La dame de Monsoreau — Tome 3.
Chapter 16
Le roi pouvait hésiter, en effet, parce qu'au bout de ce corridor on voyait une porte, ou plutôt une grille assez mystérieuse, ouvrant sur une pente rapide et n'offrant à l'oeil que des ténèbres épaisses.
Henri entra dans la cellule.
--_Hic portus salutis?_ murmura-t-il de sa voix émue.
--Oui, répondit Foulon, _ici est le port._
--Laissez-nous, fit Gorenflot avec un geste majestueux.
Et aussitôt la porte se referma; les pas des assistants s'éloignèrent.
Le roi, avisant un escabeau dans le fond de la cellule, s'y plaça, les deux mains sur les genoux.
--Ah! te voilà, Hérodes! te voilà, païen! te voilà, Nabuchodonosor! dit Gorenflot sans transition aucune et en appuyant ses épaisses mains sur ses hanches.
Le roi sembla surpris.
--Est-ce à moi, dit-il, que vous parlez, mon frère?
--Oui, c'est à toi que je parle; et à qui donc? Peut-on dire une injure qui ne te soit pas convenable?
--Mon frère... murmura le roi.
--Bah! tu n'as pas de frère ici. Voilà assez longtemps que je médite un discours... tu l'auras... Je le divise en trois points, comme tout bon prédicateur. D'abord tu es un tyran, ensuite tu es un satyre, enfin tu es un détrôné; voilà sur quoi je vais parler.
--Détrôné! mon frère... dit avec explosion le roi perdu dans l'ombre.
--Ni plus, ni moins. Ce n'est pas ici comme en Pologne, et tu ne t'enfuiras pas....
--Un guet-apens!
--Oh! Valois, apprends qu'un roi n'est qu'un homme, lorsqu'il est homme encore.
--Des violences, mon frère!
--Pardieu! crois-tu que nous t'emprisonnions pour te ménager?
--Vous abusez de la religion, mon frère.
--Est-ce qu'il y a une religion! s'écria Gorenflot.
--Oh! fit le roi, un saint dire de pareilles choses!
--Tant pis, j'ai dit.
--Vous vous damnerez....
--Est-ce qu'on se damne!
--Vous parlez en mécréant, mon frère.
--Allons! pas de capucinades; es-tu prêt, Valois?
--A quoi faire?
--A déposer ta couronne. On m'a chargé de t'y inviter; je t'y invite.
--Mais vous faites un péché mortel!
--Oh! oh! fit Gorenflot avec un sourire cynique, j'ai droit d'absolution, et je m'absous d'avance; voyons, renonce, frère Valois.
--A quoi?
--Au trône de France.
--Plutôt la mort!
--Eh! mais tu mourras alors... Tiens, voici le prieur qui revient... décide-toi.
--J'ai mes gardes, mes amis; je me défendrai.
--C'est possible; mais on te tuera d'abord.
--Laisse-moi au moins un instant pour réfléchir.
--Pas un instant, pas une seconde.
--Votre zèle vous emporte, mon frère, dit le prieur.
Et il fit, de la main, un geste qui voulait dire au roi: «Sire, votre demande vous est accordée.»
Et le prieur referma la porte.
Henri tomba dans une rêverie profonde.
--Allons! dit-il, acceptons le sacrifice.
Dix minutes s'étaient écoulées tandis que Henri réfléchissait; on heurta aux guichets de la cellule.
--C'est fait, dit Gorenflot, il accepte.
Le roi entendit comme un murmure de joie et de surprise autour de lui, dans le corridor.
--Lisez-lui l'acte, dit une voix qui fit tressaillir le roi... à tel point qu'il regarda par les grillages de la porte.
Et un parchemin roulé passa de la main d'un moine dans celle de Gorenflot.
Gorenflot fit péniblement lecture de cet acte au roi, dont la douleur était grande et qui cachait son front dans ses mains.
