La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 17
Bussy prit le bras du jeune docteur, et tous deux s'acheminèrent vers la Bastille.
Remy avait dit au comte qu'il avait une foule de bons conseils à lui donner; et, en effet, à peine furent-ils en route, que le docteur commença de tirer du latin mille citations imposantes, pour prouver à Bussy qu'il avait tort de faire, ce soir-là, un visite à Diane, au lieu de se tenir tranquillement dans son lit, attendu que d'ordinaire un homme se bat mal quand il a mal dormi; puis, des apophthegmes de la Faculté, il passa aux mythes de la Fable, et raconta galamment que c'était d'habitude Vénus qui désarmait Mars.
Bussy souriait; Remy insistait.
--Vois-tu, Remy, dit le comte, quand mon bras tient une épée, il s'y attache de telle sorte, que les fibres de la chair prennent la rigueur et la souplesse de l'acier, tandis que, de son côté, l'acier semble s'animer et s'échauffer comme une chair vivante. De ce moment, mon épée est un bras et mon bras est une épée. Dès lors, comprends-tu? il ne s'agit plus de force ni de dispositions. Une lame ne se fatigue pas.
--Non, mais elle s'émousse.
--Ne crains rien.
--Ah! mon cher seigneur, continua Remy, c'est que demain, voyez-vous, il s'agit de faire un combat comme celui d'Hercule contre Antée, comme celui de Thésée contre le Minotaure, comme celui des Trente, comme celui de Bayard; quelque chose d'homérique, de gigantesque, d'impossible; il s'agit qu'on dise dans l'avenir le combat de Bussy comme étant le combat par excellence, et, dans ce combat, je ne veux pas, voyez-vous, je ne veux pas seulement qu'on vous entame la peau.
--Sois tranquille, mon bon Remy; tu verras des merveilles. J'ai, ce matin, mis quatre épées aux mains de quatre ferrailleurs qui, durant huit minutes, n'ont pu, à eux quatre, me toucher une seule fois, tandis que je leur ai mis leurs pourpoints en loques. Je bondissais comme un tigre.
--Je ne dis pas le contraire, maître; mais vos jarrets de demain seront-ils vos jarrets d'aujourd'hui?
Ici Bussy et son chirurgien entamèrent un dialogue latin, fréquemment interrompu par leurs éclats de rire.
Ils parvinrent ainsi au bout de la grande rue Saint-Antoine.
--Adieu, dit Bussy; nous sommes arrivés.
--Si je vous attendais? dit Remy.
--Pourquoi faire?
--Pour être sûr que vous serez de retour avant deux heures, et que vous aurez au moins cinq ou six heures de bon sommeil avant votre duel.
--Si je te donne ma parole?
--Oh! alors cela me suffira. La parole de Bussy, peste! il ferait beau voir que j'en doutasse.
--Eh bien, tu l'as. Dans deux heures, Remy, je serai à l'hôtel.
--Soit. Adieu, monseigneur.
--Adieu, Remy.
Les deux jeunes gens se séparèrent; mais Remy demeura en place. Il vit le comte s'avancer vers la maison, et, comme l'absence de Monsoreau lui donnait toute sécurité, entrer par la porte que lui ouvrit Gertrude, et non pas monter par la fenêtre.
Puis il reprit philosophiquement, à travers les rues désertes, sa marche vers l'hôtel Bussy.
Comme il débouchait de la place Beaudoyer, il vit venir à lui cinq hommes enveloppés de manteaux, et paraissant, sous ces manteaux, parfaitement armés.
Cinq hommes à cette heure, c'était un événement. Il s'effaça derrière l'angle d'une maison en retraite.
--Arrivés à dix pas de lui, ces cinq hommes s'arrêtèrent, et, après un bonsoir cordial, quatre prirent deux chemins différents, tandis que le cinquième demeurait immobile et réfléchissant à sa place.
En ce moment, la lune sortit d'un nuage et éclaira d'un de ses rayons le visage du coureur de nuit.
--M. de Saint-Luc! s'écria Remy.
Saint-Luc leva la tête en entendant prononcer son nom, et vit un homme qui venait à lui.
