot?

--Canaille! dit Chicot avec un accent de tendresse mal déguisée.

Gorenflot se mit à hurler. Après être parvenu à joindre les mains, il essayait de se les tordre.

--Moi qui ai fait avec vous de si bons dîners! cria-t-il en suffoquant; moi qui buvais si gracieusement, selon vous, que vous m'appeliez toujours le roi des éponges; moi qui aimais tant les poulardes que vous commandiez à la Corne-d'Abondance, que je n'en laissais jamais que les os.

Ce dernier trait parut le sublime du genre à Chicot, et le détermina tout à fait pour la clémence.

--Les voilà! juste Dieu! cria Gorenflot en essayant de se relever, mais sans pouvoir en venir à bout; les voilà! ils viennent, je suis mort! Oh! bon seigneur Chicot, secourez-moi!

Et le moine, ne pouvant parvenir à se relever, se jeta, ce qui était plus facile, la face contre terre.

--Relève-toi, dit Chicot.

--Me pardonnez-vous?

--Nous verrons.

--Vous m'avez tant battu, que cela peut passer comme ça.

Chicot éclata de rire. Le pauvre moine avait l'esprit si troublé, qu'il avait cru recevoir les coups remboursés à Mayenne.

--Vous riez, bon seigneur Chicot? dit-il.

--Eh! sans doute, je ris, animal!

--Je vivrai donc?

--Peut-être.

--Enfin, vous ne ririez pas si votre Gorenflot allait mourir.

--Cela ne dépend pas de moi, dit Chicot; cela dépend du roi: le roi seul a droit de vie et de mort.

Gorenflot fit un effort, et parvint à se caler sur ses deux genoux.

En ce moment, les ténèbres furent envahies par une splendide lumière; une foule d'habits brodés et d'épées flamboyantes, aux lueurs des torches, entoura les deux amis.

--Ah! Chicot! mon cher Chicot! s'écria le roi, que je suis aise de te revoir!

--Vous entendez, mon bon monsieur Chicot, dit tout bas le moine, ce grand prince est heureux de vous revoir.

--Eh bien?

--Eh bien, dans son bonheur, il ne vous refusera point ce que vous lui demanderez; demandez-lui ma grâce.

--Au vilain Hérodes?

--Oh! oh! silence, cher monsieur Chicot!

--Eh bien, sire, demanda Chicot en se retournant vers le roi, combien en tenez-vous?

--_Confiteor!_ disait Gorenflot.

--Pas un, répliqua Crillon. Les traîtres! il faut qu'ils aient trouvé quelque ouverture à nous inconnue.

--C'est probable, dit Chicot.

--Mais tu les as vus? dit le roi.

--Certainement que je les ai vus.

--Tous?

--Depuis le premier jusqu'au dernier.

--_Confiteor!_ répétait Gorenflot, qui ne pouvait sortir de là.

--Tu les as reconnus, sans doute?

--Non, sire.

--Comment! tu ne les as pas reconnus?

--C'est-à-dire, je n'en ai reconnu qu'un seul, et encore....

--Et encore?

--Ce n'était pas à son visage, sire.

--Et lequel as-tu reconnu?

--M. de Mayenne.

--M. de Mayenne? Celui à qui tu devais....

--Eh bien, nous sommes quittes, sire.

--Ah! conte-moi donc cela, Chicot!

--Plus tard, mon fils, plus tard; occupons-nous du présent.

--_Confiteor!_ répétait Gorenflot.

--Ah! vous avez fait un prisonnier, dit tout à coup Crillon en laissant tomber sa large main sur Gorenflot, qui, malgré la résistance que présentait sa masse, plia sous le coup.

Le moine perdit la parole.

Chicot tarda à répondre, permettant que, pour un moment, toutes les angoisses qui naissent de la plus profonde terreur vinssent habiter le coeur du malheureux moine.

Gorenflot faillit s'évanouir une seconde fois en voyant autour de lui tant de colères inassouvies.

Enfin, après un moment de silence, pendant lequel Gorenflot crut entendre bruire à son oreille la trompette du jugement dernier:

--Sire, dit Chicot, regardez bien ce moine.