--Et si je refuse de signer? s'écria-t-il en larmoyant.
--C'est vous perdre doublement, repartit la voix du duc de Guise, assourdie par le capuchon. Regardez-vous comme mort au monde, et ne forcez pas des sujets à verser le sang d'un homme qui a été leur roi.
--On ne me contraindra pas, dit Henri.
--Je l'avais prévu, murmura le duc à sa soeur, dont le front se plissa, dont les yeux reflétèrent un sinistre dessein.
Allez, mon frère, ajouta-t-il en s'adressant à Mayenne; faites armer tout le monde, et qu'on se prépare.
--A quoi? dit le roi d'un ton lamentable.
--A tout, répondit Joseph Foulon.
Le désespoir du roi redoubla.
--Corbleu! s'écria Gorenflot, je te haïssais, Valois; mais à présent je te méprise! Allons, signe, ou tu ne périras que de ma main.
--Patientez, patientez, dit le roi, que je me recommande au souverain Maître, que j'obtienne de lui la résignation.
--Il veut réfléchir encore, cria Gorenflot.
--Qu'on lui laisse jusqu'à minuit, dit le cardinal.
--Merci, chrétien charitable, dit le roi dans un paroxysme de désolation. Dieu te le rende!
--C'était réellement un cerveau affaibli, dit le duc de Guise; nous servons la France en le détrônant.
--N'importe, fit la duchesse; tout affaibli qu'il est, j'aurai du plaisir à le tondre.
Pendant ce dialogue, Gorenflot, les bras croisés, accablait Henri des injures les plus violentes et lui racontait tous ses débordements.
Tout à coup un bruit sourd retentit au dehors du couvent.
--Silence! cria la voix du duc de Guise.
Le plus profond silence s'établit. On distingua bientôt des coups frappés fortement et à intervalles égaux sur la porte sonore de l'abbaye.
Mayenne accourut aussi vite que le lui permettait son embonpoint.
--Mes frères, dit-il, une troupe de gens armés se porte au-devant du portail.
--On vient le chercher, dit la duchesse.
--Raison de plus pour qu'il signe vite, dit le cardinal.
--Signe, Valois, signe! cria Gorenflot d'une voix de tonnerre.
--Vous m'avez donné jusqu'à minuit, dit pitoyablement le roi.
--Oh! tu te ravises parce que tu crois être secouru.
--Sans doute, j'ai une chance....
--Pour mourir s'il ne signe aussitôt, répliqua la voix aigre et impérieuse de la duchesse.
Gorenflot saisit le poignet du roi et lui offrit une plume.
Le bruit redoublait au dehors.
--Une nouvelle troupe! vint dire un moine; elle entoure le parvis et le cerne à gauche.
--Allons! crièrent impatiemment Mayenne et la duchesse.
Le roi trempa la plume dans l'encre.
--Les Suisses! accourut dire Foulon; ils envahissent le cimetière à droite. Toute l'abbaye est cernée présentement.
--Eh bien, nous nous défendrons, répliqua résolument Mayenne. Avec un otage comme celui-là, une place n'est jamais prise à discrétion.
--Il a signé! hurla Gorenflot en arrachant le papier des mains de Henri, qui, abattu, enfouit sa tête dans son capuchon et son capuchon dans ses deux bras.
--Alors nous sommes roi, dit le cardinal au duc. Emporte vite ce précieux papier.
Le roi, dans son accès de douleur, renversa la petite lampe qui seule éclairait cette scène; mais le duc de Guise tenait déjà le parchemin.
--Que faire? que faire? vint demander un moine sous le froc duquel se dessinait un gentilhomme bien complet, bien armé. Crillon arrive avec les gardes françaises, et menace de briser les portes. Écoutez!....
--Au nom du roi! cria la voix puissante de Crillon.
--Bon! il n'y a plus de roi, répliqua Gorenflot par une fenêtre.