--Remy! s'écria-t-il à son tour.
--Remy en personne, et je suis heureux de ne pas dire à votre service! attendu que vous me paraissez vous porter à merveille. Est-ce une indiscrétion que de vous demander ce que Votre Seigneurie fait à cette heure si loin du Louvre?
--Ma foi, mon cher, j'examine, par ordre du roi, la physionomie de la ville. Il m'a dit: «Saint-Luc, promène-toi dans les rues de Paris, et, si tu entends dire, par hasard, que j'ai abdiqué, réponds hardiment que ce n'est pas vrai.»
--Et avez-vous entendu parler de cela?
--Personne ne m'en a soufflé le mot. Or, comme il va être minuit, que tout est tranquille et que je n'ai rencontré que M. de Monsoreau, j'ai congédié mes amis, et j'allais rentrer quand tu m'as vu réfléchissant.
--Comment? M. de Monsoreau?
--Oui.
--Vous avez rencontré M. de Monsoreau?
--Avec une troupe d'hommes armés, dix ou douze au moins.
--M. de Monsoreau! impossible!
--Pourquoi cela, impossible?
--Parce qu'il doit être à Compiègne.
--Il devait y être, mais il n'y est pas.
--Mais l'ordre du roi?
--Bah! qui est-ce qui obéit au roi?
--Vous avez rencontré M. de Monsoreau avec dix ou douze hommes?
--Certainement.
--Vous a-t-il reconnu?
--Je le crois.
--Vous n'étiez que cinq.
--Mes quatre amis et moi, pas davantage.
--Et il ne s'est pas jeté sur vous?
--Il m'a évité, au contraire, et c'est ce qui m'étonne. En le reconnaissant, je me suis attendu à une horrible bataille.
--De quel côté allait-il?
--Du côté de la rue de la Tixeranderie.
--Ah! mon Dieu! s'écria Remy.
--Quoi? demanda Saint-Luc, effrayé de l'accent du jeune homme.
--Monsieur de Saint-Luc, il va sans doute arriver un grand malheur.
--Un grand malheur! à qui?
--A M. de Bussy!
--A Bussy? Mordieu! parlez, Remy; je suis de ses amis, vous le savez.
--Quel malheur! M. de Bussy le croyait à Compiègne.
--Eh bien?
--Eh bien, il a cru pouvoir profiter de son absence....
--De sorte qu'il est?....
--Chez madame Diane.
--Ah! fit Saint-Luc, cela s'embrouille.
--Oui. Comprenez-vous, dit Remy, il aura eu des soupçons ou on les lui aura suggérés, et il n'aura feint de partir que pour revenir à l'improviste.
--Attendez donc! dit Saint-Luc en se frappant le front.
--Avez-vous une idée? répondit Remy.
--Il y a du duc d'Anjou là-dessous.
--Mais c'est le duc d'Anjou qui, ce matin, a provoqué le départ de M. de Monsoreau.
--Raison de plus. Avez-vous des poumons, mon brave Remy?
--Corbleu! comme des soufflets de forges.
--En ce cas, courons, courons sans perdre un instant. Vous connaissez la maison?
--Oui.
--Marchez devant alors.
Et les deux jeunes gens prirent à travers les rues une course qui eût fait honneur à des daims poursuivis.
--A-t-il beaucoup d'avance sur nous? demanda Remy en courant.
--Qui? le Monsoreau?
--Oui.
--Un quart d'heure à peu près, dit Saint-Luc en franchissant un tas de pierres de cinq pieds de haut.
--Pourvu que nous arrivions à temps! dit Remy en tirant son épée pour être prêt à tout événement.
CHAPITRE XXXII
L'ASSASSINAT.
Bussy, sans inquiétude et sans hésitation, avait été reçu sans crainte par Diane, qui croyait être sûre de l'absence de son mari.
Jamais la belle jeune femme n'avait été si joyeuse; jamais Bussy n'avait été si heureux; dans certain moment, dont l'âme ou plutôt l'instinct conservateur sent toute la gravité, l'homme unit ses facultés morales à tout ce que ses sens peuvent lui fournir de ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment à l'autre, sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.