Un des assistants approcha une torche du visage de Gorenflot; celui-ci ferma les yeux pour avoir moins à faire en passant de ce monde dans l'autre.

--Le prédicateur Gorenflot? s'écria Henri.

--_Confiteor, confiteor, confiteor_, répéta vivement le moine.

--Lui-même, répondit Chicot.

--Celui qui....

--Justement, interrompit le Gascon.

--Ah! ah! fit le roi d'un air de satisfaction.

On eût recueilli la sueur avec une écuelle sur les joues de Gorenflot.

Et il y avait de quoi, car on entendait sonner les épées, comme si le fer lui-même eût été doué de vie et ému d'impatience.

Quelques-uns s'approchèrent menaçants.

Gorenflot les sentit plutôt qu'il ne les vit venir, et poussa un faible cri.

--Attendez, dit Chicot, il faut que le roi sache tout.

Et prenant Henri à l'écart:

--Mon fils, lui dit-il tout bas, rends grâce au Seigneur d'avoir permis à ce saint homme de naître, il y a quelque trente-cinq ans; car c'est lui qui nous a sauvés tous.

--Comment cela?

--Oui, c'est lui qui m'a raconté le complot depuis alpha jusqu'à oméga.

--Quand cela?

--Il y a huit jours à peu près, de sorte que si jamais les ennemis de Votre Majesté le trouvaient, ce serait un homme mort.

Gorenflot n'entendit que les derniers mots.

--Un homme mort!

Et il tomba sur ses deux mains.

--Digne homme, dit le roi en jetant un bienveillant coup d'oeil sur cette masse de chair, qui, aux regards de tout homme sensé, ne représentait qu'une somme de matière capable d'absorber et d'éteindre les brasiers d'intelligence; digne homme! nous le couvrirons de notre protection!

Gorenflot saisit au vol ce regard miséricordieux, et demeura, comme le masque du parasite antique, riant d'un côté jusqu'aux dents et pleurant de l'autre jusqu'aux oreilles.

--Et tu feras bien, mon roi, répondit Chicot, car c'est un serviteur des plus étonnants.

--Que penses-tu donc qu'il faille faire de lui? demanda le roi.

--Je pense que tant qu'il sera dans Paris, il courra gros risque.

--Si je lui donnais des gardes? dit le roi.

Gorenflot entendit cette proposition de Henri.

--Bon! dit-il, il paraît que j'en serai quitte pour la prison. J'aime encore mieux cela que l'estrapade; et, pourvu qu'on me nourrisse bien....

--Non pas, dit Chicot, inutile; il suffit que tu me permettes de l'emmener.

--Où cela?

--Chez moi.

--Eh bien, emmène-le, et reviens au Louvre, où je vais retrouver nos amis, pour les préparer au jour de demain.

--Levez-vous, mon révérend père, dit Chicot au moine.

--Il raille, murmura Gorenflot; mauvais cour!

--Mais relève-toi donc, brute! reprit tout bas le Gascon en lui donnant un coup de genou au derrière.

--Ah! j'ai bien mérité cela! s'écria Gorenflot.

--Que dit-il donc? demanda le roi.

--Sire, reprit Chicot, il se rappelle toutes ses fatigues, il énumère toutes ses tortures, et, comme je lui promets la protection de Votre Majesté, il dit dans la conscience de ce qu'il vaut: «J'ai bien mérité cela!»

--Pauvre diable! dit le roi: aies-en bien soin, au moins, mon ami.

--Ah! soyez tranquille, sire; quand il est avec moi, il ne manque de rien.

--Ah! monsieur Chicot! s'écria Gorenflot, mon cher monsieur Chicot, où me mène-t-on?

--Tu le sauras tout à l'heure. En attendant, remercie Sa Majesté, monstre d'iniquités! remercie.

--De quoi?

--Remercie, te dis-je!

--Sire, balbutia Gorenflot, puisque votre gracieuse Majesté....