--Qui dit cela, maraud? répondit Crillon.
--Moi! moi! moi! fit Gorenflot dans les ténèbres, avec un orgueil des plus provocateurs.
--Qu'on tâche de m'apercevoir ce drôle et de lui planter quelques balles dans le ventre, dit Crillon.
Et Gorenflot, voyant les gardes apprêter leurs armes, fit le plongeon aussitôt et retomba sur son derrière au milieu de la cellule.
--Enfoncez la porte, mons Crillon, dit, au milieu du silence général, une voix qui fit dresser les cheveux à tous les moines, faux ou vrais, qui attendaient dans le corridor.
Cette voix était celle d'un homme qui, sorti des rangs, s'était avancé jusqu'aux marches de l'abbaye.
--Voilà, sire, répliqua Crillon en déchargeant dans la porte principale un vigoureux coup de hache.
Les murs en gémirent.
--Que veut-on?... dit le prieur, paraissant tout tremblant à la fenêtre.
--Ah! c'est vous, messire Foulon, dit la même voix hautaine et calme. Rendez-moi donc mon fou, qui est allé passer la nuit dans une de vos cellules. J'ai besoin de Chicot; je m'ennuie au Louvre.
--Et moi, je m'amuse joliment, va, mon fils, répliqua Chicot se dégageant de son capuchon et fendant la foule des moines, qui s'écartèrent avec un hurlement d'effroi.
A ce moment, le duc de Guise, qui s'était fait apporter une lampe, lisait au bas de l'acte la signature encore fraîche obtenue avec tant de peine:
CHICOT Ier
--Moi, Chicot Ier! s'écria-t-il; mille damnations!
--Allons, dit le cardinal, nous sommes perdus; fuyons.
--Ah! bah! fit Chicot en distribuant à Gorenflot, presque évanoui, des coups de la corde qu'il portait à sa ceinture; ah! bah!
CHAPITRE XXX
LES INTÉRÊTS ET LE CAPITAL.
A mesure que le roi avait parlé, à mesure que les conjurés l'avaient reconnu, ils étaient passé de la stupeur à l'épouvante.
L'abdication, signée Chicot Ier, avait changé l'épouvante en rage.
Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisa les bras, et, tandis que Gorenflot fuyait à toutes jambes, il soutint, immobile et souriant, le premier choc.
Ce fut un terrible moment à passer. Les gentilshommes, furieux, s'avancèrent sur le Gascon, bien déterminés à se venger de la cruelle mystification dont ils étaient victimes.
Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait défier tant de force de s'attaquer à tant de faiblesse, les arrêta plus encore peut-être que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait observer que la mort de Chicot ne servirait à rien, mais, tout au contraire, serait vengée terriblement par le roi, de complicité avec son fou dans cette scène de terrible bouffonnerie.
Il en résulta que les dagues et les rapières s'abaissèrent devant Chicot, qui, soit dévouement,--et il en était capable,--soit pénétration de leur pensée, continua de leur rire au nez.
Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups de hache de Crillon plus pressés. Il était évident que la porte ne pouvait résister longtemps à une pareille attaque, qu'on n'essayait pas même de repousser.
Aussi, après un moment de délibération, le duc de Guise donna-t-il l'ordre de la retraite.
Cet ordre fit sourire Chicot.
Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examiné le souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dénoncé cette porte au roi, qui y avait placé Tocquenot, lieutenant des gardes suisses.
Il était donc évident que les ligueurs, les uns après les autres, allaient se jeter dans la gueule du loup.
Le cardinal s'éclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre à peu près de moines; puis Mayenne, à qui sa difficulté de courir, à cause de son énorme ventre et de son épaisse encolure, avait tout naturellement fait confier le soin de la retraite.
Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et que Chicot le vit se traîner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait plus, il se tenait les côtes de rire.
Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles Chicot prêta l'oreille, croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoulés dans le souterrain; mais, à son grand étonnement, le bruit, au lieu de revenir à lui, continuait de s'éloigner.