Diane, émue, et d'autant plus émue qu'elle cherchait à cacher son émotion, Diane, émue des craintes de ce lendemain menaçant, paraissait plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour, donne à cet amour le parfum de poésie qui lui manquait; la véritable passion n'est point folâtre, et l'oeil d'une femme sincèrement éprise est plus souvent humide que brillant.
Aussi débuta-t-elle par arrêter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle avait à lui dire, ce soir-là, c'est que sa vie était sa vie; ce qu'elle avait à débattre avec lui, c'était les plus sûrs moyens de fuir. Car ce n'était pas le tout que de vaincre, il fallait, après avoir vaincu, fuir la colère du roi; car jamais Henri, c'était probable, ne pardonnerait au vainqueur la défaite ou la mort de ses favoris.
--Et puis, disait Diane, le bras passé autour du cou de Bussy et dévorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur à augmenter ta gloire? Tu es déjà si supérieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de générosité à toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre à jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, défends ta vie. Je ne te dis pas: «Songe à la mort,» car il me semble qu'il n'existe pas au monde un homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par trahison; mais songe aux blessures: on peut être blessé, tu le sais bien, puisque c'est à une blessure reçue en combattant contre ces mêmes hommes que je dois de te connaître.
--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne veux pas être défiguré.
--Oh! garde ta personne tout entière. Qu'elle te soit sacrée, mon Bussy, comme si toi, c'était moi. Songe à la douleur que tu éprouverais si tu me voyais revenir blessée et sanglante; eh bien, la même douleur que tu ressentirais, je l'éprouverais en voyant ton sang. Sois prudent, mon lion trop courageux, voilà tout ce que je te recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire leur combat, porte-toi au secours du plus menacé; mais, si deux hommes, si trois hommes t'attaquent à la fois, fuis; tu te retourneras comme Horace, et tu les tueras les uns après les autres, et à distance.
--Oui, ma chère Diane, dit Bussy.
--Oh! tu me réponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne m'écoutes pas!
--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!
--Ce n'est point de ma beauté qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra, non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de voir ce duel!
--Toi?
--J'y assisterai.
--Comment cela? impossible, Diane.
--Non! écoute: il y a, tu sais, dans la chambre à côté de celle-ci, une fenêtre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais l'enclos des Tournelles.
--Oui, je me le rappelle; cette fenêtre élevée de vingt pieds à peu près, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.
--De là, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de manière que je te voie; tu sauras que je suis là, tu pourras me voir moi-même. Mais non, insensée que je suis, ne me regarde pas, car ton ennemi peut profiter de ta distraction.
--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixés sur toi. Si j'étais condamné, et qu'on me laissât le choix de la mort, Diane, ce serait celle-là que je choisirais.
--Oui, mais tu n'es pas condamné, mais il ne s'agit pas de mourir; il s'agit de vivre au contraire.
--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien secondé, crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet tire l'épée comme moi; Ribérac est froid sur le terrain, et semble n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dévore son adversaire et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilité de tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais courir plus de danger pour avoir plus de mérite.
--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espère; mais écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.
--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.
--Eh bien, justement j'en appelle à ta raison.
--Alors il ne fallait pas me rendre fou.
--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obéissance; c'est en obéissant que l'on prouve son amour.
--Ordonne alors.
--Cher ami, tes yeux sont fatigués; il te faut une bonne nuit: quitte-moi.
--Oh! déjà!
--Je vais faire ma prière, et tu m'embrasseras.
--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.
--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en s'agenouillant.
Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, à travers le plafond, aller chercher Dieu sous les voûtes azurées du ciel:
--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne meure pas désespérée, protège celui que tu as poussé sur mon chemin, pour que je l'aime et que je n'aime que lui.
Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son bras et ramener son visage à la hauteur de ses lèvres, quand tout à coup une vitre de la fenêtre vola en éclats: puis la fenêtre elle-même, et trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le quatrième enfourchait la balustrade.
Celui-là avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main gauche un pistolet, de l'autre une épée nue.