--Oui, dit Henri, je sais tout ce que vous avez fait dans votre voyage de Lyon, pendant la soirée de la Ligue, et aujourd'hui enfin. Soyez tranquille, vous serez récompensé selon vos mérites.

Gorenflot poussa un soupir.

--Où est Panurge? demanda Chicot.

--Dans l'écurie, pauvre bête!

--Eh bien, va le chercher, monte dessus, et reviens me trouver ici.

--Oui, monsieur Chicot.

Et le moine s'éloigna le plus vite qu'il put, étonné de ne pas être suivi par des gardes.

--Maintenant, mon fils, dit Chicot, garde vingt hommes pour ton escorte, et détaches-en dix autres avec M. de Crillon.

--Où dois-je les envoyer?

--A l'hôtel d'Anjou, et qu'on t'amène ton frère.

--Pourquoi cela?

--Pour qu'il ne se sauve pas une seconde fois.

--Est-ce que mon frère....

--T'es-tu mal trouvé d'avoir suivi mes conseils aujourd'hui?

--Non, par la mordieu!

--Eh bien, fais ce que je te dis.

Henri donna l'ordre au colonel des gardes françaises de lui amener le duc d'Anjou au Louvre.

Crillon, qui n'avait pas une profonde tendresse pour le prince, partit aussitôt.

--Et toi? dit Henri.

--Moi, j'attends mon saint.

--Et tu me rejoins au Louvre?

--Dans une heure.

--Alors je te quitte.

--Va, mon fils.

Henri partit avec le reste de la troupe.

Quant à Chicot, il s'achemina vers les écuries, et, comme il entrait dans la cour, il vit apparaître Gorenflot monté sur Panurge.

Le pauvre diable n'avait pas même eu l'idée d'essayer de se soustraire au sort qui l'attendait.

--Allons, allons, dit Chicot en prenant Panurge par la longe, dépêchons, on nous attend.

Gorenflot ne fit pas l'ombre de la résistance, seulement il versait tant de larmes, qu'on eût pu le voir maigrir à vue d'oeil.

--Quand je le disais! murmurait-il; quand je le disais!

Chicot tirait Panurge à lui, tout en haussant les épaules.

CHAPITRE XXXIV

OU CHICOT DEVINE POURQUOI D'ÉPERON AVAIT DU SANG AUX PIEDS ET N'EN AVAIT PAS AUX JOUES.

Le roi, en rentrant au Louvre, trouva ses amis couchés et dormant d'un paisible sommeil.

Les événements historiques ont une singulière influence, c'est de refléter leur grandeur sur les circonstances qui les ont précédés.

Ceux qui considéreront donc les événements qui devaient arriver le matin même, car le roi rentrait vers deux heures au Louvre; ceux, disons-nous, qui considéreront ces événements avec le prestige que donne la prescience, trouveront peut-être quelque intérêt à voir le roi, qui vient de manquer perdre la couronne, se réfugier près de ses trois amis, qui, dans quelques heures, doivent affronter pour lui un danger où ils risquent de perdre la vie.

Le poète, cette nature privilégiée qui ne prévoit pas, mais qui devine, trouvera, nous en sommes certain, mélancoliques et charmants ces jeunes visages que le sommeil rafraîchit, que la confiance fait sourire, et qui, pareils à des frères couchés dans le dortoir paternel, reposent sur leurs lits rangés à côté les uns des autres.

Henri s'avança légèrement au milieu d'eux, suivi par Chicot, qui, après avoir déposé son patient en lieu de sûreté, était venu rejoindre le roi.

Un lit était vide, celui de d'Épernon.

--Pas rentré encore, l'imprudent! murmura le roi; ah! le malheureux! ah! le fou! se battre contre Bussy, l'homme le plus brave de France, le plus dangereux du monde, et n'y pas plus songer!

--Tiens, au fait, dit Chicot.

--Qu'on le cherche! qu'on l'amène! s'écria le roi. Puis qu'on me fasse venir Miron; je veux qu'il endorme cet étourdi, fût-ce malgré lui. Je veux que le sommeil le rende robuste et souple, et en état de se défendre.