Tout à coup une pensée vint au Gascon, qui changea ses éclats de rire en grincements de dents. Le temps s'écoulait, les ligueurs ne revenaient pas; les ligueurs s'étaient-ils aperçus que la porte était gardée, et avaient-ils découvert une autre sortie?
Chicot allait s'élancer hors de la cellule, quand, tout à coup, la porte en fut obstruée par une masse informe qui se vautra à ses pieds en s'arrachant des poignées de cheveux tout autour de la tête.
--Ah! misérable que je suis! s'écriait le moine. Oh! mon bon seigneur Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!
Comment Gorenflot, qui était parti le premier, revenait-il seul quand déjà il eût dû être bien loin?
Voilà la question qui se présenta tout naturellement à la pensée de Chicot.
--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, à moi! continuait de hurler Gorenflot; pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait amende honorable à vos genoux.
--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres, drôle?
--Parce que je n'ai pas pu passer par où passent les autres, mon bon seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colère, m'a frappé d'obésité. Oh! malheureux ventre! oh! misérable bedaine! criait le moine en frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout que c'est heureux d'être mince!
Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.
--Mais les autres passent donc quelque part? s'écria Chicot d'une voix de tonnerre; les autres s'enfuient donc?
--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils attendent la corde? Oh! malheureux ventre!
--Silence! cria Chicot, et répondez-moi.
Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.
--Interrogez, monsieur Chicot, répondit-il, vous en avez bien certainement le droit.
--Comment se sauvent les autres?
--A toutes jambes.
--Je comprends... mais par où?
--Par le soupirail.
--Mordieu! par quel soupirail?
--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetière.
--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? réponds vite.
--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain était gardée extérieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, à ce qu'il paraît: _J'ai soif_.
--Ventre de biche! s'écria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?
--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du cimetière.
--Qui donne?....
--D'un côté, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.
--Tu mens!
--Moi, cher seigneur!
--S'ils s'étaient sauvés par le caveau donnant dans la crypte, je les eusse vus repasser devant ta cellule.
--Voilà justement, cher monsieur Chicot; ils ont pensé qu'ils n'auraient pas le temps de faire ce grand détour, et ils sont passés par le soupirail.
--Quel soupirail?
--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert à éclairer le passage.
--De sorte que toi....
--De sorte que moi, qui suis trop gros....
--Eh bien?
--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis à me tirer par les pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.
--Mais, s'écria Chicot, le visage éclairé tout à coup d'une étrange jubilation, si tu n'as pas pu passer....
--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes épaules, voyez ma poitrine.
--Alors lui, qui est plus gros que toi.
--Qui, lui?
--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-là, je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non plus.
--Monsieur Chicot!
--Lève-toi, frocard!
Le moine se leva aussi vite qu'il put.
--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.
--Où vous voudrez, mon cher seigneur.
--Marche devant, malheureux, marche!
Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise par les coups de corde que lui allongeait Chicot.
Tous deux traversèrent le corridor et descendirent dans le jardin.
--Par ici, dit Gorenflot, par ici.
--Tais-toi, et marche, drôle!
Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprès d'un massif d'arbres d'où semblaient sortir des plaintes.
--Là, dit-il, là.
Et, au bout de son haleine, il tomba le derrière sur l'herbe.
Chicot fit trois pas en avant et aperçut quelque chose qui s'agitait à fleur de terre.
A côté de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrière de l'animal que Diogène appelait un coq à deux pieds et sans plumes, gisaient une épée et un froc.
Il était évident que l'individu qui se trouvait pris si malheureusement s'était successivement défait de tous les objets qui pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, désarmé de son épée, dépouillé de son froc, il se trouvait réduit à sa plus simple expression.
Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour disparaître complètement.
--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix étouffée du fugitif. J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aïe! ne tirez pas si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance, pas vite, mais j'avance.