Bussy demeura un instant immobile et glacé par le cri épouvantable que poussa Diane en s'élançant à son cou.
L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancèrent d'un pas; un de ces trois hommes était armé d'une arquebuse.
Bussy, d'un même mouvement, écarta Diane avec la main gauche, tandis que de la droite il tirait son épée.
Puis, se repliant sur lui-même, il l'abaissa lentement et sans perdre de vue ses adversaires.
--Allez, allez, mes braves, dit une voix sépulcrale qui sortit de dessous le masque de velours, il est à moitié mort, la peur l'a tué.
--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!
Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermeté.
Mais Diane, au lieu d'obéir, se jeta une seconde fois à son cou.
--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.
Diane s'éloigna, le démasquant entièrement. Elle comprenait qu'elle ne pouvait venir en aide à son amant que d'une seule manière: c'était en obéissant passivement.
--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et excellent ami!
Bussy se taisait, tout en mordant ses lèvres, et en examinant tout autour de lui quels seraient ses moyens de défense quand il faudrait en venir aux mains.
--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laissé sa femme seule, que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et quand cela? la veille d'un duel. Je le répète, quel bon et excellent ami que le seigneur de Bussy!
-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre masque. Maintenant je sais à qui j'ai affaire.
--Ainsi ferai-je, répliqua le grand veneur.
Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.
Diane poussa un faible cri. La pâleur du comte était celle d'un cadavre, tandis que son sourire était celui d'un damné.
--Çà, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les façons bruyantes, et c'était bon pour les héros d'Homère, qui étaient des demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme, seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou laissez-moi passer.
Monsoreau répondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colère.
--Passage, voyons! répéta le jeune homme, dont le sang, qui un instant avait reflué vers son coeur, lui montait aux tempes.
--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de Bussy?
--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme; j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.
--Vous étiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et vous y coucherez.
Pendant ce temps, la tête de deux autres hommes apparaissait à travers les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade, vinrent se placer près de leurs camarades.
--Quatre et deux font six, dit Bussy; où sont les autres?
--Ils sont à la porte et attendent, dit le grand veneur.
Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy entendit ses sanglots.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers le comte:
--Mon cher monsieur, dit-il après avoir réfléchi une seconde, vous savez que je suis un homme d'honneur.
--Oui, dit Monsoreau, vous êtes un homme d'honneur, comme madame est une femme chaste.
--Bien, monsieur, répondit Bussy en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas; c'est vif, mais c'est mérité, et tout cela se payera ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liée avec quatre gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorité sur vous, je réclame la grâce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole de me retrouver où et quand vous voudrez.
Monsoreau haussa les épaules.
--Écoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai satisfait MM. de Schomberg, d'Épernon, Quélus et Maugiron, je serai à vous, tout à vous et rien qu'à vous. S'ils me tuent, oh bien, vous serez payé par leurs mains, voilà tout; si, au contraire, je me trouve en fonds pour vous payer moi-même....
Monsoreau se retourna vers ses gens.
--Allons! leur dit-il, sus, mes braves!
--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un assassinat.
--Parbleu! fit Monsoreau.
--Oui, je le vois: nous nous étions trompés tous deux l'un à l'égard de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la chose.
--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.
Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gémissement.
--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle à Bussy tout seul. Tenez-vous bien, mes braves!
Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira à lui une table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une seconde, improvisé comme un rempart entre lui et ses ennemis.
Ce mouvement avait été si rapide, que la balle partie de l'arquebuse ne frappa que le prie-Dieu, dans l'épaisseur duquel elle se logea en s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique crédence du temps de François 1er, et l'ajoutait à son retranchement.
Diane se trouva cachée par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle ne pouvait aider Bussy que de ses prières, et elle priait.
Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur son rempart improvisé.
--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon épée pique.
Les braves, poussés par Monsoreau, firent un mouvement vers le sanglier qui les attendait, replié sur lui-même et les yeux ardents; l'un d'eux allongea même la main vers le prie-Dieu pour l'attirer à lui; mais, avant que sa main eût touché le meuble protecteur, l'épée de Bussy, passant par une meurtrière, avait pris le bras dans toute sa longueur, et l'avait percé depuis la saignée jusqu'à l'épaule.