--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon seigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.
--Ce n'est pas pour rien que j'ai été surnommé Hercule, reprit la voix étouffée, je soulèverai cette pierre. Hein!
Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.
--Attends, dit tout bas Chicot, attends.
Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt à grand bruit.
--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.
--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essouflé. Ah! c'est donc toi, misérable moine!
--Ne dites rien, monseigneur, murmurèrent les voix, il vous prend pour Gorenflot.
--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah! c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens!
Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfin au but si désiré de sa vengeance, fit retomber de toute la volée de son bras, sur les parties charnues qui s'offraient à lui, la corde avec laquelle il avait déjà flagellé Gorenflot.
--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.
En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes étouffées, tout en redoublant d'efforts pour soulever la pierre.
--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voilà pour l'ivrognerie! tiens, voilà pour la paresse! tiens, voilà pour la colère; tiens, voilà pour la luxure! tiens, voilà pour la gourmandise! Je regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux; tiens, tiens, tiens, voilà pour les vices que tu as!
--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot, ayez pitié de moi.
--Ah! traître! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voilà pour ta trahison!
--Grâce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui tombaient sur Mayenne, grâce, cher monsieur Chicot!
Mais Chicot, au lieu de s'arrêter, s'enivrait de sa vengeance et redoublait de coups.
Si puissant qu'il fût sur lui-même, Mayenne ne pouvait retenir ses gémissements.
--Ah! continua Chicot, que ne plaît-il à Dieu de substituer à ton corps vulgaire, à ta carcasse roturière, les très-hautes et très-puissantes omoplates du duc de Mayenne, à qui je dois une volée de coups de bâton dont les intérêts courent depuis sept ans!... Tiens, tiens, tiens!
Gorenflot poussa un soupir et tomba.
--Chicot! vociféra le duc.
--Oui, moi-même, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras débile, qui voudrait avoir les cent bras de Briarée pour cette occasion.
Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra les coups de corde avec une telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les côtes déchirées, les reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.
Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.
Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot était évanoui, sinon de douleur, du moins d'effroi.
CHAPITRE XXXI
CE QUI SE PASSAIT DU COTÉ DE LA BASTILLE, TANDIS QUE CHICOT PAYAIT SES DETTES A L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.
Il était onze heures du soir; le duc d'Anjou attendait impatiemment, dans le cabinet où il s'était retiré à la suite de la faiblesse dont il avait été pris rue Saint-Jacques, qu'un messager du duc de Guise vint lui annoncer l'abdication du roi, son frère.
De la fenêtre à la porte du cabinet et de la porte du cabinet aux fenêtres de l'antichambre, il allait et revenait, regardant la grande horloge, dont les secondes tintaient lugubrement dans leur gaîne de bois doré.
Tout à coup il entendit un cheval qui piaffait dans la cour; il crut que ce cheval pouvait être celui de son messager, et courut s'appuyer au balcon; mais ce cheval, tenu en bride par un palefrenier, attendait son maître.
Le maître sortit des appartements intérieurs; c'était Bussy; Bussy, qui, en sa qualité de capitaine des gardes, venait, avant de se rendre à son rendez-vous, de donner le mot d'ordre pour la nuit.
Le duc, en apercevant ce beau et brave jeune homme, dont il n'avait jamais eu à se plaindre, éprouva un instant de remords; mais, à mesure qu'il le vit s'approcher de la torche que tenait le valet, son visage s'éclaira; et, sur ce visage, le duc lut tant de joie, d'espérance et de bonheur, que toute sa jalousie lui revint.
Cependant Bussy, ignorant que le duc le regardait et épiait les différentes émotions de son visage, Bussy, après avoir donné le mot d'ordre, roula le manteau sur ses épaules, se mit en selle, et, piquant des deux son cheval, s'élança avec un grand bruit sous la voûte sonore.
Un instant, le duc, inquiet de ne voir arriver personne, eut encore l'idée de faire courir après lui, car il se doutait bien qu'avant de se rendre à la Bastille, Bussy ferait une halte à son hôtel; mais il se représenta le jeune homme riant avec Diane de son amour méprisé, le mettant, lui prince, sur la même ligne que le mari dédaigné, et, cette fois encore, son mauvais instinct l'emporta sur le bon.
Bussy avait souri de bonheur en partant; ce sourire était une insulte au prince: il le laissa aller. S'il eût eu le regard attristé et le front sombre, peut-être l'eût-il retenu.
Cependant, à peine hors de l'hôtel d'Anjou, Bussy quitta son allure précipitée, comme s'il eût craint le bruit de sa propre marche; et, passant à son hôtel, comme l'avait prévu le duc, il remit son cheval aux mains d'un palefrenier qui écoutait respectueusement une leçon d'hippiatrique que lui faisait Remy.
--Ah! ah! dit Bussy reconnaissant le jeune docteur, c'est toi, Remy.
--Oui, monseigneur, en personne.
--Et pas encore couché?
--Il s'en faut de dix minutes, monseigneur. Je rentrais chez moi, ou plutôt chez vous. En vérité, depuis que je n'ai plus mon blessé, il me semble que les jours ont quarante-huit heures.
--T'ennuierais-tu, par hasard? demanda Bussy.
--J'en ai peur!
--Et l'amour?
--Ah! je vous l'ai dit souvent, l'amour, je m'en défie, et je ne fais en général sur lui que des études utiles.
--Alors Gertrude est abandonnée?
--Parfaitement.
--Ainsi tu t'es lassé?
--D'être battu. C'était ainsi que se manifestait l'amour de mon amazone, brave fille du reste.
--Et ton coeur ne te dit rien pour elle ce soir?
--Pourquoi ce soir, monseigneur?
--Parce que je t'eusse emmené avec moi.
--A la Bastille?
--Oui.
--Vous y allez?
--Sans doute.
--Et le Monsoreau?
--A Compiègne, mon cher, où il prépare une chasse pour Sa Majesté.
--Êtes-vous sûr, monseigneur?
--L'ordre lui en a été donné publiquement ce matin.
--Ah!
Remy demeura un instant pensif.
--Alors? dit-il après un instant.
--Alors j'ai passé la journée à remercier Dieu du bonheur qu'il m'envoyait pour cette nuit, et je vais passer la nuit à jouir de ce bonheur.
--Bien. Jourdain, mon épée, fit Remy.
Le palefrenier disparut dans l'intérieur de la maison.
--Tu as donc changé d'avis? demanda Bussy.
--En quoi?
--En ce que tu prends ton épée.
--Oui, je vous accompagne jusqu'à la porte, pour deux raisons.
--Lesquelles?
--La première, de peur que vous ne fassiez, par les rues, quelque mauvaise rencontre.
Bussy sourit.
--Eh! mon Dieu, oui. Riez, monseigneur. Je sais bien que vous ne craignez pas les mauvaises rencontres, et que c'est un pauvre compagnon que le docteur Remy; mais on attaque moins facilement deux hommes qu'un seul. La seconde, parce que j'ai une foule de bons conseils à vous donner.
--Viens, mon cher Remy, viens. Nous nous entretiendrons d'elle; et, après le plaisir de voir la femme qu'on aime, je n'en connais pas de plus grand que celui d'en parler.
--Il y a même des gens, répliqua Remy, qui mettent le plaisir d'en parler avant celui de la voir.
--Mais, dit Bussy, il me semble que le temps est bien incertain.
--Raison de plus: le ciel est tantôt sombre, tantôt clair. J'aime la variété, moi.--Merci, Jourdain, ajouta-t-il, s'adressant au palefrenier, qui lui rapportait sa rapière.
Puis se retournant vers le comte:
--Me voici à vos ordres, monseigneur; partons.