L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'à la fenêtre.
Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris entre deux feux. Il s'élança vers la porte pour en pousser les verrous; mais, avant qu'il l'eût atteinte, elle s'ouvrit.
Le jeune homme fit un pas en arrière pour se mettre en défense à la fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.
Deux hommes se précipitèrent par cette porte.
--Ah! cher maître! cria une voix bien connue, arrivons-nous à temps?
--Remy! dit le comte.
--Et moi! cria une seconde voix; il paraît que l'on assassine ici?
Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.
--Saint-Luc! dit-il.
--Moi-même.
--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau, que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne vous rangez pas, nous passerons sur vous.
--Trois hommes à moi! cria Monsoreau.
Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaître au-dessus de la balustrade.
--Ah çà, mais ils ont donc une armée? dit Saint-Luc.
--Mon Dieu, Seigneur, protégez-le! priait Diane.
--Infâme! cria Monsoreau.
Et il s'avança pour frapper Diane.
Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond par-dessus le retranchement; son épée rencontra celle de Monsoreau, puis il se fendit, et le toucha à la gorge; mais la distance était trop grande: il en fut quitte pour une écorchure.
Cinq ou six hommes fondirent à la fois sur Bussy.
Un de ces hommes tomba sous l'épée de Saint-Luc.
--En avant! cria Remy.
--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte Diane.
Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un des nouveaux venus.
Remy hésitait.
--Mais vous? dit-il.
--Enlève! enlève! cria Bussy. Je te la confie.
--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!
--Venez, madame, dit Remy.
--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!
Remy l'enleva entre ses bras.
--Bussy, cria Diane; Bussy, à moi! au secours!
La pauvre femme était folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses ennemis; tout ce qui l'écartait de Bussy lui était fatal et mortel.
--Va, va, dit Bussy; je te rejoins.
--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espère.
Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-même, et presque aussitôt tomber en entraînant Diane.
Bussy jeta un cri, et se retournant:
--Ce n'est rien, maître, dit Remy; c'est moi qui ai reçu la balle; elle est sauve.
Trois hommes se jetèrent sur Bussy; au moment où il se retournait, Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.
Les deux autres reculèrent.
--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve Diane!
--Mais toi?
--Moi, je suis un homme.
Saint-Luc s'élança vers Diane, déjà relevée sur ses genoux, la prit entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
--A moi! cria Monsoreau, à moi, ceux de l'escalier!
--Ah! scélérat! cria Bussy. Ah! lâche!
Monsoreau se retira derrière ses hommes.
Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il fendit une tête par la tempe; du second, il troua une poitrine.
--Cela déblaye, dit-il.
Puis il revint dans son retranchement.
--Fuyez, maître, fuyez! murmura Remy.
--Moi! fuir... fuir devant des assassins!
Puis, se penchant vers le jeune homme:
--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?
--Prenez garde! dit Remy, prenez garde!
En effet, quatre hommes venaient de s'élancer par la porte de l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.
Mais il n'eut qu'une pensée.
--Et Diane! cria-t-il, Diane!
Alors, sans perdre une seconde, il s'élança sur ces quatre hommes; pris au dépourvu, deux tombèrent, un blessé, un mort.
Puis, comme Monsoreau avançait, il fit un pas de retraite, et se trouva derrière son rempart.
--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le tenons, nous le tenons!
Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'était traîné jusque devant Bussy; il venait ajouter son corps à la masse du retranchement.
Il y eut une pause d'un instant.
Bussy, les jambes fléchies, le corps collé à la muraille, le bras plié, la pointe en arrêt, jeta un rapide regard autour de lui.
Sept hommes étaient couchés à terre, neuf restaient debout.
Bussy les compta des yeux.
Mais, en voyant reluire neuf épées, en entendant Monsoreau encourager ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant, qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.
--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat; eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit ni ne fera.
Alors, détachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme s'il eût été indigne de sa renommée de combattre plus longtemps à couvert.